‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 8 sur 24 · A4 I KS J>E .MELANCOLIE. — MALADIE. ADIEI X A COMBOURG · texte numérisé non relu

A4 I KS J>E .MELANCOLIE. — MALADIE. ADIEI X A COMBOURG

Les facultés de mou âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je parlais peu : je ne parlais plus; j'étudiais encore : je jetai là les livres; mon goût pour la solitude redoubla.

Au nord du eb&teau s'étendait une lande eemée de pierres druidiques; j'allais m 'asseoir sur nue de pas pierres, au soleil couchant. La cime dorée des boiSi la splendeur de la terre, l'étoile «lu soir scintillant à travers les purges de roue, ma ramenaient à mes songes. Le yenl <lu -oir, (jui brisait les réseaui tendus pat l'insecte inr la points des herbes, l'alouette de bruyère, qui se posait sur un oaillou, me rap-

pelaient à la réalité : je reprenais le chemin du manoir.

Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme.

Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail, autour duquel étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules. J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules : là, isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les fauvettes.

D'autres fois, je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses plantes rivulaires; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux infréquentés; je prêtais l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre la clarté de la lune chanter dans les bois : je voulais redire ces plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres.

Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes.

Je voyais, avec un plaisir indicible, le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée, à l'entrée de la nuit, sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des -ympathies de ma nature.

I."' »oir, je m'embarquais sur L'étang, conduisant seul mon bateau, au milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter ii'»- i-limats. Je ne perdais p;i^ un seul de leur

gazouillis. Elles se jouaient sur l'eau, au tomber «lu soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface

du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eau, sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisaient; le lac battait ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des bois : j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château. Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, j'ouvrais mes fenêtres et fixais mon regard au ciel.

Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron, comme un meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.

Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappaient, je m'appuyais contre le tronc d'un hêtre, je regardais les corbeaux, que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la lune 96 traînant sur la cime dépouillée de la

futaie. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit ; l'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si, à cette heure, la cloche du village ne s'était fait entendre.

Tout nourrissait l'amertume de mes goûts : Lucile était malheureuse, ma mère ne me consolait pas, mon père me faisait éprouver les affres de la vie. Sa morosité augmentait avec l'âge, la vieillesse raidissait son âme comme son corps, il m'épiait sans cesse pour me gourmander. Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais assis sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au château. Ce n'était néanmoins que ditlV-rer mon supplice : obligé de paraître au souper, je m'asseyais tout interdit sur l<i coin de ma chaise, me* joues battues de la pluie, ma shevelure an désordre. v"U- les regards de mon père, je demeurais immobile et la sueur oouvrail mon front.

Une maladie, fruit de cette ne désordonnée, mil fin à ces tourments. Ha poitrine se gonfla,

la fièvre me saisit; on envoya chercher à Bazouches, petite ville éloignée de Combourg de cinq ou six lieues, un excellent médecin nommé Cheftel. Il m'examina attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était surtout nécessaire de m arracher à mon genre de vie.

Je fus six semaines en péril. Ma mère vint, un matin, s'asseoir au bord de mon lit et me dit : « Il est temps de vous décider; votre frère est à même de vous obtenir un bénéfice (1), mais, avant d'entrer au séminaire, il faut vous bien consulter. »

Je dis à ma mère que je n'étais pas assez fortement appelé à l'état ecclésiastique. Je variais, pour la seconde fois, dans mes projets : je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus être prêtre. Restait la carrière militaire; je l'aimais : mais comment supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne? Je

(1) Dignité ecclésiastique avec revenu.

m'avisai d'une chose saugrenue : je déclarai que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service dans les armées des princes de ce pays.

Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo : on y préparait un armement pour Pondichéry.

Deux mois s'écoulèrent : je me retrouvai seul dans ma ville natale; la Villeneuve y Tenait de mourir. En allant la pleurer, au bord <ln lit vide et pauvre où elle expira, j'aperi;\\< le petit chariot d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste globe. .!«• me représentais ma vieille bonne, attachant, du fond de sa couche, ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante : ce premier monument de ma vie, eu face du dernier monument de la vie de ma seconde mère, l'idée des

souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait au ciel, pour son nourrisson, en quittant le monde, cette preuve d'un attachement si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le cœur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.

Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo : dans le port, je cherchais en vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils étaient partis ou dépecés; dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé en auberge.

Une lettre me rappelle àCombourg : j'arrive, je soupe avec ma famille; monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît consternée; à dix heures, on se retire. J'interroge ma sœur : elle ne savait rien. Le lendemain, à huit heures du matin, on m'envoie chercher. Je descends : mon père m'attendait dans son cabinet.

« Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu, pour vous, un brevet de sous-lieutenant au régimâttt de Navarre. Vous allez partir pour

Hennés, et, de là, pour Cambrai. Voila cent louis: ménagez-les. Je suis vieux et malade, je n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. »

Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec émotion contre le mien : c'était pour moi le dernier embrassemeni paternel .

Le comte de Chateaubriand, homme redoutable âmes yeux, ne me parut, dans ce moment. que le père le plus digue de ma tendresse. Je me jetai sur sa main décharnée et pleurai. 11 commençait d'être attaqué d'une paralysie,

• •Ile le conduisit au tombeau; son bras gauche avait 11 r 1 mouvement convulsif qu'il était obligé de contenir avec sa main droite. Ce fut,

• •H retenant ainsi son bras e( après m'avoir remis sa \ icille épée, que, sans me donner le lemps de me reconnaître, il me conduisit au cabriole! qui m'attendait dan- la Cour Verte. Il in\ lit monter devant lui. !><• |»<>-till<ui partit, tandis que je saluais des yeux ma mère et

ma sœur qui fondaient en larmes sur le perron.

Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les roseaux de mes hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie; je jetai un regard sur le château.

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