CONCLUSION
)us voici arrivé au terme de notre étude. Le modeste rioaire, l'ancien professeur de rhétorique de Narle, est devenu un personnage célèbre, un écrivain en m, dont les ouvrages sont également goûtés de la et de la cour; il a sa place marquée dans les cercles mode, chez M"« Dupré, M"« de Scudéry, M»' Des ières, et jusque dans l'académie assez étrange de é d'Aubignac. Ses vers faciles et légers courent de
en main; les bonnes compagnies du temps les urent avec délices, et les dames les plus spirituelles ident impatiemment les jolis billets qu il envoie tour ir de Flandre, d'Alsace, de Sdnt-Germain ou de Fonibleau.
les débuts du jeune Provençal furent difficiles, s'ils it pénibles dans cette ville de Paris, où il était ^Qu, et où il n'apportait que beaucoup d'esprit et coup d'espérances; si le disciple de Ricbesource,
l'humble catéchiste de Saint-Roch, dut attendre peudant quelques années les faveurs de la fortune, quand une fois il put saisir Taveugle déesse, il ne la laissa plus partir, et Tobligea de suivre docilement ses pas. Dès lors, toat semble lui sourire ; il marche de succès en succès : poète, historien, orateur, il traite tous 1q6 genres, se place au premier rang dans plusieurs, et ne se montre inférieur dans aucun. S'il aborde la poésie latine, il égale sans peine les meilleurs latinistes de son temps : Huet, Vanière ou Santeuil. Son vers plein, sonore, harmonieux, a je ne sais quoi de virgilien, qui rappelle toute la douceur et toute la cadence du poète de Mantoue, qu'il imite souvent avec un rare bonheur. Poète des ruelles, il adresse des sonnets ou des madrigaux à Iris et à CHmène; sous le nom de Tyrsis^ il arrange de jolies rimes et décoche i M^^"" de la Vigne les plus délicieuses malices du monde. Moins fade que Conrart, aussi vif et aussi plaisant que Voiture, il est plus agréable et plus naturel que Cotio. Un style grave, sérieux, d'une élégance soutenue, recommande V Histoire de Théodose^ qui peut bien avoir ses défauts, mais n'en demeure pas moins l'un des meilleurs ouvrages historiques de cette époque (1). Orateur enfin, qu'il développe des sujets de morale ou déplore la mort d'illustres personnages de son temps, il est digne d'être placé à côté de Bossuet ou de Bourdaloue, et mérite de servir plus d'une fois de modèle à Massillon. Dès 1662, Chapelain désigne Fléchier à la munlflcence
(i) Cette histoire parut en 1679, et fut composée, comme le Traité de la cojinaissance de Dieu, le Discours sur rhistoirt universelle, pour l'éducation du Dauphin.
de Louis XIV. En 1665, il porte déjà le titre de prédicateur du roi; vers 166S, il devient lecteur du Dauphin; il est reçu eu 1673 à TAcadémie française, à la place de Godeau et le même jour que Racine, qu'il a la gloire d'éclipser complètement à la séance solennelle de sa réception.
Ce qui attache, dans cette période de la jeunesse de Fléchier, qui va de 1659 à 1672, ce ne sont pas seulement les dons de l'intelligence qu'il avait reçus en si grande abondance, ce sont surtout ces belles qualités du cœur, sans lesquelles les dons les plus merveilleux de l'esprit ne sont rien.
Nous n'avons pas la prétention de refaire le portrait de Fléchier : il l'a tracé lui-même de main de maître, et, tel qu'il est, nous pouvons bien dire qu'il est encore de toute perfection. Nous ne voulons que mettre en relief certains côtés de cette exquise nature, cet ensemble harmonieux des plus précieuses qualités, qui nous font trouver en Fléchier cette chose si rare :
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
D'un naturel doux et facile, obligeant envers ses infé* rieurs, commode à ses égaux, modeste avec tous et ne se préférant à personne, content de sa propre gloire sans dédaigner celle des autres, Fléchier fut en outre un ami fidèle et dévoué. Il était lent à se donner; mais, comme il le dit lui-même, a quand Tadaire est une foLs conclue, et qu'il s'est donné, c'est pour toujours et sans résonne ». Un peu auparavant il a\ait dit avec quelque grâce : « Il ne prend pas de ces feux subits, qui s'éteignent presque
aussitôt qu'ils sont allumés, il va pied à {ûed, et laim mûrir l'amitié (1). »
Mais s'il fut exempt d'orgUeil et d'envie, il ne se hifltt jamais humilier par les orgndlleux qu'il put rena»trer. Dans ces circonstances^ il sut montrer une grande fierté d'âme, et ne permit jamais qu'on l'outrageât noq»nément. D'AIembert nous rapporte la répcttse qu'il fit un jour à certain prélat, « qm n*ayaDt qœ ses dBBi pour mérite, se trouvoit humilié d'avoir en FléeUer un confrère que Dieu avoit fût éloquent, charitable et vertueux, mais n'avdt pas fait gentilhomme » . Ce prtht trouvait fort étrange qu'on l'e&t tiré de la boatiqoB de ses parents, pour le placer sur un siège épiscopal, et il eat la sottise de le lui dire. — Avec cette numUre de pemet^ lui répondit l'évèque de Ntmes, je crains que si vous àia né ce que Je suis^ vous n'eussiez fait des chandeUes (!)•
(i) Puisque nous parlons du portrait de Fléchier, rappelooi que Tun des bons peintres du dix-septième siècle, H. Rigault,! laissé de Févèquc de Nîmes un portrait remarquable, fréquemment reproduit par la gravure. Nous ne savons pas où etf Toriginal. Mgr Besson, actuellement évéque de Nîmes, un maître lui aussi en Tart de parler et d'écrire, possède un autre p(rtrait qui est fort bon, mais dont on ne connaît pas raoteor. Voici ce que dit de Fléchier, un écrivain que nous avons dté souvent, et qui était bien informé : « Il étoit d*unc UiUe médiocre. Il avoit le visage ovale, les yeux noirs et pleini de feu, la bouche, le nez et les sourcils bien faits; le front ouvert et élevé. Ses cheveux étoient noirs; il ne les quittt jamais, ayant toujours préféré, autant par goût que par modestie, la coiffure donnée par la nature à celle des faux chevBox. Si physionomie étoit spirituelle; il y régnoit un air de bonté, de candeur et de probité, qui annonçoient toute l'excellence de soa cœur. 9 (Ménard, Notice sur Ftéchier, p. 81.)
