‹ La jeunesse de Fléchier (volume 2)Chapitre 48 sur 63 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Poème sur la Béatitude, Il doit être distingué des Dialogues sur le Quiétùme. Ces deux ouvrages composés entre 1696 et 1699. Curieuse préface attribuée à Fléchier. Faiblesse du poème sur la Béatitude, Condamnation de Fénelon en 1699. Attitude de Fléchier dans ces circonstances. Dialogues de La Bruyère sur le Quiétisme. Défauts de cet ouvrage. Fléchier a-t-il fait quelques emprunts à La Bruyère? D^/o^ue^ de Fléchier sur le Quiétisme, Qualités de ce poème.

Afin de mieux préciser le caractère général de Tesprit de Fléchier, nous allons terminer par quelques mots sur deux poèmes écrits près de trente ans après Y Ode S7ir les conquêtes du roi. Il s'agit, dans ces ouvrages, du Quiétisme, sujet peu poétique assurément, mais que Fauteur déclare très susceptible de recevoir les plus belles coul^urs de la poésie. Ces poèmes d'une étendue considé- '^le, puisqu'ils contiennent plus de cinquante pages, ^® portent aucune date. Le premier a pour titre : Poème chrétien sur la béatitude^ contre les illusions du Quié- ^^trte^ à Mgr F archevêque de Paris; le second est intitulé : ^^^ loques sur le Quiétisme (1).

j^^^) M. Tabbé Delacroix a confondu ensemble le Poème sur la ^'^titude et les Dialogues sur le Quiétisme, Ces deux ouvrages ^^'^'ent être distingués. Ou ne peut certainement pas dire du

P'^Ttïier, comme l'écrit M. Delacroix, a que c'est le chef-d'œuvre

Ces deux ouvrages sont loin d'avoir une valeur égaie. Ils étsdent probablement destinés à paraître en même temps, l'un à la suite de l'autre. Ménard ne nous indique ni l'année de leur composition, ni l'année de leur publication. Ducreux ne nous dit absolument rien ni de I'ud ni de l'autre, mus il est certab qu*ils ne furent pas composés avant 1695, époque à laquelle le quiétisme ohomença à faire du bruit en France, et où M** Guyon firt enfermée à Vincennes. Peut-être même, sont-ils poittrieurs à l'apparition du livre des Maximes des Sttmit^ qui est de la fin de janvier 1697 : Fléchier aurût eo alors soixante-cinq ans. Il étût ëvèque de Nîmes depuis dix ans. (1).

de Fléchier daas la poésie française ». {Sûtoire de FUdm, p. 492.) Cette appréciation n'est vraie que du second, c*esi4dire des Dialogues sur le Quiétisme. (Voy. plus loin, p. 986.) CL Labitte a commis aussi une confusion à peu près sembtobis.

Après avoir cite quelques vers de Fléchier sur Vdge d'or, il ajoote: « Certes, voilà das^oz jolies rimos, et cjui le paraissent surtout quand on se rappelle les lourds, les plats Dialogues sur k Owf* tisme versiliés par l'évt^que de Nîmes. » Ce jugement est vrai di Poèifip. sur ta Béatitude; il ne Test pas du tout des Dialoguât» le Quiétisme : on pourra le voir par ce que nous en disoos hb peu plus loin, p. 2U0 et suiv.

(l) « Ce fut à la camj)agne, et presque en se divertissant, que M. Fléchier composa ces dialogues. I! les lisoit à ses amis à mesure qu'il les avoil faits. On ue doutoit point alors qu'il bb les fît imprimer; mais riufidélité d'un secrétaire auquel il lei avoit donnés à transcrire, et qui en laissa prendre des copi» qui coururent partout, l'eu dégoûta. » Ménard. Notice sur FU^f p. r)8. — Voy. encore M. A. Delacroix, ffùftoire de FMkr, p. ^91. — Du vivant d«î Fléchier, on imprima furtivement ier deux premiers dialogues; ies deux autres parurent après sa mort arrivée le 16 février 1710.

Chose étrange, le consciencieux éditeur de Fléchier, Ducrenif

Si nous en jugeons par un passage de la très curieuse )réface placée en tête de ces deux poèmes^ c'est au fort ie la querelle, alors que la lutte était vigoureusement soutenue de part et d'autre, que Fléchier écrivit ces vers : K On s'étonnera peut-être, dit-il, de ce que m'étant ippliqué pendant plusieurs années à des occupations l'un caractère bien différent de celle-ci, je semble ralaisser le titre de prédicateur, en reprenant celui de )oëte. Je n'ignore pas que la poésie est un peu déchue ie ce qu'elle étoit, et que c'est se dégrader en quelque nanière, que de mêler des vers parmi des travaux aussi a^ves que ceux de la chaire.

