CHAPITRE VII
Les amies de Fléchier. — M™« et M»« Des Houlières. — M»« de âcodéry. Caractère de ses réunions. Elle ne doit pas être placée parmi les fausses précieuses. Excès auxquels donna lieu le Samedi Qualités de cœur de cette aimable femme. Son dévouement pour Pellisson. Lettres de M"« de Scudéry à Huet. Fléchier au Samedi, Dans ses Mémoires sur les Grands'Jours iAuvergney il glisse souvent Téloge de M*'« de Scudéry. Ce que Fléchier en dit dans ses lettres.
A côté de ces nombreux amis, Gonrart, Chapelain, Huet, Ménage ou Bossuet, nous rencontrons aussi quelles femmes charmantes, amies distinguées près des- ^pelles Fléchier trouva une société à la fois agréable et tttile. Notre prudent abbé perdit rarement de vue le côté pratique de la vie. Jeune, obscur, sans fortune, il avait besoin du secours intelligent de quelques protectrices, c^les de le faire valoir dans le monde, de le pousser, comme nous dirions aujourd'hui, d'aplanir devant lui les obstacles qui, d'ordinaire, arrêtent les hommes nouveaux ^peTon dédaigne si souvent, et dont on ne prend pas ^jours la peine de discuter sérieusement les œuvres (1).
1^) La Bruyère a dit : « Il n'est pas si aisé de se faire un nom P*r un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par i«Qom qu'on s'est déjà acquis. (Gh. i, Des ouvrages de l'esprit.)
Sans citer ici M**^ de Montausier, qui dut bien avoir pour Fiéchier quelque chose de la solide affection que Montausier avait pour lui, rappelons la longue amitié de Tévèque de Nîmes avec deux pr^ieuses, célèbres au dixseptième siècle, M'"*' Des Houlières et sa fiUe, amiûé doot nous avons parlé ailleurs.
Nous ne retracerons pas de nouveau le caractère de ces réunions de la rue de C Homme-Armé^ où se rendaieat tour à tour« abbés, prélats, bonunes du monde et bonuDBS de lettres : Mascaron, Fléchier, Huet, Fabbé d'Aulugoac, Pellisson, Benserade, Conrart; les ducs de U Rochefoucauld, de Montausier, de Nevers, de Satnt-Aignan, BtisSf- Rabutin, le maréchal de Vivonne, Vaubau, et bien d'autres illustres personnages fl). De tels noms nous indiquent que le règne de la préciosité dura encore longtemps | après que rhùtcl de Rambouillet eut été fermé, ou ([oe les habitués des Samedis se furent dispersés : préciosti qui continua, en les exagérant, les qualités et les défauts dos cercles d'autrefois, la recherche du langage, la fuite dtî la simplicité, mêlées à certain air de politesse, d*élép;ance et de galanterie un peu hardie.
Fléchier eut la bonne fortune de rencontrer quelques autres fenmies qui servirent ses intérêts à mervdlle,et
(i) \^^^\De la correspondance de Fléchier avec i/°»* Des HouHèrtt et sa fille, p. 21 et suiv. — M"»» Des Ilouliôros, comme M»»*CdN miol, M"»» «le KéviMué et M»« de Sciuléry, demeura loogtefll* au Marais, dovonu, aprôs les réunions do l'hùtei de Rambouillet, 1(» rcntri' d»^ la sociét»* précieuae au dix-septième siècle. La rue do r Homme- Armé, i\\n va bientôt disparaître, traversait de l* ruf» Sainte-Croix de la Bretonnerie dans celle des Blancs-MM-* toaux.