(2) Pour comprendre la réponse de Fléchier, il faut se n^
Une autre fois, ce fut le maréchal de la Feuillade qui se fit mettre à la raison. Ce flattetir intrépide de Louis XIV ^ comme l'appelle d'Alembert, se dédommageait sans doute de ses adulations auprès du maître, par les airs de hauteur qu'il affectait avec les autres. — Avouez^ dit-il à Fléchier, que votre père serait bien étonné de vous voir ce que vous êtes. — Peut-être moins étonné quHl ne vous semble^ répondit le prélat ; car ce n'est pas le fik de mon père qu'on a fait évêque^ c'est moi{l), « Il faut pardonner ces réponses, ajouterons-nous avec d'Alembert, à la modestie obligée d'imposer silence à Torgueil. Car la vraie modestie est comme la vraie bravoure, qui jamais n'outrage personne, mais qui sait repousser les outrages, au moins quand celui qui les fait n'est pas assez vil pour ne mériter que le mépris. »
C'est cette vraie modestie qui plaît dans Fléchier, modestie d'un homme qui se sent et s'estime ce qu'il vaut^ tout en laissant à chacun son jugement. Vers 1661, il envoie quelques vers à Huet, et lui dit avec candeur : ce Comme j'ai toujours eu assez mauvaise opinion de moi-même, j'ai toujours vécu sans ambiti<m, et je n'ai été jusqu'ici homme de lettres que pour moi. » a II n'est
peler que son père tenait un petit commerce de détail, à Pernes, sa ville natale. (Ducreux, Œuv. compl. de Fléchier, p. xix.) — Gh. Labitte dit qu'il exerçait « la simple profession de fabricant de chandelles ». Je crois que le spirituel critique prend trop à la lettre la réplique de Fléchier.
(1) Si Fléchier a eu quelques autres aventures de ce genre, on ne s'étonne pas que, dans son portrait, il ait écrit assez dédaigneusement : « Pour les grands, qui se prévalent de ce qu'ils sont, il les respecte de loin, et les abandonne à leur propre grandeur. »
personne qui aime mieux d'être averti que moi », lui dit-il encore, On aime à voir cette défiance de soi dans un homme qui avait tant de ressources en loimême» et dont Tesprit était ai souple, que, de son propre aveu, il était capable de tout ee pCU entrepre» nait.
Ajoutez à ces qualités un désintéressement absola, un noble dédûn de la fortune , qu'il ne désira que pour avoir le plaisir d'obliger ses amis, et qu'il ne plaça jamais au-dessus du mérite et de l'honneur, a II a toujours cru, écrira-t»il vers 1680, en traçant son pOPtrait, que le mérite pouvoit se passer de la fortune; il s'est contenté de l'un, et ne s'est point inquiété de l'autre. » Et, dans le même morceau, il ajoutmi C68 (lëres paroles que sa vie entière a justifiées : ce Tous las honneurs du monde lui paroîtroient trop achetés, s'ils lui avoient coûté quelque bassesse (1). » En vérité, il pouvait bien parler de lui-même avec cette assurance, celui qui, en 1687, désigné pour le siège épiscopal
(1) Nous aimons à conGrmer, par des faits, ce que nous disons du caractère de Fléchier. Monard nous parle de je ne sais quel parti religieux (les jansénistes, peut-i^tre), qiii essaya de l'attirer à lui; mais il rejeta toutes les offres qui lui furent faites jwur son avancement. « Cette fermette continue Ménard, nous est attestf^o par un des journalistes de son temps. Le jeune prédicateur, dit-il, ferme dans la foi, ne fut point ébranle dans la résolution qu'il avoit prise de ne pas faire fortune aux dépens do sa conscience. Des personnes vivantes, distinguées par leur naissance et leurs emplois, et dignes de toute créance, lui ont entendu raconter les efforts du parti pour le gagner, et ajouter : J'auroù mieux aimé passer ma vie dans l'obscurité^ que de parvenir par une si mauvaise voie. (Ménard, Notice sur Fléchier, p. 83.)
e Ntmes, suppliait le roi de le laisser dans son modeste vêclié de Lavaur, où il avait déjà travaillé, comme w evant pas en sortir^ et où Dieu bénissait ses travaux. J'avoue, Sire, continuait-il, que j'ai une grande pas* ion d'achever l'ouvrage que j'ai commencé, et que ce 3roit une grande grâce de me laisser entretenir et aug* lenter les bonnes dispositions où je vois les nouveaux Qnvertis de mon diocèse. Je ne doute pas que le suo^ 3ss6ur que V. M. m'a destiné n'ait plus de talent et de ipacité que moi, mais l'application que j'ai eue à les istruire, et la confiance qu'ils ont prise en moi, me douent des facilités qu'on n'a pas dans le commencement 'un épiscopat. L'évèché de Nimes, Sire, est vaste et difdie à gouverner, et je ne me sens ni assez de force ni 9sex d'adresse pour cela. Je sais qu'il est plus riche et tus honorable que le mien; mais V. M. m'a déjà donné mt de bien, que je n'en souhaite pas davantage, et honneur qu'elle m'a fait de me croire capable et digne 'être dans cette place-là me vaut mieux que la place lème. J'y serois plus proche de mon pays et de ma imille, mais je ne dois pas avoir de plus forte affection ue celle de servir Dieu et V. M. Je cix)is que je ne lui )rai pas inutile en ce pays-ci. Je me jette donc aux ieds de V. M,, pour la supplier de me laisser dans ce iocëse où elle m'a envoyé, et où je puis plus tranquilment prier Dieu qu'il continue de répandre abondament ses bénédictions sur Elle. Je ne l'ai jamais impormée pour lui demander du bien, je crains que je Tim- )rtune en lui disant qu'elle m'en fait. C'est une grande *euve de votre bonté. Sire, que vous me réduisiez à ne
vous demander que la diminution de vos bienfaits et de vos grâces (1). »
Ce n'est pas que Fléchier fût sans ambition ; non : mais il avait cette ambition légitime, sage, mesurée, qui n'est i charge à personne, et ne coûte rien qu'à soi-même. Il l'avoue en termes charmants : dans ces justes limites, on ne peut blâmer une ambition aussi rsdsonnable, et qm n'est, en définitive, que ce sentiment qu'un honmie distingué a de sa propre valeur. « Il a de l'ambition, dit41, non pas de celle qui s'empresse et s'agite pour parvenir ; mais de celle qui attend paisiblement la justice qu'on doit ui rendre, qui ne cherche pas les voies les plus courtes, mais les plus honorables, et qui veut toujours mériter, longtemps avant que d'obtenir, ce qu'il peut légitimement prétendre. Il se console aisément de n'être pas heureux, pourvu que le public l'en juge digne, et 11 travaille à se faire considérer par lui-même, plutôt que par l'état où on l'aura mis. » Il serait à désirer qu'il y eût dans le monde, beaucoup d'ambitieux de ce genre; de ces hommes qui ne cherchent pas, pour parvenir, les voies les plus courtes^ mais les plus honorables^ et qui, longtemps avant que de les obtenir, savent mériter les faveurs qu'on leur accorde. De tels ambitieux sont la gloire de leur nation, l'honneur du corps auquel ils appartiennent, dans l'Église, la magistrature ou l'armée; quand des circonstances graves les réclament, ils ne sont pas au-dessous de leur laborieuse tâche; ils ne sont pas de ces incapacités brillantes, qui
(1) Lettre au roi, datée de Lavaur, le 27 août 1687. {Œ^ffcompL de Fléchier, vol. X, p. 52.)
