‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 4 sur 24 · ARRIVEE AU CHATEAU DE COMBOURG · texte numérisé non relu

ARRIVEE AU CHATEAU DE COMBOURG

Je devais suivre mes sœurs jusqu'à Combourg : nous nous mîmes en route, dans la première quinzaine de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au lever du soleil, ma mère, mes quai iv sœurs et moi, dans une énorme berline à l'antique : panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands de pourpre aux quatre coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme les mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux brides, housses el franges de diverses couleurs, nous traînaient Tandis que ma mère soupirait, mes soeurs parlaient a perdre haleine, je regardais de mes deux yeux, j'écou-

tais de mes deux oreilles, je m'émerveillais à chaque tour de roue.

Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs, sur la grève deCancale. Nous traversâmes ensuite les marais et la fiévreuse ville de Dol : passant devant la porte du collège où j'allais bientôt revenir, nous nous enfonçâmes dans l'intérieur du pays.

Durant quatre mortelles lieues, nous n'aperçûmes que des bruyères guirlandées de bois, des friches à peine écrètées, des semailles de blé noir, court et pauvre, et d'indigentes avénières. Des charbonniers conduisant des files de petits chevaux à crinière pendante et mêlée; des paysans à sayons de peau de bique, à cheveux longs, pressaient des bœufs maigres ave des cris aigus et marchaient à la queue d'une lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin, nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée parle soleil couchant.

Descendus de la colline, nous guéàmes un ruisseau; après avoir cheminé une demi-heure, nous quittâmes la grande route, et la voiture roula au bord d'un quinconce, dans une allée de charmilles dont les cimes s'entrelaçaient au-dessus de nos têtes : je me souviens encore du moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie effrayée que j'éprouvai.

En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes une avant -cour plantée de noyers, attenante au jardin et à la maison du régisseur; de là nous débouchâmes, par une porte bâtie, dans une cour de gazon, appelée la Cour Verte. A droite i 'taient de longues écuries et un bouquet de marronniers; à gauche, un autre bouquet de marronniers. Au fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste . t sévère façade présentait une courtine portant une galerie à mâchicoulis, denticulée, et couverte. Cette courtine liait ensemble deui tours inégales en âge, en matériaux, en hauteur 1 1 en grosseur, lesquelles tours se terminaient

par des créneaux surmontés d'un toit pointu, comme un bonnet posé sur une couronne gothique.

Quelques fenêtres grillées apparaissaient çà et là, sur la nudité des murs. Un large perron, raide et droit, de vingt-deux marches, sans rampes, sans garde-fou, remplaçait, sur les fossés comblés, l'ancien pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la courtine. Au-dessus de cette porte, on voyait les armes des seigneurs de Combourg, et les taillades à travers lesquelles sortaient, jadis, les bras et les chaînes du pont-levis.

La voiture s'arrêta au pied du perron : mon père vint au-devant de nous. La réunion de la famille adoucit si fort son humeur, pour Je moment, qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le perron, nous pénétrâmes dans un vestibule, sonore, à voûte ogive, et, de ce vestibule, dans une petite cour intérieure.

De cette cour, nous entrâmes dans le bâtiment regardant au midi, sur l'étang, et jointif des cteux petites tours, Le château entier avait la

figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes, de plain-pied, dans une salle jadis appelée la salle des Gardes. Une fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités, deux autres coupaient la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu excaver des murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à plan incliné, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours. Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des relations entre la salle des Gardes et L'étage supérieur : tel était ce corps de

('.•■lui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir carré et sombre, qui servail de cuisine; il B'accroissail «lu vestibule, <ln perron <•! d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces était le >;ilon des Archives, ou des Armoiries, ou des Oiseaux, en des Chevaliers, ainsi nommé d'un plafond lemé d'écussons coloriés et d'oiseaux peints,

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Les embrasures des fenêtres, étroites et trétlées, étaient si profondes qu'elles formaient des cabinets autour desquels régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties de l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des souterrains murés dont les ramifications étaient inconnues; partout silence, obscurité et visage de pierre : voilà le château de Combourg.

Un souper, servi clans la salle des Gardes, et où je mangeai sans contrainte, termina, pour moi, la première journée heureuse de ma vie.

A peine fus-je réveillé, le lendemain, que j'allai visiter les dehors du château, et célébrer mon avènement à la solitude.

Le perron faisait face au nord-ouest. Quand on était assis sur le diazome de ce perron, on avait, devant soi, la Cour Verte, et, au delà de cette cour, un potager étendu entre deux futaies : l'une, à droite (le quinconce par lequel nous étions arrivés), s'appelait \e petit Mail; l'autre, à gauche, le grand Mail : celle-ci était un bois de

chênes, de hêtres, de sycomores, d'ormes et de châtaigniers. Mme de Sévigné vantait, de son temps, ces vieux ombrages : depuis cette époque, cent quarante années avaient été ajoutées à leur beauté.

Du côté opposé, au midi et à l'est, le paysage offrait un tout autre tableau : par les fenêtres de la grand'salle, on apercevait les maisons de Com bourg, un étang, la chaussée de cet étang, sur laquelle passait le grand chemin de Rennes, un moulin à eau, une prairie couverte de troupeaux de vaches et séparée de L'étang par la chaussée. Au bord de cette prairie s'alloDgeail un hameau dépendant d'un prieuiv fond»', en 1 1 19, par Hivallon, seigneur de Combourg, et où Ton voyait sa statue mortoaire couchée sur le dos, en armure de chevalier. Depuis l'étang, le terrain, s'élevant par -, formait un amphithéâtre d'arbres, d'où sortaient des campaniles de villages <it des tourelles de gentilhommières. Sur un dernier plan de l'horizon, entre l'occident et le midi, se profilaient les hauteurs de Bécherel. Une

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terrasse, bordée de grands buis taillés, circulait au pied du château, de ce côté, passait derrière les écuries et allait, à diverses reprises, rejoindre le jardin des bains qui communiquait au grand Mail.

Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal du collège de Dol : on me remit entre ses mains, et je le suivis malgré mes pleurs.

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