‹ La jeunesse de Fléchier (volume 2)Chapitre 37 sur 63 · MO · texte numérisé non relu

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avait composés. Descartes parle ainsi à la jeone Muse :

Bientôt tous les savants me vont avoir pour maître : Tout suivra votre exemple, et par tous, quelque jour, J'aurai de mon côté la Sorbonne et la cour. Ces grandes vérités qui parun^nt nouvelles Paroîtrunt désormais claires, solides, belles : Tel docteur qui, sans vous, n'auroit jamais cédé, I)(*s ({ue vous parlerez sera persuadé. .

Descartes ne ménageait pas les compliments pour stimuler le zèle de M"* de la Vigne : c'était à elle, disait-iL que devait revenir la gloire de faire triompher la vérité, de dissiper Terreur, de réunir l'univers dans une seule et même opinion. Mais l'illustre ressuscité ne comptait jo beaucoup sur reflicacité de ses paroles; il prévoyait qtf M"* de la Vigne ne se laisserait pas séduire par de si brillantes perspectives, et il ajoutait tristement :

Je sens pourtant troubler ces grandes espérances, . Quand je vous vois cacher ces belles connoissances, A vos meilleurs amis en faire un grand secret, El quand vous en parlez, n'en parler qu'à regret.

Malgré ces instances, M"* de la Vigne refusa de sortir du modestp silence qu'elle s'était imposé :

Je n'ai d'un vieux docteur ni l'air ni les façons,

disait-elle; aussi, tout en avouant son admiration poo^ les écrits du maître, elle déclarait abandonner à d'autrt*

le soin de publier les grandes vérités qu'il a\'ait enseignées. C/esl dans des vers charmants, pleins de sens et de raison, qu'elle signifie sa résolution à cet égarf:

Jo laisse à nos savants l'art de les étaler,

£t je ne les apprends que pour n'en point parler.

Je sais que la plus belle et plus forte éloquence Bien souvent ne vaut pas un modeste silence ; Que pour nous la coutume a fait presqu'un devoir De parler rarement et de ne rien savoir (i).

n y en a d'autres, continue M*^* de la Vigne, qui saux)nt défendre les ouvrages du philosophe, et montrer au 3arreau, à la Sorbonne, à la Cour, que la doctrine de Des- :artes est la seule véritable. Grâce aux généreux efforts ie ces intrépides disciples, on finira par rendre & Fauteur in Discours de la Méthode la justice qu'il mérite, et un pur viendra où les savants traités qu'il a laissés,

Seront lus hautement sans être contestés.

Pour elle, sans être indifférente à cette victoire, elle Mffa soin de cacher sa joie, comme elle cachait autrefois l'admiration que lui inspirait le génie du grand philosophe:

Alors, sans faire bruit, sans me faire de fête, Je chanterai tout bas votre illustre conquête ;

(i) Dans ce morceau, M'*« de la Vigne imite assez heurousenient un passage des Femmes savantes, comme Fléchier lui-même l'iniitera plus tard dans ses Dialogues sur le quiétisme. (Voy. plus ^^% eh. XXI.) Cette imitation est visible; il suffît de citer quel* lues vers de Molière pour s'en apercevoir :

Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût..«

Et J'aime que souvent aux questions qu'on fait, Elle sache ignorer les choses qu'elle sait : De son étude, enfin, je veux qu'elle se cache, Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.

[Fejnmes savantes, act. I""*, se. III.) — Rappelons que les femmes savantes sont de 1672; et que la pièce adressée à M"« de ^4 Vigne : ï Ombre de Descartes, est de 1673. (Voy. plus haut, p. 101.)

Kt jo siiurai, d'un zèle aussi grand que discret, A ce noble triomphe applaudir en secret (1).

Ce n'est pas là, assurément» le ton de ces mauvaises précieuses qui prétendaient tout régenter, et que Molière a si justement poursuivies. Des expressions un peu contournées quelquefois, un langage un peu maniéré et d'où la recherche n'est pas exempte, tout cela eût pu faire prendre M"' de la Vigne pour Tune de ces femmes qui eurent à essuver les railleries de Gotin, de Somaize ou de Tabbé de Pure. Nous avons été heureux de rencontrer ces \evs qui nous prouvent clairement que l'anwe de Fléchier, de Conrart et de M"' de Scudéry, doit être rangée parmi ces précieuses que Molière a respectées (2), et qui essayèrent de continuer les traditions de Thôtel de Bambouillet.

En résumé. M"* de la Vigne était une femme charmante, remarquable à la fois par son esprit et sa beauté, célèbre par la distinction de son talent, et liée avec (les hommes, qui pour être moins illustres que Corneille, Racine ou Boileau, ne manquaient pas cependant de mérite. Charmé des qualités de M'** de la Vigne, Fléchier rechercha son amitié et l'obtint. Le futur prélat prit

ri) ('olto pi(Vo se trouve dans le Recueil de vers cfumis J" P. Honlioiirs, p. 'V.i, sous lo titre suivant : Réponse f/e if"' dt^ Vifjnc à l'ombre de M. Descaries.

(2i Molière, ilaus su préface des Précieuses ridicules (16^'» ronîan|uait que « les jjIus (excellentes clioses sont sujettt'S * être copi^'es j)ar de niiiuvais singes qui méritent d'otro benié?»- Après avoir dit (|ue les réritables savants et les vraùf braves Q* s'olVensaient ni du Docteur de la comédie, m du Capitan, il ajou' tait : i Aussi les véritables précieuses auroient tort i\^ ^^ pi(|uer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. »

aîsîr à venir lui rendre visite ; il entretint avec elle un mmerce fort agréable, et lui écrivit fréquemment des llets que les dames les plus spirituelles durent trouver ïlants.

Nous nous sommes bien gardé de condamner sévëanent ces jolies missives; nous laissons à d'autres le in de prouver, s'ils le peuvent, qu'il y aurait à gloser ir cette correspondance : comme s'il était permis de illmer dans Fléchier un langage que l'on pardonne à dk qui fut plus tard M""* de Montausier, à l'austère ioDlausier lui-même, à Huet, à M""* de Scudéry et à tant d'autres beaux esprits, fort honnêtes gens d'ailleurs, et soumis, pour la plupart, à cette galanterie iitiguette dont il fallait subir le joug, pour peu qu'on voulût passer dans les salons en renom pour un homme de bonne compagnie, aimable, poli et bien élevé. « Prédeuse à part sous le règne des précieuses, dirons-nous avec M. Théry, plus avancée qu'elles dans la voie de Famour désintéressé, car elle ne veut pas même de l'adotttion respectueuse, elle passe, à travers la société des premiers temps du dix-septième siècle, comme une figure tout à la fois grave et enjouée, et son langage pur, lucide, ïarement coloré, reflète sa disposition morale. M"' de la ^igne n'est point une gloire parisienne ou normande; c'est un talent aimable, marqué d'un cachet particulier, <iui ne déparera pas les annales littéraires, et qui méritait quelques lignes de bon souvenir. »

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