Société française, t. II, p
i^) lyXlembert. Notes sur Nloge de Fléchier, t. II. p. 410.
^ in —
vertus qu'il avait très réellement, mais qu*îl gâtait k la fois par un grand faste en public, et par de secrète complaisances (1). » Dans Montausier, comme che«UHtt les hommes, le bien et le mal se trouvent mêlés; el, quoique nous soyons disposé à lui rendre toute la justici qu'il mérite, nous sommes forcé cependant de reconnaître que ses panégyristes ont exagéré quelque peu, en nous le représentant comme le type achevé de la vertu.
Toutefois, 11 eut de rares qualités : homme d^honneor et (le courage, il resta fidèlement attaché à la cause de la cour, dans un temps où bien d'autres cherchatefit dans les troubles de TÉtat le moyen de satisfaire lear folle ambition et leurs coupables projets. Gouverneur d'une modeste province, pendant que le grand Cdûdè occupait toute la Noi-mandie (2), 11 sut résister aux prtK messes du vainqueur de Hocroi, et triompher des sédofrtions de M*' de Longuevllle qui avait déjà entraîné Turenne dans une rébellion contraire, en même temps, et h ses goûts et à ses intérêts. Montausier eut peu de tal^ts supérieurs pour la guen*e, mais 11 montra une rare bn* voure dans les diverses affaires auxquelles il prit part. Après la mort de son frère, oITicier de la plus brillaûtè espérance (3), il fut envoyé, jeune encore, en hotràint et en Alsace, pendant la période française de la guerre de
(1) M. Cousin, Société française, t. II, p. 59.
(2) Moutausior avait Hé uoininé gouverneur do Saiutonge, vers [i'M,
(3) A vingt-sept ans, il était déjà maréchal de camp, titre qui correspond à celui Aq. général de brigade, filessé à rdttdflué de l^rmio, en Italie, le 4 juillet 1635, il mouriit des suites de sa blessure, quel(|ues jours après.
Trente ans. Il s'y fit remarquer de Bernard de Saxe-Weimar, cet illustre élève de Gustave^Adolphe, qui, héritier du courage et du génie militaire de son maître, combattait pour nous dans la lutte que nous avions héroïque* ment engagée contre TEspagne, la Savoie et rAutriche» Gustave-Adolphe, tombant à Lutzen (1632), 8*était écrié, ditoQ : a A d*autresle monde! » Et Richelieu, comprenant bien qu'il y allait alors du salut de la France de briser cette puissance de la maison d'Autriche, désireuse de réunir sous son unique autorité l'Allemagne tout entière^ nmassa C espérance et la fortune du jeune héroi.
Le célèbre ministre de Louis XIII eut raison de ne rien épargner, pas même les plus lourds sacrifices, pour arrêter Ias empiétements de l'Autriche : ce sera l'un des plus beaux titres de gloire de Richelieu d*avotr osé le tenter, sans se laisser effrayer ni par la grandeur, ni par les difficultés d'une telle entreprise. En ce moment, il y avait lipour la France un immense danger; et, à cette époque, il devenait aussi nécessaire de mettre un frein à la puisluice toujours envahissante de cette monarchie, qu'il l'a été, dans ces dernières années, de la chasser de l'Italie, dont elle était devenue peu à peu maîtresse presque absolue. Ce fut dans cette guerre, dirigée contre l'An- ^che, et conduite avec une habileté consommée par le génie de Richelieu ^ que se distingua le futur gouverneur dubauphin. (( Devenu baron de Montausier, nous dit ^- Cousin, il alla servir en Lorraine et en Alsace, montra 1^ plus brillante valeur sous le grand-duc Bernard de ^Veiroar, particulièrement au siège de Brissac et dans 'affaire de Cerné» où il prit trois étendards de cavalerie
de sa propre main (1). Il fit ensuite la campagne d'A magne sous le mai^échal de Guébriant, en qualité de m chai de camp, et fut chargé du commandement de la bi et basse Alsace. » Le 25 novembre 16i3,Montausierest prisonnier à la bataille de Tudlingen (2)« perdueparRam contre Charles IV, duc de Lorraine; il revient à Vi après une captivité de dix mois patiemment suppoi et qui laissa l'honneur pleinement intact. Personne, al ne songea à douter de la biavoure de cet homme guerre; s*il s'était rendu à l'ennemi, on savait qui n'avait pas été par lâcheté. Bien des années après, hm éclata cette déplorable lutte de la Fronde, qui fit de coupables, Montaùsier remplit courageusement devoir, et exposa plusieui*s fois sa vie pour défmdi cause du roi. En 1652, il eut le mérite de conteoi
(1; Cerué ou Cernay, chef-lieu de canton du départemen Haut-Rhin. Ce fut. sans doute, à cette occasion que le f correspoiulaut de Montaùsier, Chapelain, lui écrivait en Al le 6 novembre 1038 * <i Monsieur, il faut que les coups que avez rués au combat de Mulhausen aient été bien rudes, { qu ils ont retenti jusqu'ici, et que le bruit qu'ils ont fait al temps empêché que Ton n'entendit parler d'autre chose. (Lettre citée eu partie par M. Cli. Livet : Précieux et Préck p. 45.) M. Tamizey de Larroque vient de la publier en en Lettres de Chapelain, vol. I, j). 313; Paris, Imprimerie natioi 1880. — « Ou le vit à la bataille de Cerné, nous dit Fiée charger trois fois les ennemis, couvert de sang et de ponss et dresser aux pieds de son général, comme un honorable phée, trois drapeaux qu'il leur enleva. » [Oraison fun. de l tausier, vol. IV, p. 167.) — Après de tels exploits, on comp que Montaùsier reproche à Huet, qui lui adressait toutes » d'éloges, de ne rien dire de son véritable métier, qui est cd in yuerre. (Voy. Pièces justilicatives. XII, parmi les lettres dites de Montaùsier à Iluet, celle du 9 décembre 1688.)
(2) Petite ville du royaume de Wurtemberg.
Saintonge dans l'obéissance royale ; il fut même blessé grièvement au combat de Montancé, qu'il soutint contre le prince de Conti (1), qui eût voulu le chasser de ce pays, pour avoir noblement refusé de sacrifier l'intérêt de l'État à celui d'une famille particulière (2).
D'autres qualités, non moins précieuses, doivent recommander Montausier à nos yeux. On ne peut l'excuser d'avoir secrètement favorisé les amours de Louis XIV; mais, comme cette faute a été réparée, dans la suite, par le langage le plus libre et le plus loyal que jamais courtisan ait peut-être fait entendre dans une courl Gouverneur du Dauphin, il ne craignit pas d'adresser à son royal élève de sages et sévères avis : dans une position aussi difficile, que d'autres eussent montré moins de cou-
Frère cadet du grand Gondé.
(2) Montausier ne recueillit d'abord d'autre récompense de son inébranlable fidélité que l'oubli. Gomme le dit fort bien Fléchier, on le négligea parce qu'il ne fut pas de ceux qui surent à propos « se faire soupçonner ou se faire craindre... et l'on ne songea pas àsa fortune, parce qu'on n'avoit rien à craindre de sa vertu ». {(Euvrts con^lêteSf Oraison funèbre de Montausier, vol. IV, p. 174.) Ces paroles de Fléchier sont confirmées par un passage de Tallemant : 4 Pour peu, dit-il, qu'il eût voulu donner des wupçons au Cardinal, quand Monsieur le Prince était en Saintonge, le cardinal l'eut fait tout ce qu'il eût voulu être; mais il ne voulut point escroquer le bâton de maréchal de France ; aussi ne l'a-t-il pu avoir quand il l'a demandé. » {Historiettes, vol. II, p. 302.) — Mais Louis XIV se chargea de réparer l'injustice de Mazarin : en 1661, M™® de Montausier est nommée gouvernante du Dauphin; et en 1664, première dame d'honneur de la reine. Lui-même reçoit le gouvernement de la Normandie en 1663; il est fait duc et pair en 1G64, et gouverneur du Dauphin, en 1668. (Histoire de France du président Hénault, vol. II, p. 736 ) Pour tous ces détails, voir un excellent chapitre de M. Cousin, ^^é française, vol. Il, p. 33 et suiv.
rage et de feiineté ! Un jour, le fiU de Louis XIV «e promenait dans la campagne avec son gouverneur; il aperçoit quelques cabanes de paysans, et demande atec étonnement quelles sont ces chétives demeurer. M, de Montausier conduit alors le jeune prince dans ces taniirm que La Bruyère qualifie si énergiquement ; et là, il loi adresse ces paroles qui rappellent le langage que Fé* nelon tiendra plus tard au duc de Boiu*gogne : « Voyoi, Monseigneur, c'est sous ce chaume, c*est dans cette misérable retraite, que logent le père, et la iaëre« et les enfants, qui travaillent sans cesse pour payer Tor dqptvoi palais sont ornés, et qui meurent de faim pour subvenir au3( frais de votre table (l), »
En 1680, lorsque Téducation du Uaupbin fut termioéet M. de Montausier lui laissa pour adieu ces fières paroles : (( Monseigneur, dit-il, en se séparant de son élève, si vous êtes honnête homme, vous m*aimerez; si vous ne l'êtes |)asi vous me haïrez, et je m en consolerai (2). »
(I) Mémoires du P. Petit sur Montausier. »— On sait avec quellB vigoureuse et poignaute élcxiuence, La Bruyère a peiat les misèrei des laboureurs au dix«septièine siècle. « L on voit certains ani'* maux farouches, des mâles et des femelles, ré-iuiiidua par U cam* pagqe, uoirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terr9 qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible i ils ont la voix articulée, et quand ils so lèvent sur leurs piedi, ils montrent une face humaine, et, eu eiïet, ils sont des hommes* Us se retirent U nuit dans des tanières, où ils vivent de ptia noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes ta poino de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, ot méri^ tent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » La Ëruyère, chapitre De rhowne, \). '293. Edition annotée par M. Hémardinquer. Paris, ûéïobry.
(%} M*"** de Sévigoé, lettre du i\ février 1680, » Pour tous çel détails, voir la notice biographique de MootaiMicir» Ormfom
uoi qu'ej^ dise d'Alembert (i), U y a, ausai biew de la goitâ daps la lettre mémor^le que M. de Mpotau^er rivit au Pauphiw» après la prise de Pbilisbourg. M°° de ^|né avait raisoq d'admirer ce 3tyle qui lui pimaU M à fait, « Briole, r^cqnte-t'eUe, nous ^ dit uue lettre ç M, de Montausier ^Qrivit 4 Mou&eigneur, après la
m de Pbilisbpurg, qui me plaît tout à fait ; t( Mousei' pwr^ je pe vous fais poiut de compliment 9ur la prise le Philisbourg ; vous aviej; une ai-mée, des bombes, du MOU et Vaubau. Je ne vous eu fais point aussi aur ce lue vous êtes brave, c'est une vertu héréditaire dfin^ ?otre maison ; mais je me réjouis avec vous de ce que ^ous êtes libéral, généreuî^, humain, et faisant valoir les services de ceux qui font bien : voilà sur quoi je ?ous fais mon compliment. » Tout le monde aime ce le digne de M. de Montausier et d'un gouverneur (2). w Ce franc parler, Montausier le garda toujours, en préice même de Louis XIV, qu'il eut souvent le courage contredire et de blâmer. Aussi, M™" de Sévlgné, faltement instruite des fréquentes hardiesses du gouneur du Dauphin, pouvait s'écrier avec raison en 1677 î Cest une sincérité et une honnêteté de l'ancienne ?alerie (3). » Cette généreuse liberté d'un courtisan, savait faire entendre le langage de la vérité, dans le s du mensonge et de la dissimulation, remplissait les
km de Fléchier; éditioa annotée par M, Didiçr, Pari$, brv.
