MADRIGAL
Vos yeux, que le ciel fit si brillants et si beaux» Reprennent leur éclat et leur beauté première. Et Ton en voit déjà sortir des feux nouveaux
Et de nouveaux traits de lumière.
Leurs maux n'ont fait qu'augmenter leurs appas ; Mais en sauvant des yeux comme les vôtres,
Iris, les dieux ne songent pas
Qu'ils en exposeront bien d'autres.
Fe vous en écrirois peut-être davantage, Mademoi-»
selle, mais il faut ménager ces yeux convalescents. Je connois bien leur tempérament ; il n'y a point de fluxion qui lui soit si contraire, que de méchants vers. Je vous prie de les conserver, et de les aimer comme vos yeox. Pour moi, quelque mal qu'ils me puissent faire, je ne veux point leur en faire souffrir. »
Cette fois, le chevalier de Cailly, esprit fin et cultivé (1), fut chargé de répondre à Fléchier; ou, peut-être, ce fut sous son nom que répondit H"* de la Vigne. En tout cas, la lettre est charmante, vive, et bien tournée : on la lira volontiers.
(( Je vous avertis. Monsieur, que je ne suis plus moi, et que M"® de la Vigne veut bien que je sois elle pour aujourd'hui. Elle me fait bien de Thonneur, mais je crois que je ne lui fais pas de tort. Si elle a beaucoup plus de mérite que moi, je me porte aussi beaucoup mieux qu'elle, et j'ai de quoi la dédommager sur la santé de toutes les pertes qu'elle pourroit faire, et sur plusieurs autres belles qualités qu'elle a. Quoi qu'il en soit, je réponds à votre
(1) Jacques de Gailly, plus connu sous le nom à'AceUly, anagramme du sien, naquit à Orléans en 1604, mourut en 1673. Sous le titre de : Diverses petites poésies du chevalier (TAceilly (Paris, 1667, in-12), il publia un recueil estimé de son temps. Dans le Recueil des plus belles pièces des poètes françois, vol. V, on trouve plusieurs de ses petites poésies. Ses épigrammes surtout ne manquent pas d'agrément; voici ce que nous lisons dans U courte notice qui lui a été consacrée : « De Gailly étoit propre pour 1 epigramme : aussi voyons-nous qu'il y a très bien rénsw. Ce que nous avons de lui est écrit d'un style simple, mais qui renferme en môme temps quelque pensée fine et délicate; ou même une pensée commune, mais exprimée avec tant de naturel, que cette ingénuité seule tient lieu de pensée délicate. » (Recueil des poètes françois, vol. V, p. 1.)
emier billet, et je vous dis, non pas en ami, mais en mie, que votre madrigal est fort galant ; qu'il découvre ssez bien le fond de votre pensée, et que, sous des termes e pitié, il cache quelque chose que nous autres filles 'oserions nommer. J'ai eu quelque peine à le lire, mais ai été fort satisfaite de l'avoir lu et d'avoir reconnu, ce ne je croyois depuis longtemps, que vous souffriez un eu en me voyant souffrir, et que je ne vous étois pas ndiffërente.
« Voilà qui est assez doux. Monsieur : je ne sais si
II"* de la Vigne doit parler ainsi. Je ne songeois pas
que j'étois elle, et que je parlois à un de mes galants.
n valoit bien mieux faire semblant de ne rien croire,
et de ne rien entendre ; mais on se trouve assez embar-
Hflsé, quand on n'a pas accoutumé d'èti*e fille. Que faire?
JB rougis de deux ou trois rougeurs, et je me remets
non compliment dans les formes... Je n'ai pas assez
iNHme opinion de moi. Monsieur, pour croire que je puisse
Ure souffrir mes amis, quelques . maux que je souffre
moi-même. Vous avez voulu vous donner le divertissement
àd faire un madrigal, et vous me paroissez bien enjoué
pour un homme qui veut qu'on juge qu'il souffre. Voulez-
tous savoir ce que j'en ai pensé?
Lorsque, dans Texcès de mes maux, Je sens une douleur extrême, Tyrsis dit qu'il souffre de même; £t cepeadant il rit, il fait des madrigaux.
Quoiqu'il proteste, quoiqu'il jure.
