LE COLLEGE DE DOL — LES VACANCES A COMBOURG
Je n'étais pas tout à fait étranger à Dol ; mon père en était chanoine, comme descendant et représentant de la maison de Guillaume de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur, en I 529, d'une première stalle dans le chœur de la cathédrale.
L'évoque de Dol était M. de Hercé, ami de ma famille, prélat d'une grande modération politique, qui, ;ï genoux, le crucifix à la main, l'ut fusillé avec son frère l'abbé de Hercé, à Quiberon, dans le Champ «lu Martj re.
En arrivant au collège, y fus confié aux soins particuliers de M. l'abbé Leprince, qui
professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie : c'était un homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien le portrait. Il se chargea de m'apprend re mon Bezout (1). L'abbé Égault, régent de troisième, devint mon maître de latin : j'étudiais les mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune.
Il fallut quelque temps, à un hibou de mon espèce, pour s'accoutumer à la cage d'un collège et régler sa volée au son d'une cloche. Je ne pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent de semaine; je ne m'enrôlai point non plus dans une clientèle, car je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener personne, mais je ne voulais pas être mené : je n'étais bon ni pour tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré.
Il arriva pourtant que je devins assez vite un
(1) Livre do mathématiques, du nom de son autour, Bezout, mathématicien français du xvni* siècle.
centre de réunion; j'exerçai dans la suite, à mon régiment, la même puissance : simple sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers passaient leurs soirées chez moi et préféraient mon appartement au café. Je ne sais d'où cela venait, n'était peut-être ma facilité à entrer dans l'esprit et à prendre les mœurs des autres. J'aimais autant chasser et courir que lire et «•rire. U m'est encore indifférent de deviser des choses les plus communes, ou de causer des sujets les plus relevés. Très peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que j'- ne sois pas une bête. Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et la suffisance que j'ai grand'peine à ne pas morguer; je Imu v<« que les autres ont toujours, sur moi, une supériorité quelconque, et, si j<i me sens par hasard un avantage, j'en suis tout embarrassé. Des qualités que ma première éducation avait laissées dormir s'éveillèrent au collège. Mou aptitude au travail était remarquable, ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides ••n mathématiques où j'apportai une clarté de
conception qui étonnait l'abbé Leprince. Je montrai, en même temps, un goût décidé pour les langues. Le rudiment, supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre ; j'attendais l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins d'un an, je devins fort cinquième. Par une singularité, ma phrase latine se transformait si naturellement en pentamètre que l'abbé Égault m'appelait VÉlégiaque, nom qui me pensa rester parmi mes camarades.
Quant à ma mémoire, en voici deux traits. J'appris par cœur mes tables de logarithmes : c'est-à-dire qu'un nombre étant donné dans la proportion géométrique, je trouvais, de mémoire, son exposant dans la proportion arithmétique, et vice versa.
Après la prière du soir, que l'on disait en commun à la chapelle du collège, le principal faisait une lecture. Un des enfants, pris au hasard, était obligé d'en rendre compte. Nous arrivions fatigués de jouer et mourants de
LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND Ot
sommeil à la prière; nous nous jetions sur les bancs, tachant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n'être pas aperçus et conséquemment interrogés. Il y avait surtout un confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un soir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyais en sûreté contre le principal; malheureusemenl, il signala ma manœuvre et résolut de faire un exemple. Il lut donc lentement et longuement le second point d'un sermon : chacun s'endormit. .!•' ne sais par quel hasard, je restai éveillé dans mon confessionnal. Le principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut qui- je dodinais comme les autres, et, tout à coup, m'aposlrophanl, il me demanda ce qu'il avait lu.
Le second poinl du sermon contenait une énumération des diverses manières dont on peul offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de la ••ho-.', mais j<- repris l<is divisions dans leur ordre, et répétai presque moi à moi plusieurs pages d'une prose mystique, inintel-
ligible pour un enfant. Un murmure d'applaudissement s'éleva dans la chapelle : le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me permit, en récompense, de ne me lever, le lendemain, qu'à l'heure du déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades et je profitai bien de la grâce accordée.
J'allai passer le temps des vacances à Combourg. La vie de château, aux environs de Paris, ne peut donner une idée de la vie de château dans une province reculée.
La terre de Combourg, n'avait pour tout domaine, que des landes, quelques moulins et les deux forêts, Bourgouët et Tanoërn. dans un pays où le bois est presque sans valeur. Mais Combourg était riche en droits féodaux: ces droits étaient de diverses sortes : les uns déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne semblaient avoir été, dans l'origine, que des divertissements.
Mon père avait fait revivre quelques-uns de derniers droits, afin de prévenir la prescription. Lorsque toute la famille était réunie, nous prenions part à ces amusements gothiques : les trois principaux étaient le Saut des jwissonniers, la Quintaine, et une foire appelée YAnge- . Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'une France qui n'était plus. Il y avait prix pour le vainqueur, amende pour le vaincu.
La foire appelée V Angevine se tenait dans la prairie de l'Étang, le 4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. Les vassaux • taient obligés de prendre les armes, ils menaient au château lever la bannière du seigneur; de la ils se rendaient à la foire, pour établir l'ordre et prêter force à la perception d'un péage du. aux comtes deComboarg, par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien,
A cette époque, mon père tenait table ouverte. On ballait pendant troii jours : les maîtres, dam la grande salle, an raclemenl d'un violon; les rassaux, dani la Cour Verte, au nasille*
ment d'une musette. On chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces bruits se mêlaient au mugissement des troupeaux de la foire; la foule vaguait dans les jardins et les bois, et, du moins une fois Tan, on voyait à Gombourg quelque chose qui ressemblait à de la joie.
Les visiteurs que l'on recevait au château se composaient des habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue : ces honnêtes gens furent mes premiers amis.
Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, ancien capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes, qui redisait de grandes histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette au visage. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. Launay de La Billardière, père de famille qui comptait douze enfants, comme Jacob : neuf filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était mon camarade de jeu. Le bonhomme s'avisa de vouloir être noble, en 1789 :
il prenait bien son temps! Dans celle maison, il y avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal Gébert, le procureur fiscal Petit, le receveur Corvaisier, le chapelain l'abbé Gharmel, formaient la société de Gombourg.
MM. du Petit-Bois, de Ghâteau-d'Assie, de Tinteniac, un ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre la messe à la paroisse, et dîner ensuite chez le châtelain. Nous étions plus particulièrement liés avec la famille Trémaudan, composée du mari, de la femme extrêmement belle, d'une sœur et de plusieurs enfants. Gette famille habitait une métairie, qui n'attestait sa noblesse que par un colombier. Ils ont tous douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parler fût le petit chevalier. Le recteur, ou curé de Gombourg, l'abbé Sévin, celui-là même dont j'écoulais le prône, a montré La même incrédulité; il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des paysans, fût le défenseur de la religion; il a fini par le croire, et il me cite dans ses sermons, après m'avoir tenu sur ses genoux.