'ont guère d'autre droit au respect, que par les insignes e la dignité dont ils sont revêtus.
Les lettres de Fléchier sont empreintes de ce même aractère de sagesse et de modération. Ce qu'il a dit avec ine certaine solennité dans son Portrait^ se trouve pleilement confirmé par ce qu'il écrit dans l'intimité. « Quoiue la voix du peuple, écrit-il à l'un de ses amis, soit ici, >it dans les provinces, m'ait déjà fait plusieurs fois vèque, je ne suis encore qu'abbé. Je laisse à la Provience à faire de moi tout ce qu'elle voudra, et dans les emps qu'elle aura marqués (1). » En 1683, à quelqu'un [ui lui annonçait qu'une abbaye était vacante, il écrivait [u'il était résolu à ne rien solliciter : « Je vous suis très •bligé. Monsieur, de l'avis que vous me donnez, touchant abbaye de Saint-Gibard (2). Ce qui pourroit me la faire oubaiter, ce seroit le pLnisir que j'aurois de pouvoir être uelquefois avec vous, et de vous offrir une petite retraite, uand vous voudriez vous éloigner un peu du bruit du londe; mais j'ai tant de peine à demander, que j'ai résolu le laisser faire à la Providence (3) . »
Les bruits de sa prochaine élévation à l'épiscopat peristaient toujours. Peu de temps après, vers 1684, il écrit . M. de Benoit, avec la même modestie et la même tran-
(1) Datée de Saint-Germain, le 21 décembre 1G80. {Œuv.compl. e Fléchier, vol. X, p. 25.)
(2) « Saint-Gibard, en latin Sancti hparchii monasterium, abbaye e France, dans rAngoumois, et dans un des faubourgs d'An- ;oulôme ; ordre de Saint-Benoît. » (Dictionnaire de géographie de jB. Martinière.)
(3) Datée de Versailles, le 6 novembre 1683. {Œuv. comp. de ^léchier, vol. X, p. 41.)
qultlité : « Le bruit cpii a couru chez vous de ma nomioation à révêché d'Orange, n'est pas véritable. Je n'ai point demandé cet évêché, et ne l'ai pas même désaré. Ce n'est pas que je ne le croie bieil au delà de mon mérite; mais j'ai résolu de laisser agir les bontés du roi à mon égard, et d'attendre, sans m'impatiehter, les grâces qu^il m^a fait l'honneur de me promettre (1) . »
Fiéchier, après avoir attendu longtemps sans s^impatientery fut enfin nommé à un évèché, à celui de Lavaur, au mois de novembre 1685 : il avait alors cinquante-trois aps. Il était absent de I^aris, en ce moment, occupé i évangéliser les protestants du Poitou et de la Bretagne, â la tête d'une mission qu'il était chargé de diriger. Lorsqu'il vint remercier Louis XIV, le roi le récompensa de sa longue attente par ces paroles flatteuses : Je vous ai fait trop attendre^ lui dit-il, ce que vous méritez depuis longtemps ; mais cest que je ne voulois pa^ me priver de rimpression que me font vos discours^ en vous éloignant de moi (2).
Jusque vers 1670, Fléchîer représente excellemment Thomme de lettres au dix-septième siècle, aimable, doux, poli, indulgent, ami des opinions moyennes, et gardant une égale mesure avec les personnes et les choses. En littérature, il ne sera ni Tadversaire de Boileau, ni le partisan obstiné de Voiture (3) ; en morale, malgré Bossuet,
(1) Lettre datée de Versailles, le 16 octobre, rers 1684. {Œvvcoiiipl. de Fiéchier, vol. X, p. 44.) i'I) Paroles citées par Ducreux. (Œuv» compl. dé Fiéchier, voU,
p. XXXIII.)
(3) Toutefois, commo Mi'« de Scudéry, Fiéchier ne fut pa>
il avouera qu^il n'est pas ennemi juré de la comédie^ pourvu qu'elle n'offense ni thonnêteiéy ni tordre de la société civile; enfin, dans les querelles religieuses, il ne penchera d'aucun côté. Dans le débat survenu entre les Jésuites et les Dominicains, au sujet des Cérémonies chinoises^ quand le P. de la Chaise le prie de dire son avis sur cette affaire, il se tient sur la réserve, et ne donne raison ni aux uns ni aux autres. (( Le Saint- Père, écrit-il, craint que le décret qu'il va faire n'ait le même sort que celui de deux de ses prédécesseurs, qui ont décidé la question qu'on dispute encore devant lui. Il voit des gens de bien accusés, et des gens de bien qui accusent, et ne peut croire que les uns et les autres soient allés aux extrémités du monde, pour y rompre la charité, ou pour y favoriser l'idolâtrie, et qu'ils y deviennent les prévaricateurs d'une religion dont ils sont prêts
d*ètre les martyrs (1). » A Clermont, il raille les Jésuites,
sans quelque prévention contre Boileau. Dans un opuscule^ dont nous avons parlé ailleurs (voy. vol. I, p. 246), Fléchicr avoue bien que Despréaux et Molière « ont poussé le genre satirique au plus haut poiut qu'il pouvoit aller o; mais il met aussitôt un correctif à ses éloges : « Pour moi, ajoute-t-il, j'aimerai toujours mieux nos Virgiles et nos Horaces fraiiçois, que nos Juvénals et QOs Perses; le génie honnête, libre et élevé des premiers, me plaira toujours plus que celui des autres, quoiqu'il soit plein de Feu, d'agrément et de Force. » Remarquons-le avec Ch. Labitte> I La tendresse d^àmo de Fléchior se trouvait ici d*accord avec ses sympathies de lettré. » [Etudes littéraires, vol. Il, p. 386. — Voy. Réflexions sur les différents caractères des hommes, ch. viii : De Vesprit critique et satirique. Œuv. compl. de Fléchier, vol. IX, p. 268.)