Un galant qui me plaint et qui se divertit. Ou ne dit pas ce qu'il endure, Ou n'endure pas ce qu'il dit.
u Voilà ce que j'avoifl à vous dire... Qu'il est difficile, Monsieur, de bien parler pour un autre que pour soi, et particulièrement pour les dames I J*aime bien mieux vous pouvoir dire de mon chef, et sans contrainte, que je vous aime de tout mon cœur, et que je vous prie de m'ûioer de même (1). »
A Texemple de M*>« de Scudéry et de W Dupré, M""' do la Vigne joignait la gravité du caractère à la gaité de 'esprit. « Elle étoit fort civile, lisons-nous dans son por« rait, mais fière et peu caressante; elle avoit le cma généreux et rempli de sentiments honnêtes, mais peo tendres (2). » Dans sa correspondance, Fléchier lui re* proche souvent d'avoir^ trop de froideur à son égard, et, à ce sujet, il ne cittint pas de la plaisanter. Flédûer lui écrivant un jour, lui demandait si elle croyait pouvoir rendre avec vérité des sentiments passionnés, et jouer dignement un personnage tendre. Quant à lui, il déclarait conserver quelque doute sur ce point, persuadé que Tair sévère de M^!° de la Vigne ne convenait nullement à un semblable rôle. 11 avouait qu'après avoir essayé de lui en trouver un lui-môme, ses recherches avaient été sans résultat; et il se contentait de lui donner quelques conseils, sous lesquels se cachait une légère ironie assez facile à saisir : « Je vous cherche depuis trois jours un personnage tendre à représenter, Made-
(1) Olio lottro a OtO puhlu'o par M. TascliProau, dans la, Rny^ rrtrusprrtivc, vol. T. \KU. -— ManiL^crit'i de Conrart, \o\. XIHp. ill, av(M' cv tifnî : R('poi\<o dt> M. de Cailiy pour i/"« de /<i Vf'fpic,
r2\ Citf j)ar Sauvigijy, Pania.s>ie (/e.v da)nc>\ vol. V, p. 5G.
moiselle, et je viens de parcourir toutes les comédies de Tun et de l'autre Corneille. Je meurs d'envie de voir si TOUS pouvez parvenir à imiter ce caractère, et je crains bien que vous n'ayez trop bonne opinion de vous Uh dessus, vous qui êtes si modeste en toute autre chose. Qui pourroit s'imaginer que vous fussiez une aussi bonne réciteuse de vers que vous le dites? Il y va pourtant de votre honneur de jouer ce rôle fort naïvement; et je m'intéresse trop à votre réputation, pour ne vous donner pas un avis que je crois nécessaire pour bien réussir dans votre dessein, avant que de choisir une passion à réciter, m
Dût-elle essayer sur M. du Perrier (1), Fléchier lui conseillait de commencer par avoir un peu de tendresse^ par la raison bien simple qu'il était fort difficile d'exprimer avec vérité un sentiment qu'on n'avait pas :
Parlez d'amour en vers, en prose, Faites-en toute la façon ; Croyez-moi, c'est tout autre chose Quand on en parle tout de bon.
Pour réciter avec ardeur
Les sentiments d'une amoureuse peine,
Iris, il faudroit que la scène
Se pût passer dans votre cœur.
M"* de la Vigne choisit, paralt-il, le rôle de Judith (2). A ce propos, Fléchier n'épargna pas les plaisanteries à
(1) Il s'agit sans doute ici de Charles du Perrier, poète latin, ami de Huet. (Voy. Pièces justificatives, I, note 2.)
(2) € La Judith de Boyer étant de 1695, c'était peut-être celle d'un poète de Langres, Gérard Bouvot, 1649. » (Note de M. Ch. Labitte.)
— Tison amie; et, toujours fidèle & ses petits procédés de style, à son amour pour les antithèses, il déclara qu'il craignait bien plus pour le cœur de Judith^ que pour la tête dHolopheme : ce Vous êtes fière, Mademoiselle, lui disait-il, vous êtes prude : je ne vou6 conseille pas d'entreprendre une expédition comme celle-là; il vous en coûteroit peut-être plus qu'au tyran : peut-être ne perdroit-il pas la vie, et vous pourriez perdre quelque autre chose que les demoiselles sages conmie vous estimeot autant. » Puis, en bel esprit qui savait raffiner sur les sentiments, et qui connaissait le secret d'être piquant sans cesser d'être poli, il faisait remarquer qu'on n'était plus au siècle des héroïnes; qu'il serait plus prudent pour M"* de la Vigne de demeurer en France^ parce qu'il y avait peu de Judith aussi braves et aussi heureuses que r autre; et après cela, avec une intention mintifjyn» et une libre vivacité, il ajoutait hardiment :
Elle revint aussi chaste que belle; Mais dans la loi nouvelle.
On vit un peu plus galamment Qu'on ne vivoit dans TÂncien Testament.