(c Cependant, comme le sujet de ce poème a été traité m prose par les plus éloquentes plumes de notre siècle (1) , l'une manière qu'on n'y peut rien ajouter, et que d*ail-

le dit rien de ces poèmes sur le Quiétisme, qu'il a cepoadant mbliés, vol. IX des Œuvres complètes. Dans la préface de ce rolume, p. 9, il fait l'éloge de ses vers latins, et trouve ses vers rançais « loibles, traîaaats, saus couleur et sans poésie » : ce lont là les seuls reascignemonts qu'il nous donne.

D'après M. A. Delacroix, le Poème sur la Béatitude et les Z)iaogues sur le Quiétisme auraient été écrits dans l'été de 1698, à Bousqueri, maiso:i de campagne que Fléchier possédait près de iomraières. Pour nous, sans fixer aucune date précise, nous lirons que Tévèque do Nîmes composa ces Dialogues entre 1696 ît 1699, après les Dialogues de La Bruyère, qui mourut le 10 mai 1696; et avant que Fénelon eut été condamné à Rome, coniam nation qui eut liou le 12 mars 1099. Vers la fin du dialogue III, Clarice en appelle des railleries de Flavie à Tautorité iu Pape, arbitre et juge de la foi. Le Pape n'avait donc pas encore prononcé au moment où Fléchier composait le troisième dialogue.

(1) Dans cette allusion aux écrits de Bossuet et de Fénelon, D'y a-t-il pas eu même tem])s quelque allusion aux Dialogues de La Bruyère?

leurs la matière m*a paru propre à recevoir les plus belles couleurs de la poésie, j'ai cru que le public me pardonneroit ce mélange passager d'une lyre chrétienne avec la trompette évangélique, et que cet agrément de la diversité, semée parmi mes ouvrages, serviroit à réveiller le goût des lecteurs (1). »

Quelques passages de cette préface dont encore utiles à signaler. Après avoir montré, par Tàutoiité de saint Grégoire de Nazianze, par celle de saint Prosper et de saint Paulin, qu'un évèque a le droit de cultiver la poésie, Fléchier s'appuie sur des exemples plus récents. « Pîersonne n'ignore, dit-il, que le cardinal de Richelieu en faisoit ses délices, et qu'il adoucissoit au son d'une lyre délicate les saillies de ce grand et vaste génie qui donnoit le mouvement à toute l'Europe. Puis-je oublier H. Godeau (2), dont Voiture, lisant les ouvrages à l'ombre des palmes, les lui souhaitoit toutes? Ce ssdnt évèque, dont la paraphrase sur saint Paul est un des plus riches trésors que notre siècle ait donnés à l'Église, a composé une infinité de beaux vers, qui seuls auroient été suffisants pour rendre son nom illustre ; on assure même que la mitre fut le prix de ces stances, toutes admirables, qu*il

(1) Préface de C auteur, sur son poème concernant le Quiétisme. {Œuv.compl.de Fléchier, vol. IX, p. 179.)

(2) D'abord évi^quc de Grasse, en 1636, plus tard évèque de Vcnce, en 1658; Tun des habitués de Thôtel de Rambouillet où il fut surnommé le nain de la belle Julie, à cause de sa petite taille. Il était né à Dreux, en 1605, et mourut à Vence, le 21 avril 167*2. Il fut l'uu des premiers membres de TAcadémie française. Fléchier avait été son successeur à TAcadémie, où il fut reçu le 12 janvier 1673.

composa sur le Benedicite^ et qu'il n'eut jamais tant d'occasion de le dire, que pour l'avoir fait (1). » En lisant ce morceau, ne vous croiriez-vous pas en 1665, alors que Fléchier écrivait ses Mémoires sur les Grands- Jours. A trente ans de distance, le prélat est bien toujours le même : bel esprit, élégant, poli, ami du tour précieux et de l'expression précieuse ; et, comme M. Sainte-Beuve

