CHAPITRE XX
rchier, poète français. Plainte de la France à Rome, élégie, .662. — Sur le mariage de M. de Caumartin, éiégie, 1664. — lu roi» sur sa dernière maladie, ode, 1665. — La reine au roi, légie, 1667. — Eloge du roi, à Colbert, 1667. — L'Hercule rançois, 1668. — Sur les conquêtes du roi, ode, 1672. — Quaités et défauts de cette poésie ofGcielle.
En 1665, quand Fléchier vint en Auvergne, il y arriva icédé non seulement de la réputation de bel esprit, ûs encore de celle de poète. Dès cette époque, le bruit sa renommée était déjà parvenu jusque dans cette ortie reculée de la France, où, sans le savoir, il avait os d'un rustique admirateur de son talent. Un jour. Vichy, il rencontre Tun de ces admirateurs ignorés, "i bon Père^ qui, à la nouvelle de son arrivée, se souvent d'avoir vu son nom au bas d'une ode ou d'une élégie, ^presse aussitôt de lui faire compliment^ et ne manque A d'aller publier partout qu'il est poète. « Faire des rs et venir de Paris, ajoute Fléchier nous parlant du die enthousiasme du religieux, ce sont des choses qui t^nent bien de la réputation dans ces lieux éloignés, et Bt là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit. Ce ^t de ma poésie fit un grand éclat, et m'attira deux ou
is précieuses languissantes, qui recherchèrent mon n 17
amitié et qui crurent qu'elles passeroient pour savantes dès qu'on les auroit vues avec moi, et que le bel esprit se prenoit ainsi pai* contagion (1). »
Nous avons lu ces vers, et nous devons dire qu'une seule pièce exceptée, toutes les autres nous ont paru très médiocres, et ne justifient en rien ce grand éclat dont Fléchier parle dans ses Mémoires (2). Il n'y avait que des précieuses, ou des hommes d^un goût fort douteux, qui pussent louer sans réserve des poésies aussi décolorées, écrites d'un style traînant, souvent prosaïque, et presque toujours dépourv u de ces agréments dont Fléchier savait embellir son élégante prose. Quant aux pièces composées après 1665, elles ne valent guère mieux : on pourra en Juger par ce que nous dirons des unes et des autres.
Le vrai Fléchier, Técrivain habile et ingénieux, l'auteur des vers faciles adressés â M*** de la Vigne, on ne le trouve que dans une élégie publiée vers 1663, et dans les Dialogues sur le Quiétisme^ composés beaucoup plus tard. Nous aurions négligé ces vers français de Fléchier, si, par leurs qualités et leurs défauts, ils ne justifiaient pleinement nos observations précédentes; s'ils ne nous montraient clairement quels furent les goûts littéraires de sa jeunesse; si enfin, ils ne le rattachaient directement à cette école de Louis XIII, dont il continua les traditions, en imitant d'Urfé ou Godeau pour la poésie, comme il imitait pour la prose Balzac ou M"** de Scudéry.
La meilleure de ces pièces est celle qui est intitulée :
(i) Mémoires^ p. 50.
(2) Nous ue parlons pas ici des Dialogues sur U Quiétisme; il 6Q sera question dans le chapitre suivant.
Plainte de la France à Rome^ $ur f insulte faite à son ambassadeur j le W daoàt 1662, élégie. Elle n'est pas sans défaut , assurément; mais elle renferme certains bons passages, des vers élégants et nullement indignes d'être cités. Chose curieuse, ils ont paru assez bien faits pour mériter d'être attribués au grand Corneille, et de figurer dans ses œuvres. On les trouve, pour la première fois, dans l'édition de Corneille, publiée en 1817 (1) ; et, depuis cette époque, on n'a cessé de les donner sous le nom de notre grand tragique (2). Voici la cause de cette erreur. Dans un petit volume, imprimé en 1664 et intitulé : Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes i tant eti prose qu'en vers (3), on trouve cette élégie signée en toutes* lettres du nom de Corneille.
Trompés par cette aQirmation, les derniers éditeurs de Corneille ont pensé que celui-ci était réellement l'auteur de cette pièce; ils l'ont imprimée avec confiance, heureux de restituer au poète une œuvre qu'ils croyaient lui appartenir. Mais l'autorité du Recueil en question ne peut prévaloir contre des preuves qui établissent d'une manière certaine que c'est à Fléchier, et non à Corneille, qu'il faut attribuer cette composition (4). D'abord, l'édi-
(1) Paris, Renouard, 12 vol. in-8o.