Je crois que vous irez comme elle, Glimène, mais apparemment Vous en reviendrez autrement (1).
Peut-être trouvera-t-on que c'est pousser un peu loin le ton galant, et que, pour un futur prélat, c'est parler d'une façon bien dégagée. Pour nous, nous serons moins
(1) Sérieys, Recueil de lettres inédites, p. 151, in-8*, 1802. - A. Sérieys, né en 1755, à Pont-de-Giron (Aveyroa), mort à Paris» en 1829, a publié une multitude d'ouvrages. On eu trou\'e ^ longue énumération dans les dictionnaires de biographie.
sévère, et en cela, nous croirons n'être que juste. Nous répéterons ici ce qu'on a dit à propos de Fléchier, racontant, dans ses Mémoires sur les Grands-Jours^ l'idylle de la belle Étiennette; l'observation de M. Sainte- Beuve peut s'appliquer aux quelques passages que nous voiODS de citer : « Ceux qui, à la lecture, se sont eSaroucbés de cette espièglerie si gentiment racontée, et de quelques autres traits du même genre, ou de cfuelques mots francs et vifs à la rencontre, ignorent donc comment on causait alors dans la meilleure compagnie, et je dirai même, quand on s'y sent bien à Taise et chez soi, comment on y cause aujourd'hui encore (1). »
Ces lettres de Fléchier, en effet, n'étaient autre chose cp'une simple causerie. Destinées seulement à être montrées à quelques amis intimes, elles ne devaient pas voir le jour. Si elles sont parvenues à la connaissance àxi public, ce n'est que par l'une de ces indiscrétions qu'un auteur ne peut pas toujours prévoir, et qu'il H est souvent difficile d'éviter. Mais il serait injuste de s'appuyer sur des expressions un peu libres, pour I en tirer des conclusions défavorables à Fléchier. Que ! d'hommes graves, et, au fond, de mœurs irréprochables, ne tiennent pas le moins du monde à ce que l'on i^te au dehors les plaisanteries qu'ils se permettent cbez eux ! et combien seraient désagréablement surpris, i quelque indiscrétion venant à les trahir, ils voyaient
(1) Introduction aux Mémoires sur les Grands^ours d'Auvergne, p. XXVIï.
certiUDS de leurs propos franchir le cercle de lear inti mité I C'est là précisément ce qui est arrivé à Flëchifl seulement, au lieu de nous en plaindre, sachons gré ceux qui nous ont conservé ces agréables lettres. Coaui les Mémoires sur les Grands^ours^ elles nous M quent le genre d'esprit que Fléchier déployait au mili de ses amis, dans ces conversations qui avaient po lui tant d'attrait. Nous ne sommes pas surpris qi la cour ait loué sa politesse, et que les dames aie recherché sa compagnie : il leur eût été difficile trouver un causeur plus gai, plus ûmable, plus simito et plus fin.
Au milieu de ces délassements, en homme prude qu'il était, il avait soin de sa réputation, il engaga M"* de la Vigne à lui venir en aide, et à faire vk un peu son mérite. Celle-ci, qui aimait le talent de FI chier, ne demandait pas mieux que de faire son él^gei promettait son concours de la meilleure grâce du mood
Dr Mademoiselle de la Vigne à M, F abbé Fléchier,
« Je vous suis très obligée, Monsieur, du présent (p vous mo faites. J'en f^iis tout le cas que j'en dois faire, je vous en rends mille grâces très humbles. Mais en mtti temps, il faut que je me plaigne que, faisant si bien d vers, vous en fassiez si rarement. Cela ne se peut souffr en vérité, et, si j*étois de vos anciennes amies, je vo persécuterois cruellement, à moins que vous n'en fissi
tons les jours ; mais comme il n'y a que trois semaines que j*ai i*bonoeur de vous connoître, je sens bien que je ne suis pas en droit de vous rien demander, si oe n'est que vous me fassiez la grâce de croire que je vous estime infiniment, et que je suis de tout mon cœur, votre, etc, etc. (1),
« Anne-Mawe de u Vigne »,
Quelque temps après, Fléchier s'empressait d'obéir i cette invitation, et répondait par un compliment aux reproches qu'on lui avait adressés :
« Je vous envoie les vers latins que je vous ai promis, Mademoiselle ; si vous vouliez, vous me les rendriez beaucoup meilleurs (2). » Mais M"® de la Vigne ne prit pas Wtte petite flatterie au sérieux : « Tout de bon, Monsieur, lui écrivit-elle, je crois que vous vous moquez un peu de nwi. Ce qui me fâche, c'est que je ne me sens pas disposée à m'en mettre fort en colère. 11 est juste que je souffre quelque raillerie, pour me punir de la témérité que j'ai eue de vous demander des vers, dont je ne suis pas capable de
(1) Revue rétrospective; Manuscrits de Conrart, vol. Xlli, p. 407.