(!) Ibid., p. iSO. — Oq lit dans le Menagiana: « G*ost M. de Beautru qui a dit de M. Godcau, qu'il avoit eu Grasse pour un Benedicite : car sa traduction du Benedicite de Daniel avoit été trouvée excellente. Il y a des gens qui trou veut que cela tire un peu trop à la pointe; mais il faut remarquer que ce temps-là étoit le temps des pointes. » (Menagiana, vol. I, p. 109, édit. do 1762.) — Nous permettra-t-ou d'exprimer un doute? Cette préface est-elle bien de Fléchier? ne serait- elle pas plutôt de quelque disciple, qui aura cherché à reproduire Tancienne manière du maître? Voiture, lisant les ouvrages de Godeau à V ombre des palmes, et les lui souhaitant toutes; la mention des vers de Godeau sur le Benedicite, et la remarque que celui-ci n'eut jamais tant d'occasion de le dire, que pour Pavoir fait, ce n'est plus là le style de Fléchier en 1696 : un pareil langage, attribué à cette date à l'élégant prélat, est un véritable anachronisme. Nous ne voudrions pas trancher cette question sans l'avoir bien examinée; cependant, nous ne pensons pas être loin de la vérité, en affîrmaat que cette préface n'est qu'un pastiche adroit et fidèle du style de Fléchier, vers 1660. L'évoque de Nîmes, croyons-nous, n'avait pas composé de préface pour son poème sur le quiétisme, qu'il n'avait pas voulu publier de son vivaut. fVoy. un peu plus haut, p. 278.) Les deux premiers dialogues, seuls, furent imprimés avant sa mort, mais furtivement; les deux autres ne furent publiés qu'à sa mort, vers 1710. Quand on voulut les faire paraître, il manquait une préface. Un imitateur, plus ou moins habile, se chargea du soin de la faire. Il u*y réussit pas trop mal; mais, ce qui arrive presque toujours, il ne manqua pas d'exagérer les défauts de son modèle. Ce n'est là qu'un avis que nous proposons ; mais nous pourrions bien être dans le vrai.

a ea raison de dire qu'il conserva toujonrB les traditioa» de sa jeunesse!

Le poème sur la Béaiiiude^ dédié à M. de NoailleSi alors archevêque de Paris, ressemble à tous les poëma chrétiens composés à cette époque : à part quelques nres passages, deux ou trois vers précis, une expression heureuse ou piquante qui se présente par hasard, ce poème est long, fade et ennuyeux. Le prélat attaque, mais avec mesure, avec une raillerie tempérée, sans aigreur et sans colère, le sourire sur les lèvres, en quelque aorte, oMa doctrine du pur amour ^ qui fit tant de bruit jadis, à came de la célébrité des deux principaux champions engagés dans la querelle (1). Il aime peu cette tendresse aisatt ces mystiques abstraits avec leurs fausses clartés et leurs brillantes chùnires. On veut, dit-il assex finement,

On veut goûter en paix les faux plaisirs des sens; Pour les trouver plus doux, on les fait innocents.

Il montre le danger de ces nouveautés, et, comme ki dignes prélats doot il parle (2), il signale, sous ces betla couleurs^ le serpent

Qui cacho son poison parmi l'émail des fleurs.

Dans ces savants combats^ quelle attitude prit Fléchier? Selon sa coutume, une attitude pleine de résme,

(1) « Le combat de ces doux grands prélats, a dit avec rtisoi M. Nisard, est un des plus beaux souvenirs de Thistoiro de noUe littérature. Gliacun y déploya, outre les qualités ])ropre8 à Mi génie, les qualités de sa cause; mais la supériorité fut poor celui qui défendait la bonne. » {Histoire de ia littérature fnncM vol. m, p. 36G.)

(2) Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris; Godet dei Marais, évéque de Chartres, et Bossuet.

fuyant les extrêmes et tout à fait amie du juste milieu. Au fond, il est avec M. de Meaux; mais il Test avec tant de sagesse, tant de circonspection, tant de ménagement, qu'il garde pour M. de Cambrai tout son respect, toute son admiration et toutes ses sympathies. « Vous avez trouvé, écrit-il avec une pointe d'ironie à l'un de ses amis, nos prélats bien échauffés sur le quiétisme. Il est à souhaiter pour la paix et pour l'édification de l'Eglise que ces écritures finissent (1). »

Gomme c'est bien là le langage d'un homme qui veut donner raison à Bossuet, sans donner tort à FénelonI En 1698, écrivant à l'abbé Ménard, pour qui il eut une affection particulière, il prévoit la généreuse conduite de M. de Cambrai^ et annonce avec une pleine assurance son entière et sincère soumission^ au cas où il serait condamné par Rome. « La paix, lui dit-il, ne produit pas de grands événements (2), et toute la curiosité se borne aujourd'hui à entendre et à lire les raisons de M. de Cambrai et de M. de Meaux, et à savoir ce que Rome aura prononcé sur les disputes du quiétisme. Eu vérité, il seroit bien à souhaiter que cette affaire fût terminée. Si le livre de M. de Cambrai est condamné, je suis persuadé qu'il le condamnera lui-même; et que, par une entière et sincère soumission, il édifiera l'Eglise, et apaisera le zèle des prélats qui ont combattu sa doctrine comme nouvelle (3). »

(1) Vol. X, p. 361 ; lettre sans date.