titvaillfermii activement ft mi réputation. L'une de ces imies, fiit une personne célèbre de don tempi»^ violem* ment critiquée au dix4iuitième siècle pour Téiendue de Ms énormes romans (1), et que M. Cousin ci essayé de léfradre contre le ridicule qui s*était attaché à son nom, t Sans atteindre au génie, et sans y prétendre^ nous ttt^l, c'était une femme du plus grand mérite. Son trait festiâttif est une réflexion ingénieuse portée dans tous tel sentiments du cœur. Elle est la créatrice d'un genre, le tiHoan psydiologique, comme on dit aujourd'hui. Dans les romans, en effet, son vrai talent n'est pas dans leur pfertie romanesque, les aventures et les intrigues, ni Mme dans la narration; il est datis l'analyse et dans tel développements des sentiments, dans les portraits et
tes les conversations élégantes et ingénieuses qu'elle ibtioduit partout. Aussi ce talent parut-il dans tout son hstre quand, laissant là la forme romanesque, M"' de fcodèty ne donna plus que des Conversations^ ses ré- Ifixnms sur toute espèce de sujet de morale et de littét&taie. C'est là son titi^ durable. A défaut de force et fklat, elle a de la justesse, de la finesse, une entière ttertÉ d'esprit avec un continuel agrément. Ce n'est teorétnent ni Montaigne, ni la Rochefoucauld, ni même Vaârenàrgues : c'est, en quelque sorte, la sœur française *AMsson (2). »
(1) Voltaire» Ecrivains du siècle de Louis XIV,
|î) (Im Société française, vol. Il, p. 124.) —Née en 1607, elle mourut à Paris eu 1701. On a de M»'» de Scudéry : Ibrahim, )ttl, 4toI. in-S»; Artaméne m le Grand Cyrtts, 1649-1653, 10 vol. in-8«; Clélie, histoire romaine, 1656, 10 vol. in-8° : dans cet OQ^age se trouve la Cdrfe tfiè p^ 4e T^fi^ên; les FetnméB ilius-
Fléchier, avec le goût que nous lui connaissons dtjà, dut se sentir porté tout naturellement vers une femme, qui joignait à Tesprit le plus cultivé et le plus poli In manières les plus douces et les plus engageantes, (pi, de plus, était alors universellement recherchée pour k charme de sa conversation et Taménité de son caoh merce. M"* de Scudéry, liée avec tout ce qu'il y eut è plus distingué au dix-septième siècle, amie de H** de Rambouillet et de sa très aimable fille, de M"* Paulet, de la comtesse de Maure, de M""** de Longueville fit de son illustre frère; enfin, amie intime de Coonutet de Pellisson, en relation familière avec Godeau, Mootausier, Chapelain, Huet, Ménage et beaucoup d'antm encore, a représente excellemment la société polie au dixseptième siècle (i) ». Aussi, les hommages les plus flatteurs ne lui ont-ils pas manqué : amis et ennemis ont rendu justice à ses éminentes qualités, et vanté Télévation de son esprit et la noblesse de ses sentiments. I Somaize, qui aime fort peu les précieuses, fait Téloge de sa modestie naturelle^ et ne craint pas de Tappelff la plus remarquable de toutes les précieuses, a So- |)hie, dit-il, remporte sur toutes celles de son sexe à regard de Tesprit, de la facilité d'escrire en vers et en prose, et de toutes les connoissances qui rendent un esprit accomply, et je n'en vois point ou peu parmy les hommes les plus habiles, qui ne la regardent comme une digne rivale ; mais cette vivacité ne luy attire la haine de pcr-
/rw, KiCn. iii-l2; Conversations sur divers sujets, 1680-1692, 10 vol. in-l2.
(1) La Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 125.
