‹ La jeunesse de Fléchier (volume 2)Chapitre 43 sur 63 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Mémoires sur les Grands-Jours cP Auvergne, — Caractère général de ces Mémoires. Leur utilité pour nous aider à déterminer les tendances littéraires de Fléchier. — Goût de Fléchier pour la préciosité. — Style précieux des Mémoires, — Les portraits. Les conversations. — Défauts des Mémoires : abus do Tôsprit^ antithèses forcées, mauvais goût. — Fléchier n'aime pas les. fausses précieuses. Jolie façon dont il se nu)que de deux ou trois précieuses languissantes. Agréable récit à ce sujet.

C'est au séjour de Fléchier dans la maison de M. de Caumartin , que se rattache la plus agréable et la plus originale de ses compositions, nous voulons parler de ses Mémoires sur les Grands-Jours d Auvergne^ en 1665. Nous n*avons pas à juger ici cet ouvrage de la jeunesse de notre spirituel écrivain (1) : d'autres, avant nous, ont montré ce qu'il y avait de neuf et de piquant dans le fond, d'aimable et de léger dans la forme; ils ont loué ce style libre , gracieux , souple , ces pages charmantes que semble agiter encore un souffle plein de jeunesse et de fraîcheur, et qui font de ce livre insouciant une sorte de petit chef-éC œuvre (2j:

(1) En 1665, Fléchier avait trente-trois ans; il était né en 1632.

(2) Pour rappréciatioii de ces Mémoires de Fléchier, voy. M. Sainte-Beuve, Portraits contemporains, vol. III; Mémoires sur '« GtandS'Jours d'Auvergne, Introduction; Gh. Labitte : La Jeu^

Nous n*insisterons donc pas sur les différentes quaUtés qui font le mérite des Grands-Jours d Auvergne : b variété des tableaux qui passent sous nos yeox, l'art achevé du narrateur, la peinture si plaisante et si fidèle de certaines physionomies de province, le triste récit des vengeances et des cruautés des féroces seigneurs de TAuvergne, les graves enseignements que Tauteur cache sous une forme frivole, tout cela a été indiqué, et nous n'avons pas à y revenir. Pour nous, nous ne chercherons dans les Mémoires de Fléchier que ce qui pourra jeter un nouYeiD jour sur les habitudes de son esprit, sur ses idées, ses goûts, au milieu de ce monde élégant, arrivé récemment de Paris, pour tomber dans la capitale de l'Auvergne (I).

ntsse de Fléchier^ Etudes littéraires, vol. II, p. 358. Paris, A. Durand, 2 vol. in-S®; M. IL Talao, Essais de critiquée d'histoire, 1 vol. iii-12. Paris, Hachette, 1866.

(i) Les commis>4aires des Grands-Jours arrivèrent à Clennort le 25 septembre \i\():); ils en })îirtireul le 4 février 106C, etrentrèreut à Paris le 12. — Uiio commission rovale, en (laU'Ju 3 scptembn» inr»r>, nomma Nicolas Potier, sieur de Nonon, pwsident à mortier au parl«»ment do Paris, pour aller présider le tribunal des Gniiids-Jours eu Auvergne; M. de Caumartifl, maître des requêtes, devait tonir les sceaux; Denis Talon, remplir les fonctions d'avocat p'Miéral. Otte Chambre des Grûti^ Jours était composée (mi outre de siûze conseillers : Jean Let'^'^ d(^ Gorbcville, Noël Lo Doultz. (luillaume Hébert, Charle^s Mal«. (iharles Tronson, lieu ri de Poyviu de Vaurouy, Claude Gaillard, Destrappes dt» Pressy. Charles de Vassan, Antoine B^ rillon. Achille Bareutin, Jean Hochart, Jérôme Le Pelletier. Hciié Le Fèvre de La Faluèro. Jean Nan et Jean-François Joly di^ Fleury, tous conseillers au Parlement.

Jean Dongois et J(Mn Drouet devaient remplir les fonctifUî d(^ ^Tefliers et n'Mliger les procès-verbaux. Nicolas DoiijrM^ auteur d'un journal manuscrit sur les Gntnds-Jours, fut adjniiîl comme greffier des Crands-Jours à son père, Jean Dow^i^-

« La publication des Mémoires^ écrivait Ch. Labitte m 18A5, presque au lendemain de leur apparitiop, ne met [ue mieux dans son jour cette situation particulière à ''léchier dans le développement de la prose française au lix-septième siècle; elle le rattache même plus directe* oeot à cette période finissante de la manière Louis XIII, . laquelle appartiennent les plus jolis vers de Segrais, les premières letties de M"° de Sévigné, et la Princesse de lontpensier de M"* de la Fayette. Le livre de Fléchier n marque la plus coquette nuance et le plus heureux loment. On est au seuil d'une époque de génie et de ;oùt ; le style va se transformer, et, comme dans toute ransformation, quelques qualités vont disparaître que ersonne ne retrouvera, et Fléchier moins que personne. h bien ! c'est ce je ne sais quoi qui avait sa sqnteur la eille, et qui devait être évaporé le lendemain, c'est ce îger parfum que Fauteur des Grands-Jours a su fixer ms sa plume. Ce fruit de sauvageon, bien venu et mûri tsqu'à la saveur par un soleil propice, Fléchier eut en jelque sorte le hasard de le cueillir. Sans doute, il tii*e icore trop de petites étincelles du choc des antithèses, us doute il a des tours un peu languissants et il se îrd quelquefois dans les circonlocutions précieuses; ais, en revanche, les beaux tours de langage que la igularité va bannir, les agréables façoos de dire que la *uderie classique fera disparaître! Ces grâces un peu

3ur tous ces détails, voir le savant Appendice que M. Chélel a p'acé à la fin dos Mémoires de Fléchier, (Voy. Pièces justi- ^tives Vin. des notes assez curieuses sur la plupart de J/. des Grands- Jours.)

traînantes n'en ont peut-être que plus de charme, quand on songe à la majesté alignée des prochaines Oraisons funèbres. Il se rencontre là des touches de style, une gaieté à fleur d*ironie, une douceur au goût qui ravissent. Cela charme et repose. »

