TYR8IS
Qui peut aimer les vers galanU, Peut aimer la galanterie.
CLIUÈNE
L'amour en prose est dangereux ; En vers, il est sans conséquence.
TTR8I8
Composer des vers amoureux, N'est pas marque dlndififêrence.
CLIUÈNE
Dans tous ces ouvrages divers, Qui dit aimer dit peu de chose.
TYRSIS
A force de le dire en vei^s, On apprend à le dire en prose.
CLIMÈNE
Tout poète feint d'être amant, Quoique sa froideur soit extrême.
TYRSIS
Croyez-moi, quelquefois on aime Un peu moins poétiquement.
CLIMÈNE
Otez aimer, amour, estime.
Ou ne sait plus sur quoi rimer.
TYRSIS
Si l'on se sort du mot d'aimer, Ce n'est pas toujours pour la rime.
CLIMÈNE
On chorche à faire bien ou mal Un madrigal que Ton compose.
TYRSI8
Mais on voudroit faire autre chose, Quand on a fait le madrigal.
CLIMÈNE
Tout cela n'est que jeu d'esprit.
Et fable qu'il no faut pas croire.
TTR8IS
Souvent ce jeu va plus loin qu'on ne dit. Et la fable devient histoire (1).
possible d'effleurer cette petite question d'une is délicate et plus légère ? Le morceau que nous le citer est un vrai modèle de ce genre galant, veur au dix-septième siècle, et que les beaux lu temps cultivaient pour la plupart, sinon avec
succès, du moins avec un égal empressement.
de Fléchier, assaisonnés d'une pointe de malice ind encore plus agréables, semblent avoir quelque î airs fins et spirituels de son visage ; ils ont, de tour naturel, vif, enjoué, qui ne pouvait manquer
beaucoup, et que Voiture, s'il eût encore vécu, inement envié.
ut ce que nous avons déjà dit, on a pu voir que a Vigne était parfaitement connue des beaux
e inédite; manuscrit de la Bibliothèque nationale : Flecheriana,
esprits de son temps; qu'elle eut avec plusieurs d'entre eux (les nîlatioDs excellentes, et occupa une place distinguée au sein des meilleures compagnies de l'époque. Aussi ses nombreux amis, désireux de lui plaire et de célébrer son mérite, ne manquèrent-ils jamais l'occasion de vanter ses qualités, son talent, son esprit et sa beauté. Elle fut vraiment l'enfant gâtée de tout ce monde qui se réunissait d'ordinaire chez M*'* de Scudérjs et qui semble avoir pris à tache de lui prodiguer les compliments les plus flatteurs, ou de lui ménager les plus aimables surprises. Vient -elle de composer une pièce en riionneiir du Dauphin? Aussitôt, tous les amis font entendre un murmure d'admiration : celui-ci s'ingénie pour lui taire un présent digne d'elle; celle-là l'appelle une fille divine; un autre lui décerne, sans hésiter, le nom glorieux de l'une des neuf Muses.
11 n'y a pas de circonstance si humble, de fait si petit, d'incident si vulgaire qui ne donne lieu à quelque ))olitesse ou à un éloge des plus galants. Décidément, M"*" (le la Vigne a un rôle assez considérable au milieu de cette petite cour de beaux esprits. Dans le cercle de ses amis, elle occupe le rang d'un véritable |)crsonnage : on la recherche, on écrit des vers en son honneur, et rien de ce qui la regarde ne passe inaptMTu. A-t-ello {)ai' hasard un léger mal aux yeuxî Conrart s'en inquiète, Fléchier improvise des madrigaux, tandis qu'un troisième compose gravement des stances pour pleurer ce malheur. Cette dernière pièce est trop longue et ne vaut guère la peine d'être citée en entier. Non seulement elle est pauvre de poésie, mais encore elle est gâtée
par toutes les fadeurs d'un style précieux et subtil. Voici cependant deux strophes qui sont assez bonnes; faites disparaître la mauvaise pointe ([ui dépare la fin de Tune et de l'autre, et vous y remarquerez quelques détails ingénieux, bien exprimés, et que relève encore une cadence agréable à l'oreille :
Quand un amas de pluie, en tombant sur des fleurs,
Ternit leurs plus vives couleurs.
Courbe leur foiblo tige, abat leur beau fcuillago, On les voit se flétrir sans honneur et sans prix ; Et ce peu qui leur reste après un tel débris, Semble pleurer leur sort et maudire l'orage.