(2) Il s'agit ici de la paix de Ryswick, qui, eu 1G97, termina a guerre de la ligue d'Augsbourg.

(3) Lettre du 27 juin 1698; Œuv, compL, vol. X, p. 85. —

Ud peu plus tard, le 12 mai 1699, lorsque le livre des Mdximes des Saints eut été condamné par Innocent XII, Fénelon se soumit humblement, conune l'avait prédit l'évêque de Nimes. Mais, dans ces circonstances doolooreuses, Fléchier sut encore, tout en faisant son devoir, user des ménagements les plus délicats à l'égard de l'archevêque de Cambrai. A Narbonne, dans l'assemblée provinciale du clergé, convoquée pour examiner le moyen de publier la Constitution pontificale qui condamnait les Maximes des Saints^ nous voyons Fléchier prendre la parole, et mêler, à ses justes critiques d'une doctrine périlleuse, un bel éloge de Fénelon, éloge qui, à cette époque, fut un acte d'admirable fermeté et d'intrépide courage. « En le condanmant, disait-il en présence des évêques assemblés, nous avons sujet de le plaindre. Ses sentiments (1) n'ont pas toujours été peul^tre bien justes, mais ses intentions n'ont jamais été mauvaises. On peut voir par son exemple jusqu'où va la prévention de l'esprit humain, quand il s'arrête à son propre sens, et quand il passe au delà des bornes raisonnables de la vertu. Mais on peut dire aussi qu'il n'a manqué que par un trop grand désir de perfection, et que sa piété même a été la cause et l'origine de son erreur.

L'abbé Méaard était prieur d'Aubord, petit village à quelque distance de Nîmes, canton de Vauvert. — Sur l'abbé Ménard. voy. M. A. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 444 et suiv.

(I) Ce mot s'entend généralement aujourd'hui de la faculté de sentir ou de comprendre. Au dix-septiome siècle, on l'entendait surtout dans le sens d'opinion :

*'. :}}. Voilà l'homme, en effet : il ?a du blanc au noir,

Il condamne au matin ses sentiments du soir.

(Boileau, Satire VIII, De l'homme.)

« Mais ce qui doit nous consoler, c'est que cet archevêque que nous condamnons, est le premier à se condamner lui-même. S'il a eu la foiblesse de faillir, il a le courage de reconnoître qu'il s'est trompé. Dès qu'il a vu partir le coup qui le menaçoit, il a baissé sa tête humiliée, et nous a presque appris le décret de proscription fulminé contre son livre, par les marques publiques qu'il a données du repentir de l'avoir fait, et de sa soumission

entière pour le Saint-Siège (1). »

Fléchier ne se contenta pas de ce noble hommage rendu à l'illustre vaincu : il eût désiré que la Constitution du pape ne fût pas publiée en Languedoc, A son avis, il y avait plus d'inconvénient que d'avantage dans cette publication, parce que, disait-il, « les peuples de cette province, naturellement vifs, bouillants et intéressés, ne connoîssent guère ces pratiques de quiétude, de désintéressement et d'indifférence, même dans les matières spirituelles (2) ».

Le sage prélat ne put faire prévaloir son avis contre le sentiment de ses collègues de la province de Languedoc ; et, le 20 octobre 1699, il publiait un mandement par lequel, en condamnant ces brillantes spiritualités^ il condamnait en même temps le livre intitulé : Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure^ par Messire François de Salignac de Fénelon^ archevêque-duc de Cambrai (3).

(1) Discours à P Assemblée provinciale de Nar bonne. (Œuv. compL, Vol. Vn, p. 340.)

(2) Ibid,, p. 343.

(3) Détail digne de remarque : ce mandement, qui se trouve

Tels 9ont les documents officiels de cette quesUcm, du moins, en ce qui touche à Flécbier : un discours prononcé à Narbonne, une mesure de douceur inutilemeot proposée, enfin, un mandement qui renferme comme i regret la condanmation d'un ami respecté. Hais, comme les Dialogues sur le Quiéiisme^ sous une forme frivole, plaisante et l^ère, sont bien plus intéressants que les différentes pièces que nous venons de citer! Oui, cet ouvrage, non pas le poème sur la Béatitude^ mais celui qui a pour titre : Dialogues sur le Quiétisme^ est vraiment « le chef-d'œuvre de Fiéchier dans la poésie fno* çaise ». Appliqué seulement à cette dernière compositicm, le jugement de M. Tabbé Delacroix est excellent^ ^ demeure vrai de tous points. « Ici, dirons-nous avec lni« Tabbé Cotin a fait place à Boileau. Il y a du sens, du nerf* du naturel, de l'esprit, comme le voulait La Bruyère, et non comme on en avait fût jadis chez M""* de Rambouillet ; des vers heureux, des tirades à la Molière, beaacoup d'aisance et de rapidité dans le dialogue; enfin uoe véritable difficulté vaincue» celle de mettre en vers une semblable matière, et de mettre dans ces vers (k h clarté et de l'agrément (1). »