Par ses préférences littéraires, en effet, par ses Ten galants et ses pièces légères, Fléchier appartient i la société qui se réunissait chez M"" de Scudéry ; il est de l'école de Balzac et de Chapelûn, et, malgré Boileao, il demeure partisan attardé du genre mis en honneur pir Godeau, Voiture et F illustre Sapho. « Les comédiens, venus à Clermont, s'étaient avisés de jouer la petite parodie de quelques scènes du Cid^ connue soas k nom de Chapelain décoiffé^ et qui était alors dans sa primeur. Une pareille audace contre l'illustre auteur de la Pucelle indigna MM. des GrandshJours, et Tordre fut solennellement donné aux gens de la troupe de s'abstenir désormais de cette méchante pièce, composée, dit Fléchier, par quelques envieux. Or, il faut se rappeler que Boileau avait vraisemblablement trempé dans la facétie de Chapelain décoiffé; cela marque nettement la position de Fléchier dans la littérature de soo temps. Sorti de Thôtel de Rambouillet (1), et de I» suprême génération de Técole de Louis XIII, il en dut garder certaines opinions et certaines rancunes : pour lui évidemment, comme pour Huet, Tidéal était un pw en arrière, et Boileau, qui avait malmené beaucoap

(1) Voy. plus haut, p. 117, co que nous avons dit du préieudi) séjour de Fléchier à rhôtel «le Rambouillet.

de leurs anciens amis, leur demeura suspect (1). » ■ En parlant des relations de Fléchier avec M^^"" de Scudéry et Chapelain, nous ayons signalé les éloges qu'il ménage adroitement à l'un et à l'autre, à Chapelain surtout, « dont la vertu, la prudence et l'érudition, nous dit-il, sont connues partout où il y a des gens de bien ». Laissant de côté la question des amitiés littéraires de Fléchier, question traitée ailleurs, nous arrivons à d'autres détails qui complètent ce que nous avons dit déjà de

(1) Gh. Labitte. — Cette hostilité de Tancienne école et de la nouvelle est très marquée dans la Correspondance de M'*» de Scudéry, publiée par MM. Rathery et Boutroii^ p. 370 et suiv. — A la date du 6 mars 1694, M"« de Scudéry écrit à un abbé Boisot : c II y a une nouvelle satire de Despréaux, imprimée contre les femmes, qull croit être la meilleure dos siennes. Mais les gens de bon goût ne le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort bizarres. Il donne un coup de griffe, selon sa coutume, à Clélie, sans raison et sans nécessité. Mais je suis accoutumée à mépriser ce qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. » — Au même, le 10 mars 1694 : f II y a une satire contre les femmes du satirique public, que le mérite seul do votre amie doit faire sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opinion des femmes, qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans tout Paris. » — Au même, le 24 mars 1694 : « Vous ai-je envoyé ce que M. de Nevers a écrit contre la nouvelle satire ? Quand vous l'aurez lue, vous me ferez le plaisir de me dire si vous savez ce que c'est qu'un lit effronté, et si ce vers :

... Que Vénas et Satan,

peut être fait par un chrétien. » — M"*' de Scudéry écrit encore, le 7 avril 1694 : f Le mariage de votre parent prouve que la Satire contre les femmes n'cmpôche pas qu'on ne se marie. Toutes vos remarques sont justes, et Ton en peut faire beaucoup d'autres. Il n'y a que lui au monde, qui puisse mettre t^austine en un rang plus honnête qu'une simple coquette.

l'élève (le Richesource et du protégé de Gonrart. Pour celui qui veut se faire une idée exacte de Fléchier, de la tournure de son esprit, de ses premières habitudes littéraires, de ses qualités et de ses défauts, il n'y a pas d'ouvrage plus utile à lire que les Mémoires sur ks Grands-Jours (TAuvergfie.

Flécbier, bel esprit, jeune encore, aimable, assez mondain, avec sa politesse un peu guindée, son goût pour les conversations et les compagnies à la mode, avec sa oMh dération naturelle, éloignée de tout excès, son expérience que les années commencent à mûrir, Fléchier est toot entier dans ce livre charmant, qui ne fut pas écrit pour la publicité, mais composé seulement pour TamusemeDtde M""*" de Caumartin et de quelques autres personnes de ce cercle intime, dont il ne fut que le secrétaire (1). Ce fut à Clcrmont, dans le salon de M. de Caumartin, entre quelques amis de choix, qu'on fit d'abord une première et joyeuse lecture de ces piquantes pages ; plus tard, la relation fut lue aussi à Paiis, et c'est là qu'elle dut avoir, auprès de tous les amis réunis ensemble. Chapelain, Conrart, Huet, M'*' de ScudéiT, M"*" de la Vigne et bien d'autres encore, le meilleur et le plus franc succès. Nous aimons à nous le figurer, la Relation fut lue avec applaudissement au Samedi, chez M"' de Scudéry ; M*"" de Sablé, Forack de la justesse et censée convertie ('2), qui en obtint proba-

(1) (]os Mnmiires de Fb'rhier ne furent longtemps connus qo^ par (lo rares et courts extraits. O fut seulement en 18ii. qi^ M, (ionod, lùbliotliéraire de Clrrmont, publia pour la preniicp? fois les Mntioirt's sur /cv Grnwh-Jtuirs (VAux'trgne, d'apn''> ^^ niaiiusorit n'iroiiNc à l,i hi Idiot lièqne nn'nie de Clermont.

['1) Sainte-Beuve. Introduction, j). x\i.

ment une copie» en sourit à la ^dérobée; pour les \tinees longues et difficiles^ M"*' de Sévigné trouva 3 distraction délicate dans cette spirituelle gazette ; et, • in, le vieux cardinal de Retz, l'ami de M">" de Sévigné, M. et de M*"^ de Gaumartin, eut vraisemblablement nmunication du manuscrit, dont la lecture égaya, peute, les dernières et tristes années de sa vie. Dans ses Mémoires^ Fléchier nous trace un agréable >leau de son existence à Clermont, existence de bel )rit parisien, transplanté en province, recherchant les iuits à la mode et les belles compagnies, heureux de trouver dans une petite ville d'Auvergne quelque chose I ces plaisirs élégants qui avaient pour lui tant d'attrait, ajourd'hui, il nous introduit dans le salon de M. de uunartin, auprès de Messieurs des Grands-Jours, de urs femmes, ou des dames les plus distinguées de la lie. Là, nous écoutons la libre et spirituelle causerie de léchier au milieu de l'assemblée attentive à sa parole, larmée de tant de bonne grâce, de finesse et d'enjouéent; nous sommes témoins, en quelque sorte, des apaudissements et des sourires que provoquent les plai-

