AMARADES DE JEUX. — I.E PRINTEMPS EN BRETAGNE
J'ai dit que ma révolte prématurée, contre les maîtresses de Lucile, commença ma mauvais renommée; un camarade l'acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi i Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons. De mes deux cousins (Pierre el Armand) qui formaient d'abord ma société, Pierre devint page de la reine; Armand lui envoyé au collège, comme étant destiné à l'état ecclésiastique.
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l'hôtel que nous habitions,
demeurait un gentilhomme nommé Gesril (1) : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé i autrement que moi : enfant gâté, ce qu'il faisait était trouvé charmant. Il ne se plaisait qu'à se battre, et surtout qu'à exciter des querelles dont il s'établissait le juge.
Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était bruit que de ses espiègleries que l'on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n'était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit, sur moi, un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l'opposé du sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne; Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d'enfants.
Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres? » A ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais
( 1 1 Gesril <lu Papeu.
LA JElMIS.Ni; DÉ CHATKAIBRIAND 3o
aux yeux du téméraire; la taille et l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois, il levait une armée de tous les sautereaux qu'il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous eecarmouchions sur la plage à coups de pierres, l'n autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague, fouettée au |>ied du château, du côté de la grande grève, jaillirait jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquail IU ravelin qui défendait le fossé : il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, dé lVanehir l'endroit périlleux, avant que le Ilot le brila( el rouvrit la tour. Voici venir une montagne d'eau qui s'avançait en mugissant, laquelle, si fous lardiez d'une minute, pouvait, ou vous entraîner, ou vous écraser contre !<• mur. Pas un <lf nous ne se refusai 1 à l'aventure, mais
j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Gesril a été mon premier ami; tous deux, mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour.
Deux aventures mirent fin à cette première partie démon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Xous étions, un dimanche, sur la grève, à Yéventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer, au-dessous de nous, les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le plus en pointe vers la mer, n'ayant, devant moi, qu'une polie mignonne, Hervine Magon, qui riait de il plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l'autre bout, du côté de la terre. Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bonnes et les
domestiques criaient : « Descendez mademoiselle! descendez monsieur! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu'elle s'engouffre entre les pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui; celui-là se renverse sur un autre; celui-ci sur un autre : toute la file s'abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut que la petite fille de Tex- Lrémilé de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l'entraîne; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une lape. Hervine fut repêchée; mais elle déclara que François l'avait jetée bas. Les l)onnes fondent sur moi; je leur échappe: y cours me barricader dans la cave de la mai- Bon : l'armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon p. n él lient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillammenl la porte et soufflette l'avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il moule chez lui, et, avec ses deui sœurs, jette par les
fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l'entrée de la nuit; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Voici l'autre aventure :
J'allais avec Gesril à Saint- Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée montante. Les domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez loin derrière nous. Nous apercevons, à l'extrémité d'un de ces ponts, deux mousses qui venaient à notre rencontre; Gesril me dit : « Laisserons-nous passer ces gueux-là? » et aussitôt il leur crie : « A l'eau, canards! » Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaçons au bout du pont, et, saisissant des ualets, nous les jetons à la tète des mousses.
Ils fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius, frappé à l'œil : une pierre m'atteignit si rudement que mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épauk\
Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami rapportait de ses < uiirses un œil poché, un habit déchiré, il était plaint, caressé, choyé, rhabillé : en pareil cas, j'étais mis en pénitence. Le coup que j'avais i était dangereux, mais jamais La France D6 me put persuader de rentrer, tant jVtais effrayé. Je m'allai cacher au second étage de la maison, chei Gesril, qui m'entortilla la trie d'un»' serviette. Cette Berviette !<• mil en train : elle lui représenta une mitre; il me transforma ru évéque, et me ni chanter la grand'messe avec lui '•! sec sœurs jusqu'à l'heure du souper. Le pontift lui alors obligé de descendre : le cœur m.- battait. Surpria -le ma figure débiffée
et barbouillée de sang, mon père ne dit pas un mot; ma mère poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en m'excusant; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et M. et Mme de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril le plus tôt possible.
Ma mère n'avait cessé de désirer qu'on me donnât une éducation classique. L'état de marin auquel on me destinait (dans la marine royale) « ne serait peut-être pas de mon goût », disait-elle; il luisembJait bon, à tout événement, de me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété la portait à souhaiter que je me décidasse pour l'Église. Elle proposa donc de me mettre dans un collège où j'apprendrais les mathématiques, le dessin, les armes et la langue anglaise; elle ne parla point du grec et du latin, de peur d'effaroucher mon père; mais elle me les comptait faire enseigner, d'abord en secret, ensuite à découvert, lorsque j'aurais fait des progrès. Mon père agréa la proposition : il fut convenu que j'entrerais au collège de Dol. Cette ville eut la préférence parce qu'elle se
trouvait sur la route de Saint-Malo à Combourg.
Pendant l'hiver très froid qui précéda ma réclusion scolaire, le feu prit à l'hôtel où nous demeurions : je fus sauvé par ma sœur aînée, qui m'emporta à travers les flammes.
M. de Chateaubriand, retiré dans son château, appela sa femme auprès de lui : il le fallut rejoindre au printemps.
Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones. Des clairières se panachent d'élégantes <-t hautes fougères, des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de leurs Oeurs qu'on prendraitpour des papillons d'or. Les haies, au l<>n^r desquelles abondent la fraise, la framboise et la
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violette, sont décorées d'aubépines, de chèvrefeuille, de ronces dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre; la figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.
Ce qu'il faut aussi admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la terre et se couchant sur la mer.
Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil; mais, comme lui. elle ne se retire pas solitaire : un cortège d'étoiles l'accompagne. A mesure que, sur mon rivage natal, elle descend au bout du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de son front qui s'assoupit, s'incline et disparaît dans la molle
intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime des flots. La lune n'est pas plutôt couchée qu'un souftle. venant du large, brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux après une solennité.