La clarté et Tagrément, l'agrément surtout, c'est ce qui manque souvent aux Dialogues de La Bruyère sur le même sujet f2). L'immortel moraliste, à la glœre

dans le vol. VIII, p. 55. est la reproduction exacte du discours que Fiéchier avait prononcé à Xarboune, quelques mois auparavant.

[\\ M. A. Delacroix. Histoire de Fiéchier, p. 492.

r2» Ils furent publiés le 15 décembre 1698; La Bruyère étaii mort, frappé d'apoplexie, le 10 mai 1696. — Voy. sur

duquel les Dialogues n'ajouteront rien, voulut prendre part à l'ardente croisade dirigée par Bossuet contre les quiétistes. Dans ces discussions longues, arides, souvent subtiles, sur foraison de simple regard^ les motions divines^ t abandon parfait et la mort spirituelle; dans ces discussions qui se traînent péniblement à travers neuf mortels dialogues (1), la doctrine du pur amour est examinée, étudiée, réfutée à fond, de la manière la plus complète et la plus décisive, mais dans un style où nous remarquons plus de correction que d'agrément (2). La matière ollrait peu de ressources, nous dii*a-t-on, et il était difficile d'être amusant dans un pareil sujet : c'est possible; mais Pascal, lui aussi, n'était guère plus à son aise quand il abordait les questions si épineuses et ai ardues de la grâce, et quand, se jetant dans la mêlée, lors du débat célèbre survenu entre Jansénistes et Moli-

^ue», la notice de M. G. Servois, dans les Œuvres de La Bruyère, eollection des grands écrivains. Paris, Hachette, 1865, vol. II, p. 529 et Buiv.

(1) Les sept premiers dialogues, seuls, sont de La Bruyère; les deux derniers sont de l'abbé du Pin. (Voir Ibid., p. 537.)

(2) M. Godefroy remarque que La Bruyère, quoique ami de Bossuet, tout en se moquant de Moliuos ot de ses disciples, de M"*^ Guyon et de ses livres, n'a garde de tirer parti des Maximes des Saints : délicatesse qui honore son caractère.

Ajoutons ici le jugement de M. Godefroy sur ces Dialogues de La Bruyère; Tappréciation du savant critique est plus favorable que la nôtre : « Les studieux amis de la belle littérature du dix-septième siècle, dit-il, ne devront pas négliger ces Dialogues trop peu connus. Us n'y trouveront pas assurément toute la force, tout l'art, tout le sel, et toute la variété des Provinciales, mais assez de qualités do style et de composition, pour ne point regretter le temps donné à cette lecture. » (Histoire de la littérature française, vol. II, p. 557.)

nistes, il écrivait « le premier livre de génie qa'mi ni en prose », dans lequel, au jugement de Voltaire, toutes les sortes d'éloquence sont renfermées (1). Non, le sujet ne fait rien à fa/faire; ce qui le prouve, c'est que Fléchier, dans un ouvrage semblable, s'est tiré plus heureusement que La Bruyère des difficultés qu'il rencontrait, et a réussi à nous faire sourire, là où l'auteur des Caraetères est demeuré légèrement ennuyeux.

Le tort de La Bruyère est d'avoir pris la doctrine du pur amour beaucoup trop au sérieux ; de l'avoir combattae en théologien, plus qu'en lettré et en homme du monde; de n'avoir pas relevé, comme Fléchier, le côté plaisant de la nouvelle doctrine. Les objections de la Pénitente ou les arguments du Docteur sont pressants, serrés, solides même, si l'on veut, mais un peu lourds ; ici, La Bruyère n'a pas assez sacrifié aux grâces. Il est vrai, après l'avoir lu, nous sommes pleinement renseignés sur la valeur des livres quiétistes, le Cantique des Cantiques^ le Moyen courte ou les Torrents; mais, pour lire ces dialogues jusqu'à la fin, il a fallu un véritable courage.