(1) Lettre au P. de la Chaise, datée do Nimes, le 29 septembre 1702. (Œuv. compl.de Fféchier, vol. X, p. 121.)
et se moque de certain conseiller de la cour des aides, passionné molinistej sans témoigner pour cela beaucoup de respect envers la ligue de Port-Royal et le parti de saint Augustin (1). Enfin, lorsque éclata le différend célèbre qui mit aux prises les deux plus grands évèques du temps, il sourit des illusions quiétistes, partagea l'opinion de Bossuet, mais sans cesser de respecter et d'aimer Fénelon.
Cette modération, Fléchier la garda en toutes choses, dans sa vie privée, aussi bien que dans sa vie publique. 11 suffit de lire son histoire, pour se convaincre que le simple particulier était aussi doux, aussi sage et aussi accommodant que le prélat. Rien de violent, rien de heurté dans cette belle nature, où les plus brillantes facultés de l'esprit sont relevées par les plus solides qualités du cœur. Tel il parut dans sa jeunesse, tel il demeura ausn quand il fut entré dans la gloire et la carrière des honneurs. Fidèle à ses anciens amis, Gonrart, Huet, Chapelain et M'*" de Scudéry ; fidèle au genre précieux qu'il cultiva jadis, il ne reniera aucun de ses goûts d'autrefois, et ne vsera pas fâché de jeter un regard en arrière, vers ce monde qu'il a quitté depuis tant d'années, et dont il ne peut oublier la grâce, la politesse, l'élégance et la distinction. Fléchier est évêque de Nîmes, il touche à la vieillesse, et il écrit à M"*' Des Houlières : « Je crovols n'avoir plus de goût que pour les soins de l'épiscopat et pour les règles de la discipline de l'Église, mais j'ai senti que j'aimois encore les sonnets, les stances et les idylte,
(1) Voy. Mémoires ho les Grands- Jours, p. 87 et suiv.
a qu au milieu des occupations les plus sérieuses, j'étois encore capable d'amusement. Vous m'avez remis devant es yeux l'image d'un monde que j^avois presque oublié, \% je me suis intéressé aux plaisirs et aux chagrins que rous avez exprimés dans vos ouvrages (1). »
Vers 1686, il est évêque de Lavaur, et il écrit à M"*" de icudéry, qui Im avait envoyé ses dernières Conversaiofis. C'est la même admiration que jadis, quand il se rouvait rue de Beauce, dans le salon de Saphoj en compagnie de Conrart, de M*'"" de la Vigne ou de Monausier. a II mô falloit une lecture aussi délicieuse que :elle-là pour me délasser des fatigues d'un voyage, pour me guérir de l'etmui des mauvaises compagnies de ce pays-ci, et pour me faire goûter k repos, où la rigueur de la saison et la docilité de mes nouveaux convertis me retiennent dans ma ville épiscopale. En vérité. Mademoiselle, il me semble que vous croissez toujours en esprit. Fout est si raisonnable, si poli, si moral et si instructif dans ces deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, qu'il me prend quelquefois envie d'en distribuer dans mon diocèse, pour édifier les gens de bien, et pour donner un bon modèle de morale à ceux jui la prêchent... Recevez donc, Mademoiselle, avec mon remerciement, les louanges que vous donne un homme relégué dans une province, qui n'a pas encore perdu le goût de Paris, qui vous conserve toujours la même estime qu'il a eue toute sa vie pour vous, et qui
(1) Lettre datée de Nimei^, le 25 mai, sans indication d'annéo. {Œuv. cumpl. de Flêchier, vol. X, p. 356.)
est très parfaitement, Mademoiselle, votre, etc. (1). § CcHmne c'est bien là l'habitué des ruelles et Fami des beaux esprits du temps, fidèle jusqu'au bout à ses premières affections littéraires, « à ce premier Idéal poétique qu'il avait conçu et cultivé dans sa jeunesse » ! Jusqu'à la fin de sa carrière, Fléchier demeure honmie de lettres, ami des stances et des sonnets, partisan de ce style précieux qu'il admira jadis, et qui a encore tant d'attnits pour lui, qu'il voudrait distribuer dans son diocèse des exemplaires de M"'' de Scudéry, « pour édifier les gens de bien, et pour donner un bon modèle de morale à ceox qui la prêchent ».
Pendant tout le cours de son laborieux épiscqiat, Fléchier ne cessa de favoriser les lettres, qui avaient fidt sa fortune. Le 11 janvier 1690, il accepta d'être nommé protecteur de V Académie royale de Nîmes ^ dont l'existence avait été reconnue par lettres patentes, quelques années auparavant, en 1682. Le protecteur de VAcadénie royale eut à cœur de justifier la confiance qu'on avait mise en lui. Deux ans après, en 1692, pendant un voyage qu'il fit à Paris, usant de son influence auprès de ses collègues de l'Académie française, Fléchier obtint que l'Académie de Nîmes fût agrégée à celle de Paris. L'Académie française accorda cette faveur dans sa séance du 2 octobre 1692. Il fut décidé que les députés de l'Académie de Nîmes seraient admis à siéger au bout de la table, qu'ils seraient reçus à l'entrée de la première salle
(1) Lettre datée de Lavaur, le 26 décembre, sans iDdication d'anuée. {Œuv. compL de Fléchier, vol. X, p. 359.)
i s'assemblait l'Académie, et reconduits par 1^ acadéicieos que le Directeur aurait nommés. I^e 30 de ce ème mois, l'abbé BégauH vint, au nom de ses collègues ) Nimes, et*en présence de Fléchier, prdhoncer un scours de remerciement. La réponse de M. de Tourreili ors directeur, fut remplie de politesse et de cordi^^Uté )UF TÂcadémie de Nimes, mais surtout d'estime et admiration pour le protecteur (1) .