*Qtes aventures qu'il raconte. Demain, nous le smvrons lez M™* de Brion, à laquelle il apporte quelques livres >uveaux, ou des poésies récemment arrivées de Paris. 1 autre jour, nous • le verrons recevoir chez lui deux ou ^is précieuses languissantes^ dont il nous crayonnera une main légère un portrait amusant ; ou bien encore, rès avoir passé avec lui quelques heures dentretien im la chambre^ s'il monte en carrosse avec quelques mes, afin de prendre un peu l'air de la campagne, nous

— lasserons du voyage, et, en compagnie de raimable canyane, nous irons admirer la source des fontaines de Qer-. mont, « ces mille ruisseaux qui sortent tous du sdn d'oo rocher, dont les uns courent à petites ondées et à petit bruit, tandis que les autres tombent avec murmure, et font des cascades qui valent mieux que celles de Vaux, et qui ne coûtent rien aux surintendants (1) ».

Flécbicr est tout à fait de l'école de M"* de Scudérj, dont il imite la manière avec une i*emarquable habiklii Comme dans le Cyrus^ et selon la mode du temps, ki Mémoires sont semés d'un grand nombre de portrûli cbaimants, dessinés, il est vrai, d*une main plus délkak que vigoureuse, mais qui pour l'agrément, le relief ^b fraîcheur ne le cèdent en rien aux meilleurs de H"'(k Scudéiy (2). De plus, il est parfaitement familiarisé ivt le ton admis dans les ruelles, et c'est avec une étonoaii exactitude qu'il en reproduit le langage précieux. lis le petit roman placé en tête des Mémoires^ votre illusid sera comj)lète. Dans ce récit, style, idées, développements, tout est si conforme au genre traînant deM"'i Scudéry, que vous croyez lire quelques pages détachéei de fAslrcc ou du Ci/rus (3). Comme les héros que non représente celle-ci, le cavalier de la fille du présideit au présidial de Riom (4), a les inclinations les />/«

(I) Aîcnioirci, p. 60.

(C) Voy. les portraits do M"<^ Gabriellc de Combes, p. ";*i Fay«'t. p. ! 1 ; de M"'' de la Toiir-d'Auvorgae, p. 81 ; de la co»*j toss»' de Saijjiies, p. 181.

|3i Voy. AJ^nn/ire<, p. 0 et suiv.

('il J.n^ jn-rsî'Jicnrr r\i\wi\{, pour ompl(n'er un mol tout minier* ' de^ tribunaux de première iustauce. On jiouvait faire apP

iies et les plus généreuses; comme eux, il fait de la »ense plus que jamais, donne des fêtes magnifiques ; afin de gagner le cœur de celle qu'on estimait une merveilles du monde^ il ne néglige rien « pour mettre en réputation auprès d'elle, sachant bien I l'estime conduit à la tendresse par des Voies fort rtes (1) ». Mais avant d'en venir au bel endroit^ c'estire à la déclaration, le jeune homme hésite longtemps. m, quand il croit que tout est bien préparé, Fayet it prendre les dames dans son carrosse, et les conduit jardin Charrier, qui passe pour le Luxembourg du fSj <c et qui est le lieu de plaisance de la ville (2) » . Lprës avoir fait un tour d'allée, une partie de la com*-

ant les parlements des sentences des présidiaux. Chaque ridial devait se composer de neuf magistrats. (Voy. M. Ghé- 1, Dictionnaire des institutions de la France, article : Présidiaux.) [) Le cavalier s'appelait Fayet ; il était trésorier de France. Voy.- 13. — Fléchier se souvient ici de sa carte du pays de Tendre, l'on trouve une ville de Tendre-sur-Estime. — « Les trésoriers France étaient des officiers de finances, dont la juridiction organisée sous Henri UI (1575-1589). Ce prince avait établi 18 chaque généralité un bureau composé de deux trésoriers ir radministration du domaine, de deux receveurs généraux kr les impôts, d'un garde du trésor, dun greffier et d'un issier. Ils étaient chargés de Ja répartition des impôts, et de uridiction en matière d'impôts, avec appel aux parlements. » >y. M. Chéruel, Dictionn, hist, des institut, de la France, article : 'wriers de France.)'

l) A Riom, il ne reste plus aujourd'hui qu'un vague souir de ce jardin. Il était probablement situé, nous dit M. Ghé- 1, près de Mirabelle, dans un lieu qu'on appelle encore le wp Charrier et le pré Charrier, Il y a quelques années, nous ûs voulu voir ce jardin Charrier; nous n'avons trouvé qu'une irie assez étendue; mais rien n'y rappelle qu'elle fut jadis le embourg du pays.

pagnie s'arrête « avec quelques iMSsieurs de Clermont, qui étoient venus pour quelques afiEgùro» »» tandis que les deux jeunes gens se retirent à Técart, a£n do^ causer plus librement. Alors Fayet, sentant que son heurt étoit vernie, interdit et confus, comme l'exigeait la situation, c( tenant quelque temps les yeux baissés, soit de honte m de crainte, soit pour recueillir un peu ses esprits », prend enfm la parole avec une timidité, un embarras, que rév^ la longueur traînante de sa première phrase : « Si je n'avois appréhendé que ma confidence fût mal reçue, ditr il, il y a longtemps, Madame, que vous sauriez toatle secret de mon cœur, et je ne serois plus dans Tembarns où je me trouve de vous déclarer une passion^ qui ne yoos devoit pas être tout à fait inconnue ; mais, puisque voos avez la bonté, et de m'ordonner que je vous en fasse confidence, et de me promettre le secret, je vous avouerai, Madame, que j'aime, et que j'aime passionnément, mab avec tout le regret possible, la personne du monde la plus aimable. Jugez, Madame, que ce ne peut être que vous; vous ne devez pas en être surprise, mes soupirs vous l'ont déjà bien dit, et c'est assez d'avoir eu l'honneur de vous avoir vue, pour vous prouver que je n'ai pu m'empêcher de vous adorer. »

« Il alloit en dire bien davantage ; mais elle fit un cri qui faillit à percer la palissade ; elle rougit, elle fit toutes les façons qu'on fait en cette occasion, quand on n'est pas déjà persuadé. Il s'arrêta fort respectueusement, et loi fit connoître qu'il n'y avoit rien dans sa passion qui ne fût très légitime ; qu'il seroit infmmient heureux, si elle approuvoit le désir qu'il avoit de la servir toute sa vie;