Notes sur f éloge de Fléchier, vol. Il, p. 410.
M»« de Sévigaé, lettre du l»»- décembre 1688, •-PbiU»b(>VU'g
18 petite ville du grand-duché de Bade.
Lettre du 4 août 1677.
- ne —
contemporains d*admiratioD pour une vertu si haute, et qui paraissait à Tabri de toute faiblesse. M*' de Sévigné raconte une petite anecdote fort piquante, qui proave que Montausier, lui aussi, savait dire des vérités i bride abattue, et qu*au risque même de déplaire, il ne crsûgnait pas de faire connaître son sentiment. c< Voici une petite histoire, écrit-elle à sa fille, que vous pouvez croire comme si vous Taviez entendue. Le roi disoit un de ces matins : « En vérité, je crois que nous ne pourrons pas secoarir M Philisbourg: mais enfin, je n*en serai pas moins roi de H France. » M. de Montausier,
Qui. )K)ur le i»ape. ne diroit Une chose qu'il ne croiroit,
lui dit : u // est vrai,» Sire^ que votts seriez encore fort bien « roi de France j quand on vous aurait repris Metz, 7of^ m et Verdun, et la Comtés et plusieurs autres province^ « dont vos pre'décesseurs se sont bief i passés. » Chacun 9^ mil à serrer les lè\res: et le roi dit de très bonne grâce u Je \ ous entends bien, monsieur de Montausier; c'est^-dir^ u «lue \ ous cix^} ez que nos aflaires vont mal : mais je trouva u très bon ce que vous dites, car je sais quel cœur vousa u )K>ur moi. *^ Cela est très vrai, et je trouve que toasli deux tirent [parfaitement leur personnage (1). » Ce son' là des [xuroles qui font plaisir à entendre, qui honorent fl^ la fois, et celui qui eut assez d Indépendance pour les dire* et celui qui eut assez de bon sens pour les écouter san9 s'irriter. Par ce caractère plein de droiture et de fermeté, Montausier se tit craindre et estimer en même temps. Ce
il LoUn^ du r* août 1670.
langage hardi lui valut à la cour la plus légitime considération, et fit oublier les fautes et les faiblesses d'autrefois. Aussi Fléchier n'était-il que Técho de Tadmiration publique, quand il disait : « Son âge, son crédit, ses dignités, et je ne sais quoi d'austère et de vénérable dans ses mœurs et dans sa personne, lui avoient acquis une espèce d'autorité universelle contre laquelle le monde n'osoit réclamer (1). »
Tel fut le caractère de Montausier, cet homme vraiment digne d'être considéré comme le plus honnête courtisan de son temps. M"** de Sévigné le trouvait orné de toutes sortes de vertus (2) ; M"" de Montpensier, qui raconte la fâcheuse aventure de M"" de Montausier, et qui soupçonne le mari d'avoir volontairement fermé les yeux sur cette triste affaire, n'avoue pas moins que Montausier était digue par ses vertus d'être le gouverneur du Dauphin. « Ses envieux et ses ennemis, dit-elle, voulurent gloser sur ce choix et en établissoient des raisons. Ceux qui savoient le bon goût du roi et connoissoient le mérite de M. de Montausier, étoient persuadés que personne de tout le royaume ne s'en acquitteroit si bien que lui. » Nous pouvons nous en rapporter au jugement de l'illustre frondeuse; comme il n'a pas été dicté par la complaisance, nous avons le droit de croire qu'il exprime assez exactement l'opinion générale sur le gouverneur du prince. Telle était aussi l'opinion de Louis XIV lui-même; le langage que le monarque tint au Dauphin, en lui pré-
(I) Oraison funèbre de Montausier , vol. IV, p. 470.
(2i Lettre du 4 août 1677,
sentant le duc de Montausier, est un magnifique tènoignage rendu à son mérite. <( Voilà , mon fils , dit le roi, rhomme que j'ai choisi pour avoir soin de votre éducation. Je n'ai pas cru pouvoir rien faire de meilleur pour vous et pour mon royaume. Si vous suivez ses instructions et ses exemples, vous serez tel que je vous désire ; si vous n'en profitez pas, vous serez moins exoH sable que la plupart des princes dont on néglige ordt* nairement tes premières années ; et, moi, je serai quitte envers tout te monde, le choix que j'ai fait, me mettant i couvert de tout reproche (1). »
A part la restriction que nous avons dû faire, Montausier fut un grand caractère : capitaine intrépide, sinon sapérieur, il fut encore un serviteur fidèle dans une époque de trouble, un courtisan d'une rare franchise, et mérita d'être regardé comme un homme droite intégre et vindique. Mais, disons-le, malgré toutes ces qualités, on aime peu Montausier. En général , nous avons peu de sympathie pour cette austèi*e physionomie ; nous sommes assez disposés à croire que cet inflexible stoïcien n'eut guère de ces sentiments tendres et compatissants, dons précieux que les plus brillantes facultés de l'esprit, que le talent, et même le génie, ne sauraient jamais remplacer. C'est là une injuste prévention; car, si Montausier eut un caractère énergique, il eut encore un plus noble cœur. Nous avons cité les belles paix)les qu'il adressa au Dauphin dans la pauvre chaumière de quelques paysans ;
(1) Ducrcux, Œuvres complètes de Fléchier, vol, IV, p. cxxix, Notice sur Montausier.
Je langage qu'il tint en cette circonstance, n'est certai nement pas celui d'un homme qui, indifférent aux soufraoces de ses semblables, ne s'inquiétait pas de leur triste sort, parce qu'il vivait lui-même au milieu du luxe et de l'abondance de toutes choses. Non, Montausier n'eut pas l'âme insensible : les infortunes des malheureux le troublaient profondément, et ce qui le prouve, c'est <{ue, pendant sa vie, il les soulagea toujours par des aumônes généreusement distribuées (1). Cette bonté se montre dans une lettre qu'il écrivait à Huet, quelques années avant de mourir. Ce ne sont pas de grandes l^nases déclamatoires et creuses ; ce sont les sentiments vrais d'un homme qui est loin de considérer sans émotion le douloureux spectacle des misères d'autrui.
t Ce 5 août 1685, à Versailles*
t Monseigneur le Dauphin a fait donner 15 pis-
tôles aux pauvres gens pour qui vous lui aviez demandé la charité, et moi, j'y en ai ajouté 3 : ce que je donne est bien peu de chose ; mais j'ai eu des gens brûlés aussi bien que vous dans un village dépendant de Rambouillet. 11 ne faut rien espérer de la charité des courtisans, qui est plus froide que la glace. Adieu, monsieur, aimez -moi, et souvenez-vous que personne n'est plus cordialement à vous que j'y suis (2). »
Voir Fléchier, Oraison funèbre, vol. IV, p. 176. & Correspondance de Huet, vol. II, p. 28. Bibl. nationale. Ce précieux manuscrit de Huet renferme un bon nom bre de lettres de Moutausicr à Huet; elles sont toutes inédites. — La pistole valait 10 francs.
Fiée hier a célébré aussi Tinviolable attachement M. de Montausier pour ses amis : « Fidèle dansk disgrâces, dit-il, il osa les louer et les servir en des iei où les autres n*osoient presque pas les plaindre (1). était digne de goûter les douceurs de Tamitié, il en ; tait tout le prix, celui qui écrivait ces fortes et sim |)aroIes, expression si énergique de sa tristesse et dfi regrets : « I^ mort du pauvre M. de Brieux, écrit Huet, m*a donné une douleur sensible. Il me semble voyant mourir mes vieux amis les uns après les aul qu*on m^arrache tantôt un bras et tantôt une jao mais il hui se soumettre à la volonté de Dieu, et soi i\ suivre les autœs ( 2). »
A nos yeux, le principal mérite de Montausier, < qu*il fut un véritable ami des lettres, un ami sou' utile, et presque toujoure dévoué. M"" Le Fèvre, a' (Ft^tre iM"* Dacier, avait dédié au roi un ouvrage qu voulait lui présenter. En sa qualité de protestante, devait être particulii* rement désagréable à Louis X aussi à la cour, n*y avait-il personne qui osât se cha de lui faire obtenir la faveur qu'elle sollicitait, celle d introduite auprès du monarque. « Montausier seul, même protestant converti, brava ce danger; il prés M"*" Le Fèvre au roi, qui dit fort sèchement au pn teur qu'il faisoit très mal de se rendre Tappui d race pix)scrite: que pour lui, il alloit défendre à
(Il Oraison funèbre de Montausier, vol. IV, p. 175.
1*2) Correspondance de Huet. vol. II, p. 16. Au commencei de cette lettre, dont nous ne citons qu'un fragment, on lit camp de la Love, entre Dôle et Salins, le 13 juin 167 1.
écrivain huguenot de lui dédier ses ouvrages, et qu'il commenceroit par faire supprimer celui de M"' Le Fèvre. « Sire, répondit le duc de Montausier au roi» avec une « liberté à laquelle ce prince n*étoit pas accoutumé, est-ce « ainsi que vous favorisez les talents et le mérite? Et « que vous importe que l'auteur soit catholique ou pro- « testant, pourvu que son livre soit bon? J'ose vous « le dire avec vérité : une superstition si puérile est bien « indigne d'un roi, et bien peu faite pour vous. » II ajouta qu'il alloit envoyer à M"' Le Fèvre iOO pistoles de la part du roi, et qu'il dépendroit de Sa Majesté de les lui rendre ou non (1). »
Uontausier s'intéressa toujours vivement aux lettres qu'il cultiva toute sa vie. Dans sa jeunesse, il fait des ▼ers, et fréquente les plus beaux eâprits du temps; dans la suite, nous le voyons procurer aux uns des laveurs, aux autres de^ privilèges pour l'impression de leurs ouvrages, donner même son avis sur une forme de phrase, en un mot, s'occuper activement de tout ce qui, de près ou de loin, touchait aux questions littéraires. Le 28 septembre 1678, il écrivait à Huet : « J'ai reçu, monsieur, votre lettre du 19 de ce mois, avec la liste des œuvres que leP.Chifflet voudroit faire imprimer. Comme ce dessein est grand et considérable, je remets à vous en entretenir de bouche à notre première vue : à l'égard du livre qu'il veut dédier à Mgr le Dauphin, il le peut faire, et je disposerai les choses de la manière qu'il le souhaite pour le faire agréer. Pour ce qui est des questions dont vous
'ï) D'Alembert, Notes sur l'éloge de Fléchier, vol. II, p. 412.
me parlez qui ont été agitées à rAcadémie» ma fille et M"® de la Mark, qui vont demain à Paris, vous en diront leurs sentiments et en disputeront avec vous. MM. de Gondom et Pellisson, ainsi que tous les gens à qui j*en ai parlé, trouvent, comme eux, qu'il est mieux de dire : Ils en faut quatre doigts que je nr sois aussi grand que vous; que de dire : // s* en faut quatre doigts que je sois si grand que vous. Et Fun et l'autre se peuvent dire. Pour ce qui est du mot de profit ou porfii^ je ne sais pas bien lequel il faut dire ; je crois pourtant que c'est profil . Je souhaite... (1) »
(1) Correspondance de Ruet, vol II, p. 24. Cotte lettre qui est inédite, port^ la date de Font^iinobloau, le 25 septembre 1678. — Pierre- François Chifllot, né vu 151)2, mourut en 1682; savant Jésuite, professa la philosophie, Théhrou et TEcriture sainte dans divers collèges de son ordre, et fut nommé, en 1675» garde du médaillier du roi. Il y a, dans la correspondance imprimée de Fléchier, vol. X, p. 298, une lettre adressée à un P. Chifflet, mais ce n*est pas le mémo. La lettre de Flécliier porte la date du 9 janvier 1709. — îSur Julie de Muntausier, voir plus loin, p. 191, note 2. — Maric-Francoise Kchallanl i]o la Marck, dont la famille fut alliée aux ducs do Glèvos. do Novers et de Bouillon, M>'« de la Marck éjK)u.»;a. en juin 1680. Pierre, comte de Lannion, capitaine des f^ardos de la reine ou 1677, lieutenant général en 1702, qui mourut en 1717 ou 1727. Elle mourut le 27 avril 172G. — Je lis, dans les lettres de M"'" de Sévigné, à la date du 27 novembre 1673, un passage où il est évidemment question de cette demoiselle de la Marck, dont parle M. de Montausier. « Il n'y a plus de filles de la reine depuis hier. On soupçonne qu'il y en a une qu'on aura voulu ôtor, et que pour brouiller les espèces, on a fait tout égal. M"« de Coëtlo^on est avec M™<' de Richelieu; la Motho avec la man'chalo; la Marck avec .M»=*« do Crussol ; LudnîS et Dampierre retournent chez Madame; du Rouvroi avec »» mère, qui s'en va chezelh»; Launoi se mariera, et |>aroit coatonte: Tlioobon apparemment, n.? domourora pas sur le paviî- Voilà ce (jue l'on sait jusqu'à présent. » On sait que iV'»" d^ CniwU est Julie de MontausLor.
