CHAPITRE XIV
M. de Gaumartin. Noblesse de son caractère. Sa fidélité au cardinal de Retz. Ses goûts littéraires. En 1664, M. de Gaumartin épouse en secondes noces la sœur de M»* de Guitaut, Catherine'Magdeîeine de Yerthamon. Flécbior chante ce ma* riage. Qualités d'esprit de la seconde M'"^' de Gaumartin.
Pénétrons dans la demeure de M. de Gaumartin, dans €6 salon de la rue Sainte-Avoie (1), salon que Fléchier Mquenta si longtemps, où il trouva, comme chez M^'* de Scadéry et comme chez M*^*' Des Houliëres, les plus gaies et les plus agréables causeries. D'abord, faisons connaisnoce avec le maître du logis, Louis-François de Gaumartin, conseiller au Parlement, maître des Requêtes, plus tard intendant de Ghampagne, et conseiller d'État (2); puis, avec son aimable femme, et son jeune fils, qui va devenir l'élève de Fléchier. Ghargé de l'éducation de I^om-Urbain de Gaumartin, Fléchier passa quelques Unées dans la nmison de ce magistrat, au milieu d'une
(i) La rue Sainte-Avoie, au Marais, commençait jadis rues Neuve-Saint-Merry et Sainte-Croix de la Bretonnerie, et finis- *^t rues des Vieilles-Haudriettes et Michel-le-Gomte. Cotte l^^lie se confond aujourd'hui avec la rue du Temple. L'hôtel de **• de Gaumartin était rue Sainte-Avoie.
13) Il mourut le 3 mars 1687. — Sur Tanciennc organisation **^ (Conseil cT État, voy. Pièces justificatives V.
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famille charmante, fort amie des plaisirs de l'esprit, an sein d'une société polie et distinguée, que nous alloiia essayer de faire connaître (1).
Il suffit de lire les Mémoires du cardinal de Retz, pour se faire une juste idée du noble caractère de M. de Caomartin. Ami dévoué de l'impétueux prélat, son confidoit et son conseil au milieu des agitations de la Fronde, il lui demeura fidèle quand il fut tombé dans le malheur. Retf, fait prisonnier le 19 décembre 1652, et enfermé aiuaitAt au château de Vincennes, reçut des preuves fréquentes de l'intrépide dévouement de son ami. « M, de Caumartio, dit-il dans ses Mémoires^ fit dans cette occasion et daoa les suivantes, tout ce que l'amitié la plus véritable et toot ce que Thonneur le plus épuré peuvent produire (2). » Dans un temps où il était périlleux de montrer quelque
(1) Fléchior devint précepteur d*Urbain de Gaumartin Te» 1662. Selon la Biographie uriverselle de Michaud, œlui-ci naquit en 1653; en 1662, il n'aurait eu guère que neuf ans, et non pas douze à treize ans, comme le dit Méuard. (Œuvr, de Fléchier, p.xit.l La date do 1653, pour la naissance à* Urbain de Caumartio, s'accordo parfaitement avec l'âge que Saint-Simon lui attribue, àTépoquo de sa mort, arrivée le 2 décembre 1720. * CaumartiD, conseiller d'État et intendant des finances, mourut aussi en» mémo temps, à soixante-cinq ou six ans. » (Mémoires de Saiai' Simon, vol. XI, p. 344, édit. Hachette; 13 vol. in-12.) — Sion admet que Lniis^Urbain de Gaumartin, Télève de Fléchier, «oit né eu 1653, il avait en effet soixante-six ans en 1720. De plu?» pour que le jeune Gaumartin put avoir douze à treize ans en 1662, il faudrait qu'il fût né en 1648 ou 1649. Or, d'après Mor^ri,« n'est qu'en novembre 1652 qu'eut lieu le premier mariage d« M. de Gaumartin avec Marie-Urbaine de Sainte-Marthe, <pi donna le jour à Louis-Urbain de Gaumartin.
(2) Mémoires du cardinal de Retz, vol. IV, p. 171 ; 4 Tol. in-it Paris, Gharpentier, 1866.
npatbie pour l'illustre frondeur, M. de CaumartiD, au que même de briser sa carrière, ou de compromettre sa tune future, ne craignit pas de donner à son ami des irques publiques du plus inviolable attachement. En 54, il vint le voir dans sa prison de Nantes ; un peu is tard, il Taida de son argent, et ne cessa jamais tToir avec lui les relations les plus intimes et les plus ivies (1).