6 si eilie condamnoit sa témérité, il s'en puniroit par s regrets éternels, et qu'il yenoit de loi mettre son sort tre ses mains (1). »

Dans les Précieuses ridicules (2) , Molière s'était déjà squé de ces coquetteries et de ce ton guindé que les asses précieuses apportaient dans l'expression de l'azur. A son tour, Fléchier semble bien railler les minau* ries, les petites manières affectées de la jeune fille, qui, fos dit-il, était un peu de la secte des précieuses ; mais le nous sommes loin de la franche critique du grand èle I Fléchier a beau paraître se moquer de ce cri a qui illit à parcer la palissade, et des façons qu'on fait en itte occasion », sa raillerie demeure inoffensive. Au nd, il est fort ami de toutes ces lenteurs et de ce genre ignard.

Ce qui le prouve, c'est d'abord la discrétion bienveil-

ite avec laquelle il relève les côtés ridicides de ce lan-

^; et ensuite, le plaisir qu'il semble prendre à observer

ipuleusement dans son récit toutes les lois de la

mterie mise en honneur par les précieuses du temps.

5 les Précieuses ridicules^ Madelon nous donne

ode véritable de la galanterie à la mode, dont

lier a suivi fidèlement les prescriptions. Comme

oande Madelon, Fayet « cache un temps sa passion

jet aimé, et cependant lui fait plusieurs visites ».

>ur de la déclaration arrive, dit encore Madelon,

doit faire ordinairement dans une allée de quelque

moires, p. 21.

Q pièce fut jouéQ en 1659.

jardin, tandis que la cwipagnie 8*e0t un peu Soignée; et cette déclaration est soiiie d'un prompt gourodx, cpâ parait à notre rougeur, et qui, pourxm teoqpB, bannit l'amant de notre présence (1). » Confonnément à ce cMmonial, ce sera dans une allée du jardin Chaîner, UmA que la compagnie s* est un peu éhignée^ que la dédmF tion aura lieu. Ala petite scène décrite par FUcUor,!! m manquera pas même la rougeur exigée par les enm- ' nances, rougeur que devût laisser parattre* en ces oo» ttons, toute fille bien âevée*

Fléchier se rattache aussi aux beaux esprits de Tépoqn^ particulièrement à la société de M^^ de Scudérj, par wà goût de la conversation. Il aime à se délasser des eonril de la vie de province, en venant causer souvent avec to dames qu'il rencontre à Glermont. Ici, nous snrpwi une des plus chères habitudes de Flôchiert hatâtods ^ nous avons déjà signalée, mais qui, cette fois, non tf pleinement confirmée par le témoignage de FlécUer ta* même. Car sa vie à Glermont, on peut le dire, est llmgî fidèle de la vie qu'il menait à Paris ; et il suffit de coe* naître sa manière de vivre dans la désagréable o^pM de l'Auvergne, pour deviner sans peine quelle deraitM son existence dans la capitale de la France, au oeoM même de tous les cercles à la mode. Lisez les Mémsi^ sur les Grands-Jours^ vous y trouverez presque tonjoiB* Fléchier en conversation ou chez H. de Caumartin, d* chez quelque dame de la ville, ou dans le salon de Tu de MM. des Grands-Jours, écoutant un conte, ég^P^

(1) Les Précieuses ridicules, scène V.

lui-même la compagnie par quelque plaisante nouvelle, on par la lecture d'une petite poésie récemment arrivée de Paris (1).

Le 23 octobre, « sur les cinq à six heures du soir » , devait avoir lieu l'exécution du vicomte de La Motbe-- Canillac, condamné à mort par sentence des juges. K Pendant que tout le monde, nous dit Fléchier, se pré- Muroit à voir l'exécution, et que chacun parloit diversenent de la sévérité des Grands-Jours, nous résolûmes le sortir de la ville, et d'aller un peu divertir, par la jTomenade, les idées que donne toujours la mort d'une personne qu'on estime plus malheureuse que coupable; nais les portes de la ville étoient fermées, et il n'eût pas Hé bienséant de les faire ouvrir pour aller aux champs, orsqu'on étoit dans Tétonnement ou dans la douleur )ar toute la ville ; il fallut donc passer l'après-dlnée en x>nversation. On dit tout ce qu'on savoit sur le sujet le la justice et des exécutions, de la férocité de Biron, le la foiblesse de Bouteville, de la fermeté du jeune l'Effiat, de la gravité de M. de Thou, du malheur de iarillac, de la piété de Montmorency. On nous fit souvenir le l'épigramme qu'on fit à Toulouse sur son exécution levant un buste de marbre de Henri. IV, qu'on voit dans \sk cour de la maison de ville :

Ante patris statuam nati implacabilis ira Occubui, indigaâ morte manuque cadens.

niorum ingemuit noutcr : mea fata videatis Ora patris, nati pcctora marmor erant (2). »

(i) Métnoires, p. Gi.

(2) « Gharlos de Gontault, duc de Diron, maréchal do France, n 13

Un jour qu'il était venu à Vichy, Fléchier y avadt rencontré une femme d*esprit et de vertu, sœur de M. de la Feuillade, et prieure des carmélites de Riom, qui lui avait fait promettre d*alier prêcher dans cette ville, pour la lète de la Toussaint. A cette occasion, on lui avait lecoeOli, nous dit-il, un petit auditoire choisi^ et on s'était fiqak de lui faire voir bomie et belle compagnie. Hab le smioi achevé, Fléchier s'empresse . aussitôt de yexàT pasm quelques bons moments en conversation, près des p9* sonnes qu'il pouvait connaître dans la ville, a L'engagement que j'avois de prêcher à Riom, le jour de la Toussaiat, dans Téglise des religieuses de Notre-Dame, par la solEcitationdeM. le lieutenant général (1), et de M'^'dek