Nous avons dit qu'il n'y avait pas assez d'agrément dans les dialogues de La Bruyère; nous n'avons pas dit qu'ils en étaient entièrement dépoun^us. Au milieu des aridités d'un tel sujet, on rencontre çà et là avec plaisir cette fleur d'enjouement que nous réclamions, et qui égayé un peu la tristesse d'une semblable discussion. Ainsi, rien de plus plaisant que t Oraison dominicale que la Pénitente parvient à composer en suivant exactement

il) Les Provinciales parurent en 1656.

la doctrine de son Directeur : sous une forme plaisante, c'est le résumé le plus précis, la critique la plus flne de tous les principes du quiétisme.

Le Directeur. Mais tandis que je vous parle, Madame, ilme.parolt que quelque chose vous passe par l'esprit; pariez hardiment et avec confiance, car il s'agit de votre salut.

La Pénftente. Il s'agiroit de peu de chose, mon Père, puisque vous voulez que j'y sois indifférente... Je vous avouerai que je faisois en moi-même une oraison dominicale à notre manière, je veux dire en l'ajustant à nos principes et à notre doctrine.

Le Directeur. Dites, ma fille, le projet en est louable.

La Pénitente. Écoutez ma composition.

Le Directeur. J'écoute.

La Pénitente. Dieu, qui n'êtes pas plus au ciel que sur la terre et dans les enfers, qui êtes présent partout, je ne veux ni ne désire que votre nom soit sanctifié : vous savez ce qui nous convient ; si vous voulez qu'il le soit, il le sera, sans que je le veuille et le désire. Que votre royaume arrive ou n'arrive pas, cela m'est indifférent. Je ne vous demande pas aussi que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel : elle le sera malgré que j'en aie; c'est à moi à m'y résigner. Donnez-nous à tous notre pain de tous les jours, qui est votre grâce, ou ne nous la donnez pas : je ne souhaite de l'avoir, ni d'en être privée. De même, si vous me pardonnez mes crimes, comme je pardonne à ceux qui m'ont offensé, tant mieux ; si vous m'en punissez, au contraire, par la damnation, tant mieux en- ^^re, puisque c'est votre bon plaisir. Enfm, mon Dieu, je

sais trop abandonnée à votfe volonté pour tous prier âe me délivrer des tentations et du péché (1) . »

Les dialogues de Flécbier sur le quiétiame soni-îfa redevables de quelque chose à La Bruyère f Le pafcifi^ne prélat antril eu la première idée de railler dowemeiit ks excès et les ridicules d'une secte nalasantèf on Irieii oeM pensée lui art^le été fournie par les Dialogues de rauteor des Caractères ? Nous inclinerions volontiers à le crrinr La Bruyère a inspiré m partie la muse fine et nMiqiMBèdi . Fltehier (t>. A noti« avis» l'ouvrage on proee est le

(1) La Brayère, vol. II, p. 627, DUogue V. — Durant O8tt0 querelle, plasieun écrits en vtfkv ou en prose Fuïènt poMiéi dans un ouvrage ialiuilé : Mfemil de é^Mr$es pièeiê mtr k Hmitisme. Ciomme dans La Bruyère, on y trouve une paraphraieèi Pater, assez vivement tournée. L'une des deux paraphnseï • certainement servi de modèle à raatre. Voici trois tftnjiâÊ é la pièce renfermée dans k Jkcneil :

Votre n^auBM a des appas Ptmt des âmes Intéressées; Les BMras d^ln awtir si bas Se sont enfin débairaseées.

S^il vient, il nous fera plaisir; Mais Diem nous garde du désirl

Seigneor, notre pain quotidien Ne peut être que votre giràce :

Donnes-ia-moi^ Je veux bien; Ne la donnes pas, Je m'en passe.

Que Je Taie ou ne l'aie pas, Je suis content dans les deux cas.

Seigneur, si votre volonté

Me met à ces grandes épreuves

Qui désespèrent le tonte,

Mon ooBur, pour vous donner des preuves

De mon humble soumission,

Consent à Is tentation.

Cité par M. Nisard, Histoire de la littérature françaite, vol. lA p. 360. Paris, Didot, 1854, 4 vol. in-S».

(2) Les éjôgrammes contro les quiétistes, dans le An'

Àdveniat

regnuni

tuum

Pàntm

nostrum

quotidianum

da nobii

hodie

Et ne noi

inducas

in

tentationem

modèle, l'original, la préface en quelque sorte, du poème que l'évêque de Nimes devait composer un peu plus tard. L'aimable et malin vieillard, qui se vantait jadis de voir totU dun coup le ridicule des hommes^ et qui déclarait que jamais personne ne remarqua plus promptement wie sottise^ a passé par là avec sa malice, sa bonhomie et sa pénétration ordinaires ; il a vu les sottises et les ridi^ cules des quiétistes, si patiemment relevés par La Bruyère ; ^ il a fait des suppressions considérables, écarté toute discussion aride ou abstraite ; il a retranché certains tableaux, en a ajouté d'autres que La Bruyère avait négligés ; il a enfin allégé cette prose un peu pesante, et donné au dialogue plus de vivacité, en lui prêtant les ailes de la poésie.

