CHAPITRE VI
Les amis de Fléchicr (suite). — Montausier. Son caractère. Que penser de la vertu inflexible de M. de Montausier? — 8w courage; sa fidélité au roi pcudant la Fronde; 0« franobWBl sou bon cœur; sou attachement pour ses amis. — Montaasier bel esprit. Médisance.'^ de Tallemaat à son sujet. Mont^ugier et Chapelain. Montausier et Boileau. Est-il le type du Misanthrope? Montausier et Voiture. Son assiduité à Thôtel de Rambouillet. La Guirlande de Julie. — On doit à Montausier la publication des éditions ad usum Delphini. Huet dirige cette grande entreprise. Fléchier prépare l'édition de Térence. — Montausier appelle Fléchier, puis Huet à la cour. Discussion littéraire do Montausier avec l'abbé de Saint-Leu. Fléchier et Huet prennent i)art à cotte discussion. En i67'2, Montausier charge Fléchier do prononcer 1 oraison funèbre de sa femme. Bénélices que Montausier lui fait accorder. En 1685, Montan* sicr fait nommer Huot à Tévéché de Soissons, et Fléchier à celui de Lavaur. Lettres inédites de Montausier à Huet. — Fléchier vient de Nîmes assister son protecteur et son ami à ses derniers moments. Le 11 août 1690, il prononce son oraison funèbre. — Relations do Fléchier avec Bossuet, de 1670 à 1685. — Fléchier et Ménage. Lettres inédites de Ménage.— Fléchier et Bussy-Rabutin.
L'ami le plus illustre et le plus dévoué en même temps^ qu'ait eu Fléchier , c'est sans contredit M. de Montausier : par son crédit, il lui obtint les premières faveurs de la cour, et contribua le plus à son élévation par la
rotection qu'il ne cessa de lui accorder (1). C4oniment lëcbier le conuut-il? Il le connut par ses amis, Chapelain, lonrart, Huet, qui étaient aussi les amis de Mon taulier % W qui, à la première occasion, ne manquèrent paa de présenter le jeune abbé dont ils voulaient préparer Il fortune. Conrart, surtout, lui concilia la bienveillance de Montausier, comme il lui avait déjà concilié celle dQ fihapelain, a C'est lui qui donna Fléchier à M, de Hontausier ^ , lisons-nous dans le Menagiana (2) ; Mé« Qird nous afiirme le même fait, et assure que l'honneur d'avoir procuré & l'ancien doctrinaire un si puissant protecteur revient au secrétaire perpétuel de l'Académie liinçaiM ; « Celui-ci, dit-il, le fit connoître et le pré- ^ta au duc de Montausier, l'un des seigneurs de la cQor le plus renommé par sa rare probité et par son »Yoir ; ce duc lui donna toute son amitié, et fut pour loi* dans toutes les occasions, le plus ardent et le plus affectionné Mécène» qu'homme de lettres ait peut-être jamais eu (3). »
II) Eq 1668, Montausier fait nommer Fléchier Lecteur du Daupliin; au mois de février 1681, il le fait nommer Aumônier orii- *wde M»** la Dauphiae. • Ce fut encore le duo de Montausier, iit Ménard, qui lui procura ce nouveau bienfait. Ge seigneur îberchoit ici autant à l'attacher à la cour, qu'à le faire récomî«nser, afin de jouir avec plus de continuité de son commerce, i *ttf« iwr Fléchier, p. 26.)
(S Vol. I, p. 151; Edit. de 1762. Amsterdam, 4 vol. in-12.