sonne, et cause de l'admiration à plusieurs et de Testime à tous, et elle n'a d'ennemis que œux qui le sont du mérite et de la vertu. L'on sçait assez comme elle est faite, sans que j'aye besoin d'en parler ; et pour ses alcovistes, on ne les peut conter que par le nombre de ceux qui la connoissent, sa douceur et son esprit attirant chez elle la plus grande et la plus illustre partie de ceux qui écrivent (1) • »
Longtemps on n'a voulu voir dans M^^"" de Scudéry qu'une de ces précieuses justement poursuivies par Modère pour leurs prétentions ridicules, leiu^ opinions singulières et leur langage maniéré. C'était là une confuâoQ très regrettable, que M. Cousin a eu le mérite défaire cesser. En effet, on distingua de bonne heure les vraies et les fausses précieuses : les unes, de mœurs douces et polies, d'agréable compagnie, aimant les choses de l'esprit, mais ne tenant pas à faire parade de leur »voir; les autres, au contraire, d'une pédanterie ridicule, fiëres de leurs connaissances, d'une coquetterie û^pportable, et qui auraient cru déroger en s'abais- 8Mit jusqu'aux sujets ordinaires de la conversation. Notie gnuid comique respecta toujours les premières, tandis îu'il accabla les secondes de ses railleries. Avec quel soin M"' de Scudéry s'applique-t-elle à établir une différence ^tre elle et les méchantes précieuses qu elle voyait à 868 côtés! Elle se plaint, et cela avec raison, de ce <iu'une femme « qui ne peut danser avec bienséance que
! (1) Somaize, le Dictionnaire des Précieuses ; nouvelle édition par j ^ Gh. Livet, vol. I, p. 214. — Voir encore sur M"« de Scudéry, ^^woiret de Huei, p. 142, édit. Gh. Nisard.
cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou dooie à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit fûre qoe cinq ou six » : elle regrette que, pour la plupart* elles passent leur vie dans une ignorance ai coaplète, que 1 on pourrait dire, en vérité, « tfOLOù leur a dérendu d'avoir de la raiâon et du bon sens, et qu'dhi ne sont au monde que pour dormir, pour être grassVi pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne dire qM des sottises » : mais, cependant, elle indique avee m ])arfaite mesure ce qu'elle exige d'une femme Kfli élevée ; et, c'est avec un sens pratique auquel H<dière ett applaudi, qu'elle montre la limite où on doit s'airèter.
c( Ce que je pose pour fondement, dit-€lle, est qu'ei* core que je voulusse que les femmes sussent phs à choses qu'elles n'en savent pour l'ordinaire, je ne iwf pourtant jamais qu'elles a^ssent, ni qu'elles parlât 61 savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire fiai personne de mon sexe, qu'elle sait cent choses M elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, qn** connaît finement les beaux ouvrages, qu'elle parle M* qu'elle ^rrit juste et qu'elle sait le monde; mais je • veux pas qu'on puisse dire d'elle : c'est une femme* vante, car ces deux caractères sont si différents qtt* ne se ressemblent point. Ce n'est pas que celle ((u'o* n'appellera point savante, ne puisse savoir autant et pi* de choses que celle à qui on donnera ce terrible iwflM mais c'est qu'elle se sait mieux servir de son esprit, e» (ju'olle sait cacher adroitement ce que l'autre montre lO* à pi\)pos. » Ln peu plus loin. M"' de Scudéry ajo**® * « Ce (pie je voudrois principalement apjirendre
imee, aeroit de qe parler point trop de ce qu'elles uroiept bien, et de ne parler jamais de ce qu'elles ne "ent point du tout, et à parler raisonnablement. Je idrols qu^elles fussent ni fort savantes, ni fort ignoites, et qu'elles voulussent ménager un peu mieux que la nature leur a donné. — Mais encore une I, dit Phylire, où trouver le temps de lire et d'apladre quelque cbosef — Je ne demande pour cela, dlqoa Sapho, que celui que les dames perdent & ne n faire, ou à faire des choses inutiles, et il y en aura reste pour en savoir assez pour avoir besoin d'en her. De plus, il ne faut pas qu'on s'imagine que je dlle que cette femme que j'introduis, soit une liseuse melle qui ne parle jamais; au contraire, je veux qu'elle Use que pour apprendre à bien parler ; et; s'il étoit posûble de joindre la lecture et la conversation, je iseillerois encore plutôt la dernière que l'autre à une ne. Mais comme cela n'est nullement incompatible, et 11 y a mille agréables connoissances qu'une femme at avoir sans sortir de la modestie de son sexe, pourvu l'elle en use bien, je souhaiterols de tout mon cœur que utesles femmes fussent moins paresseuses qu'elles ne sont, et que j'etisse moi-même profité des conseils que • donne aux autres (i). »
Quoi de plus simple, de plus juste et de plus naturel
11) M**« de Scudéry, citée par M. Cousiu. (La Société française, ^l» II, p. 180 et 184.) Lire les remarquables chapitres dans les- ^eli M. Cousin a indiqué le caractère de M"" de Scudéry et celui '»a smété, (Ch. xii et suiv.) — Voir aussi le ch. v, de l'ouvrage ^ M. Marcou : De Pellisson et de M^^^ de Scudéry, p. 97 et suiv.