(2) On trouve cette pièce do Fléchier dans les Œuvres de Corneille, Paris, Lefèvre, 1824, 12 vol. iii-8o; dans Tédition Didot, 2 vol. in-4«, Paris, 1858; vol. II, p. 481.
(3) Cologne, 1664, Pierro du Marteau, p. 167 : Plainte de la France à Home, par monsieur Corneille, Elégie.
(4) Nous empruntons une partie des détails qui suivent au récent éditeur de Corneille, M. Marty-Laveaux, vol. X, p. 307 et suiT. Collection des grands écrivains de la Frauce, L. Hachette, 1862.
tion originale de cette élégie, édition qui existe encore, et qui a pour titre : Plainte de la France à Rome, sur (assassinat de son ambassadeur, élégie, se termine par la signature de Fléchier. « Cette édition originale, dit M. Bfarty-Laveaux, n a ni frontispice, ni adresse, ni date; mais imprimée avec soin et même avec luxe, et f<HiDaDt sept pages in-&*, elle a tous les caractères d'une publia* tion officielle, et est ornée des fleurons de l'imprimerie royale, ce qui ne laisse aucun doute sur son origine. » De plus, cette pièce parut en 1663, avec la signatmê de Fléchier, dans un recueil intitulé : Délices de ta poésie galante des plus célèbres autheurs du temps; et en 1782, le consciencieux éditeur de Fléchier, Ducreai, la plaçait dans la collection des d^uvres complètes de Tévëque de Nîmes. Enfin, à toutes ces raisons, nous pouvons ajouter ici le témoignage décisif cTun contemporain. En 1663, vers le mois de février ou de mars. Ménage écrivant à Huet, lui donne quelques détails sur sa santé : « Présentement, lui dit-il, je me porte assez bien, et j'espère, avec r^de du printemps, me tirer d'affaire, et voir les premiers raisins mûrs... L'élégie dont vous me parlez, est d'un nommé Fléchier, précepteur du fils de M. de Canmartin (1). » Cette élégie est évidemment la Plainte de la France à Rome, puisque c'est en 1664 et en 1667 seulement que Fléchier composa les deux autres élégies qui figurent dans ses œuvres (2).
(1) Correspondance de Huet, Bibl. uationale, vol. II, p. 58.
r2) Nuus avons trouvé uno copie manuscrite de celte élégie, à U bibliothèque de T Arsenal, dans un recueil manuscrit tic chansons : Belles-Lettres française*, 83, vol. H. Cette copie ne
Le duc de Gréqui, notre ambassadeur auprès du pape Alexandre VII, étsdt détesté des Romains, indignés de sa hauteur et de l'audace de ses gens, qui commettaient dans la ville les plus graves désordres (1). Le 20 août 1662, quelques laquais de l'ambassadeur osèrent même attaquer des gardes du pape. Le corps auquel appartenaient ces derniers, irrité de cet affront, résolut de se venger, et, les armes à la main, vint assiéger le duc de Créqui, jusque dans rbôtel de l'ambassade française. « Ils tirèrent, dit Voltaire, sur le carrosse de l'ambassadrice, qui rentrait alors dans son palais; ils lui tuèrent un page, et blessèrent plusieurs domestiques. »
A cette occasion, les poètes officiels élevèrent la voix contre un tel attentat, au fond bien excusable, puisqu'il était la conséquence d'une première et injuste provocation. Mais les fils des Muses n'y regardent pas de si près; et, sans s'inquiéter de savoir de quel côté pouvaient être les torts, les beaux esprits du temps ne manquèrent pas de lancer leurs poétiques foudres contré la garde pontificale. Fléchier, poète officiel, comme l'étaient alors les lettrés de l'époque. Voiture, Boisrobert, Sarrazin, Benserade et tant d'autres, Fléchier, dont les vers eurent souvent les honneurs de l'imprimerie royale, composa loi aussi une pièce à ce sujet et, à l'exemple de ses émules, s'indigna de l'outrage fait au roi, dans la per-
Tessemble ni au texte imprimé par Ducreux, ni à celui qui est donné par les divers éditeurs de Corneille. Elle renferme un grand nombre de variantes médiocres, et n'a pas les dix vers qui aoQtdans les Œuvres de Fléchier, édition Ducreux.