La preuve de la parenté que nous cherchons à établir^ ne consiste pas dans certains caractères vagues et généraux : c'est le même sujet, la même forme de discussion, ce sont les mêmes développements, et souvent les mêmes expressions. Comme, dans La Bruyère, le Directeur veut amener la Pénitente au sommeil spirituel^ de même dans Fléchier, Flavie se moque du doux sommeil de la sainte oraison^ dont Clarice fait l'éloge (1) ; comme La Bruyère s'élève contre les expressions inconvenantes dont se servaient les mystiques du temps, de même Flavie reproche à Clarice et à tous les quiétistes de parler impu-

dont nou3 avons parlé plus haut, p. 290, note 1, ont fait lo reste. — La XU» épitre de Boileau, qui est de 1G95, adressée à l'abbé Renaudot, pourrait bien avoir inspiré quelques passages à Fléchier.

(1) La Bruyère, ibid., vol. II, p. 573. — Fléchier, premier Lia' logue, vol. IX, p. 205.

rement des choses les plus sacrées; elle condamne, et avec raison, tous ces baisers de tâme^ ces douceurs cmjugaleSj ces embr ossements ^ ces expressions mondaines damante et damant^ ^épouse et dépoux^ de couche mystique^ que La Bruyère avait déjà condanmées (1).

Les dialogues de Fléchier, au nombre de quatre, et non au nombre de neuf, comme ceux de La Bruyère, ont pour interlocuteurs deux dames : Clarice, quiétiste^ et Flavie, nouvellement convertie. La discussion s'engage entre Clarice, la fenune pieuse, demeurée fidèle, et Flavie, la fenmie encore demi-mondaine^ revenue récemment de ses erreurs et de ses frivolités passées, qui vient de se convertir, après avoir perdu les plus beaux de sesjours^

Plus instruite des lois et des modes du monde, De ses amusements et de ses vanités, Que des ordres du ciel et de ses vérités (2).

Tout naturellement, c'est la jeune femme, nouvellemeot

(1) La Bruyère, ibid. Dialogue VU, p. 646. — Fléchier, 2)wlogue IV, vol. IX, p. 229.

(2) Fiéchier, Dialogue I, vol. IX, p. 198. — Pourquoi donc, M. Delacroix a-t-il fait de Flavie, une protestante, ou nouvel^ catholique, comme on appelait alors les protestantes converties? L'une, nous dit-il, est appelée Clarice, l'autre Flavie. « La première, ancienne catholique et quiétiste, cherche à convertir la seconde, nouvelle catholique, et tout bonuement orthodoxe. U donnée, comme on voit, ne laisse pas d'être piquante et vraie. L'évéque de Nimes revêt la question d'une actualité de lieu qui lui assure, au moins en Languedoc, des lecteurs, nu^me ayrh l'évéque de Meaux, lequel, de l'aveu de Fiéchier, a traiîé tout cela (Tune manière qu'on n'y peut rien ajouter. » Ce que nous avons dit un peu plus haut prouve que ^actualité de lieu ii'existtJ pas; dans les Dialogues de Fiéchier, los interlocuteurs sont deux femmes du monde: d'un côté une quiétiste; de l'autre, une feranie nouvellement convertie, et non pas une nouvelle catfwlique.

ivertie, qui, par sa sagesse, sa modération, son bon iS, va combattre les idées chimériques de Clarice. Dans )remier dialogue, celle-ci veut prouver à son amie qu'on t aimer Dieu sans intérêt, sans contrairUe^ et sans se occuper de son salut. Flavie a parfois d'agréables aies, qui rappellent, dans im autre ordre d'idées, les isanteiies d'Henriette à Armande, dans les Femmes antes. Ce rapprochement n'a rien de forcé : Fléchier 13 le fournit. Clarice répond à Flavie scandalisée de ce \gage amoureux :

Nous parlons comme font les personnes pieuses.

aussitôt Flavie lui réplique :

Et quelquefois aussi comme les précieuses (l).

cieuses,en effet; le mot est d'une rigoureuse justesse : ime les unes corrompaient la langue, comme elles ervaient par leur recherche et leur affectation, les res corrompaient la vraie piété par les termes langou- X et raffmés dont elles faisaient un abus déplorable, vie déclare que, dans sa dévotion, elle ne peut aller t droit à la divine essence; qu'elle aime à penser à us-Christ, à méditer sa loi, ses miracles et ses œuvres ; n'a pas le droit, dit-elle avec esprit, de s'éloigner des lies ordinaires :

De sauter Jésus-Christ, de francliir ses mystères,

D'arriver à la fin sans prendre le milieu,

Et d'aller d'un plein vol jusqu'au trône de Dieu.