que ce langage de M*^"" de Scudéry? Noos partageons pleinement son avis, et nous ne trouvons rien & rqNnendre dans ses idées sur le degré d'instruction que doiveot avoir les femmes de condition. Il n*y a personne, sus doute, qui ne voulût aussi, « qu'entre être ignonnte ou savante, on prît un chemin entre ces deux extrémités, qui empêchât d'être incommode par une suflSsanœ inpertinente ou une stupidité ennuyeuse (1) ». M. Coosii a donc raison, quand il montre qu'entre les précieuses flagellées par Molière, et celles dont fusait partie rautear du Cyms^ il n*y a pas de rapport possible : les premièrei u ont fait que copier un modèle qu'elles ont rendu ridicule })ar leurs prétentions, Ieui*s manières affectées et lar mauvais goût. « Telles sont, les conversations quiss tenaient chez M"** de Scudérj-, d*après son propre téfiNJgnage, du moins au temps où elle écrivait le Cyru$. No* le demandons, ces conversations ressemblent-elles b
moins du monde à celles qu*un peu plus tard retracefabU
• de Pure ^2), et qu'après lui Molière a plusieurs f(»s rqpn-
ses pour les couvrir de ses sarcasmes inunortels? Oli se rencontrent ici la recherche du bel esprit, la pfé* .] tenlion ii un savoir trop relevé, l'ambition de paraîtra et de régenter le public, laflectation d'un langage ptf' ^ ticulier, le ton pédantesque et hautain, rien enfm de tP qui composait le cortège des fausses précieuses (3)î^
(l) M. (kîusin. /<j Société française au diX'Septième sUcle^ vol. Ui p. 179.
{^\ Im PrtYifuse on ie Mi^stère de la ruelle, 4 vol. in-12, 1656-1658.
(3) M. (*ouî>iu, la Société française au dix-septiéme siècle, vol. % p. 185.
11 est vrai, les fameux Samedis donnèrent naissance à une multitude de mauvaises imitations; à l'exemple de M*'* de Scudéry, toute bourgeoise un peu distinguée voulut avoir sa ruelle et ses alcovistes^ et prétendit être la Sapho de son quartier (1). De là, toutes ces méchantes précieuses, tous ces bas-bleus avides de réputation, et qui croyaient y parvenir en exagérant sottement le genre qui avait fait la gloire de Thôtel de Rambouillet, dont M"* de Scudéry continuait les traditions. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que cette manie de bel esprit avait infecté non seulement Paris tout entier, mais surtout la plupart de nos provinces. Il y avait des précieuses, des illustres^ comme elles s'appelèrent ds^ns la suite, à Bordeaux, à Poitiers, à Aix et dans bien d'autres villes. La Chapelle et Bachaumont en rencontrèrent à Montpellier, où ils les reconnurent aisément « à leurs petites mignardises, à leur parler gras et leurs discours extraordinaires (2) ». Fléchier en tiouva jusqu'en Auvergne. Dans ses Mémoires des Grands- Jours ^ il nous a laissé un portrait fort amusant de deux ou trois précieuses languissantes^ qui, ayant appris qu'il faisait des vers et arrivait de Paris, vinrent le visiter en toute hâte, croyant sans doute, comme il le remarque plaisamment, « que le bel esprit se prenoit ainsi par contagion (3) ». On comprend qu'à la vue de travers qui blessaient la raison et le bon
il) M. Cousin, la Société française au dix-scptième siècle, vol. II, p. 152.