(1) Voy. Voltaire, Siècle de Louis XIV, p. 72, édit. Didot, in-12.
sonne de son ambassadeur- Peutrètre troqYeni4-<Hi qpe, pour un futur évfique, Flécbier parle bien bardimant de Rome ; mais, c'est là licence de poète, dont il ne fiwi pM a'efiaroucber. Du reste, nous n'avpqs pas & juger ici k trayail d'un théologien, mm TcBayre d'un bel Qvprit qqi a sa fortune i faire, qui veut montr9r soq habile, 0( profiter de l'occasion favorable pour acquérir quelque réputation.
Après un début un peu lent, le poète raille fineneot k prise d'armes qui vient d'avoir lieu à Rome; et, avacnoe ironie qui ne manque pas de malice, il fiât dire i b France irritée :
Je Bavois bien que Rome élevoit dans son sein
Des peuples adonnés au culte souverain,
Des héros dans la paix, de savante politiques.
Experts à démêler les affaires publiques,
A conseiller les rois» à régler les Etats;
Mais je ne savois point que Rome eût des soldats.
Peignant ensuite la tranquillité de Rome, au milieu des agitations de la France et du tumulte de ses dernières guerres, Fléchier revient à sa figure de prédilection, I'mtithèse ; il la prodigue ici à plaisir, mais sans recbercie, sans effort, et avec un bonheur qu'il n'a pas toujours :
Tu rocourois au,x vœux quand nous courions aux arniff; Nous répaudiniis du sani;, tu répandois dei larmes; Et, plaignant le malheur du reste des mortels, Tu soupirois pour eux aux pieds de tes autels.
Reine do l'univers, arbitre do la terre. Tu me prùcliois la paix au miliou de la guerre: J'ai suivi tes conseils et tes justes souhaits. Et tu me fais la guerre au milieu de la paix.
Malgré quelques vers faibles et un peu traînants, c'est îc des expressions énergiques, avec un langage ferme, ^cis, exempt d'affectation, que Flécbier trace le tableau Tantique grandeur de Rome :
Quel intérêt t'engage à devenir si fière? Te reste-t-il encor quelque vertu guerrière ? Crois-tu donc être encor au siècle des Césars, Où parmi les horreurs do Bellonc et de Mars, Jalouse de la gloire et du pouvoir suprême. Tu foulois à tes pieds et sceptre et diadème? Dans cet heureux état où le ciel t'avoit mis Tu ne demandois plus que de grands ennemis ; Et portant ton orgueil sur la terre et sur Tonde, Tu bravois le destin des puissances du monde, Et tu faisois marcher, sous tes injustes lois. Tes simples citoyens sur la tête des rois.
Mais quelques grands exploits que la terre renomme, Tu n'es plus cette fière et cette grande Rome ; Ton empire n'est plus ce qu'il fut autrefois, El ce n'est plus un siècle à se moquer des rois. Tout cet éclat passé n'est qu'un éclat frivole. On ne redoute plus l'orgueil du Gapitole (1); Et les peuples, instruits do tes douces vertus. Adorent ta grandeur et ne te craignent plus.
^oilà un congé en règle, qui ne pouvait être donné
le manière plus élégante, et avec une plus gracieuse
ertinence. Rome ne possède plus rien de la puissance
fit autrefois sa gloire; elle n a plus rien de l'antique
ir de ses héros, et elle est aussi incapable de « planter
V titre de curiosité, nous donnons qunlriuos variantes du crit (lo l'Arsenal. Ainsi, on cet endroit, on lit :
Et tu n'es plus au temps do te moquer do» roin;
On ne redoute plus l'orgueil du Capitolo,
Oui fut jadis si craint do l'un à Tautrc pôle.
croix sur les murs de Byzance », que de secours de Venise (1), qui, à cette ^loque, était compfetemeut déchue de sa jMiemière splendeor. Opposant alon à ce tableau, cdui de ses propres succès, Téclat de ses récentes victoires, ce glorieux traité des Pvréoées, qui hi donnait enfin la paix avec un peuple, dqmis longtemps son plus redoutable adversaire (2), la France, jusleiiiait fiëre de ses vaillantes troupes, s'écrie avec Faccent d'un légitime orgueil :
J ai vu de tous c6tés mes emiemis vaincus. Et je suis aujourd'hui ce qu'autrefois tu fus. Les lois de mou État sont aussi souTeraioes, Mes lis TOQt aussi loin que tes aigles romaines. Et, pour punir le crime et Torgueil des humains. Mes François d aujourd'hui valent les vieux Romains.