Ce qui est remarquable, et montre toute la droiture de M. de MoQtausier, c*est sa parfaite impartialité à l'égard des sa?aots. Il eut bien des préférenœs pour ses amis; mais s'il leur accorda des faveurs particulières, il ne blessa jamais les justes droits des autres. Ainsi, lorsque le P. de La Rue, qu'il estimait, et qui travaillait à la collection des éditions destinées au Dauphin, voulut faire paraître les Géorgiques^ il s'y opposa, en déclarant à Huet, qu'il n'y avait pas lieu de faire pour les Jésuites une exception que l'on ne faisait pour personne.
€ Ce 15 octobre 1674, à Versailles.
K Qaoique les Géorgiques du P. de La Rue soient acbe*
vées d'imprimer, je ne prétends pas qu'il les rende
publiques que tout Virgile ne soit achevé. Je vous ren^
Wrai le projet du privilège que vous m'avez envoyé pour
loi, afin qu'il le fasse mettre en forme, et après cela je le
lui ferai donner. Les récompenses dont vous me parlez me
paraissent raisonnables ; ce n'est point trop de 500 écus
pour YAulu-Gelle^ autant pour le Justin, et 400 pour le
VellehêSt les tables y étant jointes. Mais on ne peut pas les
I faire donner aux Jésuites, non plus qu'aux autres, que les
t auteurs ne soient achevés d'imprimer. Songez que c'est
Toas-même qpii m'avez fait cette proposition, que j'ai
trouvé fort bon que ce fût une règle pour tous ; que vous
lavez dit, et moi aussi, à plusieurs personnes. Après cela,
quelle apparence de faire une exception pour les Jésuites !
tODS les autres prétendroient avec raison la même chose,
et ce seroit renverser la loi établie : ainsi, cela ne se peut
pas. M. Fléchier a déjà travaillé à l'épître et à la préface
de Térence, et aura bientôt achevé. Je presserai Léonard, et lui ferai dire ce qu'il faut ; ne vous relâchez pas de voire côté (1). »
Comme écrivain, il n'a pas de grandes qualités; ses vers, en général corrects, quelquefois même élégants, manquent surtout de variété, de souplesse, et, ce qui est plus fâcheux , de poésie : c'est de la prose rimée, mn de plus. Remarquons toutefois, comme nous l'avons fait en parlant de Gonrart, que les vers de Montausier, écrits souvent sans prétention, composés en toute hâte, sans autre but que celui de charma un instant une spirituelle société, ne doivent pas être jugés avec beaucoup de sévérité (2) . Mais sa prose vaut beaucoup mieux ; là , du moins, il n'est pas maniéré, et c'est un mérite dont il fiùit bien tenir compte à un homme qui avait passé presque toute sa vie à l'hôtel de Rambouillet, où les lettres de Balzac étaient lues avec admiration, et où Voiture se voyait familièrement reçu. Ses lettres ressemblent asseï à ses répliques : vives et concises , elles sont simples, naturelles, remplies de traits précis, remarquables qudquefois par la noblesse et la distinction du langage (3). Nos lecteurs connaissent la lettre célèbre qu'il adressa au
(1) Lettre inédite; Correspondance de Huet, vol. II, p. 17.
(•2) « D'année en année, de mois en mois, et je dirais presqw chaque jour, la correspondance de Chapelain, dont il fut toujours un des amis les plus dévoués, nous le présente tantôt occupé! faire des vers sur la Pucelle, tantôt improvisant trois sonnet» d'une traite, trois sonnets d'adieu sur son départ, au moment où il courait en poste prendre la lieutenance du gouvernemeni d'Alsace. » M. Cli. Livet : {Précieux et Précieuses, p. 42.)
(3) Voy. IMèces justificatives, XIII, nous publions plusieurs lettres de Montausier à Huet.
luphin, pour le féliciter de la prise de Philisbourg. ccusé auprès du roi de traiter son élève avec une trop "aDde sévérité, le gouverneur, sans s'abaisser à une nide justification, composa un mémoire qui révèle un rivain de mérite. La marche qu'il suit est régulière et surée, ses idées sont nettes et bien exprimées, ses obserliions ingénieuses et justes; son stylcj ferme et nerveux, t dépouillé de ces faux ornements, qui, alors encore, aient si bien dans le goût du temps. « J'avais ouï parler ^Dfusément de cette lettre de M. de Montausier, écrivait cette occasion M"** de Sévigné; je trouve, comme vous, m procédé digne de lui ; vous savez à quel point il me ttolt orné de toutes sortes de vertus. On avoit cherché à tromper; on avoit corrompu son langage; on s'est enfin dressé, et lui aussi : c'est une sincérité et une honnêteté e l'ancienne chevalerie (1). »
Qu'il n'ait pas eu le goût très sur, c'est possible. Talîmant lui reproche son admiration pour la Pucelle; m Tamitié ne rend-elle pas aveugle quelquefois? Est-il irprenant que, lié depuis de longues années avec Chadaio, Montausier ait montré une indulgence excessive onr le triste poème d'un fidèle ami ? La critique même de allemant nous prouve que Montausier n'était pas indifféîDtaux choses de l'esprit, et y prenait un intérêt qui allait squ'à une certaine exagération : « Il fait trop le métier ibel esprit pour un homme de qualité, ou, du moins, il le i trop sérieusement. 11 va au Samedi fort souvent. 11 a tdes traductions; regardez le bel auteur qu'il a choisi :
l> Lettre du 4 août 1677.
il a mis Perse en vers François. Il ne parle quasi que de livres, et voit plus régulièrement M. Chapelain et M. CoUf rart que personne. Il s'entête, et a assez méchant goût; il aime mieux Claudian que Virgile : il lui faut du poivre et de Tépice. Cependant, comme nous disons ailleurs, il goûte un poème qui n'a ni sel ni sauge, c'est la Pucelle^ par ce, seulement, qu'elle est de Chapelain. Il a une belle bibliothèque à Angoulême (1). » Oui, il eut tort d'admirer la Pucelle; mais, en vérité, nous lui pardonne* rions volontiers, si sa prédilection pour Chapelain ne lui avait fait méconnaître tout d'abord le génie de Boileau. Celui-ci avait attaqué hardiment des écrivains cbers i Montausier; il s'était permis surtout de dire que la Pu' celle était un ouvrage détestable. Le bel esprit ne put oublier les traits dirigés contre un ami qu'il estimait, et montra pour le poète une regrettable sévérité (2).
Heureusement, pour son honneur, il revint de cette première opinion : après s'être opposé fortement, en 1Ô74, au privilège réclamé pour X Art poétique^ le grand sel-» gneur se réconcilia avec l'auteur, en 1677, et lui accorda son «amitié qu'il lui avait refusée jusque-là (3). A la fin de sa belle épitre à Racine, notre satirique avait montré
(1) Tallemant dos Roaux, Historiettes, vol. II, p. 307.
(2) Et ce qu'il y a d'assez piquant, c'est que Montausier aimi d'abord les satires ot on composa dans sa jeunesse. <c Le talent réel ou prétendu qu'il avoit marqué pour ce genre, est l'objet d*nne partie des éloges que Ménago lui donna, en lui dédiant le recueil de ses poésies. • (D'Alembert, Notes sur V éloge de BoHm», vol. III, p. 30. — Eloge de Boileau, vol. I, p. 42.)
• (3) UArt poétique, commencé en 1669, ne parut en entier qu*en 1674.
ijoel prix il attachait à Testime de Montausier : il ne pourait la solliciter d*une manière plus flatteuse pour Ti^nour-propre du noble duc. Peu touché de la critique )e 0)isérables censeurs, ou de Tadmiration de quelques jiersoDoages inconnus, Boileau était fier de voir ses vers 'nvQrablement accueillis du roi d*abord, et ensuite des mmps les plas illustres de son temps : Colbert, le grand lOodé, Pomponne et la Rochefoucauld; il n'exprimait [u'on seul regret, celui de n'avoir pu encore obtenir 'Approbation du gouverneur du Dauphin (1) :
Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage, Que Montausier voulût leur donner 8011 suffrage!
Ce dernier eut le bon goût de se rendre enfin , et Mntra qu'il avait été touché d'un vœu si délicatement «primé. Un jour, ils se rencontrèrent dans la grande lalerie de Versailles, après la mort de M. de Puymorin, rère aîné de Boileau (2), et qui avait eu quelque part lans Vamitié du îngide Cato?i, Despréaux , qui tourait un compliment avec autant d'habileté qu'il savait iguiser un trait satirique, s'approcha de celui qui l'avait
(1) Voyez Boileau, la fin de Tépitre vu, adressée à Racine ; ^ître est de 1677. Sur les premières relations de Montausier et 6 Boileau, voir M. Amédée Roux, Montausier, sa vie et son ^, p. Î03. « Toute la sévérité du courtisan misanthrope, nous td'Alembert, échoua contre ce petit grain d*encens. Il est vrai, >ate-t-il, que l'encens étoit habilement préparé pour chaailier la modestie revêche du Gaton rigide, à qui Despréaux ait besoin de plaire. » (Histoire des membres de CA.cadémie franle, Eloge de Boileau, vol. I, p. 43.)