En 1675, quelques années avant la mort du cardinal (2), ■• de Sévigné écrivait à sa fille une lettre qui nous lontre quelle étroite amitié existait entre Tancien agitamr et le respectable magistrat. Le cardinal est sur le oinl de partir pour sa solitude de Commercy (3). Au iioment d'une longue et lointaine séparation, c'est chez I. de Caumartin, dans la compagnie de quelques amis lemeurés fidèles, qu'il vient passer les dernières heures Iwit il peut disposer encore. « Je vous assure, ma très 'hère enfant, qu'après l'adieu que je vous dis à Fontainebleau, auquel rien ne peut être comparé, je n'en pouvois *^un plus douloureux que celui que je fis hier à M. le cardinal de Retz, chez M. de Caumartin, à quatre lieues l'îd (4) . J'y fus lundi dîner, je le trouvai au milieu de ses
(1) Voy. Mémoires du cardinal de Retz, vol. IV, p. 202 et 350kème édition. — Retz sortit de Yincennes le 30 mars 1654, )ur être conduit à la prison de Nantes, d'où il 8*échappa le août, quatre mois après.
(2) Le cardinal de Retz mourut à Paris, le 24 août 1679.
(3) Le cardinal de Retz en était seigneur ; c'est aujourd'hui 36 sous-préfecture du département de la Meuse.
(4) Â Boissy-Saint-Léger, viUage de 8eine-et-0ise , où M. de lumartin avait une maison de campagne. Fléchier a fait une
trois fidèles amis (1) ; leur contenance triste me fit venir les laimes aux yeux ; et quand je vis Son Eminence avec sa fermeté, mais avec sa tendresse et sa bonté pour moi, je ne pus soutenir cette vue. Après le dîner, nous aUâmes causer dans les plus agréables bois du monde ; nous y fûmes jusqu'à six heures dans plusieurs sortes de conver* sations si bonnes, si tendres, si aimables, si obligeantes et pour vous et pour moi, que j'en suis pénétrée ; et je vous redis encore, mon enfant, que vous ne sauriez trop Taimer ni rhonorer,
« M""* de Caumartin arriva de Paris (2) et, avec tons les hommes qui étoient restés au logis, elle vint nous trouver dans ce bois. Je voulus m'en retourner à Paris; ils m'arrêtèrent, et sans beaucoup de peine : j'ai mal dormi; le matin, j'ai embrassé notre cher cardinal avec beaucoup de larmes, et sans pouvoir dire un mot aux autres. Je suis revenue tristement ici, où je ne puis me remettre de cette séparation (3) . »
A ces nobles qualités du cœur, Caumartin joignit les avantages d'un esprit fin et cultivé. Nouvel AiticuSt comme l'appelle J.-B. Rousseau (A), aimant les lettres et les hommes de lettres, il venait chercher auprès d'eux uo
belle description do ce domaine dans une de ses meilleures pièces de vers latins. (Œuv. compL, vol. IX, p. 134.) ' (i) D'Hacqueville, sans doute, dont il est si souvent questioQ dans les Lettres de if"»« de Sévigné, M. do Caumartin et l'abbé de Pontcarré, grand ami du cardinal.
(2) La seconde M«<^ de Caumartin, Catherine^Madeleine de Verthamon.
(3) Lettre du 19 juin 1675; édit. Hachette, vol. III, p. 483.
(4) J.-B. Rousseau adressa au fils de M. de Caumartin, î Urbain de Caumartin, l'élève de Fléchier, une ode remtrçiwblf
délassement à ses graves travaux. Doux, affable, indulgent, il avait tout ce qu'il fallait pour attirer et retenir firès de lui une société d*élite. Tel nous le voyons anx Grands^ours d'Auvergne, tel devait-il être partout : spirituel, obligeant, attentif à ne blesser personne, et, par sa modération, se tirant avec bonheur des situatkms délicates dans lesquelles il se trouva quelquefois. « H. de Caumartin, a dit M. Sainte-Beuve, nous repré- 8enle, dans ces Grands-Jours de Clermont, l'homme ëdairé, un magistrat de cour, probe, poli, non pédant, sans passion ni prévention, humain et toujours prêt à graduer la justice, à l'adoucir sans l'énerver (1). Il est en lutte sourde de prérogative avec ses collègues les commissaires, qui restent obstinément des gens de robe et de palais jusqu'au sein de cette commission royale extraordinaire, et qui résistent à l'idée de devoir être présidés par lui, par un maître des requêtes, en cas d'absence ou de récusation de M. de Novion (2). »
que oous citons plus loin, ch. xvi. Le poète s adresse au (ils de rancien ami du cardinal de Hetz :
Fils d'un père fameux , qui, mémo à nos frondeurs, Par sa dextérité fit respecter son zèle ; Et, nouvel Atticus, sut captiver les cœurs En demeurant sujet fidèle.