(2) Ibid., p. 414 : De M, [abbé Fléchier à if>»° de la Vigne. M»'« de ^ Vigne pouvait sans pédanterie recevoir des vers latins de Méchier, et les recommander. On n'ignore pas qu'au dix-septième ôéclebon nombre de femmes distinguées lisaient, couramment le latin et même le grec. M"® Dupré, M™® des Houlièros, l'abbosso de Malnoue, savaient le latin; M'»*' de Sévigné et M"»« de la Fayette avaient eu Ménage pour maître dans cette langue. En i662, M™« de la Fayette écrit à Huet, pour le remercier de quelque» vers latins qu'il vient de lui envoyer. (Voy. Pièces justifica^ tives, I, deux ou trois lettres de M">« de la Fayette à Huet.)
coDDOitre toutes les beautés (1). » Une autre fois, Fléchier lui envoyait encore une pièce ; en même temps, il y j(Hgnait quelques exemplaires, en la priant de les présenter elle-même à leurs amis communs. Notre bel esprit a?ait foi dans l'adresse de M^^* de la Vigne, et c'était avec une entière confiance dans son habileté qu'il la chargeait de cette mission délicate. Le langage de Fléchier, un peu embarrassé, comme l'est d'ordinaire celui d'un solliciteur, est assez traînant et maniéré ; il ne manque pas cependant d'un certain agrément.
(( Dussiez-vous mettre les papiers que je vous envoyé au rang des papiers réprouvés, je vous les envoyé, Mademoiselle, et je consens qu'ils soient jetés en un certain coin de la fenêtre où est la prison des méchants vers, et où l'on voit quelquefois des Odes et des Eglogues qui n'attendent que l'heure de leur supplice, et qui ne sont qu'à trois pas du lieu de leur exécution. Mais j'espère qu'après m'avoir dit du bien de cette poésie, vous ne lui ferez point de mal. Au moins vous épargnerez, s'il vous plaît, les exemplaires que je prends la liberté de vous adresser pour quelques-uns de nos amis. Si je voulois, je vous dirois qu'on les trouvera bons, si vous avez la bonté de les approuver, qu'on les recevra mieux quand ils auront passé par vos mains, et quand on pourra j uger qu'ils ont trouvé grâce devant vous, ou, pour le moins, qu'ils se sont sauvés de votre justice (2) . » Ce fut par une lettre
(1) Revue rétrospective; Manuscrits de Conrart, vol. XIII, p. ^^^> in-fo, avec co titre : Réponse de M^^^ de la Vigne.
(2) Publiée dans la Revue rétrospective ; Manuscrits de Conrerit vol. XIII, p. 414, avec co titre ; Du même à la même.
liarmante que M"* de la Vigne remercia Fléchier des vers [u'il venait d'envoyer :
« Je n'ai point de prison pour eux, lui disait-elle, et, uand je devrois m^attirer le nom de donna Bachillera^ je mr donnerai la liberté de ma propre main. On en dira ce ne l'on voudra, je les présenterai moi-même. Il me semble, lonsieur, que vous me devez savoir quelque gré de ma ésolution, et je trouve qu'une personne de mon humeur lit beaucoup pour les gens, quand elle se met au-dessus la quen dira-t-on^ pour l'amour d'eux (1). »
Noas ne jugerons pas sévèrement cette correspondance, d nous n'en relèverons pas les défauts et les négligences. Fléchier était tout le premier à plaisanter de ce langage précieux qu'il ne parlait pas trop mal : en j^e disciple de Voiture, il imitait assez bien le style badin du maître. C'est, du moins, ce que nous montre la lettre suivante, dans laquelle il semble faire allusion tox soufirances de Conrart : « Je ne veux pas attendre on second reproche. Mademoiselle, et je suis bien aise de vous faire voir que si je manque quelquefois à ce que je promets, je fais aussi quelquefois plus que je n'ai promis; je vous envoie des vers anciens et des vers nouveaux. Voici ceux qui sont faits sur les aventures d'hier :
Lorsqu*après les douceurs d*UQ entretien charmant,
Philandre (2), cet illustre amant, Qui souffre des rigueurs d'une goutte inhumaine, Se traînoit avec peine,
Hors de la chambre de Glimènc,
{{) Revue rétrospective ; Manuscrits de Conrart, vol. XIII, p. 414, vec ce titre ; Réponse.