1*2) Voyage de Messieurs de Bachaumont et de la Cfiapelle, p. 35, 1 petit vol. m-12. Utrecht, 1097.
|3| Voyez ce passago dans les Mémoires des Grands-Jours d^Au- ^^rgne^ p. 50, édition in-12.
goût» des hommes de sens, et Molière à leur tète« n sûeiit pu s'eiiipèt'Jier de iivi^er à la risée publique ces femmes qui, à l'exemple do celle dont parle M'*' de Scudëry, n'avaieut pas moins de cinq ou six maiires^ que Tod voyait toujours entoui'ées de çuitize ou vingt Uvres^ et qui, dans une conversation ordinaire^ ne faisaient pas h moindre diffîculté de citer les auteurs les plus inconnm[iY H'"* de Scudéry ne mérite donc pas d*étre confondoe avec ces fausses piticieuscs dont les railleries de Molière firent bonne justice; car, la pi-emiëre, elle se moqua ouvertement de leurs défauts. Elle ne sut pas se garder toujoura, il est vrai, des excès qu elle condamna ; et c*est ce qui nous explique peut-être pourquoi, même de son temp9« et malgré la considération uni\'erselle dont elle jouissait, il y eut quelques gens d'esprit disposés à critiquer ses réunions. On finit par croire que M'^* de Scudér}' ressemblait quelque peu à ces précieuses ridicules^ dont tout ie monde se moquait alois. Mais ne nous laissons pBS tromper par les apimrenc^s : M^^** de Scudér}' ne fut nullement complice des travers reprochés aux mauvaises précieuses, et ce soi-ait lui faii^ tort que de croire qu'elle ait pu partager leurs opinions bizarres et ieui's singulières façons te parler. « (le (|ui faisait tant d* ennemis à la société te M"" de Scudéry, étaient princi])alement les tristes imit^"" tions «auxquelles elle avait donné naissance. Dès que rWt» ih Hanilxmillct aMiit montré les agréments de réunioos occupées de di\ertissomeiits ingénieux, il s'en était forïï**
(1) Vnyoz cet ontiroit du Cynts ilans M. Cousin, Société fn*^^" vol. Il, 1». lij*.
le semblables dans la plus baute aristocratie : par exemple, 'hôtel de Condé, dont faisaient les honneurs M""' la Princesse et H^'*" de Bourbon; puis le salon de M""* de Sablé, à a place Royale; d'autres encore, et un peu plus tard, celui le Mademoiselle, au Luxembourg. Les Samedis de M""" de icudéry eurent la même fortune dans la bourgeoisie ; ils xoduisirent de très bonne heure des réunions littéraires Tuo ordre un peu inférieur qui, sans doute, avaient l'avan^ ;age de répandre de plus en plus le goût de la politesse, tes manières élégantes, des belles connaissances, mais ne pouvaient guère échapper au danger de l*affectation. Si, chez M"' de Scudéry, on s'efforçait d'imiter l'hôtel de Rambouillet sans y parvenir entièrement, dans bien des «Jons littéraires de la bourgeoisie on s'efforça vainement limiter le ton et les occupations des célèbres Samedis; et «n tomba bien vite dans une préciosité subalterne et ma^ niérée (1). »
Noos n'avons pas à juger ici M"* de Scudéry comme
nmuuMuer. M. Cousin L'a fait atant nous, et c'est avec
im courage intrépide, une patiente sagacité que l'illustre
ècrivùn a rendu à une femme estimable, à un auteur de
n^te, les vrais titres de sa gloire littéraii^. Par une
toange confusion, on avait attribué à la sœur les défauts
dH)quants du frère : de telle sorte que cette pauvre Made-
Wue ëe Scudéry, qui, pendant sa vie, eût si vivement
^teàrt s'affranchir des liens d'une parenté iricommode,
Bavait pu y réussir même après sa mort, et, qu'après
i^l M. Cousin, ia Société française, vol. Il, p. 150. — M. F.Marcou * Wg* awc plus de sévi^ritt^ les Samedis de M"« de Scudéry; 1%. Etude sur PeUisson, p. 147 et suiv.)