(Œuv, choisies de J.^B, Rousseau, édit. Didot, ia-4', p. 455.)
(1) Ainsi, dans le procès de M. de Montvallat, M. Talon demande le banmssefnent perpétuel et la confiscation de tous les biens de taccusé;M, Nau \eui porter les choses à rextrémité, et c'est M. de Caumartin qui propose un avis beaucoup plus doux, avis qui est adopté par les juges. Mémoires sur les Grands- Jours , p. 169.
(2) Mémoires sur les Grands-Jours d^ Auvergne y Introduction, p. XIX. — Sur la manière dont M. de Caumartin se conduisit dans ce difTérend, survenu entre lui et les commissaires des
Par ses préférences littéraires, M. de Caumartin est tout à fait de la même école que Fléchier» cette école dont M"*' de Scudéry, Conrart, Pellisson et Chapelain étaient les plus anciens et les plus fidèles représentants. Le grate magistrat, en effet, est bel esprit à ses heures. A Clermont, son salon devient le rendez-vous ordinaire de Messieurs des Grands-Jours , des principaux de la ville et de la noblesse de la province. Du fond de l'Auvergne, il continue d'écrire à ses amis demeurés à Paris; nous le voyons entretenir une correspondance divertissante avec Marigny, goûter avec plaisir le joyeux sel de ses plaisantes lettres (1), et défendre enfin aves zèle la gloire de Chapelain contre les attaques irrévérencieuses de quelques comédiens de campagne. Quand il nous parie de ses
GrandS'^ours, voy. Mémoires de Fléchier, p. 15^ et suiv. • Li commission donnée par le roi à M. do Caumartin pour présider les Grands-Jours, en l'absence de M. de Novion, fut enregistrée par la Chambre le 14 novembre 1665. » (Note de M. Chéruel, p. 164, Mémoires de Fléchier.) — M. de Novion, président à lôorlier, avait été nommé président du tribunal des Grands-Jours, avec seize conseillers pour commissaires et assesseurs. M. Denis Talon, avocat général, devait exercer les fonctions de ministère . public; et M. de Caumartin, maître des requêtes, désigné pour tenir les sceaux, devait représenter plus directement le pouvoir royal. « Le samedi 12 décembre (1665), j'ai su que M. de Caumartin, pressé par les ordres de cour, avoit présenté sou arrêt pour présider aux Grands-Jours, en l'absence de M. de Novion; que cela avoit fort irrité ces messieurs contre lui, en sorte que personne ne Talloit plus voir, quoiqu'il fasse très grande dépense. » (Journal d'Olivier d'Ormesson, cité par M. Cliéruel, Appendice des Mémoires de Fléchier, p. 33 î.)
(1) Jacques Carpentier do Marigny, né à Marigny, dans la Nièvre, très attaché au cardinal de Retz, « le servit de sa plume et l'amusa de son esprit », nous dit M. Sainte-Beuve. (Mémoirti sur les Grands-Jours, p. 210.)
délassements littéraires à Glermont, délassements qui ne déplaisaient pas à M. de Caumartin, Fléchier semble moins exprimer son propre goût que celui de son élégant patron : a II auroit été bien fâcheux de n'entendre parler qae de condamnations et d'arrêts, et de n'entendre que les succès des jugements, et ne lire que des factums de parties. Nous étions assez heureux pour savoir quelques nouvdles du Parnasse, et pour entendre parler des Muses (1) . » Il est vrai que les Muses de ce Parnasse barbare^ comme rappelle Fléchier, parlaient assez mal ; mais on s'accommodait comme on pouvait de ces pièces étranges dont il fallait subir la lecture, pièces si bizarres que l'on ne savait, ajoute le malicieux chroniqueur, « si c'étoient de grands vers ou des stances; s'ils étoient françois ou auvergnats, s'ils étoient même vers ou prose (2) ».