(2) Conrart, à notre avis.
Elle se plaignit du malheur Qui troubloit un galant d'un si rare mérite.
Et soupira de tout son cœur.
Je ressens la m^me douleur, Toutes les fois qu'il faut que je la quitte.
Hélas ! je meurs à chaque pas.
Et ringrate ne me plaint pas!
Elle ignore, sans doute.
Qu'il ost des maux plus cruels que la goutte.
« Que dites-vous de cette poésie bizarre, Mademoisdle? Elle a le nombre des vers du sonnet, les bélaa et quelques autres ternies de tendresse de Télégie, et une espèce de pointe du madrigal; et je croîs qu'elle pourra vous divfftir, au moins, par sa composition iiTégulière (1). »
Nous aurions mauvaise grâce à nous montrer exigeants à l'égard d'un bel esprit qui fait si bon marché de sa poésie, qui avoue qu'elle est bizarre^ qui ne prend pas la peine de la défendre, et déclare n'avoir écrit que pour divertir un instant une personne dont il aimait la conversation, et dont il estimait le talent. Du reste, avons-nous bien le droit de demander beaucoup à toutes ces petites pièces improvisées, composées à la hâte, sans prétention, pour Tunique amusement de quelques femmes de mérite? Fléchicr était loin de croire que ces modestes billets, destinés à être lus dans l'intimité, seraient fidèlement recueillis par (^lonrart; qu'ils seraient retrouvés un jour dans les manuscrits du secrétaire de l'Académie française, et plus tard imprimés et connus de tout le monde.
(1) Lottro incdito qui a échapp»' iï M. Taschereau. Elle se trouve dans los Mamisçrils de Conrart, vol. XIII, p. 415, iû-^ avec cette adresse : de M. Fabbé Fléchier à if»' de la Vigne,
lependant, il semble avoir prévu pareille mésaventure, }n croirait vraiment qu'il s'est résigné d'avance aux iscrétions de la postérité. En effet, Flécfaier aurait 1 quelque raison de nous adresser aussi le reproche il adressait autrefois à Barbin^ à nous curieux déni* urs de pièces inédites, amateurs de trouvailles, qui t>ns ainsi à la publicité de charmantes frivolités qui devaient pas sortir de l'enceinte du salon auquel ^ avaient été destinées. Car enfin, nous dira-t-on, ces dives révélations peuvent avoir plus d'un inconvéînt ; malgré toutes vos remarques, il peut se rencon- T certains esprits qui prennent à la lettre les plaisanies de Fléchier, et tirent de là des suppositions isses ou malveillantes pour sa mémoire.
Hais, qu'on nous permette de le dire, juger avec lueur ces légers amusements du célèbre orateur, ce ^t faire preuve de peu de sens et de goût ; ce serait itenir qu'un homme doit conserver toujours une tenue ive, correcte et irréprochable, et qu'un peu de négli- Qce, ou un certain laisser-aller, n'est jamais permis, toie chez soi. Oui, si Fléchier revenait à la vie, peut- « se montrerait-il quelque peu contrarié du bruit de ) publications posthumes; peut-être ne pourrait-il mpêcher de sourire en voyant l'importance que nous nissons y attacher. Mais, nous aimons à le croire, 1 avjut à nous blâmer d'avou- fait connaître certaines Jlicularités qu'il eût laissées volontiers dans l'oubli, 8 reproches du moins seraient sans amertume. Le bon '^^ nous tiendrait compte de notre bienveillante ^prédation, et ce n'est pas sur nous que retombe-
raient les traits malins qu'U dirigeait si galmat contre le terrible Barbin,
Les vei-s qu*il envoyait, à cette occasion, i M"* de k Vigne sont amusants, faciles, agréables; ils nous prouvent qae Flédiier s'était bien attendu à voir un jour lipèter tout haut ce qu'il avait dit autrefois tout bas, et dans ie cercle de l'intimité.
Le terrible homme que Barbin (1)!
Il ne songe, soir et matin, Qu'à débiter livre sur livre.
Recueil sur recueil amoureux :
Et, si Dieu ne nous en délivre, Un jour, il nous vendra tous deux.
T)e quoi sert-il d'être discrets?
Le palais saura nos secrets; L'on en fera quelque histoire nouvelle.
Du moins, malgré moi, malgré vous.
On entendra parler de nous Sur le second perron de la Bainte-Ghapeile.
Jupes, avocats, procureurs, S'informant de nos vies et mœurs.