avoir souffert longtemps de l'humeur tracassière de son frère, elle était encore condamnée à paitager avec loi It disgrâce attachée à son nom. Dans l'étude qu*il a spécialement consacrée à l'ingénieuse amie de Pellissoo, M. C^ousin a montré qu'elle est bien supérieure à Georges de Scudéry. (lelui-ci avait peut-être plus d'invention; mais la part de gloire qui lui revient dans la compositîoo des romans de sa sœur, romans qu'il fit paraître sous son propre nom, est des plus modestes. Il est lourd, diffus et a£fecté. On peut dire que ses ouvrages nous offrent une image fidèle de sa vie et de son caractère : d'un côté comme de l'autre, ce qui choque le plus, c'est l'absence complète de suite, d'ordre et de régularité. « Son style, i la fois négligé et pédantesque, repousssût tous les gens de goût, tandis que celui de sa sœur attirait et charmait par le naturel et l'agrément, et ce mélange d'esprit et d'aménité qu'on appelle la politesse (1). »
Dans M''" de Scudéry, la femme vaut mieux encore que l'écrivain. Tout le monde ne convient pas également (te
ill M. Couîsin. /ei Sorirtff frauraise, vol. II, p. l'2i. — Voici u» iwi'inplo (lo l;i fjitiiiti' <l<* ce pauvre Scudéry. Le 7 avril 16^» il écrit à l'alihossc do ("aon, Eléoiioro do Rohau-MoQtbiion.
uiio lottnî piiùno lic la plus ridicule jiréteiUion. Il lui envotf hardinuMit son portrait, la peinturo, dit-il avpi.': sa modestie ordinaire, ftu plus tfmnd homme de la terre. M™« l'abbesise àt Caoïi ajoute simplement en noti» : « Vous remarquerex ([^ M. di» Scudéry ne ma de sa vie écrit, ni moi à lui, et q**® je ne lui ai jamais fait faire seulement une recommandation. ■ (Voyez cette lettre, p. ! 4S. Poêxies d'Aune de RohanSoubiS^* et Lettres d'Ktronnre de Buhan-Xftmfbazun. Paris, Aup. Aubry» tSG'2.» (l'est, croyons-nous, M. Ed. de Barthélémy, qui a publ**^ jiour la i>remière fois ces intéressantes lettres; Topuscule estsa^^ nom d'auteur.
talent, et, à côté des éloges, il y a place pour de tes critiques ; mais, en ce qui regarde l'excellence de
qualités morales, on est d'accord. D'un caractère orellement porté à l'indulgence, elle montra toujours s extrême bienveillance, non seulement pour ses is« mais encore pour tous ceux avec lesquels elle eut » relations. Trop sensée pour se prévaloir des succès Telle obtint, elle fut aussi trop modeste pour être cessible à l'envie. Elle rendait volontiers justice au Mte, et « prenait plus de plaisir à louer les autres qu'à relouée (1) ». Aussi, parlant d'elle-même dans le Cyrus^ )uvait-elle dire sans crainte d"être démentie : « Il n'y a AS au monde une meilleure personne qu'elle, ni plus lénéreuse, ni moins intéressée, ni plus officieuse (2). »
Enfin, et c'est ce que nous ne pouvons nous empêfcer d'admirer, cette même femme d'humeur si douce, l*UQ caractère si affectueux et si bon ; cette femme, qui iopporta avec une rare patience les capricieuses exi- Sences de son frère, montra au besoin la plus coureuse et la plus inébranlable fermeté. Frappée dans l* plus tendre et la plus pure de ses affections, elle feueura inviolablement fidèle au malheureux Pel- 'i«on; elle prit part aux épreuves de son ami, et ne '^gea rien pour le consoler pendant sa captivité. Aucune considération humaine, ni celle de sa fortune, ^ celle de sa propre sûreté, ne purent l'empêcher de lui témoigner le dévouement le plus absolu. Au risque
ID Mi>« de Scudérv, citée par M. Cousin, Société franc, vol. II,
^\ fW.. vol. II, p. 139.