Tels voit-on les bouquets, où ses adroites mains,
Formant mille nouveaux dessinB, Savoicnt si bien mêler et la soie et la laine ; L*im n'est fait qu'à demi, l'autre à peine est tracé : Ils sont à l'abandon, et leur lustre eflucé Semble plaindre Philis et ressentir sa peine.
Puis, comme il faut bien mêler quelque compliment aux regrets qu'on exprime, on console M"" de la Vigne par une flatterie qui rappelle exactement celle de Fléchier :
Mais, s'il fïiut jamais croire aux discours des aniauts,
S'il faut s'arnHor aux serments Que profère leur cœur dans ses douleurs extrêmes; Par réclat do tes yeux dont j'ai senti l'effet, luhumaine Philis, je jure qu'ils m'ont fait Mille fois plus de mal qu'ils n'en souffrent eux-mêmes (1).
Nous avons déjà dit un mot des madrigaux que reçut M"^ de la Vigne, au sujet de la visite que vint lui faire
(1) Pièc^ inédite, que nous avons trouvée dans les manuscrits de Gonrart, avec ce titre : Stances sur un mal d'yeux, t. I, 151, Bell.-Lettr. franc,, p. 305. Bibl. de l'Arsenal. — Voy. p. 67.
un Espagnol (1). Cette circonstance, fort magnifiante en elle-même, fournit cependant aux amis 1* occasion de célébrer le charme de M'*' de la Vigne, qui savait également séduii'e tout le monde, les étrangei*s aussi bien que les Français. Les pièces se succédèrent assez rapidement; chacun voulut alors dire son petit mot sur cette aventure, s'appliqua en toute hâte à tourner galamment une épigramme ou un compliment, heureux de fsdre ^si sa cour à cette aunable femme. Selon son habitude, celle-ci répondit à ses nombreux amis avec autant de grâce que de facilité (2). Si Ton veut connaître notre opinion sur ces légers badinages, nous dirons que les vers de M"' de la Vigne nous paraissent préférables. En général, ses répliques ont un tour vif et naturel qu'U est facile de remarquer :
Vous avez, belle Iris, commencé la campagae
Contre l'orgueil des Castillans ; Vos beaux yeux ont soumis, par leurs regards brillants,
Un de nos plus grands hommes d'Espagne.
M''* de la Vigne répondit à cette douceur de la façon suivante :
Sur le pays do l'ennemi, Il n'est pas défendu de faire une entreprise;
(1) Voir plus haut, p. 30.
(2) C'est Conrart qui nous a couservé ces madrigaux. On l^s trouvedanssesmaniiscrits,vol. II, 151, Bell.-Lett. franc, p. 10;), avec ce titre : A une dame de qui un grand moine espagnol étoit devenu amoureux en l année IGOS. — Ciî potit tournoi littéraire ^^^ une imitation évidente da la Journée des madrigaux, qui avait ou lieu le 20 décembre 1653, et que M. Cousin a si bica racontée. (Société franc., vol. II, p. 277 et suiv.)
Un cœur d'Espagne, en ce temps-ci, Est, sans doute, de bonne prise (i).
Jn autre insinue malicieusement que notre docteur de amanque^ comme on l'appelle dans l'un de ces ma- ;aux, pourrait bien, auprès de la belle, oublier quelque et sa patrie et son roi :
Ce bon moine espagnol a quitté sa province :
Et, depuis qu'il a vu Paris, Il ne prend pas si fort l'intérêt de son prince,
Qu'avec l'incomparable Iris, Et mille autres beautés qui régnent dans la France, Il ne fit volontiers une étroite alliance.
La réponse est courte, d'une allure assez vive et assez gagée :
L'amour est de toute province; Comme l'Escurial, le Louvre est sous ses lois : L'Espagnol en tous lieux peut aimer à son choix,
Sans être infidèle à son prince.
I)n autre bel esprit dénonce la coupable, et déclare le c'est mettre la religion dans un singulier péril que de riger ses traits contre ceux-mêmes qui sont chargés î la défendre :
Iris, allez-vous-en au pays de l'aurore. Ou dans quelque autre région,
il) Cité par M. Théry : Recherches sur la vie et les œuvres d'une ^<^e, p. 16. — Les réponses de M^^^ jg j^ Vigne se trouvent Qs les manuscrits de Gonrart, vol. XIII, in-f», p. 417. En teto ces petites pièces, on lit co qui suit : Madrigaux de if "« de la '^«c sur ce qu'un moine espagnol éioit devenu amoureux d'elle '^ntla guerre entre la France et l'Espagne , en 1668. Ces madri- ^uxsoQt au nombre de six; nous en citons quelques-uns seulûeQt.
Où le vieux paganisme ait des anleli encore.