Après avoir exprimé, dans un bon vers, ce qui fiût la force de la Rome moderne :
Tu tiens ta sûreté dp ta propre foiblesse,
Flécfaier prête à la France un langage assez hardi. Mais songeons que c*est une nation offensée qui parle ; et, dans la chaleur de l'indignation, on est bien un peu excusable de franchir la mesure. Dans ce débat, le poète s'applique à dégager la question politique de la question religieuse; et il n'y réussit pas trop mal à l'aide de ces antithèses qu'il ramène toujours, antithèses qui donnent à son style
(1) Allusion à la situation de la célèbre république. Depuis 1645, les Turcs cherchaient à enlever Candie aux Vénitiens, el fiairent par s'en emparer en 1669.
(îi Le traité des Pyrénées fut signé entre la France et TEspagne. le 7 novembre 1659.
e physionomie très spirituelle, mais qui ont le tort de irenîr trop souvent :
Mais puisque ta fureur ne peut se contonir,
Après tant de mépris il faudra te punir.
Lia gloire des héros n'est jamais assez pure,
St le trône jaloux ne souffre point d'injure.
Ne te flatte plus tant de ton divin pouvoir :
On peut mêler la force avecque le devoir.
Des monarques pieux, des prinœs magnanimes
Ont révéré tes lois en punissant tes crimes ;
Ils ont eu le secret de partager leurs cœurs,
D*étre tes ennemis et tes adorateurs ;
De soutenir leur rang et sauver leur franchise,
En se vengeant de Rome, et respectant TEglise (1).
Us ont su réprimer ton orgueil obstiné.
Sans choquer le pouvoir que le ciel t'a donné,
Et séparer enfin, dans une juste guerre.
Les intérêts du ciel d*avec ceux de la terre.
La France termine sa plainte^ en invitant le roi à agir *c modération, à faire respecter les droits du trâne, is méconnaître les droits de r autel :
Pense au sacré devoir d'un monarque chrétien : Fais agir ton pouvoir, mais révère le sien ; Et, mêlant au courroux le respect et la crainte. Punis Rome Tinjuste, et conserve la sainte.
or un abbé, c*est là un propos assez vif, et qui, malgré ites les licences poétiques, parait aujourd'hui quelque
i) Manuscrit de T Arsenal :
En se vengeant de toi, mais non pas de l'Eglise.
Ze» corrections sont bien faibles ; nous ne croyons pas nous mper en affirmant que cette copie de TArsenai est l'œuvre quelque versificateur maladroit, qui a voulu retoucher le :te de Fléchier.
pen étonnant. Le brait de cette plainte arriva-l-O jasqa'i Rome? Nous l'ignorons: mais ce que noos pooronsdire. c'est que si la cour romaine eût connu la pièce de Flécbier, elle eût eu le bon goût de ne pas se Ûcber des inoflensives épigrammes dirigées contre die; die aurait oublié volontiers les traits malins de rirréréreocieiix versificateur; elle lui aurait pardonné avec bîeoveillaDce cette peccadille de jeunesse, et n'en aurait pas moins consenti, plus tard, à son élévation à Tépiscopat, sans demander aucun éclaircissement à ce sujet, sans exiger aucune rétractation, même en vers; sans le réduire i la nécessité d'une amende honorable, à la façon de celle qœ Bossuet imposa à Santeuil, coupable d'avoir chanté ayec trop d'enthousiasme, lui, poète chrétien, les divinités do paganisme (1).