2» Boil«*au de Puytnorin était le frère aîné; il était issu d'un mier mariage. — Gilles Boileau, greffier de la grand'Ghambre parlement de Paris, épousa en secondes noces Anne de
toujours poursuivi de son ressentiment, et lui dit : « Je « sais que mon frère faisoit gi*and cas de l'amitié dont « vous l'avez honoré ; mais il en faisoit encore plus de « votre vertu, et il m'a toujours dit que les grâces dontk (( roi m'a comblé, et les bons traitements que je reçois « ici, ne peuvent réparer le malheur que j'ai eu de ne « pouvoir mériter jusqu'à présent les bonnes grâces du (( plus vertueux et du plus respectable seigneur qui soit (( à la cour. » Pour toute réponse Montausier l'embrassL « Oublions le passé, dit-il, je veux être de vos amis comme « je Tétois de votre frère; et pour commencer connois- « sance, venez, je vous en prie, diner aujourd'hui avec (( moi. »
Montausier montra plus de modération et de goût, quand on voulut l'exciter contre Molière. Sous cette indulgence se cacha, peut-être, un sentiment de secrète vanité; peut-être, ce fut pour cette raison que ^advc^ saire longtemps obstiné de Boileau, ne songea pas à molester l'auteur du Misanthrope, a Je n'ai garde, dit-îl, de vouloir du mal à Molière; il faut que l'original soit bon, puisque la copie est si belle. Le seul reproche que j'aie à lui faire, c'est qu'il n'a pas imité parfaitement son modèle, si c'est moi; je voudrois bien ressembler à son Misanthrope, car c'est un honnête homme (1). »
Nielle; il eut de ce mariage : Gilles Boileau, homme de beaucoup d'esprit, coatrôleur de l'argenterie du roi, et reçu àrAc»di^mie française en 1659; Jacques Boileau, docteur de Sorbonûi et chanoine de la Sainte-Chapelle ; enfin, notre poète, Nkfi^ Boileau. (Sur ces frères de Boileau, voir d'Alembert,vol. III. p. 17.) (1) Ducreux, Notice sur la vie de Montausier : Œuvres cm' plètes de Fléchier, vol. IV, p. cxxxvi. — Au dix*8eptième siède,
Puisque nous parlons du Misanthrope, qu'il nous soit permis de faire ici une remarque importante. Après Segrais, on a constamment répété que Molière, en traçant le portrait d' Alceste, avait eu Montausier en vue (1 ) . Mais prenons garde de rien exagérer : d'abord, le poète n'a révélé son secret à personne; ensuite, s'il a emprunté quelque chose au célèbre couitisan, il lui a pris seulement certains traits de caractère, dont il s'est servi pour compléter la physionomie de son personnage. Car Molière oe pouvait songer à Montausier, quand il représentait,
\ 4«i8 Alceste, l'ennemi déclaré de cette pompe fleurie et de tous ces faux brillants (2) , qui ornaient alors les écrits les plus goûtés. « En vérité, le grand seigneur qui se platt à vivre avec Chapelain et Conrart, et qui admire tant la Pucelle^ l'auteur de tant de médiocres et maniérés madrigaux dans la Guirlande de
I ^i>, est bien plutôt l'original d'Oronte que celui d'Alceste; et, au lieu de tant s'emporter contre le fameux Sonnet, s'il n eût pas eu l'esprit de l'inventer, il y amait très vraisemblablement applaudi (3) . )) Il fut, en effet, un Véritable bel esprit ; bel esprit comme Voiture, Cotin et Chapelain, faisant des vers dans toutes les occasions, à propos de tout, et les faisant médiocres.
^honnête homme désignait rarement une personne recomman-
dibie par sa probité. Dans Pascal, La Bruyère, Saiut-Evremond,
^konnéte homme est l'opposé du pédant; c*est rhomme éclairé,
Poli, qui fuyait toute affectation de science, et qui, sans écrire,
%imait les lettres et savait en juger.
(i) Œuvres de Segrais, Mémoires-anecdotes, vol. II, p. 72.
(2) Le MiMmthrope, acte I, scène n.
\Z) M. Cousin, la Société française, vol II, p. 56.
C'est à lui que l'on doit la Guirlande de Julie^ « une des plus illustres galanteries qui aient jamais été faites (I) ». Les écrivains les plus renommés de l'époque, les habitués de l'hôtel de Rambouillet, Chapelain, Conrarl, Godeau, Scudéry, et bien d'autres encore, prirent part à cette fête poétique (1641), imaginée par Montausier, qli épuisait tous les moyens pour plaire à la spirituelle fiA de M"° de Rambouillet (2). Il composa pour la mémorable Guirlande le plus grand nombre de vers; mais, nous sommes fâché de le dire, ils ne sont pas au-dessus de l'ordinaire, et s'ils valent quelque chose, ce n'est guère que par l'intention.
Bel esprit par ses habitudes, Montausier le fut aussi par ses relations. Il eut bien quelque éloignement pour Voiture, mais c'est la personne, et non l'écrivain, qui lui déplut ; car il était lui-même de l'école de Voiture, et l'un des partisans de ce genre affecté et précieux, si fort à la mode à cette époque. Il faut donc chercher ailleurs la cause d'une telle antipathie. Ce fut d'abord le mauvais
({) Tallemant des Réaux, Historiettes y vol. II, p. 294. — L'exemplaire olTerl par M. de Montausier à Julie x est un ma-* gnilique in-folio, avec les miniatures de Robert, la belle écrituw de Jarry, et la brillante et double reliure de Le Gascon ». Poltf la description de ce manuscrit, voyez M. Cousin : La SodHt' française (vol. II, p. 39). — Voir encore la notice faite par M. (le Gaignères, et insérée dans Pouvrage de M. Ch. Livet î Précieux et Précieuses. (Appendice, p. 383 et suiv.) Ce magnifiqm in-folio appartient aujourd'hui à la famille d*Uzès.
(2) Julie d'Angennes, marquise de Montausier, née en 16(fT; elle mourut le 15 novembre 1071. Eu 1661, elle fut nommés gouvernante des enfants de France; en 1664, après la disgrâce de la duchesse de NavaiLles> elle fut nommée dame d'honneur de la reine.
caractèi^ de Tépistolier, homme vain, irascible, inégal, et qui poussait la familiarité avec les gmnds, à tel point que Condé, blessé de ses insolences, s*écriait un jour avec humem* : « Vraiment, cet homme seroit insupportable, s'il étoit des nôtres (1). » A ces pi-emiers griefs, vint s'en joindre un autre, d'autant plus grave qu^il atteignait directement Montausier. Celui-ci ne put jamais pardonner au bel esprit d'avoir osé se faire son rival, en lui disputant M"** de Rambouillet, dont la conquête était déjà si difficile par elle-même (2). « Les chiens de M. de Montausier et les siens, remarque Tallemant, n*ont jamais trop chassé ensemble h . Cette rancune de l'adorateur opiniâtre de la belle Julie ^ nous explique pourquoi Voiture, qui, en prose et en vers, nous pai'le si souvent « de l'esprit merveilleux de M""" de Rambouillet », n'a composé aucune pièce pour la Guirlande. Par UD reste de jalousie, Montausier aura écarté cet adversaire incommode; il aura craint que son rival ne mit
(1> Sur Je caractère de Voilure, voyez un jugement sévère, fliais juste de M. Cousin, Société française, vol. II, p. 21 suiv.
<2) On sait avec quelle constance Montausier aima M''*' do Hambouillct. Venu à l'hôtel do Rambouillet vers 1631, il aima dès oette époque la iillo de la célèbre marquise ; et, toutefois, le mariage n'eut lieu que quatorze ans après, le 13 juillet 1645. Celte date est indiquée par M. Cousin (la Société française, Yol. II, p. 45); par M. Amédée Roux |p. 61). Duercux, dans sa notice sur M^^ de Montausier et dans celle de M. de Montausier, fixe à tort le 16 juillet (Œuvres complètes de Fléchier, vol. IV). — Née en 1507, M^i« de Rambouillet avait trente-huit ans, quand eUe se maria; de son côté, Montausier en avait trente-cinq i il était né en 1610. Tallemant a donc raison do le dire : « Ça été un mourant d'une constance qui a duré plus de treize ans. v Ce fut là une longue et rare iidélité, qui méritait bien d'être récom*
trop (J(3 sincérité et de chaleur dans TexpreasioD de ses M^Titiiiicnts: en homme prudent, et pour ne paslmfoair un(ï si lM3lle occasion de faire sa cour, il naoi ni voulu lui demander.
Mais s*il fut peu favorable à Voiture, il eut desn|frt1 excellents avec les autres habitués des brillantes rèmiiil de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Lié d'anutiê n Oonrart, (îha|)elain, Ménage et Segnûs, Montaosierij forma ainsi comme une cour de beaux esprits, an soi 1^! lar|ijelle il demeurait volontiers, et dont il ne s'éUf^ jamais ({u'avcc regret. Dés 1638, pendant qu*il êlA obligé (faller combattre en Alsace, nous le voyoDseoM*' tenir avec Chapelain une correspondance régulière (4t!
IHMiHiM». n M. de MoutausicF, dit Tallemant, porta sa pa«îoB|if| loul av(M! lui. Il faisoit des vers, il en parloit; tout eeb Hcrvoit di^ ririi. MH** do Rambouillet disoit qu*eUe ne point H(» marier; hii. plus épris ou plus opiniâtre qae j'^'Ç piTM'Vi'Ta loujoiirs. b Kbranlôe d'abord ])ar les sollicitttiooi WH ainii's, M'"« d'Aiguillon, Mi^*- Paulet et M™« de Sablé,* hi» n*ndit iMifin aux prières de sa mère. « M"<= de Raniboiiil*^ dit i-nrore Talh»mant di»8 Réaux, se plaignoit alors de la daii», de H;i iille. (le fut ce qui lit l'aflaire; car, de peur de iàdu' nièri', plie s'y résolut et changea du soir au matin. La îWr^ elh^ étoit aussi éloigné du mariage que jamais. Je FaunÀ disoit-elli!, pour C amour de lui, sans tous ses gouvernemÊ^bt^ j'avoLs en à Iv faire. » Tallemant des Réiiux, HisiorieUes, îA p. 1Î87 et siiiv. l)o ce mariage naquit, en 1647, Juiù de Mc nier, (|ui, le 10 mars lOGi, épousa le comte de Gnissol. prit le titre de duo d'Uzès en 1680.
(l) (Voyez, Lettres de Chapelain, publiées par M. Tamiiey Larr()(|ue, 1 vol. grand in-4". Imprimerie nationale, 1880; p.^ e.t suiv.) Co premier volume renferme les lettres écrite» (iliapelain, de septembre 1632 à décembre 1640. Nous atl*! dons impatiemment le second volume, qui nous donaera ^^ lettres do Chapelain, de 1640 à 1674, époque de la moii 11
s'intéresser de loin aux fêtes littéraires et aux plaisirs de Tbôtel de Rambouillet. Ses campagnes finies, il revenait en toute hâte, heureux de se mêler de nouveau à si aimable compagnie, attiré à la fois par son amour et parle désb: de revoir des amis dont il estimait le. savoir et le talent. En 1657, Tallemant lui reprochait de « faire trop le métier de bel esprit pour un homme de qualité ». Ces paroles, que nous ne prendrons pas pour un blâme, sont parfaitement vraies. En effet, il eut toujours pour les lettres une véritable passion ; il aima les poètes et les écrivains de son temps; il les rechercha avec soin, et souvent même essaya de les retenir auprès de lui. Lorsque la mort et surtout les dissensions civiles eurent porté le dernier coup aux réunions du célèbre hôtel, si longtemps le rendez-vous des hommes les plus distingués par la naissance ou le talent, fidèle aux goûts de sa jeunesse, il ne dédaigna pas de passer de la rue Saint- Thomas du Louvre (1), de la brillante demeure de la tiarquise de Rambouillet, aux modestes assemblées t[ue
luteur. Ce volume renfermera les lettres nombreuses adressées
Huet, à Colbert, à Montausier ; quelques lettres à Godeau, à
arart, à Fléchier, et une lettre k M. de la Fontaine, M'' des
X et forêts, à Château-Thierry. Ce manuscrit, qui autrefois
«rtenait à M. Sainte-Beuve, est aujourd'hui à la Biblio-
pie nationale. II comprend six volumes; cinq renferment la
espondance de Chapelain, qui va de Tannée 1632 à l'année
. Le sixième volume renferme des poésies fugitives.
mtes celles qui avaient été publiées Chapelain a joint,
crit de sa main, un choix de celles qui n'avaient pas été
imées.
t3ette rue n'existe plus depuis que le Louvre a été réuni ^uilcries. Elle commençait autrefois rue des Orties, près il de la Seine, et Unissait place du Palais-Royal.