Voudront nous voir et nous connoître; Et les vieux docteurs de la loi, Et les plaideurs chagrins, peut-être, Médiront de vous et de moi (2).
Il était impossible d'être meilleur prophète. Ce q«
(i) Claude Barbin, libraire bien connu au dix-septième si«ter et qui avait sa boutique dans Tuue des galeries du Palais àè justice. — Les livres imprimés par Barbin portent l'adresse suivante : Paris, chez Claude Barbin, au palais, sur k seom perron de la Sainte- Chapelle.
(*2) Pièce inédite de Fléchier; elle se trouve dans le manuscrit (le la Bibliothèque nationale : Juvenilia Flecheriana, Nous la publions en entier aux Pièces justificatives II.
larbin n'a pas essayé, d'autres l'ont fait longtemps jrès lui. Mais, en général, Fléchier a rencontré des iges qui ont compris que ces sortes de délassements ôtent absolument rien à la dignité de sa vie. Il a aicontré des défenseurs plutôt que des critiques, et, »inme toute, il n'aurait pas trop lieu de se plaindre ?5 vietix docteurs de la loi, qui, pour avoir parlé de li ailleurs que sur le second perron de la Sainte- C haelle^ n'ont eu cependant la pensée de médire ni de lui, i de M"° de la Vigne.
C'est avec beaucoup de goût que M. Sainte-Beuve a ipprécié cette partie de la jeunesse de Fléchier (1). De M)n côté, M. Cfa. Labitte s'est demandé si a cette belle nclination se passa uniquement dans la région idéale les désespoirs convenus et des sentiments arrangés »; it, dans cette question assez délicate, il a montré la nême mesure que le célèbre auteur des Causeries du '^4ndi, II a abordé nettement ce petit débat ; et, dans le îUjgage de Fléchier, il n'a guère vu qu'une conte- 'Uince obligée de soupirant de ruelle.
Après avoir cité cet endroit du portrait de Fléchier : ' La cour a loué sa politesse, et les dames les plus spiri- Uelles ont trouvé ses lettres ingénieuses et délicates », I. Ch. Labitte ajoute aussitôt cette remarque d'une parité justesse : a Voilà bien, dit-il, le secret de cet étalage 'airs galants et d'aspirations passionnées : évidemment ^ gracieux abbé visait à passer dans les réduits à la mode Our la fleur des beaux esprits. Déjà les airs fins et spiri-
(1) Voyez : Introduction aux Mémoires sur les GrandS' Jours ^ m, XI et suiv.
iH îUit rskK^ î»rir fjoçoeone d'oraiear, sot m iïjuTenÈSii: TiL.^'s^ieua. i» iosts^ eléguts de son ^ ZiiïLua.ii f!r.».iiH Df «s^ cMh«ries dans les pctitscathi
*;iir.-«^ rts rukL-.:* jxl i^iJtci;, dès son début, OBf» iu*!i is «^îdl.Tiri'î' - lnfci^ c* L'eaii pas assez. Qwif'l fr: LTTti L Plt;* ^ îf^v». c'ca-à-dire Faimée B*j oc MiLhC^ hk-'.iskr. >rf j*-YT»fi««f5i à la scène, il « a:2ïri izn =i n.imzD; d» i>fci;>&&. et c'est ainsi qu3i rai:-:r.-..t for.:« T*îrîà*carîr ifts belles compagnies L;..^ \:iî i r..ijw - 'krziiùv îon jugement a?ecplnn it^cm'.c flir:c\, fî eirroDe a\w: netteté son opniflii ce: ezîLTi : t IVr^: :--ŒKr u conxiniie-l-il, les fodeun le furur e^frx f^rri^xh a M^' de la Vigne ne doivent trop L-:<i* c5jcvcc-:>fr : ce n'ess: que le vocabulaire *( p^f aV T^ui^. ôori M-' ôe Scadéry lui avait pWl
Dans le misuschi de la Bibliothèque nationalei truuve quelques yie-'es v:e Flèchier, adressées é>w| meni a M * lie h \:c::e. L'uae, publiée par M. Sainlfr Bf'ii\e. vcriie sur un ton !lbr^ et plaisant, est agréabk» lire. C'esi dv la p^^ie viaus le genre de l'abbé Cotfli mai* de la meilleure du c^ure. Cetie petite pièce a P^j titre : Souveue de faurrr monJe. Fléchier prend i^, tour ingénieux pour >e plaindre des froideurs de IP** la Vigrie : il suppose qu'il >ient de ressusciter, et W part à son amie de ses impressions de voyage.