fut décapite le 31 juillet 1602, comme coupable de lèse-majesli — FrauçoL} de Montmorency-Douteville eut la tùte tiaoché^ jiour s'êtro battu en duel, le 21 juin 1627. — Henri Coiffi«i marquis d'Efliat pt de Cinq-Mars, grand ccuyer de France <* favori de Louis XUl, décapité à Lyon le \'l septembre l(>4i- Framjois-Augusto de Thou, lils de Thistorien Ja&jues-Auguitt de Thuu, fut impliqué daus la conspiration de Cinq-Mars,* décapité à Lyon le même jour que le grand écuycr. —Louis» Marillac. maréchal de France, décapité le 10 mai 1632; * véritable crime fut d'avoir voulu enlever le pouvoir au cardiail de Richelieu. — llenri U de Montmorency, maréchal de Fna* et gouverneur du Languedoc, se révolta à l'instigatioa « Gastun d'Orléans, fut vaincu et pris au combat de Casteliiâîidary, et eut la tête tranchée à Toulouse, le 30 octobn» 103-.»* pied de la statue de Henri IV, sun parrain. » (Notes de M. Cm* ruel.) Voici la traduction dos vers cités plus haut : « J»? l'^^ devant la statue du ])ère, victime de Timplacalde rcssentiinaï du lils, et rerus, d'un bras indigne, une mort iudlgoe de HJ* Ni le père, ni le lils ne me phûî^nirent; les yeux de l'un,* cœur de l'autre, étaient de marbre. » (Mémoires de flcchicr, y-*^- {[) c 11 y avait à Uiom un lieutenant général de la ^^ chaussée, qui s'appelait Amable Jîlich de Veausse, et ua li»*

Feuillade que j'avoîs rencontrées à Vichy, où elles prenoient les eaux, m'obligea d'aller passer la fête à Riom, avec H. le lieutenant, qui est un homme d'esprit, de mérite et de probité, qui rend la justice avec toute l'équité qa'on peut souhaiter, et qui soutient les lois par son autorité et par son exemple. Il m'ayoit recueilli un petit auditoire choisi, et s'étoit piqué, par bonté, de me faire Toir bonne et belle compagnie. H in'avoit si bien prêché auparavant avant que j'eusse prêché moi*même, qu'on voulut bien avoir quelque bonne opinion de moi dur sa parole. Je prêchai donc; je passai quelque temps en conversation avec les dames religieuses et quelques autres dames qui étoient venues goûter des fruits du sermon ; et, après avoir encore fait un tour de promenade, j'allai passer quelques bons moments chez M'"'' de Brion, dont la conversation est si agréable, si pleine d'esprit et si judicieuse, qu'on ne la quitte jamais qu'avec regret (1). » Faire un tour de promenade, causer un mstant avec quelques personnes de mérite, ou, afin de se distraire, assister à l'ouverture d*une audience et entendre la harangue d'un avocat en renom, tel est le plaisû* de Fléchier. « On trouve ici peu d'habitudes à faire, écrit-il

tenant criminel nommé Paul Ghabre. Ce fut chez ce dernier que logea M. do Novion, président des Grands-Jours. » [Mémoires éeFiéckier, p. 1, note de M. Ghéruel.)

(1) Mémoires de Fiéchier, p. 103. — Sur M™« de Brion, voyez Mémoires sur les Grands-Jours, p. 49 et 53. — « Elisabeth d'Aubusson, sœur de Franrois d*xVubusson, duc de la Feuillade. Après avoir été prieure des Carmélites de Riom, elle devint abbessedc la Règle à Limoges, et y mourut le 12 mars 1704. » (Note de M. Ghéruel.)

dans ses MénM>ires; et les matinées scmt û longneB et & difficiles, qu'il faut, afHrës Téglise, smvre le palais, et i^»rès avoir imploré la miséricorde de Dieu, aller élnfonner de la justice des hommes, et passer du pied de Tanld au pied du tribunal (1). » Conversation et promenade, c*e8t bien 1& le goût de Fléchier; pour hu« Fane ne n pas sans l'autre, et, quand il a passé quelqaes hem dans un salon, il ume assez prendre un peu tait Jeh campagne. « C'est une chose agréable que la oom» sation, dit-il aiUeurs; mais il faut un peu de promeoiA au bout; et je ne trouve rien de plus doux que depnoèi un peu Tair de la campagne, après avdr passé qadqoBi heures d'entretien dans la chambre. Noua nKmtâmes dose en carrosse avec quelques dames, et allâmes à la soira des fontaines de Clermont, qui est une des curiontéiéi pays (2). D

A l'imitation de M"' de Scudéry, Flédiier repndÉ souvent tout au long le sujet des conversations; i indique les dliférents incidents de la causerie; il œ « met pas en scène lui-même, et ne désigne pas les is* teriocuteurs, mais il marque nettement la marche à dialogue, cite les diverses opinions de chacun, et, M nous le dire, nous laisse deviner à quel momoit i intervient dans le débat, pour exposer son seotimeot « Comme on se lasse d'entendre parler de procès et <k crimes, dit-il, on est bien aise de trouver des conversatioDS plus douces et plus divertissantes, et l'on se sert de toos

(1) Mémoires de Fléchier, p. 67.

3S moyens qu*on a de tourner le discours agréablement. lous parlâmes donc d'abord de l'esprit des personnes [ui en font profession, et d'une infmité de dames et iemoiselles de Paris, qui en ont infiniment, et qui font oir que l'esprit est de tout sexe, et que rien ne manque . la plupart des filles pour être savantes, que l'usage te se faire instruire, et la liberté de savoir. — « Pourquoi, lisoit ime dame de la compagnie, nous veut-on défendre usage déraisonner; et pourquoi veut-on que la nature tous ait bornées à certain agrément extérieur, et qu'elle ions ait retranché la raison, parce qu'elle nous a donné »eiit*ètre un peu de beauté? II y a de l'injustice d'avoir enu nos esprits captifs depuis tant de siècles; et les lommes ont tort de s'être imaginé que la raison fût toute K)ur eux (1). » — c< Ils ont eu quelque raison, repartit m de nos amis, de s'être conservé, par cette imagination, m peu de crédit dans le monde. C'est votre esprit de 'oos faire aimer, c'est notre industrie de nous faire idmirer, et de pouvoir dire que, si vous êtes belles, ils «nt savants (2). » — « Quel malheur seroit-ce, disoit

(1) Dans les Femmes savantes, Philamiate fait aux hommes le sème reproche, acte III, se. 2 :

Car enfin, Je me sens un étrange dépit

Du tort que Ton nous fait du côté de Tesprit;