— iB4 —
M^'" de Scudéry tint plus tard dans 8on humble nudson du Marais (1).
Ce fut là qu'il rencontra les amis d'autrefois s Cha-^ pelain Conrart, Pellisson, Ménage et Huet; ce fut là, aussi qu'il vit des écrivains qu'il ne connaissait pas en-* core, et qui devinrent plus tard ses protégés et ses amis : Rapin, Boubours, Flécbier, et quelques autres beaux esprits. Montausier, nous l'avons dit, recherchait la so* ciété des hommes instruits, et aimait à les réunir ou à les garder près de lui. Ainsi, en 1663, sur le point de partir pour son gouvernement de Normandie, il priait Ménage de l'accompagner ; celui-ci, flatté de cette marque d'estime, satisfait surtout de faiœ un voyage qui lui permettrait de voir son ami Huet, écrivait au studieux Normand un rapide billet, et lui annonçait son arrivée.
ce Mardi, 27 février (1663).
« Pour réponse à votre lettre : venez^ venez, venez^ je vous dis : je vais, je vais, je vais, M. de Montausier m'emmène avec lui à Rouen ; et il nie mènera ensuite à
(1) « Il va au Samedi fort souvent », dit Tallomant des Beaux; mais l'autour dos Historietl&t exagère siuguliôroment : car, Montausier, gouverueur do la SaiiUongo, dos iO^i.*), puis de la Nof« maudie, eu 1003, et ensuite gouvoruour du Dauphin, no vep&it à Paris que tlo temjis en toni])S. Aussi, M. Cousin ne comptc-t-U Montausier que parmi les rar»»s visiteurs de M"« de Scudt'fy. {Société française, vol. Il, p. 180.) — M^i» de Si'udéry « logeait au Marais, j)rès du Temple, paroisse Saint-Nioolas des Champs, dans une rut»llo retirée et peu fn'>quoutt''(', nommée la rue ^ Beauccy qui subsiste encore anjounl'liui, et sort d'étroit passage entre la me d'Anjou et la rue do Bretagne. » (V. Cousin, ^ Société française y vol. II, p. 187.)
Caen. Nous passerons par Forges (1), d'où je vous écrirai, et BOUS y arriverons demain au soir. Adieu donc, jusqu'à demùn soir (â). »
Mûi entre tous les amis de Montausier, Fléchier et Huet furent les plus fidèles et les plus dévoués. Charmé, sans doute, par l'esprit de l'un et la science de l'autre, Montausier voulut les attacher à sa personne. Dans ce but, non seulement il leur donna des marques de sa coofiance et de son affection, mais il les combla encore de tous ses bienfaits. En appelant les deux amis à la €<Hff (3), le gouverneur du Dauphin avait bien l'intention de récompenser leur mérite ; mais il espérait aussi, nous en sommes persuadé, tirer profit de leurs lumières ; il «pérait trouver en eux des causeurs instruits, qu'il pût consulter facilement, et pour ainsi dire à toute heure, sor les diverses matières qui faisaient l'objet de ses études. C'est surtout en leur qualité d'hommes de tettres, que Fléchier et Huet nous paraissent avoir été •dmis à la cour de Louis XIV. A cette époque, on le sait, ksplus grands personnages aimaient assez avoir autour
(1) Aujourd'hui, chef-lieu do canton do la Scine-Inférieurc.
{% Lettre médite de Ménage à Huet; Correspondance de Huet, ^ol. n, p. 61. Bibl. nationale. — (Voy. Pièces justificatives XII, quelques lettres inédites et fort intéressantes de Ménage à Huet.) —, Le duc de Longueville mourut le il mai 1663. Son fil«*iné, qui avait la survivance de son gouvernement, étant ^p jeune pour remplir les fonctions de gouverneur. Montau- •iw obtint provisoirement le commandement de cette impor- ^te province. (Sur le voyage de Montausier on Normandie, ^oir M. Amédée Houx, p. 129 et suiv.)
(3) Fléchier en 4668, Huet en 1670. (Voyez plus loin, p. 203, la note.)
d'eux quelques beaux esprits^ poètes, historiens, étaSSB^ dont ib se déclaraient ouvertem^it les protecteurs, d qu'ils entretenaient à leurs dépens. Comme Bois-Rober était à Richelieu, comme plus tard PelUsson fut i Fou quet, et Chapelain à M. de Longue^ille, Huet et Fléchie nous semblent avoir été à peu près, au même titre, M. de Montausier, qui eut un goût constant « poi la conversation et pour toutes sortes de belles-lettres (1) i C'est à lui, eu particulier, que nous devons les éd tions connues sous le nom d* Editions ad usum Delphm Sans l'active intervention du gouverneur , qui ne œsn de stimuler les lenteurs des libraires, qui encouragea les auteurs et leur assurait les récompenses qu'ils avaiei méritées, il est probable que cette œuvre. Tune des plo utiles, sinon des plus brillantes du siècle de Louis XIV fût demeurée interrompue. Dans l'accomplissement d cette tâche ingrate et laborieuse, dans l'exécution de c long travail que mille difficultés vinrent embarrasser, e que Ton ne put achever qu'à force de patience et d temps, le premier rôle appartient sans contredit à M(m tausier (2). Mais aussi, il faut le dire, il fut admira* blement secondé par Huet; c'est là une entreprise don ils doivent tous les deux partager la gloire : l'un ]
(I) Fléchier, Oraison funèbre de Montausier, vol. IV, p. 167.
(*2l M'"' Dacier tnivailla à cette collection; dans ses lettm il est presque constammeDt question de Moatausier. Ces lettrei que Von trouve dans la Correspondance de Huet, renferment à c sujet des détails intéressants. On le verra, que M"»« Dacic écrive une lettre ou compose un ouvrage, son style demeure peu pn»s le même, plus viril que féminin, sans grâce et presqv sans politesse. C est en vain qu elle sefiforce d'être aimab!
contribua par son crédit, et Tautre se dévoua vaillamment à l'œuvre commencée. Seul capable, par sa vaste érudition et l'étendue de ses connaissances, de diriger les travaux de tous les savants, Huet répondit pleinement à la confiance de M. de Montausier. 11 revit avec soin les manuscrits de ses collaborateurs, corrigea attentivement les épreuves de leurs ouvrages, en surveilla l'impression avec le zèle le plus infatigable ; en un mot, il ne négligea rien, pour que ces éditions fussent dignes du Dauphin et de la postérité (1).
Le rôle de Fléchier fut plus modeste que celui de Huet. n n'avait pas son immense savoir, ce n'était donc pas à lui qu'il appartenait de diriger une publication <iui demandait une science presque universelle, et la connaissance la plus familière et la plus approfondie de tous les auteurs de l'antiquité. Mais ce que Ton pouvait attendre de lui, professeur autrefois, versé dans l'étude des écrivains anciens, et poète latin distingué lui-même, c'était de contribuer pour sa part à l'œuvre commune, commencée sous l'impulsion de Montausier, et courageusement poursuivie sous ses auspices (2).
*vecHuet, son intermédiaire accoutumé auprès de Montausier : ; de ses longues disputes, il lui est resté un ton maussade et jJPondeur dont elle a de la peine à se défaire. (Voir quelques wies de ces lettres, Pièces justificatives XI.) — Ces lettres de M"' Oacier viennent d'être publiées par M. G. Henry : Un éiudit, ^wnme du monde, homme d^ Église, homme de cour, p. 40 et suiv., 1 Yolin 8«, de 126 pages. Paris, Hachette, 1879.
(1) Voir, à ce sujet, Montausier, sa vie et son temps, par M. AmédéeRoux, p. 171. 1 vol. iu-8*>. Paris, Didier.
(?) Ces éditions parurent successivement dès Tannée 1071 ; mais on continua d'en publier sous le môme nom, quand
— IflB —
Pressé par Huet, et peut-être aussi par son protecteur, Fléchier suivit Tcxemple de tous les savants français, et donna l'édition de Térence, dont il composa l'épttre et II préface*. Bien qu'ignoré jusqu'à présent, ce fait non» paraît incontestable ; il nous est affirmé par M. de HoB* tausier lui-même, dans une lettre que nous avons cilh plus haut : <i M. Fléchier, écrit-il à Huet, a déj& travaiH à Tépltre et à la pi-éface de Térence, et aura bi^lM achevé (1). »
Les deux futui*s prélats, chacun, selon la mesure de leui*s forces et la nature de leur talent, n'aidèrent ptf seulement lom- Mécène â tenniner la collection des classiques ad usum Delphine ils l'aidèrent aussi ditf les discussions qu'il eut quelquefois à soutenir. Mt»tausier s'était formé à Versailles une petite cour de
l\'Mlucati(>ii du Dauphin eut été tormiuée. Le mariage du \À^ phiii aviv Mario- Amip-Christiîio- Victoire de Bîivi<''ro eut lieu te S mars \{'t!^(\. Li'jeu:.»* prince, qui était ué le l**' novcmbrs iMl» n'avait jias encore viugt ans.
(1) l.eltre du IT» ixiobre 1074. (Voir cette lettre, p. 183.) Quel* (jui's anni'es aujMiravant. M. de Montausier. ]>araft-il, ataltrt rinti'ntion de diMnandiT Ji Fléchier um» édition d'Horace. VoKi re ijue M. Sainl»'-Beuve dit à ce sujt»t : « Je vois qu'eu 1665, M. de Montausier avait souin» à appliquer Fk^chier à utf interjMi'tation et à un commentaire d'Horace, sans doute poitf l'ediiion à l'nsaixe du Dauphin. » (Introduction aux Mémio^ sur ifis (rrniuln'Jintrs d* Auvergne, p. xxxn ) — ÏMus tard, Moutausitf nu Huet rhangérent d'idée, car l'Horace de la collection flrftui* Dplphini l'st d«» Louis nes|>n^z. anci<»n jimFesseur de rhétoriqnê ilu adiép» du cardinal Lemoine. Dans l'édition de Térence «<1 usum Ik'iphini, lepitn» est signée: Frédéric Léonard, du nom da lihr.iire; la prél'aiîe est sans nom. — Sur cette édition d'Horace o{ celle de Térence», vovez quelques remarques, Pièces justifia* lives XIV.
