RACONTÉE PAR LUI-MÊME
FAMILLE Di: L AUTEUR. — SA NAISSANCE. IL EST MIS EN NOURRICE.
Je suis né gentilhomme...
Dès leur origine, les Chateaubriand se partagèrent en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres, commença en l'an 1000, dans la personne de Thiern, fils de Bfien, petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne... la troisième s'appauvril, effet inévitable de la loi du paya : N-s Itnés noble» emportant les deux tiers des biens, <-ii vertu de la coutume de Bretagne, l<i> cadets Divisant, entre eux tous, un seul tiers de Phéripaternel. Les cadets arrivaient prompteiiit-ni ainsi au partage «l'un pigeon, d'un lapin,
d'une canardière et d'un chien de chasse, bien qu'ils fussent toujours chevaliers, hauts et puissants seigneurs d'un colombier, d'une crapaudière ou d'une garenne.
Vers le commencement du xvmc siècle, le chef de nom et d'armes était Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guérande.
En même temps, existait son cousin, François de Chateaubriand (mon grand -père)... Il avait épousé, en I713,Pétronille-ClaudeLamour, dame de Lanjégu, dont il eut quatre fils
Mon grand-père mourut en 1729.
Ma grand'mère, qui s'était épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres : René, mon père, et Pierre, mcn oncle...
Alors, mon père donna la première marque de ce caractère décidé que je lui ai connu. II avait environ quinze ans. S'étant aperçu des inquiétudes de sa mère, malade de chagrin, il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dil : i Je ne veux plus être un fardeau pour
vous. » Sur ce, ma grand'mère se prit à pleurer (j'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit- elle, que veuxtu faire? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l'enfant en sanglotant. Le soir même, mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L'aventurier orphelin fut embarqué, comme volontaire, mr une goélette <wn\ée qui mit à la voile quelques jours après»
Sod tourage et son esprit d'ordre le firent connaître. Il passe aua Iles, s'enrichit et jeta hto fondement! dé la nouvelle fortune de là famille.
M. de Chateaubriand était grand et sec; il .-iv.iit lenei tefûilin* les lèrree minces él pâleéj l«*< yeui enfoncés, |><'tii> h pers <»u glauques* pomme ceui des lion- ou des anciens barbareéi .If n'ai jamais vu un pareil regard : quand la
colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde, que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare, dans l'espoir de rendre à sa famille son premier éclat; hautain, aux États de Bretagne, avec les gentilshommes; dur, avec ses vassaux à Gombourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait, en le voyant, c'était la crainte. ^~~- -
Ce fut, en revenant d'Amérique, qu'il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753, Apolline- Jeanne- Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais. Il s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l'un et l'autre à sept ou huit lieues.
Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et
d'une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénelon, de Racine, de madame de Sévigné. et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée. avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l'élégance de ses manières, l'allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu'il était immobile et froid, elle n'avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était. Obligée Et se taire quand elle eût voulu parler, elle l'en dédommageait par une espèce de tristesse broyante, entrecoupée de soupirs, qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Mes parents eurent un premier garçon qui mourut au berceau. Ce fils fut suivi d'un antre <'i <!•' < l**u x filles qui ne vécurent que quelques mois.
Enfin ma mère mit au monde un troisième garçon qu'on appela Jean-Baptiste : c'est lui qui, dans la suite, devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté. Je fus le dernier de ces dix enfants.
La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée rue des Juifs : cette maison est, aujourd'hui, transformée en auberge. La chambre où je suis né domine une partie déserte des murs de la ville, et, à travers les fenêtres de cette chambre, on aperçoit une mer qui s'étend à perte de vue, en se brisant sur des écueiis. J'eus, pour parrain, mon frère, et, pour marraine, la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J'étais presque mort quand je vins au jour (le \ septembre L768). Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empochait d'entendre mes cris : on m'a souvent conté ces détails.
LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND i
En arrivant au monde, je subis mon premier exil : on me relégua à Plancoét, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. Ma grand'mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, Mlle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoét par un pont, et qu'on appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de bénédictins consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice n'avait pas de lait; une autre pauvre chrétienne me donna le sien. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais, on son honneur, le bleu et le blanc jusqu'à l'Age de wpl ans.
RETOUB DANS LA FAMILLE. — ENFANCE TURBULENTE, SAINT-MALO, PLANCOËT, MON CHOIX.
Au bout de trois ans, on me ramena à Sain t- Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Reaufort, échue à la famille de (îov/on, ni pour La baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna les
yeui Sur Combourg que plusieurs membres de
ma famille avaient possédé.
Quand je fui rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg; mon frère, au collège
de Saint- Brieuc; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s'était concentrées dans son fils aîné, non qu'elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m'appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs; mais, en définitive, j'étais abandonné aux mains des gens. Ma mère, d'ailleurs, pleine d'esprit et de vertus, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint - Malo. et avait, pour intime amie, la comtesse de Plouër, ma marraine.
Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence <!<>
l'avarice; avec de la douceur d'âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m'attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j'écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux.
La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu'elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C'est relui-la qui ne wra pai fier! qui a bon oœur! qui ne rebute point les pauvres gens] Tiens, petit garçon »: et elle m** bourrai I de vin et il guère.
Met sympathies d'enfent pour la Villeneuve t'nivni liit-iitni dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes bobufs, : i v «• i i t deux
ans plus que moi (1). Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu'on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne; renfermez sa poitrine dans un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés, soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d'étoffe noire; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné, dans la chétive Lucile, les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusai point de mon pouvoir; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait, tous les matins, avec elle, chez
(1) Née le 7 août 1764, elle avait quatre ans (et non deux , di plus que ce frère.
les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait: je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin, fies idées entraient dans la tète de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, il»'< ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait, en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j'étais, le propos de mon père me révoltait; quand ma mère couronnait ses remontrances par l'éloge de mon frère qu'elle appelait un Caton, un héros. j»> me sentais disposé à faire tout I»' mal qu'on semblait attendre de moi.
Ifon maître d'écriture, M. Després, à la perruque de matelot, n'étail pas plus contenl de moi que mes parents; il me faisait copier éternellement, d'après un exemple de sa façon, ces deux vers que j'ai pris en horreur,
non à cause de la faute de langue qui s'y trouve :
C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler : Vous avez des défauts que je ne puis celer.
Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu'il me donnait dans le cou, enm'appelant tête d'achôcre; voulait-il dire achore (1)? Je ne sais pas ce que c'est qu'une tète d'achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'élevant autrefois au milieu d'un marais salant, il devint une île par l'irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd'hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d'un côté par la pleine mer, de l'autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les
(1) Mot qui, en grec, signifie: gourme.
heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une nève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal , laConchée,Cézembre, et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j'avais bien choisi, sans le savoir : be, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon planté d'un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s'appelle la Hoguette ; elle est surmontée d'un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins; nous les disputions aux oiseaux du rivage. Ce n'était Dépendant pas Bans une sorte de terreur que Doua nous arrêtions dans ce lieu.
La ie renoontoent aussi !<>< Miek, dunes où pàtur&ieni lei moutons; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le oheminde poste <!•• Baint*8ervan, le cimetière neuf, un calvaire «*! des moulins sur des buttes.
Je louchais à ms septième année: ms mère
me conduisit à Plancoët, afin d'être relevé du vœu de ma nourrice; nous descendîmes chez ma grand'mère. Si j'ai vu le bonheur, c'était certainement dans cette maison.
Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau -de- l'Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Mme de Bedée ne marchait plus, mais, à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients de son âge : c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l'antique, et une coiffe noire, de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse.
Elle était soignée par sa sœur, Mlle de Boisteilleul qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma
tante s'était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l'avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez. tandis qu'elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette Et, ce dit-on, il en était aimé,
ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait parce refrain :
Ah! Trémigon, la fable est-elle obscure? Ture lin»-.
ne <l«' ehoses, dans ce monde, finissent comme I.-- amours de ma tante, ture lure!
Ma grand'mère se reposait sur sa sœur des loins de la maison. Klle dtnail à onze heures «lu matin, faisait la sieste; ;> une heure, elle -•• réveillait; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, ou elle tricotait, entourée de sa -nui-, d»- tes enfants «•! petits-enfants. \ quatre heures, on
reportait ma grand'mère dans son salon; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu; M11- de Boisteilleul frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et, quelques instants après, on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine, à l'appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux ; filles d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées, depuis leur enfance, avec ma grand'mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait; les bonnes dames se querellaient : c'était le seul événement de leur vie, le seul moment où l'égalité de leur humeur fût altérée. A huit heures, le souper ramenait la sérénité.
Souvent mon oncle de Bedée. avec son fils el ses trois filles, assistait au souper «le
l'aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s'était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires qui faisaient pâmer de rire les braves demoiselles. A neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et Mlle de Boisteilleul disait, à haute voix, la prière. A dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand'mère qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.
Cette société, que j'ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce toit de |>aix et de bénédiction, le rendre peu a peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre nui ne Be rouvrait plus, .rai vu ma grand'mère forcée de renoncer a sou quaidrille, faute des partners accoutumé»; j'ai vu diminuer le nombre <!»• ces constantes, amies,
jusqu'au joui- ou mon an-iilr loniba la dernière. Elle el m sœur s'étaient promis de
s'entr'appeler aussitôt que l'une aurait devancé l'autre ; elles se tinrent parole, et Mme de Bedée ne survécut que peu de mois à Mlle de Boisteilleuil. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé.
Monchoix, le château du comte de Bedée, était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie; l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement, qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, M,ne de Bedée, qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement; mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et, à sa suite,
un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant, lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Gombourg à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon d'un baron du moyen âge à la villa d'un prince romain.