(3) Ménard, Notice sur Fléchier, p. 11. — M. Tabbé Delacroix, Hitnre de Fléchier, p. il4, sur la foi d'un vieux dictionnaire ftgnfàhique, pense que ce fut M. de Gaumartin qui donna échier à M. de Montausier. Mais l'autorité d'un dictionnaire )graphique peut- elle prévaloir sur celle de Ménard et du
Chose singulière, cependant, Fléchier commença tout d'abord par déplaire beaucoup à Montausier. D'Alembert raconte, à ce sujet, une anecdote assez piquante, qui prouve avec quelle souplesse le jeune orateur savait s'accommoder aux différents caractères de ceux qu'il rencontrait. Ce fut là, en grande partie, ce qui lui assura de brillants succès dans le monde : sans doute, le charme et l'agrément de ses causeries firent rechercher sa conversation et admirer son esprit; mais ce qui le fit aimer par* dessus tout, ce fut cet art consommé avec lequel il sut faire des concessions, éviter soigneusement tout ce qui aurait pu blesser, et parler à chacun le langage qui lui convenait le mieux. Pour plaire dans les sociétés les meilleures et les plus distinguées, dans celles mèmeob l'esprit est le plus en honneur, l'esprit souvent ne suffit pas; il faut encore avoir assez de tact pour se faire valoir sans prétention, assez de prudence ou de finesse pour savoir avancer à propos ou reculer au besoin, dès qu'on s'aperçoit qu'on vient de faire un faux pas. Ce talent, Fléchier le posséda au suprême degré; la plaisante aventure qu'il eut avec Montausier nous en fournit I* preuve. « Le courtisan misanthrope, raconte d'Alemberit affichoit, comme l'on sait, une grande horreur pour Tadulation ; Fléchier, dont le caractère étoit aussi liant et aussi doux que le style, et qui croyoit Montausier aussi bémgnement disposé que les autres hommes à écouter ses louanges, avoit commencé par l'en accabler sans mesure* et n'avoit reçu pour remerciement que cette répons^ brusque et sévère : Voilà mes flatteurs. Averti par ^ reproche du caractère peu commun de son Mécène, ^
ne cessa plus de le contredire, et obtint bientôt son amitié et sa confiance (1). »
On a parlé beaucoup de la vertu de Montausier; les éloges que lui ont prodigués tous ses amis, Ménage, Huet, Fléchier, M"^ de Scudéry, M»" de Sévigné ellemême, ont singulièrement contribué à nous faire prendre le gouverneur du Dauphin pour un homme incorruptible, qui ne voulut jamais admettre que pour réussir à la cour, il fallait, « selon les temps, ou déguiser ses passions ou flatter celles des autres (2). » Mais cette sévère franchise, presque devenue proverbiale, ne fut pas toujours inflexible. Au tort d'avoir accepté, pour M"* de Montausier, la succession de la vertueuse duchesse de Navailles, privée de sa charge de dame d*honneur de la reine, pour avoir refusé de favoriser les amours de Louis XIV et de M"* de la Vallière, s'ajoute la faute plus grave encore d'avoir montré dans ces circonstances difficiles une coupable complaisance. « M"* de Montausier, dit H. Cousin, dut son élévation au poste de première dame d'honneur, non pas seulement à son mérite très réel, mais à l'espoir qu'elle et son mari donnèrent à Louis XIV, qu'ils seraient plus accommodants; et ils le furent (3). »
(l) Histoire des membres de P Académie française, vol. I, p. 411; 6 vol. ia-12. Paris, 1787. — Peut-être Fléchier faisait-il alluttonàcette petite aventure, lorsque, parlant de l'indulgente bonté de Montausier pour ses amis, il disait : « 11 leur laissoit. dans 1 agréable commerce qu'il a voit avec eux, toute la liberté, qu'il prenoit lui-même, de soutenir leurs opinions, et ne leur inter- •lisoil que la flatterie, t {Oraison funèbre de Montausier, vol. IV, p. 1"5.)
(î) Oraison funèbre de Montausier, vol. IV, p. 166.
l3) Société française, vol. II, p. 48. Voir les passages des Mé-
Il faut rabattre quelque chose de cette réputation dV réprochable probité que l'on a faite à Montausier» répuU* tion qui n'er^t pas entièrement justifiée. Ce n*est pas que nous voulionn nous appuyer sur des fâcheux réciti, pour nier la vertu d*un homme justement estimé : noD, Hontausier fut honnête homme, il eut réellement IV mour du bien : mais il eut aussi des faiblesses que set panégyristes et ^es historiens ont essayé de cacher, et que rendent incontestables les témoignages les plus positib. Devons-nous conclure de là que Montausier n'eut que de fausses vertus? Ce serait évidemment tomber dans uw exagération contraire à la vérité. Que ceux qui seraioit tentés de traiter trop durement Montausier, parce qu'il eut le tort de faillir une fois, se souviennent des belles paroles de d*Alembert, remarquant, à ce sujet : « Quilne fut jamais sur la terre de vertu intacte et sans reproche) et que la plus sévère même paye toujours, par quelque endroit* un léger tribut à la foiblessc humaine, surtout quand elle a le malheur d'habiter la cour. Si la vertu qu^aflichoit le duc de Montausier s*égara quelquefois, soyons plus indulgents à Tégard de cet homme de bien, qu'il ne Ta été lui-même à l'égard des autres, et n*oubliooi jamais le beau vers que dit le grand prètœ, dans Olympie :
Hélas! tous los humaius oui hosoiu do clémence (i). »
M. Cousin a jelé une vraie lumière sur ce côté singu-
rnoTts (lo M'' (II» M')»t«'vi!lp ot ilo M"' iW Moutpensior, qui prou* Noat l;i oomplicit!' de Mnùi.iii^ii'r l'i lu» sa femme. ^Cité |nW M. (i.msiii, i/jtfi.\ \\\ D'.AkMubert. Xntvs «m /V/.*7.' dv Fitr/tier, i. If, p. 41.
lier du GAfâCtëre de Montau^ier ( il hous a monité que
le gouverneur du Dauphin ne fut pas aussi audtëre
qu'on se le Agure généralement. « Pour qui connaît le
dMous des cartes, le stoïcien en lui était surmonté du
courtisan; mais il faut convenir ausâi que ce courtisât!