ma esprits, au sein Ae lât|tiellë^ CôtnUe âUttiàfois à ibôtel de tlambOililIet, Ton parlait de tout, de philoibt)hie, d'histoire, de religion oU dé poésie. Un jour, à propos d'Apollon, s'éleva dans l'assëbiblée un débat âssee ^. Hodbitidlei' âOutiut qu'ëtltrë le S^leii et Apoltm les Aocletts tlë mettaient âQcune différence ; et, aflb de battit plus sûremetit son eoutràdlbtëur, 11 détnahdà des armeS à fiuet. « Monsieur, lui ébrivait^l à (cette beCàsidU, Il est survenu une grande dispute entre M. l'abbé de Saiot-Leu et moi, sui* ce que je disôis que le Soleil et Apollon, quoiqu'ils Èiient beaucoup de fonctions bien ffilTéretltes et distinctes, ne sont qu'Un même dieu dans Topinion commune de tou^ lés anéienë^ surtout des poètes grecs et latins (1 ) . «
ttuet n'eut garde de manquei- une si belle oé6a9ion te disputer, àlort surtout qu'il était invité ft entfer en lice. Pi-esque aussitôt, il répond à M. de Montâusiet* par deux longues dissertations datées dé Parts, l'une iu 6 février 1683, l'autre du 10 février dé là même mnée. « Monseigneur, disait Huet dans sa pt^emlère réponse, j'avois entendu parlef de votre gageure, et j'avois )ri8un parti sans être consulté. Je suis bien fâché de ne n'être pas trouvé au choc * vous savez combien les oCcattons de disputer me sont chères ! Vous auriez eu un bon ecood^ surtout en cette question, où l'on peut accabler ans grande peine ceux qui soutiennent que le Soleil et
(1) Lettre du 4 février 1683. (Correspondance de Huet, vol. H, .152.) Il Mt fâcheux que cette lettre de Montausier no soit ptls mplète; en cet endroit de la Correspondance /û y a cinq Ou si^ç uillets qtii on été déchirés,
Apollon ne ««ont pas un même dieu (1). » Pois, le cë&n érudit accable, en effet, les adversaires de M. de Moitausier sous le flot de son intarissable science. Il nous ert impossible de citer le nom de tous les auteurs doot 1 invoque Tautorité : poètes, historiens, jdiilosopbes, gnomairiens, les Pères de F Église eux-mêmes, viennent tov à tour prouver, par leurs témoignages, qu*il n*f a pas de différence entre le Soleil et Apollon. A la fin de sa seconde lettre, Huet se montrait tout fier d'avoir pu accumuler tant de textes, pour défendre le sentiment de H. de Mofr* tausier; avec le langage superbe d'un homme gtorieia de sa \1ctoire, il ajoutait : (c Quand je repasse sur toos ces passages si formels et si exprès, que je pense qD*0D chicane encore et qu'on ne s*y rend pas, je me trouve m très raisonnable et très modeste disputeur en comparaison de ces gens-là; et j*espëre que vous avouerez enfin qœ M. Pellisson et moi, nous ne sommes pas les deux plus opiniâtres hommes du monde, comme vous m*avez fait. l'honneur de me le dire tant de fois (2). »
Il parait que les deux réponses de Huet, si dédsives cependant, ne purent clore le débat ; il durait encore le
li) (Correspondance de Huet vol. III, p. 133.) Ces deux lettrtB de Huet sont fort loDgue.< : ou lit on tôte de la première : Snét si le Soieit et Apollon sont la même chose. Inédit.
(-2) Lettre de Huot du 10 février 1683. M. de Montausier lui-mt'me était assez ami de la dispute, si nous en croyons M"' de Scudéry. qui, tout en rendant justice à lëlévatioo do sou caractère, ajoute : « Ceux qui cherchent le plus à trouvor à n^prendre en lui, ne l'accusent que de soutenir ses opinituis avec tmp de chaleur. » |M. Cousin, Société frcnçaistt vol. II. p. liO.) — Sur l'humeur batailleuse de Huet. voyei, Pièces justificatives XII. la lettre de Ménage du 17 novembre 1663.
Dois suivant. A cette époque, en effet, nous voyons Fiéchier, embarrassé au sujet d'un nouveau texte qu'on avait envoyé à Montausier , recourir à son ami Huet, et lui demander une explication qu'il ne pouvait fournir lui-
« A Versailles, le 28 mars...
« M. le duc de Montausier m'a chargé, monsieur, de fOQS envoyer le passage grec qu'on lui a fourni pour sa dissertation d'Apollon et du Soleil (1), et dont il vous parla, il y a quelques jours. Voici les termes dont on se sert : « Glarius déclarât Orpheus in Cratère min, ubi « scribit quod Nymphae aqua, ignis Vulcanus, panis Gères, «mare Neptunus, Mars bellum, Venus pax, Bacchus « Yionm, Thenûs justitia, denique
^HXio; &v xaXiouaiv 'ATréXXcova xXut6toÇov, 4H>r6ov IxTjBeXéiTjv, (xavTiv sdh^Twv Ixoep^ov, iTjTTjpa v^cDV, 'AoxXtjtîiÔv * îjv Tdl8s TIOVTa (2).
« Nous n'avons pu deviner cette citation, et nous ne savons s'il n'y a point quelque faute ou sur le nom de Faoteur, ou sur le nom de l'ouvrage qui est cité. Tout ce que nous savons, c'est que vous savez tout, et que vous aurez la bonté de marquer au plus tôt à M. le duc de
(i) Ce passage prouve que la lettre de Fléchier est évidemment de 1683.
(^) On lit dans le manuscrit de Huet : h -zilz 7:dh>Ta, ce qui n'offre aucun sens. Ëschenbach a mis : IvO^Se ;:d{VTa, qui se comprend. Pour respecter le texte du manuscrit, nous mettons : îjv EsBc xirca ; il était tout cela.
Montâusier de qiie! poHe «sut ces vas. H tous to prie : et moi. je rou^ assure, monsieur que je suis Mb
parfaitement, etc. 'I.
('joznrn'^nx >e termina cette petite quei^Ue litténirt? nou- ]"i::ûj:ua>: il t^t ppjbable cependant que la vîddlft re^'ia à M. de Montausier. On i>eui croire, du moios, que dans une discussion à laquelle Huet prit part, te ad\ en^es de Montausier n'eurent pas le dernier mol : /<* rffi df'^ opiniâtres n'avait pa5 l'habitude, quand il ftvA nl^jij -lii t/»ui, de laj^>er cotte légère consolation i i* ronîïadi^teurs.
Os relations, d'abord purement littéraires, enl* rillu^lre courtisan Pt ses deux protégés, devinrent Wftlôt tout à fait intime-i. Toujours plein de déférence pooT ll'jet, a qui il écrivait les leîires les plus affectueuses, il s*iiiii'Te-sa à ses travaux, pivsenla au roi ses ouvrage* ou ceux de ses amis, et, afin de lui être agréable» poussa ni»'*nie le dêvoutmeni non seulement ju?qul lnn»'i'. mais encore jusqu'à ^^wqv contre sa conscience^ auieur riiez qui il n'avait rien trouvé que de faible et
(le laïigîiissant , /'/, fjnnv le mieux ^ que de très n^" diocm ;"i, .
(Il i>< v^îp- >.' îr.»uv.':;i ila::> 1»^:* fragm^mls do-î po?in?« irDqilH*!' : 0/j'hri itr.;'i,fiu'ir'i . hipnni , iibellus fie lapidibtu. ^ frtii/mnifa rmn /<'///\ 11. Si.--.i ini l'î Ami. r.iirUt. Esolieiibachii- Lipsii»', (1. Kril^.li. ITi.i. 1 \n!. ui-\2, ]^. :V.h). — Curreip. de flutt- — M. rai»!».' I) !a.:roix ^Hht.^h Fôch'Pr, p. 139., a citiî un court passai:^ <1«* -vit « l.*ttn«. Pulilisr i»ar M. C. Hoiiry dans «on to» lume : L^n rrctiif; p. H'i.
I?) V(»\vz tvtti* M'ttri» ot iiuv'l.iues aiitn^s de Moiitausîer, Pièces ju-srilirativo.-? XIII. Kllvs pronveiit combien Moiitausier sUnléifssa à la puldicutiou dos éditions ad usum tklphini. On fentt^
Montausîer eut potir Flêchîer les mêtties ègâf ds et la ttème bienveillance; il rechercha son commerce, Tappuya de son crédit, et, jusqu'à la fin de sa vie, ne «essa de lui donner des marques constantes de sa protecfen, Cest lui, qui, le premier, en fournissant à notre orateur Voccasion de s'essayer dans un genre qu'il devait ilhistrer plus tard, signala Son nom à Tattention publique, lui ouvrit les portes de l'Académie française et, pêtf là, celles de la gloire (1). Aussi, serait-il difficile de décider lequel des deux, de Huet ou de Fléchier, Montauaer paraît avoir préféré : les faits semblent prouver qu'il eut pour eux une égale estime et une égale affection. Od croirait même que, par une attention délicate, il s'appliqua à réunir deux amis qui allaient si bien ensemble, et se complétaient Tun l'autre. Il est curieux M effet de le remarquer, après les avoir appelés à la cour tous les deux presqu'en même temps; après avoir Técu de longues années avec eux dans une véritable intimité; après avoir donné bien des fois à l'un et à
<IQtra le ton poli» spirituel et eigoué de ces lettres : le Misan" ^ope avait parfois de très agréables sourires. La prose de Mon-, ttusier, comme celle de Gonrart et de Chapelain, est de beaucoup wpérieure à ses vers.
(t) Fléchier prononça Toraison funèbre de M'"® de Montausier, ^1 janvier 1672; il entrait à l'Académie française un au après, te 12 janvier 1673. Grâce à la faveur de Moutausier, il avait éténommé lecteur du Dauphin en 1668 ; pourvu de l'abbaye de Sêint-Séverin, dans le diocèse de Poitiers, en 1673; eu 1680, iumônier ordinaire de la Dauphine; on 1681, pourvu de Tabbaye îe Baif/nes, dans le diocèse de Saintes, et du prieuré de Peyrat. îes deux bénéfices étaient situés dans les terres de M. de Monlusier. — (Voy. Ménard, p. 26 ; Ducreux, Préface, p. xxxi; leUcroix, Hist. de Fléchier, p. 287.)
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Tautre la preuve d'un sincère attachement, il coDtriboi à leur faire accorder en même temps les honiiean è Tépiscopat : en félicitant Huet de sa nomination à l'évèckè de Soissons, il put ainsi se réjouir de celle de Flécinr au siège de Lavaur (1). Dans sa lettre, Montausier giiè discrètement le silence sur la part qu'il avait eue dansa choix simultané de Louis XIV; le protecteur s'efface pov laisser parler Tami seulement, l'ami satisfait de voir éleib à une même dignité ceux qu'il aima toujours avec m égale tendresse.
« Ce iO novembre 1685, à Fontainebleau.
« Je n'ai point été surpris, monsieur, que le roi vienne de vous nommer à Tévêché de Soissons, connoiasani comme je fais votre mérite. Mais il y a longtemps que je souhaitois avec passion de me pouvoir réjouir avec vooi pour une occasion comme celle-là. C'est assez pour ?ooi faire juger quelle a été ma joie, et je ne saurois dans h vérité vous témoigner combien elle est grande. J'en rien beaucoup aussi, de ce que le roi a donné l'évêché de Lavaur à M. l'abbé Fléchier, et de ce qu'il s'applaufi fort sur le bon choix qu'il vient de faire des évèques. Je vous supplie, monsieur, de compter toujours que nul ne
(1) Huet, né à Gaen en 1630, mourut à Paris en 1721, à 1* maison professe des Jésuites de la rue Saint- Antoine. Il fxA nommé à l'évt^ché de Soissons en 1685; plus tanl, en 1689, il W (H(^quo d'Avranches; il so démit do son évc^chô on 1699. Huel outra fort tard dans les ordres, en 1676; il avait alors quarantesix ans. — FlécbitT, nommé à Lavaur, au mois de novem hro 1685, fut envoyé à Nîmes, en 1687.
irendra jamais plus de part que moi à ce qui vous regardera, et que je suis (1). . . »
Cette amitié entre les deux prélats et Montausier ne 8*affaiblit pas avec le temps : de part et d'autre, elle
demeura toujours la même, vive, empressée et sincère. Deux ou trois mois avant sa mort, Montausier, alors vieux et souffrant, pensait encore à Huet, et malgré l'état déplorable de sa santé, il trouvait assez de force pour lui peindre les douleurs de sa triste situation.
a A Versailles, le 2 février 1690.