Le jour de l'Ascension de l'année 177o, je partis de chez ma grand'mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée el ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J'avais ane lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue. Nous montâmes à l'abbaye, à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s'en vieillissait d'un quinconce d'ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on Botrail dans le cimetière.
Déjà les religieux occupaient les italles;
l'autel était illuminé d'une multitude de cierges ; des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques, des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers me vinrent prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu; ma nourrice se mit à ma gauche; mon frère de lait à ma droite.
La messe commença : à l'offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières; après quoi, on m'ôla mes habits blancs qui furent attachés en e.r vota au-dessus d'une image de la Vierge. On me revêtit d'un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l'efficacité des vœux; il rappela l'histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth, à qui je devais la vie par l'intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu.
Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai
toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir.
On me ramena à Saint-Malo.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier, le Christophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé, à l'autre extrémité de l'Amérique, les îles qui portent leur nom : lies Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay- Trouin, l'un des plus grands hommes de mer qui aient paru; et, de nos jours, elle a donne à la France, Surcouf. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais, gouverneur de l'Ile de France, naquit à Saint-Malo, de môme que Lamettrie, Maubertuis, L'abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cla n'es! pal trop mal, pour une enceinte (|ui n'égale pas celle du jardin des Tuileriesi
.)•• rappellerai t'galemenl les dogtlél qui formaient la garnison de8aiht-Malo : lit deeoen' dait'iii de oea chiens faineui, enfanta de iv»-ipents dans Les Gaules, h qui, Belon Strabon,
livraient, avec Inn- mailn-. des bataille** ran-
aui Romains. Albert le Cran»!, religieux
2i- LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND
de l'ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu'à Saint- Malo « la garde d'une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donné lieu, de nos jours, à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels; l'un d'eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château qu'augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort- Royal, que se rassemblent
LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND 'i-J
les enfants; c'est là que j'ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j'aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l'arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours.
Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de mathématiques, parurent plus que sutlisantesà l'éducation d'un garçonnet destiné «l'avance à la rude vie d'un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille; nous l'habitions plus la maison où j'étais né : ma ni'iv occupait un hôtel, place Saint-Vincent, presque en face de la porte qui communique an Sillon. Les polissons de la ville étaient devenu- mes plus chers anus : j'en remplissais la coin- et les escaliers de la maison. Je leur respemblais en tout; je parlais leur langage; j'avais pur façon et leur allure; j'étais rètn comme
-ll\ LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND
eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés qui sortaient, à chaque pas, de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier : * Qu'il est laid! »
J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, même l'élégance. La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des pénitences et des gronderies; mais leur rapiécetage ne servait qu'à rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des
foires, appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient à pied, quand la mer était basse; en bateau, lorsqu'elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées; les caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets: le concours des marchands; les tentes plantées sur le rivage; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule: les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade; les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre, dans ces réunions, le bruit, le mouromenl et la variété.
JVt;n> le seul témoin de ces fêtes qui n\ n partageât pas la joie. J'y paraissait s;ms argent pour acheter des jouets el des gâteaux, Évitant le mépris qui s'attache ;ï la mauvaise fortune, je m'asseyais loin de la foule, auprès de oas flaques d'eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, j»'
m'amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux ; j'avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d'en manger. J'implorais des yeux La France (1) qui m'enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gàte-enfants d'aujourd'hui.
Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle, j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.
On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir; Noël, le Premier de l'an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean étaient pour moi des jours de prospérité. Dès l'année loi S,
I I.e valet.
les Malouins firent vœu d'aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres. « Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi, que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus- Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j'étais conduit en station, avec mes sœurs, aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire; mon oreille étai! frappée de la douce voix de quelques femme- invisibles : l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements <l<-s flots. Lorsque, dans l'hiver, à l'heure «lu salut, la cathédrale se remplissait <lc la foule; que de vieux matelots à genoux, <l<' jeunes femmes et d»-> enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures; que la multitude,
30 LA JBUHR88K DE CBATRAUBRIAMD
au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum erge; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux; je courbais mon front.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port, en se dirigeant sur le dôme éclairé de l'église.
A peine étais-je né, que j'ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette, de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m'ébal-
tais le long des grèves, la mer roulait, à mes lieds, les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Mme de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n'est loin de Dieu. » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m'épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j'aimais ma protectrice que je confondais avec mon ftnge gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée, avrc quatre épingles, à la tête de mon lit. J'aurais dû vivre dans ces temps où l'on disait I Marie : « Doulee Dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, belle très-doulce Dame, je vous mereye e! vous prye.
La première chose que j'ai sue par cœur esl un cantique de matelot commençant ainsi :
Je meti ma conflam e, Vierge, en N<>»r<- lecours; Servez-moi de défense,
!'■ • h./ nin de mec jours ;
Et, quand ma dernière heure Viendra finir mon sort, Obtenez que je meure, De la plus sainte mort.
J'ai entendu, depuis, chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd'hui ces méchantes rimes, avec autant de plaisir que des vers d'Homère.