Plus tard, en 17i0, lorsque Tarcbevêque d'Albi, M. d^ 3smond, vint prendre séance à l'Académie française, 4
place de Fléchier , il put rappeler cette alliance que mcien évëque de Nimes avait heureusement préparée itre les deux Académies. « Au milieu des soins d'un diosse pénible et agité, il conserva toujours le souvenir et imour de vos exercices. A l'ombre de sa protection et »us ses yeux, s'éleva dans Nimes une société d'hommes loisis, que vous favorisâtes de votre adoption, et il leur rocura la gloire et l'honneur de votre alliance. Il voulut ne ses citoyens fussent tout ensemble savants et vertueuJit ae les lettres fussent cultivées sous un ciel si serein et
lumineux ; que l'esprit d'une nation vive et ingénieuse it dirigé par les préceptes et par les exemples ; que l'art Brfectionnàt en elle tous les dons de la nature, et qu'une [lie, si célèbre par tant de monuments de l'antiquité, le evint aussi par le savoir et par l'éloquence (2). »
Non content de cette protection accordée à V Académie e Nimes ^ Fléchier avait fondé chez lui comme une aca-^
(1) Ménard, Notice sur Fléchier, p. 40.
(2) Séauce de l'Académie française du 30 juin 4710. Digcours ité par Ducreux. (Œuv. conipl. de FUehier, vol. I, p. xc.)
demie privée, où il réunissait quelques jeunes gens, qu'il formait aux fortes et saines études, qu'il éclairsdt de ses conseils, et dont il encourageait avec bienveillance les timides essais. L'illustre orateur, le maître en l'art de bien dire, celui qui avait su manier avec une égale perfection la langue de Virgile et celle de Compile, aimait à stimuler ces jeunes ardeurs, à diriger leurs travaux , et à applaudir à leurs efforts ou à leurs succès. « C'était là comme une seconde acad&nie, dans les rangs de laquelle la première (1 ) put se recruter plus tard, et où se formèrent, sous les yeux et par les leçons de Fléchier, de jeunes orateurs et des écrivsdns qui se rendirent ensuite utiles à l'Eglise (2). »
Rien de plus intéressant aussi que de voir la faveur que Fléchier ne cessa jamais d'accorder aux lettres et aux gens de lettres. Il n'oublie pas que ce sont elles qui l'ont accueilli à son arrivée à Paris, et que c'est par elles qu'il se rendit cher jadis à Conrart, à Chapelain et à Montausier; il n'oublie pas qu'il eut besoin d'être protégé à ses débuts; qu'il sollicita autrefois la bienveillance de Huet, de M"' Dupré ou de M*'* de la Vigne, pour les humbles essais de sa muse, et c'est sans peine qu'il accorde aux autres la protection qu'il demandait autrefois pour lui. 11 remercie M"' Des Houlières, qui vient de lui envoyer un recueil de ses poésies, et avoue qu'il aime encore les sonnets, les stances et les idylles; il félicite M**"* de Scudéry, et relève volontiers ce qu'il y a de rai-
(1) L'Académie de Nimes.
(2) M. A. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 443.
sonnable, de poli, de moral, d'instructif dans ses nouvelles Conversations; il se déclare admirateur de Santeuil, se fait le protecteur de Vaniëre et de bien d'autres poètes, qui ne firent jamais en vain appel à ses libéralités.
En 1690, il écrit une lettre charmante, pleine d'esprit, de grâce et d'enjouement, au chanoine de Sdnt- Victor. C'est plaisir de voir avec quel aimable abandon, avec quelle élégance et quelle distinction, le prélat, que tant de soucis accablent, sait encore tourner un compliment et s'entretenir avec Santeuil. « M. Le Pelletier m'envoya, il y a quelque temps, lui dit-il, votre Plainte de sainte Hunéffonde, Monsieur, et je la reçus avec d'autant plus de joie, que je l'avois attendue avec impatience. Tout ce qu'il y a de savants et de polis soupirent après vos poésies; et les ministres de l'État même se font un plaisir et un honneur de les distribuer. Je vous avoue que votre Sainte est une jolie personne ; elle a de l'esprit, de la délicatesse, de la sensibilité plus que sainte du paradis. Que je la trouve aimable dans tout ce qu'elle dit d'elle et de vous I Je lui sais bon gré surtout de connottre ce que vous valez, et de vous représenter tel que vous êtes, quand vous touchez et retouchez vos nobles ouvrages. Qu'elle me plaît, quand elle gronde son abbé ; quand elle 38 moque des vieilles hymnes qu'on lui chante, et quand elle pleure le tort qu'on lui fait de la priver de l'honneur qu'elle doit recevoir des vôtres I Vous seul pouvez donner de l'inquiétude aux bienheureux qui n'en ont point. Continuez à leur faire ouïr agréablement leurs louanges, ou plutôt celles de Dieu, et ne manquez pas de m'envoyer ici tout ce que vous composerez en leur honneur. J'en
atii^l autant de plaisir ({u'eUx, et Jô fbrai âttaiit â*élogés de vod poédie9{ que tous en auiw faits de leur saiiiteté(l ) . • Relégué au fond de sa prOTbcé, Fléchie ti*avait pas perdu poUi* cela le goût de Paris : il aiitiàit toujours les poètes et les œuvres des poètes^ et les encourageait de son mieux, ce II voulut partager avec Nicolas de Lamoignoti Tboiiueut* dé protéger Yaniëre. Il lui donnait des conseils; il fit plusieut*s corrections au Prsdmtfi rusHcum. Atil Btatâ du LàUgiiedôc, où son éloquence spirituelle et fleurie lui assurait beaucoup d'influence, il donnait, cdDine d'àutred évèques, son suffrage à Vanière, pour lui faire décerner une pension, qui tomba Cependant sut tftf àstttH ttome. Dans une de ces assemblées, on délibérait sur uûe inscriptloti dont on avait besoin pour une statue de Loois le Grand, érigée à Montpellier. Fléchiei* opina pour ({u'elle fut en Vers latins : c'était sans doute pour ménager au poète, Noii protégé, une occasion de se distinguer. Fléchler fit beaucoup plus : il lui accorda une pension, que lé poète touchait trois fois par an. Aucun biographe, que je connaisse, ne relate ce fait; c'est la muse même de Vanière qui nous l'apprend discrètement, dans la dédicace de ses épigrammes à Tévêque de Ntmes :
Nec stcrili tantum stimulas me laude poeiam, Otia sed largo facis œre; nec aunua Janus
(1) Lettre datée de Montpellier, le 10 décembre 1690. (Œuv. compl, de Flcchier, vol. X, p. 58.) Les vers de Saiiteuil sont insi^n^s dans sps œuvros, sous ce titre : Dtv.s Huneoo.xdiî? querimoiiia, qiiod abbas clarissimus bymnos. quos ia illius honorem conscribondos a poeta impetraverat, mutata mente noglexerii. Paris, Deniîï Thierry, 1 vol. in-12, 1694; p. 36.
