LE CHATEAU DE COMBOURG ET SES HABITANTS
A mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, ma mère, ma sœur et moi) habitaient le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique : un chien de chasse el deux vieilles juments étaient retranchés dans an coin de l'écurie. Ces douze êtres vivant- disparaissaient dans un manoir où Ton aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames, leurs écuyers, leurs valets, les destriers H la meute «In roi Dagobert.
Dans toul le cours de l'année, aucun étranger
présentai! au château, hormis quelques
gentilshommes : le marquis de Montlouet, le
comte de Goyon- Beau fort, qui demandaient l'hospitalité en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l'hiver, à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté, et suivis d'un valet également à cheval, ayant en croupe un gros portemanteau de livrée.
Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et l'histoire de leurs procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du nord, à l'appartement de la reine Christine, chambre d'honneur occupée par un lit de sept pieds en tous sens, à doubles rideaux de gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés. Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand'salle, et, qu'à travers les fenêtres, je regardais la campagne inondée ou couverte de frimas, je n'apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chaussée solitaire de l'étang : c'étaient nos hôtes chevauchant vers Hennés.
Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions réduits, les jours ouvrables, au tète-à-tète de famille : le dimanche, à la société des bourgeois du village et des gentilshommes voisins.
Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile et moi, nous nous rendions à la paroisse, à travers le petit Mail, le long d'un chemin champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de Combourg. Nous n'étions M9 traînés, comme l'abbé de Marolles, dans un chariot léger que menaient quatre chevaux blancs pris su1* les Turcs en Hongrie. Mon père ne descendait qu'un»' fais l'an, à la paroisse, pour tain ses Pâques; le reste de Tannée, il Entendait la fnesse à la chapelle dti château. Placés dans le banc du seigtfetif, nous recevions l'encens et lès prières, en face du sépulcre de marbre noir de Renée de Rohan, attenant à l'autel : nuage des honneurs de l'homme; nuelques grains d'en< ens devant un cercueil I distractions du dimanche expirdienl prec l.i journée : elles n'étaient pas même régulières. Pendanl ta mauvaise saison, des mois
entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la porte de notre forteresse. Si la tristesse était grande, sur les bruyères de Gombourg, elle était encore plus grande au château.
Le calme morne du château de Gombourg était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de Test, et son cabinet dans la petite tour de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et, dans l'embrasure d'une fenêtre, on voyait toutes sortes d'armes, depuis le pistolet jusqu'à l'espingole.
L'appartement de ma mère régnait au-dessus de la grand'salle, entre les deux petites tours : il était parqueté et orné de glaces de Venise à
boettes. Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours.
Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l'escalier qui communiquait, de la cour intérieure, aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et Le domestique gisaient dans des caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.
Mou père se levait à quatre heures du matin, biver comme été : il venait, dans la cour intérieure, appeler et éveiller son valet de chambre, a l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq heures: il travaillai! ensuite dan- son cabinet jusqu'à midi. ■a uni.- et ma sœur déjeunaient, chacune dans leur chambre, à huit heures du matin. le n'avais aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi : la plupart du temps je ne faisais rien.
A onze heures et demie, on sonnait le dîner que Ton servait à midi. La grand'salle était à la fois salle à manger et salon : on dînait et Ton soupait à l'une de ses extrémités du côté de Test; après les repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier jusqu'à celui de Louis XfY; parmi ces portraits, on distinguait ceux de Coudé et de Turenne; un tableau, représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la cheminée.
Le dîner fait, on restait ensemble jusqu'à deux heures. Alors, si l'été, mon père prenait le divertissement de la pèche, visitait ses potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon; si l'automne ôt l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle où elle passait quelques heures en prière.
dette chapelle était un oratoire sombre,
embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal, au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui, en ma possession, une Sainte Famille de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle : c'est tout ce qui me reste de Com bourg.
Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.
A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on l'asseyait >ur le perron. Mon père, armé de KM fusil, tirait les chouettes qui sortaient des dréneatll ;i l'entrée <l<1 la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois. les dernier* rayons «lu soleil, les premières étoiles. A <li\ heures, on rentrait <if l'on >«* mu-
«•ti;iil
Lee soirées d'automne el d'hiver étaient d'Une* autre nature. l-<' souper fini h les quatre con* rives revenus (l<' La table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vleu* lii
de joui* de siamoise (1) flambée; on mettait, devant elle, un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avecLucile; les domestiques enlevaient le couvert et se reliraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tète, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'on se promenant, il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres, puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il
1 Étoffe de iut on.
nous disait en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien: il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.
Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait; le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dan> la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Lucileet moi, nous nous tenions sur son passage; nous l'embrassions on lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers non- sa joue Bêche el creuse, Bans noua répondre, continuait sa route el se retirait au fond de la tour, dont non- entendions les portes se refermer sur lui.
Le talisman était brisé: ma mère, masœur
et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.
Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Gombourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir.
Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma sœur : elles se mettaient au lit mourantes de pour: j<i me
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retirais au haut de ma tourelle; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et les domestiques descendaient dans leur souterrain.
La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure: le jour, j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques martinets, qui, durant L'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un petit morceau du ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons qui venaient à mon lit, au bravera des carreaux losanges de la fenêtre. Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, pastant ei repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes carreaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit I»' plus désert, à l'ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois, le vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper des plaintes; tout à coup ma
porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore.
A quatre heures du matin, la voix du maître du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes séculaires, se faisait entendre, comme la voix du dernier fantôme de la nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie, au son de laquelle le père de Montaigne éveillait son fils.
L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher un enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient, mais il tourna à mon avantage. Cette manière violente de me traiter me laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me força de les braver. Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique : « Monsieur le chevalier aurait-il peur? » il m'eut fait coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère :
me disait « Mon enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu : vous n'avez rien à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien » ; j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie. Mon succès fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d'ailes à mes songes. Mon imagination allumée, se propageant sur tous les objets, ne trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dévoré la terre et le ciel. Mon père me menait quand et lui à lâchasse. Le goût de la chasse me saisit et je le portai jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où j'ai tué mon premier lièvre. 11 m'est souvent arrivé, en automne, de demeurer quatre ou cinq heures dans Peau jusqu'à la ceinture, pour attendre, au bord d'un étang, des canards sauméme aujourd'hui, je ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe <'n arrêt Toutefois, dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fond d'indépendance; franchir les fossés, arpenter les champs, les
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marais, les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant puissance et solitude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans mes courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes étaient obligés de me rapporter sur des branches entrelacées.
Lorsque, après un dîner silencieux où je n'avais osé ni parler ni manger, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient incroyables ; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite, je me serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir sur une marche, pour laisser se calmer mon agitation, mais aussitôt que j'avais atteint la Cour Verte et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, à fringuer, à m'éjouir jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces, palpitant encore de folâtreries et de liberté.