Marié, en 1652, à Marie-Urbaine de Sainte-Marthe, H. de Gaumartm en eut im fils, qui fut l'élève de Fléchier. Peu de temps après, le 15 jamier 165/i, il perdit sa femme. M. de Caumartin, demeuré veuf pendant dix ans, épousa en secondes noces, le 23 février 1664^ Catherine-Magdeleine de Verthamon, sœur de M"° de Guitaut, Tune des meilleures amies de M""* de Sévigné (3). De ce mariage sortit une magnifique famille d'enfants, distingués comme leur père, et qui tous occupèrent plus tard dans le monde une position élevée. L'un, Jean-Fran-
(1) Mémoires des Grands-Jours, p. 248.
(2) Ibid., p. 248.
(3) François-Michel de Verthamon, beau-père de M. de Caumartin, était conseiller d'État ; il fut nommé premier président du grand cotiseil, le 28 février 1697.
lois (le Caumartin, évêque de Vanne» < ensuite à l'évèchë de Blois, était mem fraiifaisc en 1094, à l'âge de vingt-î occupèrent dans la magistrature ou Vi très honorables. Lea cinq filles de contractèrent toutes des alliances digne) l'une, en particulier, se maria en 169Sj Vuyer de Paulmi, marquis d'ArgeosonJ et garde das sceaux (1).
Ce second mariage, Fléchier Pivj Vœux. A une certaine époque, sou jd Urbain, étaJt tombé gravement roaladej de le perdre. Contre toutes les prévi & la santé ; et, à cette occasion, F!é< Caumartin une de ses meilleures j ]>artageant avec le père la joie de i pérèe, le précepteur ne di.>4simulaît ] angoisses pouvaient revenir bientAt;] qu'il est prei^juc téméraire de comn
(I) Il Otuit ta- 0X1 Jt;0!; fut gordo des a démiBaioii le 7 juin 1720, fut membre de l'A 1 en 17)6. de l'Académio fran(;ai6e en nI8. On lit, dans la Biographie universtUt de TAfurent apprt'i'i<^s par de Caumartin, qui pS' en qualilé de CDmmissairR aux GrandjJo' d'Argonsoa à se rendre à Paris, et pati dB 1sa lille en mariiigc •^. C'est là uac erreur, maria, ea iG93, avec M. d'ÂrgcDson: or, 1^ 3 mars 1687, ne pul la marier à penuane le verra bientôt par une lettre do M""» de B de Caumartin, VrU-w .le Kj.i.-liier, qui Bt < loin, p. i&i.l
:eDce d'un enfant, et terminait en lui conseillant de der à de nouvelles noces :
Una ni mis fragilis vita est. Quid jura secundi
Detrectas thalami?
... Sobolem nulla tune sorte timebis Deficere, et curam alterius solabitur al ter (i).
irsqu'en 166&, M. de Gaumartin parut céder aux B avis du poète, Fléchier ne manqua pas de chanter lariage. Mais cette fois, par égard sans doute pour ariée, il laissa le latin de côté, il écrivit en français, omposa des vers dans le goût du temps, dans ce i un peu mou, abondant et précieux qui était re à la mode à cette époque : « Ces vers français Héchier, qui rappellent ceux de d'Urfé, de l'ancien [ue Bertaut, ou encore ceux de Godeau, évèque de :e, sont ce que j'appelle des vers élégants et polis ant Despréaux (2). » Dans cette pièce, ce qui nous surtout, ce qui dut plaire particulièrement à M"° de nartin, c'est le portrait flatteur que Fléchier traçait a jeune femme. Il y a là des détails intéressants, nous n'avons trouvés nulle part ailleurs, et que nous nés heureux de rencontrer ici. De ce charmant petit au, tout en tenant compte de l'exagération poétique,
« La vie d'un fils unique Qst chose trop fragile. Pourquoi is contracter un autre mariage? Vous n'aurez plus à redouter rextinction de votre famille; et la présence d'un second it adoucira le chagrin que peut causer la crainte de perdre smier. » (Œuvr, compL de Fléchier, vol. IX, p. 142.) Sainte-Beuve; Mémoires sur les Grand^^Jours, Introduction,