Je vois que par coDtagioD, Iris, vous pourriez nuire à la religion :
Un de nos prêtres vous adore.
M"* de la Vigne n'était pas fâchée de donner de la tablature à quelque célèbre docteur^ mais elle était loin d*avoir des projets aussi séditieux. Aux graves remoûtrances qu'on Im adresse^ elle répond gaiement :
Je n\ii pas les moines en léte :
Etrangers ou fraiirois, je n*en veux point de tels; El, si rhumeur me prend de faire une conquête,
Je respecterai les autels.
Ces quelques citations, et celles que nous avons faites précédemment, suffisent pour donner une idée du talent de M"' de la Vigne. Ses vers, conmie ses lettres, ne révèlent pas un esprit très élevé ; mais le naturel, la wacité, la fmesse, Tenjouement, ne font pas défaut à ces petites compositions. Dans la poésie légère, le genre qui lui convient le mieux, elle a vraiment de Tesprit, avec beaucoup d'agrément et de gaîté. Une certaine dame, Tune de ses amies, sans doute, condamnée à porter le deuil, ne se résip:nait qu'à regret à sa triste et uniforme toilette ; elle déclarait tout haut trouver le noir odieux. M"* de la Vigne prit alors la défense de la couleur méprisée, et composa là-dessus une jolie pièce dont nous citons les deux dernières strophes. Non seulement ces vers sont bien faits, mais ils sont encore remarquables par leur précision et leur vivacité :
Le noir de la beauté redouble la splendeur; Sun éclat 8 entretient dessous sou ombre épaisse :
I^a blonde en a moins de fadeur, Et la piquante brune eu paroît éclaircie.
— C'est la couleur de deuil, me dites- vous, comtesse?
— Je vous le passe volontiers :
Mais, si le noir habille la tristesse,
Il pare bien les héritiers (i).
Ailleurs, nous avons cité la pièce que composa M"* de
la Vigne, pour remercier l'inconnu qui lui avait envoyé
une lyre dor^ renfermée dans une petite boîte de
coco (2). A cette occasion, nous avons remarqué ce
qtfil y avait de libre, de facile et d'élégant dans ses
vers. Mais si, en général, ses écrits ont quelque chose de
naturel et d'aisé, tous cependant n'ont pas également
ce caractère. Le style porte souvent des traces de
recherche et d'affectation. On ne doit pas en être surpris,
a on songe que M"® de la Vigne appartient à la société
des précieuses de son temps ; non pas, peut-être, à la
sodété précieuse qui se réunissait à l'hôtel de Rambouillet,
niais à celle qui tenait régulièrement ses séances chez
M"' de Scudéry. Hàtons-nous de le dire, ce nom de pré-
cieuse n'a ici rien d'injurieux ; et nous n'avons nullement
riûtention de confondre M''* de la Vigne avec ces fausses
savantes que Molière poursuivit de ses railleries, et qui
(i) Voyez Sauvigny, Parnasse des dames, vol. V, p. 56.
f^) Voir plus haut, p. 21.' — Comme tout cela rappelle bien les anciens et gracieux usages de l'hôtel de Rambouillet, et les usages récents du Samedi! Théodamas avait donné jadis à Sapho ^)^ ne mis quoi enveloppé d'un papier bien parfumé, « à la charge qu'elle ne le regarderoit que quand il seroit parti » (M. Cousin, ^^' franc. ^ vol. II, p. 279); demùme, M'^«^ de la Vigue reçoit une 'Vf d'or émaillée, qu'un inconnu apporte renfermée dans une ^^ %U€ de coco.
prenaient plaisir à faire étalage de pédanterie et de savoir. Elle s'appelle bien quelque part précieuse toute pure, mais c'est dans le but de se rattacher aux femmes distinguées qui, depuis M°* de Rambouillet jusqu'à M"' de Scudéry, s'étaient honorées du titre de précieuses, titre qu'elles avaient toujours su faire respecter, en se séparant soigneusement de celles qui, par leurs excès et leurs sottises, n'étaient dignes que du mépris de tous les hommes sensés. Par ses relations, M"' de la Vigne appartient à la société de la rue de Beauce. Ce n'est pas parmi les fausses précieuses de son temps, parmi celles qui se rendirent ridicules par leurs prétentions ou leurs travers que nous l'avons trouvée, mais au Marais, cheï M"' Boquet ou M"' Arragonais, dans la maison de M"° de Scudéry , au milieu d'amis distingués par l'étendue de leur savoir, ou par la finesse et l'enjouement de leur esprit : Huet, Conrart, Fléchier, Ménage et Montausier.