Tcmpora, ver flolhâs, spicas constantior œstas Adducit, tua quam referai ter dona quotaaaiR Fundus, ut appellas, non mendax... (1). »
En 169&, Flëchier écrit à l'abbé Ménard, pour lequel il eut une véritable affectiou. En remerciant des nouvelles militaires qu!6h lui envoie» il n'oublie pis de parler des questions littéraires, qui lui tietiUent plus à cœur, ce Je m'imagine aussi bien que vous, écrit-^il, que le fort de la guerre tombetu dans Ces quartiers, et que le Piénibht et le Roussillon seront les grands théâtreâ de cette année (2). Nous entendrons de plus près que vous lé bruit de l'orage^ et si nous apprenons avant vous ce qui 86 passe, nous vous rendrons nouvelles pour nouvelles.
èc Je suis bien i&ché que les divers dentimetits de Mesrieurs de l'Académie ayent fait différer la publication du dictionnaire. Je ne doUté pas qu'Oti n'en destine un exemplaire bien conditionné à tous les Quarante, dont j'ai l'honneur d*6tré. Je VôUs prie de vouloir bien le faire retirer, quaQd il sera temps, de M. Coignard (3), pour me
(1) M. Tâbbé Vissac : De la poésie latiHê m France au siècle de Louis XIV, p. 206. — Voici la traduction de ces vers de Vanière : c Ce n'est point par de stériles compliments que vous encouragez mes Vers, mais bien par de généréiisôs largesses {)ui me procurent des loisirs; Quand janvier ramène une année nou^ vellc, quand le printemps nous ramène les fleurs, et Tété les moissons, mon petit fonds, comme vous l'appelez, ne me trompe pas, et trois fois par an mé donne vds présents. *
(2) Il s'agit ici de la guerre de la Ligue d'AugsbOurg, qui dura de 1688 à 1697, et que la France soutint seule contre l'Empire, l*Espagne, la Hollande, l'Angleterre et là Savoie. Le traité de Ryswick, près de la Haye, termina cette longue guerre, illustrée par les exploits de Luxembourg et de Catinat (octobre 1697).
(3) Imprimeur de l'époque.
renvoyer par la voie de M. Anisâon, directeur de Vimpriinerie royale, qui l'adressera à Lyon, pour me le faire tenir. \je sieur Coignard vous donnei'a bien aussi un exemplaire des épltres décUcatoires de MM. les abbés TestUi Choisi et Régnier (1), que vous aurez la bonté de m'envoyer par la poste. Si la lettre au P. Gaffaro, sar la comédie, peut se mettre en paquet, vous me ferez plaisir aussi de me l'envoyer par la même voie. Je ne crains point pour ces nouveautés la dépense du port. J'aurai soin de vous faire rendre ce que vous pourrez avoir payé pour moi (2). »
Un mois après, Fléchier le remerciait de la peine qu'il avait prise de lui envoyer les a quelques ouvrages qui paroissent depuis peu sur la scène n . Il juge avec beaucoup de sagesse et de mesure la lettre qui attira au P. Caffaro une si sévère réplique de Bossuet (3); il parle de la satire de Boileau, des anti-satires qui en ont été faites, et l'avertit qu'il ne sera pas fâché de recevoir les autres petits ouvrages qui courent. « Le manifeste du prince d'Orange est assez bien écrit, lui dit-il ; il y a des endroits qui sont assez spécieux, d'autres foibles, et quelques-uns qui ne conviennent pas à la personne qui parle. Aussi, je, suis persuadé que c'est une composition de quelque bel esprit aventurier, et non pas un écrit du prince
(1) Tous trois de TAcadémie française.
(2) Lettre datée de Nîmes, le 20 mars 1694. [Œuv. compL de Fléchier, vol. X, p. G2.)
(3) La lettre de Bossuet, au P. GafTaro, porte la date du 9 mai iGO'i. Peu de temps après, la même année, Bossuet publia ses Maximes sur la comédie. — (Voy. sur ce débat, M. de Hausser, Histoire de Bossuet, liv. X.)
rOrange. Je Tai reçu de Lyon, imprimé. J'ai été pourant bien aise de le recevoir de vous quelques jours aupaavant.
« J'ai lu aussi la lettre du P. Caffaro. Je ne regarde K>int le langage, qui est assez bon, et meilleur qu'il n'appartient à un étranger. Mais son opinion est bien expli- [uée et bien soutenue; il n'oublie rien de ce qui peut ervir à sa cause, et, à quelques endroits près, cette dislertation est fort raisonnable; mais je ne sais s'il étoit expédient de la faire imprimer. Ces sortes de doctrines, [uoique appuyées sur les principes des théologiens, peuvent ôter à des âmes timorées la retenue et les scrupules qu'elles ont, et favoriser le relâchement, le libertinage ou, lu moins, l'oisiveté des gens du monde. Il faut laisser â lécider ces sortes d'affaires dans le confessionnal, et ne >as les abandonner au jugement d'une infinité de peronnes qui se prévalent de tout, et qui ne sont pas assez âges pour s'arrêter à ce qu'il y a de juste et de permis lans une opinion indulgente, et pour observer toute la nodération que l'auteur demande. Je ne m'érige point en uge de la querelle des deux religieux : il ne convient teint à deux personnes d'un même ordre de se quereller (D public.