Et Je yeux nous venger toutes, tant que nous sommes,

De cette indigne classe où nous rangent les hommes,

De borner nos talents à des futilités,

Et nous fermer la porto aux sublimes clarté^*

(2) Cette réflexion de l'ami pourrait bien fttre de Fléchier luia<>me. Il oppose ici la science à la beauté, comme en 1660,

l'école de Ilichesourcc, il opposait le savaàt au galant liomme .'t au guerrier, (Voy. vol. I, p. 58 et suiv.)

un autre, si les femmes avoient de l'étude I Elles triom^nt assez de nous, d'ailleurs, sans nous vaincre encore eo science (1 ) . Il seroit bon qu'elles eussent un peu plos de cœur, un peu moins d'esprit, moins de connoissance et plus de tendresse, et qu'elles n'eussent pas tant de raison à opposer à nos passions (2). n

Il n'est pas étonnant que Fléchier, lié avec les précieuses de son temps (nous entendons les vraies précieuses, et non les femmes ridicules que Molière a justement bafouées), ait pris aussi leurs manières, et n'ût pas su se préserver de quelques-uns de leurs défauts : l'abus de l'esprit, des rapprochements forcés et des antithèses peu naturelles, défauts que nous avons relevés bien des fois dans Fléchier, et que l'on retrouvera jusque dans ses oraisons funèbres et ses sermons. On a pu déjà remarquer le ton langoureux et guindé du récit des aventures de Fayet, et de la fille du président au présidial de Riom. On rencontre, dans une multitude d'autres passages, la trace

(1) La Bruyère, ch. m, Des Femmes, effleure la même question. « Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois, par quels édiis, par quels rescrits leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont lu, et d'eu rendre compte ou dans leurs conversations, ou par leurs ouvrages?» Le moraliste termine par une réflexion qui rappelle exactement celle du bel esprit : (c Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femme», qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins. » Par l'exposé de ces griefs ou ces essais de justification, Fléchier devance ici Molière et La Bruyère. Les Femmes savantes sont de 1672, et les Caractères furent publiés en 1687.

(2) Mémoires, p. 60.

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de ce genre précieux, qui, pour raffectation et le mauvais goût, nous rappelle les harangues prononcées à Tacadémie de Riobesource. Ainsi, dans la description de Glermont, dont il est loin, pour le coup, de faire Téloge, il nous dit : a Pour la ville de Glermont, il n'y a guère de ville en France plus désagréable (1). La situation n'en est pas fort commode, à cause qu'elle est au pied des montagnes. Les rues y sont si étroites, que la plus grande y est la juste mesure d'un carrosse; aussi deux carrosses y font des embarras à faire damner les cochers, qui jurent bien mieux ici qu'ailleurs, et qui brùleroient peut-être la ville, s'ils étoient en plus grand nombre, et si l'eau de mille belles fontaines n'étoit prête d'éteindre le feu. »

Le reste de la description est spirituel, agréable, mais avec un mélange de recherche et de coquetterie, qui nous gâte un peu ce joli croquis. Après nous avoir dit que « si les fenunes de Glermont sont laides, elles sont du moins bien fécondes »; que « si elles ne donnent pas de l'amour, elles donnent bien des enfants », il ajoute avec une complaisance de bel esprit en bonne humeur : « C'est une vérité constante, qu'une dame qui mourut, il y a quelques années, âgée de quatre-vingts ans, fit le dénombrement de ses neveux et nièces, en compta

(1) Fléchier parle do Riom, la rivale do Glermont, d'une maaiêre plus favorable, se souvenant, sans doute, qu'à sou arrivée, il y fut logé avec propreté ^ et mi>me avec magnificence : € La ville n'est pas de grande étendue, mais elle est fort agréable et fort riante ; elle n'est pas fort percée, mais les rues en sont fort larges, et les maisons y sont d'assez belle apparence. Le monde n'y est pas si riche qu'à Glermont, mais il y e^t beaucoup plus civil et plus poli. » (Mémoires, p. 1.)

jusqu'au nombre de quatre cent soixante-neuf vivants, et plus de mille autres morts, qu'elle avoit vus durant sa vie. J'en ai vu la table généalogique que H. Biaise Pascal, son fils, qui a été si connu par ses inventions mathématiques et par les Lettres Provinciales^ en a fait dresser pour la rareté du fait (1) . Après cela , peut-on douter de la propagation prodigieuse d'Israël, pendant le temps de la servitude, et n'a-t-on pas sujet de demander ici ce que les HoUandois demandoient lorsqu'ils entrèrent dans la Chine, et qu'ils virent la foule du monde qu'il y avoit, si les femmes de ce pays-là faisoient dix enfants à la lois? 11 est vrai que depuis Abraham, on n'a pas ouï parler d'une postérité aussi nombreuse, et qu'oo peut dire qu'elle approche bien du nombre des étoiles du ciel. Quoi qu'il en soit, on fait honneur au sacrement, et Dieu donne la plénitude de sa grâce sanctifiante; et cette dame nous disoit un jour fort plaisamment que les dames n'y seroient stériles que longtemps après les autres, et que le jour du jugement n'arriveroit chez m que longtemps après qu'il auroit passé par tout le reste du monde. Cette grande bénédiction continue, et deux ou trois dames que nous avons vues, et qui paroissent

(1) Cette (lame se nommait Jeanne Enjobort, femme d'PIlienne Pascal, président à la Cour des aides de Clermont. et père du grand ocrivain. — Les cours des aides étaient des tribunaux qii> avaient seuls le droit d'interpréter les ordonnances relatives aui im]>(')ls. Il y avait une cour des aides à Paris, à Montpellier, a Clermont, à Bordeaux et à Montaui)an. Dans d'autres villes, le^ cours des aides étaient réunies aux parlements ou aux chambrer des comptes. (Voy. M. Chéruel, Dictionnaire des institut, de l^ France, article : Cours des aides.)

encore bien fraîches, comptent le dix*buitiëme de leurs enfants ; et quelques autres, que Ton prenoit pour jeunes, ne comptoient pour rien de n'avoir eu que dix enfants. Aussi, la vérole qui est la contagion des enfants, s'étant répandue, s'est enfin lassée dans la ville, et, après en avoir emporté plus de mille, elle s'est retirée de dépit qu'il n'y parût pas (1). »