Il n'est pas possible de railler d'une manière plus ingé-

1) Fléchier, Dialogue IV, p. '2o{.

nieuse, avec plus d'agrément, plus de sens et de ndson, tous ces grands sentiments^ qui sont si fort du goût de Clarice. Flavie lui dit en se moquant :

Heureuse si j avois un «pur comme les vôtres! Voos tenez à vos pieds les vices abattus. Vous portez jusqu^au ciel vos brillantes vertus; Dans le sein de la paix vous possédez vos âmes. Pour moi, je vis, hélas! comme les autres femmes: Vous étouffez eu vous vos inclinations.

Moi, je suis foible encor.et j'ai mes passions; Vous triomphez du vice, et je lui fais la guerre; Vous volez dans les airs, moi je vais terre à terre ; Vous jouissez en Dieu de sa félicité, Moi, je le crains, et Taime avec simplicité (1).

C'est la m(>me sagesse, le même bon sens, la même ironie spirituelle dans le second dialogue. Clarice essaye de montrer à Flavie qu'elle a tort de s'en tenir à fusaçt commwi des petites vertus; il faut aspirer à la vie unitivej arriver à fétat passif, pour se perdre doucement dans le sein de Dieu :

On ne voit hors de lui rien qu'on puisse chérir,

Rion qu'on craigne do pordre, ou qu'on veuille acquérir;

(1) Ces dialo^'uos de Fléchior sont remplis de réminiscences de Moliôro. Dans lo passage que nous venons de citer, l'imiutioii ost habilo, mais néanmoint^ manifeste. Henriette dit à Armaude (Fan mes savantes, act. I. se. I) :

... Tout esprit n'est pas composé d'une étoffe Qui se trouve taillée à faire un philosophe, Si le vôtre est né propre aux élévations Où montent des savants les spéculations, Le mien, ma sœur, est né pour aller terre à terre, Et dans les petits soins son faible se resserre. Habitez, par l'essor d'un grand et beau génie, Los hautes répions de la philosopliio, Tandis (iu<' mon < >]irit, se tenant ici-bas, Goùteia ùc rinmcu l«.'s terrestres aj)pas.

On demeure immobile et mort ou sa présence, Madame, et tout cela se fait sans qu'on y pense.

FLAVIE

Mais enfin pour jouir de cet unique bien, Que faut-il que je pense ou que je fasse ?

GLARICE.

Rien.

FLAYIB.

CSette pratique-Ià, Madame, est bien aisée. Et votre loi mystique est bientôt exposée.

Voilà qui est vif, gai, rapide, et bien fait pour embarrasser notre quiétiste, que déconcerte l'allure franche et libre de Flavie. Tandis que Clarice paraît sommeiller eu parlant; que son langage est traînant, et comme empreint de ce mystique sommeil qa'çW^ affectionne, Flavie, au contraire, riposte vivement, raille sans pitié cette nonchalante et dévote paresse, cette vénérable et sainte

oisiveté, dont sa folle amie fait ses délices, et, apprenant que, pour posséder Dieu, il n'y a ?*ien à faire, elle lui dit plaisamment :

Le ciel où vous tenez votre esprit attaché, Vous donne ses faveurs, madame, à bon marché.

Puis, quand Clarice montre à Flavie la base et le fond de la vie unitive; quand elle déclare à cette dernière que, l'esprit une fois plongé dans F essence divine et absorbé dans le souverain bien, on peut vivre au gré de ses désirs, pécher innocemment sans salir la pureté de

tâme^ Flavie admire cette belle morale, qm permet de vivre sans contrainte et de se moquer du péché :

Cette religion paroitra bien commode ;

Et, croyez-moi, bientôt vous serez à la mode (1).

Enfin, quand Clarice veut apprendre à Flavie à se détacher d'elle-même, à s'anéantir en présence de Dieu, celle-ci résiste ouvertement, défend sa liberté en fort bons termes, se moque de tous ces raffinements de la piété, s'honore de descendre au détail de ses soins domestiques^ de faire quelque bien ici-bas, et termine en engageant Clarice et toutes les quiétistes à abandonner leurs sottes rêveries, à descendre quelquefois .rfe t essence de Dieu^ pour venir, sur la terre, faire comtne les autres.

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