« J'ai vu la satire de M. Boileau, et je l'ai trouvée ^mme vous me l'aviez écrit. M. Pen*ault m'a envoyé son ipologie du mariage, et je sais qu'il y a beaucoup d'autres mti-satires (1). Je vous serai obligé si vous m'envoyez « qui le méritera de ces petits ouvrages qui courent. J^ai
(1) Il s'agit ici de la satire sur les Femmes, que Boileau venait le publier en 1693. Cette satire mit en émoi toute la société
— ÏBO —
été fort aisé que l'Académie ait enfin déterminé de fidre une épttre dédicatoire (1). »
On le voit, l'homme de lettres, l'amateur des nouveautés littéraires, persiste jusqu'à la fin, fidèle aux goûts de sa jeunesse et à ses andennes admirations, médiom partisan de Boileau^ dont il parle avec aases d'indifiSreûee, tandis qu'il est plein de fbu et de chaleur, quand il loœ les beaux vers ou la belle prose de M** Des Hotilières, de M"' de Scudéry ou de M. Perrault. Mais alorSi comment Fléchier, avec les idées que nous lui connaissons, et atec tous les liens qui l'attachaient à la société prédeose; comment Fléchier put-il s'afitanchir des mille entraves qu'il l'encontrait sur son passage, et laisser là toutes les frivolités d'autrefois, pour s'élever jusqu'à la majesté des Oraisons funèbres ? Problême littérdre bien curieuï, qu'il serait intéressant d'étudier à fond, et que notbS ne ferons qu'indiquer rapidement. Si le disciple de Ricbesoorce, le protégé de Conrart, l'hôte assidu des Samedis, ne sombra pas en route et put retrouver le chemin d'une forte et grande éloquence, il en est redevable d'abord aui solides études de sa jeunesse, qui le ramenèrent peu i peu dans la voie d'où il s'était éloigné. Il arriva à Fléchier ce qui arrive d'ordinaire, en temps d'épidémie, aux tempéraments sains et robustes : la contagion les épargne souvent, et ils peuvetit, presque sans péril, ou du moins avec un moindre péril, demeurer au milieu d'elle.
prt^ciouse. (Voy. do quelle manière M"*' de Scuddfy parle an satirigue public, vol. II, p. 185.)
(1) Lettre datée de Nîmes, le 20 avril i69\. {Œuv. compl.dt Fléchier, vol. X, p. 62.)
De plud^ si Fldchler e6t été engagé dailB le monde» s'il n'eût été qu'homme de lettres, il ne serait jamais allé au delà de Voiture, de Chapelain ou de Babsao : il aurait eu autant d'esprit que le premier, autant d'indulgence que le Second, et autant de soin que le troisième pour le choix des mots et l'harmonie du langage* Heureu* sèment pour lui, il était d'Église, et une carrière plus vaste et plus noble fut ouverte à son talent. Sollicité par les grandes vérités de la religion, Invité à faire l'éloge d'un illustre capitaine ou de magistrats célè-^ bres, à monter dans une chaire qui avait retenti na^ guère des harangues immortelles de Bossuet^ à parler dans une chapelle témoin des audaces de Bourdaloue^ en présence de Louis XIV, devant ces courtisans habitués à toutes ces splendeurs oratoires, que pouvait-il taire des coquetteries de Voiture et de la pompe fleurie dé Balzac? Faire entendre du haut de la ohaire les graves enseignements de la religion; retracer les vertus douces et modestes d'une reine pieuse et résignée dans son délaissement; égaler les lamentations aux douleurs^ pour pleurer la mort imprévue de Tun de nos vaillants capitaines, c'étaient là de grands sujets bien dignes d'un orateur chrétien. Fléchies trouvait ainsi le fonds solide qui avait manqué à Bakac et à Voitui*e, écrivains habiles tous les deux, qui }nt rendu des services réels à notre langue, mais qui 3nt tous deux le malheur d^avoir des mots plus grands ^ue les choses qu'Us veulent exprimer : Voiture dépense beaucoup d'esprit à propos de pures bagatelles; Balzac développe de belles moralités dans un style sonore^ bar-
monieux, mais d'une harmonie creuse, qui frappe Tomlle sans jamais pénétrer jusqu'au cœur. Fléchier a bien fait de s'adonner dans la suite à l'éloquence religieuse; il a échappé par là à un double péril : s'il fût resté simplement homme de lettres, il n'eût jamais été qu'un bel esprit comme Voiture, et un rhéteur conune Balzac, et n'aurait pas une place honorable à côté de Bossuet et de Bourdaloue.
•. Enfin, Fléchier a eu un dernier bonheur : il a vécu à la plus belle époque du siècle de Louis XIV, en ce àëde qui fut par excellence celui de la politesse, de l'élégance, de la distinction et de la sociabilité, époque à jamais mémorable, dont il serait temps de ne plus médire, où se sont accomplies de grandes choses dans les lettres et les sciences, en philosophie, en éloquence et en poésie; « où il s'est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, comme dans notre gouvernement, une révolution générale, qui doit servir de marque étemelle à la véritable gloire de notre patrie (1) ».
Ce n'a jamais été sans un secret dépit que nous avons entendu bien des fois des attaques violentes dirigées contre le dix-septième siècle. Dans ces dernières années surtout, poètes, historiens, économistes, semblent s*être concertés ensemble; on a fait avec fracas, en quelque sorte, le siège de cette grande époque, et on a regardé comme un triomphe de porter le désordre et le ravage au milieu de ce magnifique et glorieux édifice, œuvre de la persévérance, du courage et de la sagesse de nos pères.
Il) Voltaire, Siècle de Louis XI V, Introduction.
)n a montré que le souverain avait eu bien des faiblesses, es particuliers bien des vices; que cette époque tant rantée n avait été exempte ni de fautes, ni de malheurs, li de crimes : comme si les fautes, les faiblesses ou les rices, n'étaient pas, hélas I de tous les siècles et de tous es pays, et, nous l'ajouterons, de tous les régimes ! Pour lous, nous n'avons jamais rien compris à ces invectives X)ntre le passé. Que des étrangers attaquent nos mœurs, los institutions, nos habitudes, cela se comprend ; mais {ue nous allions nous-mêmes renier et salir nos vieilles gloires, déchirer de nos propres mains nos vieux titres le noblesse dans le monde, voilà ce qui nous a rempli louvent d'une patriotique tristesse. Aujourd'hui, moins {ue jamais, quiconque a l'honneur de tenir une plume, )oète, publiciste, orateur ou romancier, ne devrait ^mmettre pareille faute. La France est assez humiliée, A prospérité est assez cruellement atteinte, l'antique ;loire nationale est assez éclipsée, le sol de la patrie i été assez mutilé, pour qu'on n'irrite pas davantage le récentes blessures. De grâce, laissez-la donc en paix :ette fille immortelle de la civilisation et de la gloire, !t qu'elle se console de ses malheurs présents, par le souvenir de sa grandeur passée et l'espérance de sa •ésurrection prochaine.