ViTs los bonî> du î'ouvo fatal Qui porte K's morU sur son onde,
(i) Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1845.
Et qui roule son noir cristal Dans les plaines de l'autre monde;
Dans une forêt de cyprès Sont des routes froides et sombres.
Que la nature a fait exprès Pour la promenade des ombres.
Cest dans cette sombre forêt, douce retraite des amants y que le spirituel voyageur se glisse discrètement, dans le dessein d'examiner comment tout se passe dans le bas séjour. Le changement n'était pas considérable : comme sur la terre, les uns se contoient fleurettes^ les autres poussoient de beaux sentiments^ tandis que de pâles et tristes beautés se plaignaient de leurs rivales. Mais parmi toutes ces ombres, le bel esprit en remarqua une surtout, qui ne faisait que pleurer et crier dans le fond dune sombre allée. Désireux de connaître la cause de ce désespoir, il s'approche, et, sans autre préambule, interroge cette âme malheureuse :
Chez les morts^ sans cérémonie On se parle ainsi brusquement; Et, dès qu'on sort de cette vie^ On ne fait plus de compliment.
Il apprend alors que, pour avoir fait la précieuse autrefois, pour n'avoir pas voulu aimer quelque bon vivant ^ la terre y elle est maintenant condamnée à aimer des ingrats que ne peuvent toucher ni ses gémisse- Dtents, ni ses larmes. L'application se présente d'elle- ^^^ : tout naturellement, la cruelle des Champs-Elysées ^t songer à une autre insensible que l'on connaît bien ^ le monde dont on est absent; et on lui prédit le
même sort, si elle ne se hâte de devenir désonnais plus tendre pour ses amis. C'est pour éviter une semblable punition à M"^ de la Vigne, que Flédiier a pris la peine de ressusciter ; et c'est par un conseil qu'il termioe cette charmante fiction :
Les dieux veulent vous exempter.
Iris, de ce malheur extrême; Et je viens de ressusciter Pour vous en avertir moi-même.
Quittez l'erreur que vous suivez, Craignez que le Ciel ne slrrite ; Aimez pendant que vous vivez, £t songez que je ressuscite (1).
(1) Cette pièce a été publiée en entier par M. Sainte-Beuve, dans les Mémoires sur les Grands- Jours d'Auvergne; Introduction, p. xxxiv, édition in-12. Chose curieuse, cette pièce de Fléchier se trouve aussi dans les Œuvres de Pavillon ; elle porte pour titre: Relation de Vautre monde, à Mademoiselle de la Vigne. En tête de cette pièce, on lit un petit billet, avec ce titre : Billet en oivoyant la relation: « Je viens de ressusciter. Mademoiselle. Après avoir passé quelques jours eu l'autre monde, je viens encore en celui-ci ; et le premier plaisir que j'y aurai, sera de vous raconter une petite aventure, qui pourra vous divertir et vous instruire tout ensemble. Lisez-la : mais surtout profitez-en. » (Œ\(^ d^Etienne Pavillon, de l'Académie francoise. Amsterdam, 17*7; un petit vol. in-12; deuxième partie, p. 73.) — Après cela, faut-il dire que les vers que nous avons cités, il y a un instant, ne sont pas de Fléchier? Nous ne le croyons pas; sans entrer dans une discussion à cet égard, qu'il nous suffise de faire connaître 1» réponse de M. Sainte-Beuve. « On me fait remarquer, dit-il» que la pièce attribuée, clans le manuscrit de la Bibliothègu* impériale, à Fléchier, se trouve imprimée dans le recueil de poésies d'Etienne Pavillon. Mais cela ne prouve rien : on sait qu^ quantité de pièces insérées dans ce recueil de Pavillon ne sont pas de lui. Le manuscrit de De Boze fait autorité. » ( Causera du lundi, t. XV, p. 421.)
' de la Vigne ne se montra nullement effrayée de ombles menaces. Comme ceux de Fiéchier, ses vers m remarquable caractère d'aisance et de facilité, lus en croyons le P. Bouhours, M"" de la Vigne été sérieusement malade; et, à cette occasion, Fiélui adressa la pièce que nous venons de citer en I. Voici quelques vers de la réponse de M"" de la
Moi qui sus mourir et renoître, J'ai vu Tautre inonde de près; Et n'ai point vu le myrte croître Parmi les funestes cyprès.
Jusqu*au bord de Tonde infernale L'Amour étend bien son pouvoir; Mais passé la rive fatale, Le pauvre enfant n'a plus que voir.