Ces vers de Fléchier ne sont pas sans mérite : ils sont faciles, naturels, élégants, quelquefois même vigoureux* De plus, dans la forme, ils ont quelque chose de sonore, d'ample, d'abondant et de majestueux, qui rappelle h manière de Corneille, que Fléchier essaye évidemment de reproduire ici, comme d'autres essayeront plus tard d'imiter le style de Racine. Nous avons le regret de ne pouvoir faire le même éloge des pièces suivantes, écrites dans le goût du temps, et qui, loin d'attirer quelque gloire à Fléchier, seraient capables de ruiner la réputation
ili On lit dans les Œuvres de Santeuil, une pièce latine avec ce litre : • Ad Meldensium episcopum, Jac. B?nignam Bossueiuin. Reiigioni .se fxcusat acciisatus quod Pomonœ. cum de re ho^ tensi s«:rilieret, vocr^m usurpasset, poi*ta christianus. » {J.B.S» tolii opéra, Parisiis ; apud Dionysium Thierrj' ; i vol. in-i2, i'^p. 34.)
relique la plus solidement établie. Un style froid et koaU surchargé d'expressions prosaïques, d'antithèses rcées, de pointes puériles à peine dignes des plus inau- .ises précieuses, Fléchier enfin, avec la plupart de ses tfauts, sans aucunes de ses qualités ordinaires» voilà ji ju près ce que Ton trouve dans ces méchants vers. Nous ne pouvons citer des exemples pour justifier toutes îs critiques : ce serait beaucoup trop long pour nous, trop peu intéressant pour le lecteur. Comme modèles I goût de Fléchier à cette époque, on n'a qu'à lire les èces adressées à M. de Seignelay (1), à M. de Cauartin ou à Colbert : ce ton affecté et souvent subtil, ce yle fade, maniéré, qui ne procède que par antithèses et ir contrastes, tout cela est bien d'un bel esprit, d'un ibitué de la société précieuse, ami de Conrart, de Cba-
(1) L'Hercule français, ou explication d'un dessin de M. Le Brun, urM. de Seignelay, l'an 1(>()8. Œuv. compl. de Fléchier, vol. IX,
<68. Le sujet do cotte pièce n'appartient pas à Fléchier, aime semblerait l'indiquer le titre donné par Ducreux. A la bliothèque de l'Arsenal, parmi les papiers non classés, nous ons trouvé Tédition orij^inalo, in-4», avec le titre suivant : freules Gallicus; F^arisiis, apud Sebaslianum Mabre-Cramoisy, DCLXVin. — L'Hercule français, ou l Explication de la thèse liée au roi, pour M. le marquis de Scifçnelay. La pi(''ce est ^ée : Fléchier, sur les vers latins du P. de la Bretonnière. — aQ-@aptiste Colbert, marquis de Seignelay, fils du grand Golrt, naquit en 1651 et mourut en 1690. Boileau lui a adressé le de ses meilleures éj)îtres, la neuvième : Rien n'est beau que vrai. — Au dix-septième siècle, ces sortes de traduction lient assez en usage. Ainsi, je vois dans le même recueil de arsenal, que Gommirc avait fait une pièce latine sur ce que
prince de Gondé ne vivait plus que de lait. Après les vi'rs tins, vient une traduction laite par Fontenelle, avec ce titre : raduction de tOde à son Altesse Sérénissime, Mgr le prince, sur
qu'il ne vit plus que de lait.
pelain, de W de la Vigne et de HP* de Scadéry, et qui semble vouloir fsdre passer dans ses écrits le langage usité dans les cercles à la mode. Toutes ces [ûèces, publiées pour la plupart de 1663 à 1668, alors que notre poète avait trente-ûx ans, nous prouvent que ranleor des GrandS'Jours subit pleinement rinflueoce des meflo du temps, dont il imite le faux goût, les petites coquetteries de style, la fadeur et la prétention.
Dans son Ode sur la dernière maladie du rd, en i685, Fléchier veut rappeler le danger que la Fnmoe connità cette époque. Nous ne ferons pas remarquer que, dm cette ode, il n'y a pas le plus léger souffle lyrique, et qoe le langage du poète est celui d'un homme fort médiocrement ému du péril qu'il retrace; mais ce que nous voulons ûgnaler, c'est le ton précieux avec lequel il doos dit que le sort, s'il eût enlevé Louis XIV,
Avoît mille crimes à faire Dans un crime qu'il aurait fait.