Voilà recueil de Fléchier : sa plaisanterie n'est pas toujours irréprochable, et ne sait pas toujours s'arrêter à temps. « Il a du bel esprit, dirons-nous avec M. Sainte- Beuve, et, par endroits, du précieux; il a du mauvais goût. Il caresse volontiers son idée jusqu'au bout, et concerte son expression ; il pousse et redouble à plsdsir son antithèse (2). » Personne n'a mieux critiqué que M. Taine, et mieux justifié en même temps ce grand style traînant et pompeux, où tout est facettes brillantes, miroitements ^e toutes sortes, petites oppositions arrangées avec un art infini. « Fléchier, nous dit-il, use et abuse de la symétrie et de l'antithèse, et raconte ainsi le discours que les Pères de l'Oratoire firent aux magistrats : « Il fallut haranguer « devant les premiers orateurs du Parlement, et prêcher la « justice à ceux qui la rendent; il fallut leur prononcer « les maximes de l'Evangile avec autant de gravité qu'ils « prononcent leurs arrêts; faire le juge des juges mêmes, « et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils « parlent de leur tribunal. » Ces oppositions prolongées plaisaient au dix-septième siècle, comme un mot

(!) Mémoires de Fléchier, p. 39 et suiv. (2) Ibid., latroductioQ, p. xxii.

piquant au dix-huitième sièdei comoie une image iaprévue aujourd'hui. Par la même raiaoD» on TOoiait ds Tordre en toute chose, une dispositioD calculée et dsi proportions équilibrées dans les divo'aet parties du ditcours, des exordes, des transitons, une condasion. Héchier compose son journal avec autant de mn qu'ai sermon ou une tragédie. On avait Tamour de la r^^ (1). •

Ces oppositions prohngées plaisaient aux beaux eq^ du temps, voilà l'explication de ces abus, que Ym pourrait reprocher avec quelque vivadté à Fléchier, sS n^avait pour excuse d'avoir suivi la mode et pris leioi que lui donnaient ses contemporains. Cette symétrie ètarnelle, cette prose aussi régulièrement alignée que bi jardins de Lenétre, est d'une monotonie fatigante : o«i c'est vrai ; mais que d'aimables qualités à côté de m déi^uts I que d'esprit, de finesse et de gaieté daos b plupartde ces récits ou de ces descriptions I Aussi, peor ma part, et malgré les justes reproches que l'on peit faire à Fléchier, je souscris volontiers au jugement de M. Sainte-Beuve : « Par cette disposition de bel eqxit qui s'arrête et se complaît à la bagatelle, Fléchier n'esl pas de l'école sévère et judicieuse de Boileau : il y a a lui de ce goût qu'aura Fontenelle, et qu'avait Beosendei un goût de ruelles dans le meilleur sens du mot (2). »

Voulez-vous un autre exemple de goût précieux? lis» encore le passage suivant. Un jour, selon son habitouki ^^ ^ Fléchier se trouve en conversation au milieu d'uo cefd^

(1) M. Taine, Essais de critique et (T histoire , p. 20.

(2) Mémoires de Fléchier, Introduction, p. xxui.

d'amis, il raconte la plaisante aventure de M^^^ de Scudéry Bt de son frère, arrêtés tous deux à Lyon, par les officiers de la justice^ comme coupables de conspirer contre la vie de Louis XIV. <c Gomme nous étions sur la fin de notre conte, dit Fléchier, un conseiller des Grands-Jours Eurriva, qui nous raconta qu'il venoit de juger et de faire donner la question & une femme de Lyon. On Taccusoit d'avoir brûlé deux ou trois maisons, et il est probable qu'elle est incendiaii*e, suivant la coutume des habitants de ces montagnes, qui ne menacent que de brûler ceux qui leur font quelque déplaisir, et qui, étant toujours sous la neige, ne laissent pas d'avoir souvent recours au îea pour se venger (1). »

Cependant, il ne faudrait pas croire pour cela que Fléchier appartienne le moins du monde à la société de ces fausses précieuses, que Molière avait si justement accablées de ses railleries. Pas plus que M"** de Scudéry, pas plus que Gonrart, Huet ou Ghapelain, il ne mérite d'être placé en si mauvaise compagnie. La manière dont il se moque des deux ou trois précieuses languissantes qui nennent le trouver, montre qu'il ne donna jamais dans ce genre ridicule; que s'il aima l'esprit, s'il en abusa même souvent, il ne favorisa jamais cependant les sottes [)réten tiens des Cathos et des Madelon qu'il rencontra.

La scène décrite par Fléchier est fort amusante, et tout i fait digne de Molière. Le malicieux abbé n'oublie aucun ;rait capable de nous marquer son dédain pour ces im-

(1) Mémoires, p. 63. Voy. encore plusieurs autres exemples do ces mauvaises et fades antithèses, p. 175, 209, 229, 245, 297.

portunes visiteuses. En compagnie de plusieurs mesâeurs et dames de Clermont, Fléchier est allé en promenade jusqu'à Vichy. Là, il a rencontré un capucin, « qui n'avoit pas la barbe aussi vénérable que les autres, et qui se piquoit d*ètre un peu plus du monde que ses confrères » . Le religieux, qui se souvient d'avoir vu le nom de Fléchier au bas d'une ode ou d'une élégie (1), s'empresse aussitôt de venir lui faire ses compliments, de le traiter de bel esprit, et de dire partout qu'il étût poète. « Faire des vers et venir de Paris, ce sont des choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés. » Fléchier, nous dit-on, réunissait alors ces flatteuses conditions : ses vers avaient été insérés dans les recueils du temps, les dames les plus spirituelles commençaient à goûter le charme de ses lettres, et il était déjà prédicateur en renom.

<( Ce bruit de ma poésie, nous raconte-t-il, fit un grand éclat, et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent qu'elles passeroient pour savantes dès qu'on les auroit vues avec moi, et que le bel esprit se prenoit ainsi par contagion (2). L'une étoit d'une taille qui approchoit un peu de celle

(1) Peut-être l'élégie intitulée : Plainte de la France à Rome, sur Vinsulle faite à son ambassadeur, le 20 août 1662.