][N)88édait non seulement des dehors stoiques, mais bien
départies de la plus solide vertu (1). » Jugement paf-
fUiBment vrai, parce qu'il tient également compte dés
qualités et desJ défauts du célèbre protecteur de Fléchiet*.
Motitausier eut, en efret4 des défauts qu'U est Inutile de
dhfiiffluler : ses contemporains, déduits par ses grande
élm (Faustëriié, ont pu le prendre pour le plus ftoH^
fittè hoTJime de là éouf; mais, cothmë le dit ibrt bien
ffAletnbert, ceci prouve seulement, que a le plus honnête hotûtne de la cour n'est pas toujours le plue honnête hoiûttie du monde (2) » . Mieux instruits sur sa conduite par des dépositions que nous avons le droit de croire exactes, nous ne pouvons avoir de lui une opinion cote- • plètement favorable. Montausier fut ambitieux, et le& tttoyens qu'il employa pour arriver, dans la suite, à Sa kâttte fortune, furent loin d*ètre toujours avouables. Avoir ff^lkéav&tsa femme poiif* sNwir* les ptahirs du foU t'est là une action qui n'est guère digne d'un homme% «pi, dit-on, « ne se détourna jamais de ses devoirs, qui pour maintenir la raison se roidit contre la coutume, i lui h'eut jamais d'autre intérêt que Celui de là vérité «^ de la justice, et qui, ayant eU part à toutes les prospé-
tli M. V. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, ^- n. p. 55.
\^) D'Alëttibèrt, Notes sur tétoge de Flichier, t. îl, p. Hi
rites du siècle, n*en a point eu à ses corraptions (1) ». De plus, s'il était quelquefois trop complaisaot pour ses supérieurs, il traitait souvent ses infériears avec use dureté et une hauteur dont on cite de fréquents exemples, Le doux Fléchier eut une fois à souffrir quelque choie de cette brusquerie , qui , plus tard « fit regarder k gouverneur du Dauphin comme un censeur courageoi des vices de son temps (2). Tallemant, qui connol Montausier, en traçait un portrait peu flatté en 1657; il exagère bien quelque peu, mais, sous ces exagératimx est un fond sensible de vérité. « G*est un homme tool d'une pièce, dit-il; M"* de Rambouillet dit qu'il est foo, à force d'être sage. Jamais il n'y en eut un qui eût phd besoin de sacrifier aux grâces. Il crie, il est rude, il rompl en visière, et s'il gronde quelqu'un* il lui remet devaoi les yeux toutes ses iniquités passées. Jamais homme M m'a tant servi à me guérir de l'humeur de disputa. I vouloit qu'on fît deux citadelles à Paris, une au haEbt ei une au bas de la rivière, et dit qu'un roi, pourvu qa'i en use bien, ne sauroit être trop absolu, comme si o( pourvu étoit une chose infaillible. A moins qu'il ne soi! persuadé qu'il y va de la vie des gens, il ne leur gardera pas le secret. Sa femme lui sert furieusement dans b province : sans elle la Noblesse ne le visiteroit guère; il se lève à onze heures, comme ici, et s'enferme quelque* fois pour lire, n'aime point la chasse et n'a rien de pop^ laire. Elle est tout au rebours de lui (3). « Cette austéri^
(1) Fléchier, Oraison funèbre de Montausier, t. IV, p. 162.
(2) Voir plus haut, p. 164.
(3) Tallemant des Réaux. T. II, p. 301. Edit. Techener.
excessive n'était pas sans une certaine affectation. D'Alembert soupçonne Montausier, et non sans raison, de quelque ostentation à cet égard. Celui-ci parait bien avoir fait un peu étalage de sa vertu : on dirait qu'il était jaloux de passer aux yeux de tous pour le personnage le plus grave et le plus intègre de la cour, comme d'autres alors étaient désireux d'en être regardés comme les plus frivoles et les plus mondains.
En 1667, il jouissait de cette réputation de probité; et, lorsque, à cette époque, Molière créa la sévère physionomie du misanthrope (1), on put croire que Montausier en avait été l'original. « S'il n'avait pas tout à bit l'âme d'Alceste, dirons-nous avec M. Cousin, il en avait la tournure et le langage; et, encore une fois, Molière qui, en traversant la cour, n'en voyait guère que ^ masques, a pu très bien emprunter à Montausier son ton et ses manières pour en parer son héros (2). n Ne l'oublions pas, sous le matiteau du philosophe ^ il garda toujours t uniforme du courtisan (3); et, sans nier ses qualités, évitons de lui attribuer des mérites qui ne lui conviennent pas entièrement. Comme Alceste, il fut au fond sincèrement vertueux ; comme lui aussi, il faut l'avouer, il eut ses défaillances et ses faiblesses. « Montausier était honnête homme, mais il était ambitieux. Comme en outre il était grondeur et bourru, surtout avec ses inférieurs, ces défauts semblaient repousser l'apparence même des vices de la cour et promettre des
il) li Misanthrope est de 1666.