Nous ne pouvons retenir un mouvement d'impatiencei quand nous voyons Fléchier employer le langage to ruelles les plus discréditées, et vouloir, en quelque sorfe lutter d'affectation et d'obscurité avec les plus mauîi» écrivains. En s'adressant à la reine, il lui dit, daos no style que les Précieuses ridicules n'auraient pas désavoué'
Lorsque la fièvre violente
Porta son ardeur insolente.
Au cœur de votre illustre époux.
Le ciel fit connoitre à la Parque,
Que le cœur de ce grand monarque M iv
Ne devoit brûler quo pour vous.
Pointe puérile et singulièrement déplacée dans un tel sujet et dans une telle pièce ! N'est-il pas surprenant de voir Fléchier, homme d'esprit, prosateur distingué, auteur des vers élégants qui se trouvent dans la Plainte de la France^ écrire ainsi une ode en style de madrigal, et s'exposer à être confondu avec les plus pauvres versificateurs de son temps?
Dans une autre pièce, la reine, qui redoute les dangers auxquels Louis XIV s'expose dans les combats, supplie son époux de modérer l'ardeur qui l'emporte, et s'applique à exprimer ses craintes dans un discours rempli de toutes sortes de traits d'esprit :
Je fais des vœux pour toi, plutôt que pour ta gloire ; Je crains pour le vainqueur, plus que pour la victoire.
J'ai tremblé mille fois, et je t'ai souhaité Un peu moins de succès et plus de sûreté.
Daus le charmant séjour de tes provinces calmes,
Tu te délasseras à Tombre de tes palmes,
Et, sans rompre le cours de tes faits éclatants,
Tu vaincras un peu moins, pour vaincre plus longtemps (1).
Mlleui's, il avait déjà dit à peu près la même chose :
Vous forez en réglant vos veilles.
Peut-être un peu moins de merveilles, Mais vous en ferez plus longtemps (2).
Nous avons noté bien des fois ce défaut de Fléchier,
(1) La reine au roi, sur ses travaux de la guerre, en 1667. ^iégie; Œuv. compl.de Fléchier, vol. IX, p. 161. — Il s'agit ici <ie la conquête de la Flandre en 1C67.
(2) Au roi, sur sa deruiùre maladie, avant IGGG, Ode. [Ibid,, vol. IX, p. 156.)
qui use et abuse sans cesse de ces petites oppositioDs de mots. Bonnes ou mauvaises, il ne les rejette jamais : il les prodigue déjà, en 1660, â Tacadémie de Ricbesource; il les sème à profusion dans ses Grands-Jours d Auvergne^ en 1665, et dans les pièces qu'il écrivit les années suivantes, en 1666, 1667, 1668. L'habitude une fois coijtractée, il ne pourra plus s'en défaire : il la consenrera toujours, dans ses sermons, et dans la dernière de ses oraisons funèbres qui est de 1690 ; dans ses Dialogues sur le Quiétisme^ composés vers 1695, et jusque dans les lettres qu'il écrira, vers la fin de sa vie, à M"" Des Houlières ou à M"" de Scudéry.
Dans les Grands-Jours d! Auvergne^ Fléchier s'est moqué plus d'une fois, et avec assez de vivacité, de ceux qui mêlaient le soleil, la lune et tous les autres astres i leurs harangues ; mais, dans ses vers français, il est tombé, sans scrupule, dans le défaut qu'il reproche aux orateurs auvergnats. Il est vrai que Louis XIV avait le soleil pour emblème ; mais fallait-il, pour cela, parler à tout propos du soleil et des étoiles? Louis XIV est malade; le poète officiel veut nous donner une idée de la tristesse de la cour pendant ce temps, et s'exprime ainsi :
Ces astres qui tirent leur jour De l'éclat qui vous enviroime, Et des rayons de la couronuo Ne luisoient plus dans votre cour.
Ainsi, quand le père des jours.
Sous uu uoir amas de nuages.
Cède à la fureur des orages Dans le plus brillant de son cours.
Tous les astres, confus et sombres, S'étonnent de voir sous les ombres Pâlir son yisage vermeil ; L'air n'a qu'une lumière obscure, Et Ton voit toute la nature, Aussi pâle que le soleil.
Dans un autre passage, parlant de Taction de Louis XIV dans le monde, de son influence sur les affaires de l'unirors, il dit dans le même style des précieuses :
Ainsi l'astre du jour fait ressentir au monde La féconde vertu de ses brillants regards,
£t ranime la terre et Tonde
Du feu de ses rayons épars.