(2) Molière, dans les Précieuses ridicules, fait dire la même chose à Madelon, quand elle déclare que, si Von veut être du beau monde, il faut connaître les beaux esprits du temps. « Ce sont eux, dit-elle à Mascarille, qui donnent le branle à la réputation dans Paris ; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela. » Se rappeler que les Précieuses ridicules sont de 1659.

des anciens géants, et son visage n'étant point proportionné à sa taille, elle avoit la figure d'une laide amazone ; l'autre étoit, au contraire, fort petite, et son visage étoit si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu'elle avoit un nez et des yeux. Je pris garde même qu'elle étoit un peu boiteuse, et surtout je remarquai que Tune et l'autre se croy oient belles. Ces deux figures me firent peur... Je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore comme leur parler, j'attendis leur compli^ ment de pied ferme.

« La petite, comme plus âgée et de plus mariée, s'adressa

à moi : « Ayant de si beaux livres que vous avez, me

« âit-elle, et en faisant d'aussi beaux vers que vous en

«c faîtes, comme nous a dit le R. P. Raphaël, il est pro-

«c bable. Monsieur, que vous tenez, dans Paris, un des

c premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes

fc sur le pied de ne céder à aucun de MM. de l'Académie.

« Cest, Monsieur, ce qui nous a obligées de venir vous

« témoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous

ce avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce

€c pays barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la

« cour et du grand monde, on ne sauroit assez le consi-

« dérer. » — « Pour moi, reprit la grande jeune, quelque

« indifférente et quelque froide que je paroisse, j'ai tou-

« jours aimé l'esprit avec passion, et ayant toujours

^ trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai

^ toujours senti une inclination particulière aies honorer. »

« Je leur répondis avec un peu d'embarras que j'étois '® plus confus du monde ; que je ne méritois ni la répu- ^Uon que le bon Père m'avoit donnée, ni la bonne opinion

qu'elles avoient de moi ; que j'étois pourtant très satisfait de la bonté qu'elles avoient eue de me flatter, et de celle qu'elles avoient de le croire, puisque cela me donnoit occasion de connoitre deux aimables personnes qui dévoient avoir de Tesprit infiniment, puisqu'elles le cbe^ choient en d'autres. Aprèd ces mots, elles s'approchèrent de ma table et me prièrent de les excuser, ai elles avoient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles voyoieDt; que c'étoit une curiosité invincible pour elles. Puai tous les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction de VArt (T aimer d'Ovide, par Nicole (1). Jô ne sais si le titre leur en plut, et si elles espérèrent y pouvoir apprendre quelque chose, mais elles me prièrent de leur prêter cet ouvrage qu'elles avoient tant oui estimer du» l'original. Je leur prêtai donc VArt d^aimer; je leur eusse bien voulu donner encore celui de se rendre aimables. * Ce récit, maliny moqueur^ assorti pourtant^ ei oA rien lie jurcy est bien amusant, d'un comique fin et délicat. C'est un petit tableau de genre, calme, doucement animé, où Ton distingue nettement la physionomie des divers personnages : la grande jeune^ avec sa figure de laide amazone ; et la petite boiteuse^ dont le visage était si couvert de mouches, qu'on ne pouvait juger autre

(1) « Cette traduction de VArt d*aimer, en vers français, dp renferme que des fra{^ment3 du poème d'Ovide; elle est ^ Claude Nicole, président de l'élection de Chartres, oncle du célèbre moraliste de ce nom. On retrouve toujours ici le FléchicrdfS premiers temps, qui, en fait de poésie, suit la mode et ne songe nullement à la contrarier; il est pour la poésie d'idylles, de sonnets, do recueils choisis, et du Mercure galant, pour la iK>é^i^ à la Des Houlières. » (Note de M. Chéruel.)

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chose, sinon quelle avait un nez et des yeux ; et au milieu de ces deux précieuses languissantes^ Fléchier, lui qui voit tout dun coup le ridicule des hommes^ qui^ plus que personne, remarque promptement une sottise (1), Flécbier, avec sa bonhomie narquoise, sa civilité à fleur d'ironie, avec cet air fin et spirituel empreint sur son rîsage, recevant ces deux coquettes^ et, à la fm de leur râaite, les saluant avec un sourire moqueur.

llsds si Fléchier raille ces précieuses, il n*est pas luinème à l'abri de toute critique en fait de recherche et l'affectation. Plas d'une fois, on pourrait tourner contre ui des reproches qu'il relève si gaiement chez les autres, t Fléchier, en écrivant ce récit, ne songeait qu'à faire (ourire son beau monde aux dépens des fausses prêteuses; aujourd'hui, quand nous le lisons, une partie le notre sourire lui revient à lui-même, à l'abbé spirituel ^t fin, si bien tourné, si pénétré de son bon goût, mais in peu précieux (2). »

On a vu son attitude dans le cercle, où des dames le plaignent assez vivement de ce que Ton veut interdire 'étude aux femmes. L'une des dames présentes, comme plus tard Philaminte et Ârmande, indignée qu'on borne

l'effort de leur intelligence

A juger d'une jupe ou de l'air d'un manteau,

le peut tolérer qu'on veuille défendre aux femmes ^usage de raisonner^ et déclare que la raison n'est pas ^ute pour les hommes. Je crois entendre la réponse

(1) Portrait de Fléchier par lui-même.

(2) Mémoires, Introduction, p. xxiv.

de Fléchier, dans la réplique de tami^ qui prend la parole au nom des hommes. Fléchier ne va pas jusqu'à dire, avec la rondeur de Gbrysale, que les femmes doivent laisser la sciefice aux docteurs de la vUle^ mettre de côté tous les livres pour s'occuper de faire aller leur ménage; il ne dit pas, avec le bonhonune impatienté de voir que sa maison va sens dessus dessous :

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses ;

sur ce point, enfin, il indique son opinion avec beaucoup moins de netteté que Glitandre (1), mais, ce qu'3 dit, avec une certaine discrétion, suffit pour nous faire comprendre sa véritable pensée : il veut les femmes douces, aimables, affectueuses, exemptes de prétention, bien plus que précieuses, savantes et désagréables. La Bruyère a dit : « On regarde une fenune savante comme on fait une belle arme : elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable, et d'un travail fort recherché ; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde (2j. »

(1) Je consens qu'une femme ait des clartés de tout : Mais je ne lui yeux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante...

{Femmes savantes, act. I, se. IH.)

(2) La Bruyère, eh. m, Des Femmes, — La Bruyère songeaitil, dans ce portrait moqueur, à M™» Dacier? femme savante, sans doute, mais bien digne d'être comparée à une pièce de cabinet. Voy. ce que nous en avons dit précédemment, voL I, p. !96 et

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