« Pour ce qui est de moi, monsieur, je suis presque
tous les matins travaillé de mon asthme, et réveillé à quatre heures et quelquefois plus tôt, ce qui m'oblige de fûtter le lit et d'aller m'appuyer sur un siège, en me tenant courbé pour respirer plus facilement : et je vais Qisuite m'asseoir dans un fauteuil, où je passe la plus grande partie de la matinée; j'y sommeille peut-être une heure, quelquefois plus ou moins. S'il n'y avoit que ce bmI, il seroit supportable quoique fâcheux, mais il s'y mêle beaucoup de douleurs de rate, et c'est ce qui m'abat et iDe rend tout à fait languissant. Je vous rends grâces très hnnbles, monsieur, de la part que vous avez la bonté de * fl» donner à vos prières ; je ne saurois assez vous conjurer de me les continuer, sachant la confiance que j'y ai; et qu'il n'y a personne qui vous honore, et qui soit si entièrement à vous que moi (2) . »
(1) Correspondance de Huet, vol. II, p. 28; inédit.
(2) Jbid., vol. II, p. 33; lettre médite.
De son côté, à la nouvelle que son ancien protectav est en danger, Fléchier, malgré la longueur et les éit ficultés du voy<ige, accouit en toute bite à Paris, Ai fond de son diocèse de Nîmes; il vient consoler H.è Montausier mourant» et donner une dernière pram de son attachement à, celui qui, pendant sa vie, n'niit cessé de Tbonorer de son affection (1). Puis, quand II moit eut brisé les liens qui unissaient de al nobles iM ce fut lui qui, avec la gravité d'un évèque et rémote d*un ami, vint rendre un hommage public à la mémote de M. de Montausier. C'était à Fléchier, en effet, pta» qu'à tout autre, que revenait le doux et triste honnesr de faire Téloge de cet homme vertueux ; c'était à 1»» son compagnon assidu et le confident de ses demièn* pensées, qu'il appai* tenait de nous raconter cette vie si glorieusement remplie, de nous parler de cette mort (Mtienne, acceptée avec résignation, supportée sans pâlift et au milieu des plus vifs sentiments de confiance dan^ la miséricordieuse bonté de Dieu.
Cet éloge funèbre fut digne à la fois, et de celui (p* en fut Tobjet, et de Torateur qui le prononça. Flédiier céli'^bra de mâles vertus dans un langage remarquais d'élévation et de vigueur ; il trouva des accents pathétiques ])our drplorer la perte d'un homme qu'il avait aimé et dont il avait pu apprécier, en maintes circonstances, les lumières, la sagesse et Tintégrité. Et, comnie Bossue! , en venant déposer sur le cercueil d'un grand
(I) Montausier mourut lo 17 mai 1690, àgc^ de quatre- vingts an*. — VoYc/Jo I\ Nicolas Petit, Vie (/eJ/rm/aM5ier;cité par M. Amédée Houx, Montausier et son temps, p. 233 et $uiv.
— tOT —
prinee le tribut de sa reconnaiaaanee et de sea regrets, Il éloquemment ses adieux à un genre qu'il avait élevé à me ioeomparable perfection, ce fut aussi par Téloge fu« Dèbre d'un illustre ami que Fléchier termina sa brillante eiAirière (1). Il était jeune encore, et n'en était alors qu'à wm débuta, lorsqu'il eut à célébrer la mémoire de M^^ de Mootausier^ mais il n' habitait plus Paris depuis bien kngtemps, il touchait même déjà à la vielllesBe, quand» à près de vingt ans de distance, et au milieu d'une lugubre sirémonie, il répéta du haut de la chaire ce même nom p'il avait prononcé autrefois i un nouveau deuil et de Boavelles fuDérailles l'appelaient à rendre à M. de Mon-* Ismier les tristes devoirs qu'il avait rendus à sa femme bien des années auparavant. Lorsque la mort eut re-r foist ce qu'elle avait séparé, lorsque l'époux et l'épouse M furent plus qu'une même cendre, Fléchier, en jetant un dernier et mélancolique regard sur ce tombeau qui lui Appelait toutes les affections de sa jeunesse et les joies i* sa vie passée, Fléchier ne put s'empêcher de laisser un npième adieu à ce monde évanoui, de regarder sa car-r
(I) L'oraison funèbre de M. de Montausicr fut prononcée le 1 août 1690, dans T^gliso des Carmélites du faubourg Baint-r aequeï. Il fut enterré dans une chapelle des Carmélites, auprÔH eM«n» de Montausier, qui était morte en i671. — Montausier orla le nom de marquù de Salles, jusqu'en 1635, époque de la KMt de son frère Hector. En 1G38, il est nommé maréchal de imp, fait oampaguo sous les ordres do Bernard de Baxe-i- Teimar et du maréchal de Guébriant, et obtient le gouver^ BDt de la haute Alsace. Vers le mois d'avril 1645, il est nimé gouverneur d'Angouraois et Saintonge; il épouse Julien iciue d'Angonnes. le 16 juillet 16'i5î chevalier de l'ordre du int-Esprit, en 1G61; gouverneur de Norn^andie, en 1668; duc
riëre comme fmie désormais ; et, à l'exemple de Bossoet, déplorant la mort du grand Condé, il put s'écrier, Ini aussi, en face d*un cercueil, et avec le même accent de douleur et de vérité : « Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. » Depuis ce temps, en effet, Fléchier ne parut plus dans la chaire. Le nom de Montausier qu'il avait pronoocè à ses débuts, ferma la liste de ses oraisons funèbres ; son dernier discours, qui ne fut pas un chef-d'œuvre comme celui de Bossuet, demeure cependant l'un des meillems qu il nous ait laissés dans ce genre : le style, plus sobre et plus dédaigneux des faux ornements, semé de traits fermes et vigoureux, a je ne sais quoi de sévère qui sied bien à la grave physionomie de Montausier.
Nous avons parlé un peu longuement du gouvemeor du Dauphin; mais les rapports suivis qu'il eut avec Fléchier, la place considérable qu'il tint dans la vie de notre orateur, les bienfaits dont il ne cessa de le combler, Tamitié particulière dont il Thonora, tout celi nous imposait Tobligation de faire connaître les reU' tions qu'eurent ensemble Thomme de cour et le prélat.
ot pair, on 1GG4; |i:ouvoru(»ur du Dauphin, eu 1668. Les reveiw* d{\ Moutausior (''taiout rnomics, v.o qui lui permit d'être trèi utile à sa famille et à ses auiis. « Le roi lui avait conservé se* appoiutemeuts (le gouverneur (jui étaieut de 48,000 hvrC8;le gouveruemeul de Saiolouj^'C et d'Aiigouniois lui eu rapportait 30,000; il eu tirait '25,000 de sou gouveruement de Normandie, et 8,000 de sa lieutenance de roi d'Alsace, qu'il avait depuis plus de quarante aus. Tout cela, joint à sa fortune personnelle et à celle de sa feuinie. lui permettait de jianutre avec éclatf et sans s'iucomnioder, dans la cour la plus luxueuse du monde. > M. Amédée Roux, p. 210.)
De plus, comme aujourd'hui encore, et après les justes remarques de M. Cousin, on se fait en général une très fausse idée de M. de Montausier, dont on ne veut savoir qu'une chose, qu'il fut d'une vertu inflexible et d'une bumeur intraitable, nous avons cru utile d'insister sur les qualités et les défauts de son caractère (1). « Le galant marquis de la Salle, comme l'appelle M. Ch. Livet, chansonnier accompli, improvisateur fécond, dont on a tant assombri l'image pour en faire l'austère duc de Montausier, et dont nous ne voyons plus les traits à tout âge, que sous le masque du Misanthrope (2), » fut beaucoup moins terrible qu'on ne se l'imagine ordinairement.
Si nous l'osions, et si nous n'avions peur de paraître un peu trop subtil, nous dirions qu'il y eut deux bommes en Montausier, l'homme d'État et le bel esprit : 1 un, peu commode, brusque même, conservant dans ses
(1) Dans une brochure publiée, je crois, par M. Ed. de Barthélémy, ordinairoment si bien renseigné sur ce qui regarde le dix-septième siècle, je lis que Montausier fut plat devant ses '^férieurs, plein de morgue envers ses égaux et ses inférieurs. (Lettre en vers sur les mariages do M^'® de Rohan, de M'i« de Ram- Iwuillet et de M"« de Brissac, p. 48. Paris, Aug. Aubr^, 1862.) Jugement d'une sévérité excessive; non, il n'était pas plat dttant ses supérieurs, celui qui, au sujet de Phiiisbourg, eut le courage de faire à Louis XIV la réponse que Ton connaît, f^oyez plus haut, p. 176.)
[îj Le Dictionnaire des précieuses, par Somaize; préface, p. 10, vol. I, édition de M. Gh. Livet; 2 vol., petit in-12. Paris, Paul Jannet, 1856. — Dans un ouvrage, d'ailleurs intéressant, Montausier, sa vie et son temps (Paris, Didier, 1860), M. Amédée Roux, a contribué à assombrir cette image du duc de Montausier. Le sous-titre du livre : Un misanthrope à la cour de Louis XIV, montre quelle idée Fauteur s'est formée du rôle de Montausier à la cour du grand roi.
relations officielle^ quelque chose de cette fierté et ée cette froideur qu'il avait dans le vHtagefi); l'autre, aa contraire, gai, aimable, spirituel, auaei prompt que Vdture et Ménagea tourner un madrigal ou à improviser on sonnet, et n'a\ant absolument rien de cette raideur qd indisposait contre lui les gentilshommes de la province dont il était gouverneur. Près de celle qu'il aimait iper- (himentn Montausier n'était plus le même ; familier avee les habitués de Thôtel de Rambouillet, ami de la plupart de ceux qui se rendaient à ces agréables réunions, il était doux, affable, poli avec tout le monde (S), et n'avait guère qu*un défaut, celui d*ètre un peu vif i la dispute. Enfin, doué d'un esprit distingué, possédant des connaissances variées et un goût sinon toujoiu^ sûr, du moins parfaitement éclairé, il eut encore un cceor excellent, et une âme plus sensible que ne le ferait supposer cette réputation de rigide stoïcien qu'on lui a faite, et qu il a consenée. Qu'on se rappelle le passage d'une lettre que nous avons trouvée dans la Corresponr dance de Huet. T^es paroles honorent infiniment cdui qui les a écrites, et adoucissent bien les traits de cette physionomie c|u on s'obstine à nous représenter toujouia sous des dehors si sévères. En 1674, pendant la guerre do Hollande, M. de Montausier fait la campagne de Franche-('.omté ; il est au camp, entre D6le et Salins, et
(!) « M(>gabatc est grand et de belle taille, ayant Tair à^ visag*» ini pou fier et im peu froid, et la physioDomie spiri* luolio. y (M"^ de Scudéry, citée par M. Cousin, Société frmf't vol. II, p. r>H.)
(\*i n Mi^gahato, malgré si fierté, est extrêmement civil, et a tout à lait le procédé d'un homme de sa condition. » ilbid., p. 6Î-^
pprenant la mort d'un de ses amis, il écrit à Huet : La mort du pauvre M. de Brieux m'a donné une douur sensible ; il me 8eml)le, en voyant mourir mes vieux mis, qu'on m'arrariie tantôt un bras, et tantôt une umbe : mais il faut se soumettre & la volonté de Dieu, et EiDger à suivre les autres (1) . »
Nous venons de parler des vrais amis de Fléchier, de BOX avec lesquels il vécut dans une longue intimité; lais jusqu'à présent, nous avons négligé ceux qu'il oimut et estima, sans avoir avec eux d'autres relations [M celles que sa position ou certaines circonstances endirent nécessaires. Lecteur du Dauphin pendant que losiueten était précepteur (2), il n'est pas douteux que le futur évèque de Nîmes n'ait eu souvent l'occasion le voir et d'entretenir M. de Gondom. Il nous l'a dit luimême, a taima et le respecta particulièrement pendant sa vie; il sut apprécier la douceur de ses mœurs, qui kmenî aussi pures que sa doctrine; il fut touché, enfin.