La vive impression d'une flamme si pure Pénètre dans le sein de tant d'êtres divers; £t réchauffant le corps de toute la nature, Donne le mouvement à ce vaste univers (1).
Dans une pièce adressée à Colbert (2), Fléchier a recours de nouveau à la comparaison obligée. Quoique le style soit plus correct et plus élégant, que les vers aient une certaine harmonie qui satisfait mieux Toreille, Fléchier a tort cependant d'user encore d'une comparaison û vieillie :
Comme l'astre éternel qui fournit ^a carrière, Sur son char do rubis entouré de lumière, £t qui roule un beau jour dans un ciel pur et clair. Dissipe les vclpeurs qui se forment dans l'air; Ses rayons, pénétrant les plus sombres nuages, Vont chercher dans leur sein la source des orages, De mille traits de feu percent l'obscurité, Et répandent partout le calme et la clarté.
(1) Sur les conquêtes du roi, Ode, 1672. {(Èuv. compl. de Fléchier, Vol. IX, p. 172.)
(2) Eloge du roi, à M. Colbert, 1667. (IM., vol. IX, p. 164.)
Ainsi règne Louis dans une paix profonde.
Il invite au repos tout le reste du monde :
Les tyrans ue sont plus ou sont humiliés.
Il répand son bonheur sur tous ses alliés.
Et maintenant les droits de leurs riches provineesy
Il est le protecteur et l'arbitre des princes.
Hds tout n'est pas également à blAmer dans ces ^ quand il redevient lui-même, quand il cesse d'imil langage maniéré des précieuses, alors Flécbier écrit venablement : son vers est net, précis, et pldn de harmonie si douce à l'oreille, qui sera bienlAt le cl principal de son éloquence. Tel est, nous sembto^ caractère particulier de ce début de rElégie^ sur k riage de H. de Caumartin. Nous sommes au momei l'Amour vient se plaindre à Vénus de ne pouvoir ti pher de l'inflexible magistrat :
L*astre qui fait les jours, sortoit du sein de Tonde, Les zéphirs retenoient leur haleine féconde. Et les flots agités du liquide élément Par un instinct secret couloient plus doucement.
La mère des Amours cabne la douleur de son fils; lui apprend que le rebelle va être bientôt soumis à ses par une jeune beauté qui habite, dit-elle élégamment,
Près de ces bonis fameux, où la Seine profonde Traverse la cité la plus vaste du monde, £t roule avec orgueil dans son riche canal Sur un sable doré son mobile cristal (1).
Dans un autre endroit, où Flécbier imite évid&DOD
(1) Sur le mariage de M. de Caumartin en 1664, Elégie, {(i cumpL de Flec/ùer, vol. IX, p. 175.) — Nous avons |)ariô ] haut de cette pièce, p. 135 et suiv.
1 passage célèbre de Boileau (1), il y a des vers bien Lppés, qui ti'égalent pas, il est vrai, ceux de notre lèbre satirique, mais qui ne manquent ni d'éclat, ni de mvement, ni de rapidité. Comme dans Boileau, le Rhin la barbe limoneitse prend la parole ; mais au lieu d'enurager les combattants à une résistance acharnée, le îu déclare que tous les efforts tentés contre Louis XIV Qt inutiles :
Nourrissez dans vos cœurs et la haine et Teavie, Allumez dans le sein des peuples et des rois
La discorde et la jalousie,
Et violez toutes les lois; Serrez le nœud fatal de vos puissantes ligues, Bordez tous vos canaux de bataillons épais, Lâchez ces flots mutins qui retiennent vos digues. Il viendra vous punir jusque dans vos marais.
Sous les yeux de Louis, tonnant sur le rivage, Malgré vous, à Tenvi, mille guerriers fameux
Passeront armés à la nage,
Et fendront mes flots écumeux.
En vain je roulerai mes orgueilleuses ondes. En vain je sortirai, frémissant de courroux, De rhumide séjour de mes grottes profondes. Je tremblerai moi-même et fuirai comme vous (2).
(1) Boileau, épître IV, Au roi.
i2) Œuv. campl. de Fléchier, vol. IX, p. 173. — Boileau avait
. auparavant :
Le Dieu lai-roême cède au torrent qui Tentralne; Et »cul, désespéré, pleurant ses vains efforts, Abaudonno à Louis sa victoire et ses bords.