Là-bas, dans ces demeures sombres, Rien ne sauroit toucher un cœur :
Croyez m'en plutôt que les ombres.
Car il n'est rien de plus menteur.
II en est à mines discrètes Et d'un entretien décevant; Mais fiez-vous à leurs fleurettes, Autant en emporte le ven»..
Bans dessein, sans choix, sans élude, D'autres soupirent tout le jour :
Un certain reste d'habitude Leur fait encor parler d'amour.
Enfin la mort aux morts ne laisse De leur amour qu'un souvenir, Sans que leur défunte tendresse Leur puisse jamais revenir.
chant bien qu'elle ne sera jamais réduite à s entêter
dun f)ilain morty la cruelle Iris se moque des châtiments qu'on lui annonce, et déclare ne pas croire un seol mot de tout ce qu'on vient de lui conter :
Si jo craignois d'être affligt^e Pe quelques véritables maux, Je vous serois fort obligée; Mais vous ressuscitez à faux (i).
Un autre jour, Fléchier voulut quereller M"^ de la Vigne sur les jolis vers et les billets doux qu'elle avait Thabitude d'écrire. Il eut l'air de condamner ce divertissement, et, à cette occasion, il composa un dialogue demeuré inédit, et que le manuscrit de la Bibliothèque nationale nous a conservé. Les deux peraonnages du dialogue sont Tyrsis et Climène, Celle-ci ne se défend pas trop mal; mais, nous l'avouons, Tyrsis attaque encore
(i) Cette pièce, qui se trouve daus le manuscrit de la Bibliothèque nationale, n'est pas inédite. Elle a été publiée dans les Œuvres de Pavillon, deuxième partie, p. 83, sous ce titre : Répmt de M^^ de la Vigne. Bouhours Ta aussi insérée dans sou RecMl de vers choisis, p. 9, avec le titre suivant : Réponse de i/"f delà Vigne, à une lettre galante qui luy fut écrite des ChampS'Eli:éei, après une grande maladie dont elle pensa mourir. Ces quelques détails nous permettent de relever ici une légère erreur de M. Sainto-Beuvo. A propos de la Nouvelle de Vautre monde, il fait la remarque suivante : a On peut supposer que Fléchier eut l'idée de cette pièce, après quelque maladie qu'il avait faite; il se supposait ressuscité. » [Mémoires des Grands-Jours, Introduction, p. XXXIV.) Mais la note du P. Bouhours fait disparaitre toute incertitude : c'est Fléchier qui aura profité d'une maladie de M"o de la Vi«;ne pour lui faire la leoon» Les deux premiers vers de la réponse de M"" de la Vigne confirment notnî assertion ; ils renferniont une allusio:i évidente à sa récente maladie.'
Moi, qui sus mourir et renoltrc, J'ai vu l'autre monde de prte.
mieux. Il n'est pas possible de faire plus finement le procès à tous ces poètes langoureux, habitués à étaler dans un style maniéré des sentiments de convention. Ce n'est pas la raillerie mordante et impitoyable de Boileau, non ; Fléchier qui, sous ce rapport, sent bien qu'il n'a pas trop le droit de critiquer les autres, se contente de quelques épigrammes sans amertume, lancées avec ménagement, et justes plutôt que vigoureuses.
II nous semble voir Fléchier en tête à tête avec M'^" de la Vigne. Ils sont tous deux seuls dans la maison où la jeune femme recevait quelquefois ses amis : il n'y a pas encore de visiteurs; Conrart et Cotin, les héros du genre galant, ne sont pas venus encore ; les deux amis peuvent donc causer ensemble librement et sans façon. M'^' de la Vigne tient bon pour la mode ; elle prétend qu'il n'y a pas grand mal à parler de galanterie^ et à chercher quelques distractions dans ces amusements de bel esprit. Fléchier sourit agréablement en écoutant l'apologie tentée par son amie ; de temps en temps, il laisse percer sur son visage certains airs d'incrédulité, et paraît tout disposé à avouer, mais à voix basse, qu'il trouve quelque peu ridicule cette livrée galante qu'il porte lui-même, et qu'il Voit porter à tout le monde, jeunes ou vieux, courtisans Ou bourgeois, hommes de robe ou bien hommes de guerre. Comme il n'ose rompre avec la mode, il se Contente de protester doucement, avec sa discrétion Ordinaire, dans l'intimité d'une conversation; et, c'est par quelques traits finement aiguisés qu'il se venge de la ^rvitude qui lui est imposée.
CLIUÈNE
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Est-ce contre la prudence Que de rimer ainsi de temps en temps ?