(1) Voy. Pièces justificatives XV, la note sur ce M. de Brieux. *^ La lettre porte la date du 13 juin 4674, et en titre : Au ^ntp de la Loye, entre Dôle et Salins ; Correspondance de Huet; Bibl. nationale, vol. II, p. 16, département des manuscrits. — UliOye est un village du Jura, près de Dôle.
(I) En 1668, la charge de précepteur du Dauphin était remplie
pir le président de Périgny; Fléchier était alors lecteur du
fkn^kin; Montausier en était gouverneur depuis la fin de Tannée
(W. Quand mourut le président de Périgny, en 1670, Bossuet
tut nommé précepteur, Huet, sous-précepteur ; Fléchier demeura
^towr, mais on lui adjoignit M. de Gordemoy. — En 1680,
^nd 86 maria le Dauphin, Bossuet fut nommé />r«m>r aumô^
^ de la I>auphine, et Fléchier aumônier ordin'iire. Agnès
allier écrit à sa sœur, M™« de Baculard : « Vous aurez
%ri8 la grâce que Sa Majesté a faite |i notre honoré frer^, ^n
de cet air de candeur et de vérité qui accompagnait In actions et les paroles de rimmortel évèque.
Le spirituel abbé et Tillustre prélat dureot se visiter réciproquement ; et, nous aimons à nous le figurer, à Ver* sailles, dans la tranquille et solitaire allée des Philosophes, loin du tumulte et du bruit, on dut les voir bien des fois Tun et Tautre causer gravement sur toutes les questions qui méritaient d'occuper ces deux nobles esprits. Toutefois, bien que Fléchier et Bossuet, pendant qu'ils se trouvaient à la cour, aient eu ensemble des rapports suivis, nous ne croyons pas qu'il y ait eu entre eux une liaison véritable. Parmi toutes les lettres de l'évèquede Nîmes, en effet, il ne s'en trouve pas une seule adressée directement à Bossuet. La correspondance de Fléchier est si incomplète, qu'on ne peut tirer de ce fait, noos k savons, une conclusion trop rigoureuse; mais d'un autre côté aussi, comme les lettres de Bossuet ne nous révèlent absolument rien sur ce point, nous avons le droit de supposer que nos deux orateurs n'eurent guère entre
lui donnant la place d aumônier do. Madame la Dauphine. H vous niau<l»»ra, j»? ponso, bientôt lui-niônie le bon accueil que lui a fait la princesse, sur ce que M. l'abbé Bossuet a bien voulu lui dire de flatU»ur à son endroit. » (Cité par M. l'abbé Delacroix, Histoire de Fléchier, p. ÎHO.) — Pendant quinxe ans, de 1070 II 1085, é|>oque où il fut nommé à levêché de Ur vaur, Fléchier eut donc des relations obligées avec Tévéque de Meaux. Il nest jmis douteux que Bossuet ait exercé La pli» heureuse influence sur cet esprit si fin, si souple et si délié, et lui ait insj)in'» le goût de cette éloquence grave, austère, N miment évangélicjue. que nous trouvons en plus d'un endroit lio si^s oraisons funèbres ou de ses sermons. En vérité, nous es|K'»rous le prouver plus urd, ce que Fléchier a de meilleur, il lo doit ù notre grand Bossuet.
eux, tant qu'ils vécurent ensemble, que des relations de bon voisinage : relations polies, agréables, et même fréquentes, mais qui ne devinrent jamais intimes, et cessèrent entièrement dès qu'ils furent séparés (1).
Il est très probable encore que Ménage et Fléchier se rencontrèrent plus d'une fois chez leurs amis communs, Conrart, Huet ou Montausier. Mais en 1663, Ménage
(t) En 1704, quand mourut Bossuet, Fléchier écrivit à son neyeu une lettre, dans laquelle il rend un magnifique hommage à cette glorieuse mémoire. Cette grande lumière éteinte en hrwâ, dont parle Tévêque de Nîmes, nous rappelle bien le mot de la Bruyère, proclamant Bossuet le dernier Père de CEglise. (I^BCoars de réception, le 15 juin 1693.)
i J'ai été sensiblement touché, monsieur, de la mort de
M. TEvêque de Meaux, votre oncle. La perte que vous avez
&ite, et la douleur que vous en avez, vous sont communes
avec Qous qui Tavons particulièrement aimé et respecté pendant
sa vie, et avec tous ceux qui aiment TEglise, dont il a été très
Mêle et très zélé défenseur. On peut dire qu'une grande lumière
ttt éteinte en Israël. Ses mœurs étoient aussi pures que sa
doctrine, et je ne puis me souvenir de cet air de candeur et
de vérité qui accompaguoit ses actions et ses paroles, et qui le
rendoit si honnête et si agréable, que je ne regrette le temps
<iue j'ai passé loin de lui. La religion avoit encore besoin de
Wû secours, mais il avoit consumé sa vie à travailler pour elle,
«l il étoit temps qu'il reçût la récompense de ses travaux. Je
oe puis que prier le Seigneur pour lui, et vous assurer que sa
niémoire me sera toujours précieuse, que je vous plains, et que
]fi«m avec un sincère et parfait attachement... » (Œuvres com-
I f^tet de Fléchier, vol. X, p. 252, éd. Ducreux.) Dans Ducreux,
ceUe lettre est datée de Nîmes, le 23 avril 1707 ; mais il faut lire
■ étidemment le 23 avril 1704, car, c'est le 12 avril 1704 que
■ ïûourut Bossuet. — Le 12 juin 1705, Fléchier écrit au P. de La
Rue, pour le remercier de l'oraison funèbre de Bossuet, qu'il
^ent de lui envoyer : « Je l'ai relue, lui dit-il, avec mon admi-
T»tion d'autrefois, mais ce me semble, avec une affection
ûowelle, comme l'éloge d'un illustre ami. > (Œuv, compL, vol. X,
ne le connaissait pas encore ; c'est là du moins ce qv semble prouver assez clairement le passage d'une letO^ adressée à Huet. Ménage envoie à son ami qud<|di8 détails sur sa santé; à cette occasion, il parie de FIfr chier, mais comme de quelqu'un qui lui est inoonlia. a Comme nous avons eu quatre reprises d'hiver « U dii-iU j*ai eu quatre reprises de fluxions» Ma deniièn n*a pas été aussi dangereuse que les précédentes ; mais elle n*a pas été moins incommode, et c'est ce qui m'i empêché de vous écrire depuis quinze jours. Préfleatement, je me porte assez bien, et j'espère, avec Taide du printemps, me tirer d'aflaire et voir les premiers nisins murs. J*ai fait tenir votre lettre au P. Rapin. Pour celle de M. Maindal, vous avez oublié de la mettA dans mon paquet . L'élégie dont vous me parlez est d'ia nommé Fléchier, précepteur du fils de H. de Cm* martin (1)... »
Bien que le Menagiana ne nous donne aucun dMifl à ce sujet, il est permis de supposer que, dans la suite,
(Il Correfpondarvtt de Huet, vol. II. p. 58 au verso, inédite. -* Crt'tto loUre do Mt^nage o$t sans date; mais comme celle (f^ prwi^i^ ost du '24 ftkirier i6G3, cello qui suit du 23 mai t6W, il est facile do délermioer à quelle époque a été écrite la lett» que nous venons de citer. — L^légie ilont il est question, ^ iniprinuV dans le vol. ÎX des Œuvres complètes de FMcW»** Pkinte île h France à Borne, sur l'insulte faite à son amhtasaéei^* le v»0 tioùt iW>>. Elégie. — 8i cette date de 1663 était ex»*» ello nous permettrait de lixer l'époque vers laquelle Fléchi* eiiini chez M. de Canmartin en qualité de précepteur. (Voy* plus haut, p. "2^2. la note.} Entn'' chex M. de Gaumartin t«» lt>63, il > stM-ait donc resté jusqu'en 1668, époque à laqnelter gnice A la j>n)ii*ciion di» M. de Montausier, il fut nommé J>eW^ (lu Diiuphin. (Voyez plus haut, p. 203.)
\B vaditeux «radit et to modeste «bbé âè viit^ut dans le monde, surtout dâos les réunions de MP* de Scudéry, réunions qu'ils ft*équentaient également. Cette conjecture m d'àutsint plus fondée, ({u'intimetnent liés tous les fktax avec Huet et Mont^usleri il est dUHdle de croire epie Flécbier et Ména^ aient pu rester étrangers Tun & rtutre. Sans doute, entre personnes d'une mèiue sooiélè, et qui se TOient régulièrement dans un même salon^ il ne s'établit pas toujours des relations intimes, mais il y a du moins échange de politesses , rendues inévitables par de fréquentes rencontres.
Cest ainsi que Flécbier dut Connaître la plupart des beaux esprit» qui Tenaient assidûment aux S&médis de M"" de Scudéry, en particulier l'excellent Pellissou, temme vraiment supérieur, écrivain justement estimé edcore aujourd'hui, qui joignit à un mérite incontestable VëlévatioD d'un beau caractère. Flécbier né s'attacha pas il tous également t les uns furent pour lui de simples connaissances qu'il ne vit jamais que par intervalles', tandis que Conrart, Huet, Chapelain et beaucoup d'autres, d'abord ses protecteurs, furent ensuite pour lui de Yiais amist qu'il se garda bien de négliger.
0 nous reste encore à faire mention d'un personnage fort connu au dix- septième siècle : nous voulons parler du frivole et turbulent cousin de M""® de Sévigné, de Bussy-Rabutin, avec lequel Fléchier échangea d'abord cpielques lettres que nous aurons l'occasion de citer. Le caractère fanfaron de l'auteur d'un ouvrage scandaleux ne put-il plaire au doux abbé? c'est possible; ce qui est certain, c'est que, rapprochés un moment par une amie
commune, M"* Dupré, ils se séparèrent bientôt; et nov ne voyons pas que leur correspondance, interrompue de bonne heure, ait jamais été reprise dans la suite {l). Aussi, malgré ces quelques relations, ne croyons-nooi pas devoir compter Bussy-Rabutin parmi les vrais amii de Fléchier; de ces liaisons passagères à une affectioi durable, il y a encore bien loin : les unes disparussent avec les circonstances qui les ont fait naître; Faotre, au contraire, qui a ses racines, non dans l'esprit de rbomme, mais dans son cœur, résiste à toutes les épreuves, à celles de l'absence comme à celles du temps. Fléchier aura connu ce vilain homme (Tesprit^ comme il connut Pellisson, Ménage ou Bossuet; il put le voir souvent, fl lui écrivit quelquefois, mais sans qu*on puisse dire pour cela qu*il y eût jamais entre eux une amitié véritable. Si le malicieux cousin de M'"'' de Sévigné et Fléchier avaient eu des rapports plus intimes, il nous semble qu'on en trouverait au moins la trace dans quelqu'un de leon écrite, et, en particulier, dans les nombreuses lettres qu*ils nous ont laissées l'un et l'autre.
(I) Bussy-Raluitiii était nô à Epiry, dans la Nièvre, en 1618; il mourut on 1093. Nous avons de lui des Lettres et desMémoirttf iiui\is di» VHistoife amoureuse des Gaules, Ses lettres ont été puhlitvs on 17*27. «Paris. Dj»laulne, 7 vol. in-12.) M. LudoTÎe liulaiino on a publiô uno bonne ('édition, revue sur les mtuusorits. (Paris, Charpentier, 1850, 6 vol. in-12.)