^ttc piùce do Fléchier ne porte pas de date dans les Œuvres iplèten; mais il est manifeste qu'il s'agit ici du passage du lin, qui eut lieu le 12 juin 1672. L'ode dont nous venons do er un fragment serait donc de l'année 1672, ou du commenïient de 1673.
Il 18
Fléchier aime assez à imiter oa, plutôt, à s'insfûrer des idées d' autrui, qu'il empnmte quelquefois et qu'il arrange avec une liberté fort peu scrupuleuse. Dans une strophe d'ailleurs convenable, mais qui a le tort de rappeler les beaux vers de Malherbe et d'Horace sur le même sujet, Fléchier avait dit :
Mais hélas ! Timmortalité
N*est pas un droit de la couroDae,
Et ce n'est pas un bien que doime
Ni le sang, ni la royauté.
Le son, jaloux du diadème,
N épargne pas la vertu même.
Ni les trônes, ni les autels;
Et les impitoyables Parques
Attaquent les plus grands monarques
CSomme les moindres des mortels (1).
Assurément, ces vers sont assez bien tournés; mais comme la diction correcte et soignée de Fléchier est loin de valoir la belle strophe de Malherbe !
Le pauvre en sa cabane où le chaume le courre
Est sujet à ses lois ; Et la garde, qui veille aux barrières du Louvre,
N'en défend point nos rois i*^>.
En 1667, Fléchier adresse à Colbert im Eloge du roi. Il veut montrer que Louis XIV, bien différent d'im grand nombre de princes, qui n'ont d'autre gloire que celle tjue leur donne leur haute fortune, joint à Tillustration de sa
(Il Au roi, sur sa dernière maladie. Ode. \Ibid., p 158.^ f2» Horace avait déjà dit dans un mâle et simple langage :
PiUida Mors cqiio pobat pede paapenun ubenias RegoiBqoe tiuTe&.
\Odes, liv. I, rv, à Seitius.»
naissance l'éclat de son mérite pei*sonnel. Flécbier exprime cette pensée en vers bien faits, dans un langage qui ne manque ni de gravité ni de vigueur :
Sous les titres pompeux d'une illustre fortuue,
Souvent les plus grands rois n*ont qu'une âme commune;
Le destin les élève à ce superbe rang
£t ne les y maintient ({uo par lo droit du sang.
On aime leur grandeur, sans aimer leur personne;
Ils n*out que cet éclat qui vient de la couronne,
Et connus par leur nom, plus que par leurs exploits,
Ifs ne seroient plus rien, s'ils ccssoient d*ôtre rois.
Dans la même pièce, parlant de l'ardeur que Louis XIV sait communiquer à ses troupes par sa seule présence, Flécbier dit avec assez de précision :
Un feu que la valeur répand sur son \isage. Une noble fierté que donne le courage, Inspire à ses soldats de glorieux projets, Et passe de son cœur au ca'ur de ses sujets (1).
Quelques années plus tard, en 1672, il reprendra la même idée, et dira avec une légère variante :
Il brave la fortune et cbercbe les combats; Le feu de ses regards partout se communique, Et passe de ses yeux au cœur de ses soldats (2).
Ces derniers vers, écrits en 1672, ne sont pas précisément de la période qui nous occupe ; mais il était utile d'en placer ici quelques extraits, afin de pouvoir mettre pleinement en relief la manière persistante de Flécbier, comme nous l'avons déjà fait à l'aide des lettres adressées
(1) Œuv. de Fléchier, vol. IX, p. 160.
(2) Ibid., p. 172.
à M"* et à H^ Des Hoaliëres. A cette date, il a quarante ans: il vient de prononcer sa première oraison fanèbre(l); il est à la vdlle d'entrer à 1* Académie française ; il n'en continue pas moins son r61e de poète officiel, de manbie de la société précieuse, dont il conservera jusqu'à la fin de sa vie les habitudes, les traditions et le langage.
(1) L'Ode sur les eonquites du ro» eat ds la fin de 1672; l'orÛMo funèbre de M»* de Montausier est'da 2 janvier de la même année ; et c'est le 12 janvier 1673, que Fléchier entrait à FAcidémie, à la place de Godeau.
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