Plus que jamais nous devons avoir le souci de notre lignite. Respectons-nous nous-mêmes, afin que nos adversaires nous respectent. S'ils nous rappellent nos défaites 5t leurs victoires, nos désastres et leui's succès inouïs, •appelons-leur fièrement nos triomphes dans les luttes Kicifiques de la pensée; s'ils nous disent qu'ils régnent
aujourd'hui en Europe par la force^ ue craignons pas de leur rappeler que jadis nous avons commandé au monde par nos lois, notre politesse, notre bon goût» par tous ces arts aimables qui embellissent la vie humaine et en augmentent le prix ; s'ils disent : ie règne de Prédérie h Grand (1), rappelons à ces enfants du Nord qu'on dit partout ; le siècle de Louis le Orand^ et que, comme l'a dit Voltaire, « quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans Thistoire du monde (2) » : le siècle de Péri-' dès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV.
Qu'ils raillent notre amour du luxe et des plaisirs èlë<* gants, notre goût pour les ouvrages de l'esprit, et notre passion de la glou*e et de l'honneur ; qu'ils raillait, tint qu'ils voudront, ces sentiments généreux, nous nous en consolerons sans peine. Ce qu'on a pu dire d'une des grandes périodes de notre histoire nationale, on ne le dira certainement jamais d'aucune époque de leur pays î « (Vêtait un temps digne de Tattention des temps à venir,
(1) Le graïul Frédéric traita los lettres ou servantes, bieu plus qu'eu iimies : il eu lit uu iustriimeiit do ses desseins, au lieu d'y rliorcher uu délassomeut daussos loisirs. Le 27 juin 1740, au début <le sou rèj^'ue, il écrivait à Voltaire : « J'ai d'abord commoucé par au^çmeuter los forces de l'état do siège de seiae batail* lous, de six escadrons de hussards et d'uu escadron de gardes du corps. J'ai posé le foudement de notre nouvelle Académie. » M. le iluc de Brof^lio, qui cite ce passage de Voltaine, ajoute: t Une armée et une académie, mises sur le même pied, le même jour, pour servir la même politique, c'est Frédéric tout entier. » (Voy. Etudes diplomatiques. La première lutte de Frédéric il et de Maria-Thérèse, d'ajirès des documents nouveaux, j)ar M. le duo de liroglie, Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1881.)
(•?) Siècle de Louis XIV, Introduction.
[ue celui où les héros de Corneille et de Radne, les tersonoages de Molière, les symphonies de Lulli, toutes louvelles pour la nation, et, puisqu'il ne s'agit ici que [es arts, les voix des Bossuet et des Bourdaloue se faiaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par on goût, à un Gondé, à un Turenne, à un Golbert, t à cette foule d'hommes supérieurs qui parurent en out genre. Ce temps ne se trouvera plus, où un duo de A Rochefoucauld, l'auteur des Maximes^ au sortir de i conversation d'un Pascal et d'un Amauld, allait au héâtre de Corneille (1) ».
L'époque la plus brillante du règne de Louis XIV 'étend de 1661 à 1685, de la mort de Mazarin à la mort le Colbert. Alors tout sourit au jeune souverain, et la forune semble obéir humblement à ses ordres. De grands linistres, Golbert et Louvois, dirigent les affaires de intérieur ou celles de la guerre; Turenne, Condé, gagnent es provinces, et enlèvent des places que Vauban fortifie ; 38 traités d'Aix-la-Chapelle en 1668, et de Nimègue n 1678, nous donnent deux provinces^ la Flandre et la 'ranche-Comté, que nous possédons encore; dans les rts, de grands peintres, d'admirables sculpteurs, Poussin^ .esueur, Lebrun, Puget, Coustou» Girardon, embellissent is palais que d'habiles architectes élèvent & grands frais : Versailles, Trianon, Marly et Saint-Germain; enfin, dans îs lettres. Racine, Boileau, Molièi*e, La Fontaine, Bossuet, lourdaloue, La Bruyère, jettent sur cette époque un clat incomparable.
(1) Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxll.
Ce fut précisément dans cette belle période de gloire, de succès, de fêtes, de splendeurs de toutes sortes que Fléchier vécut à la cour, où il resta pendant près de vingt ans, de 1668 à 1687, d* abord comme [lecteur du Dau* phin, et plus tard comme aumônier de la Daupbine. A ce moment, Molière est en pleine possession de sa renommée , Boileau publie ses belles Epitres , Racine devient le digne successeur de Corneille, et « porte la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point où elles puissent parvenir (1) »; enfin, comme si la reli^on devait avoir sa place dans cette magnifique floraison de 1* esprit humain, si les auditeurs furent illustres : Louis XIV, Madame, Colbert, Condé, M*^*" de Maintenon et M"* de Sévigné, illustres aussi fm*ent les orateurs chargés d'instruire ce briDaot auditoire, nous voulons parler de Bossuet et de Bourdaloue.
Jusqu'alors, Fléchier n'avait été qu'un disciple de Voiture, un émule plus ou moins heureux de Conrart, de Cotin, de M"« de Scudéry. De 1660 à 1670, il avait été bel esprit, comme l'étaient encore Chapelain, Perrault, Ménage, Lamotte, d'Aubignac, tous ces demeurants d'un autre âge, qui ne veulent pas de la nouvelle école qui grandit, qui résistent à Molière, à Racine et à Boileau, et forment un véritable parti d'opposition littéraire. Fléchier ne sera pas resté impunément dans ce milieu de précieux et de précieuses; il n'aura
(1) Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxir. — Raciue donne Bajazel eu 1672, Milhridate eu 1673, Iphigénie en 1675, Phé^^rt eu 1677.
>as impunément, pendant de longues années, porté la iyrée galante du temps, et rimé de jolies frivolités pour charmer les loisirs de Gonrart, de Saint-Pavin ou de H^* de la Vigne. Son éloquence gardera quelque empreinte des habitudes qu il aura contractées : une certaine recherche, des coquetteries de style, des grâces un peu fades, je ne sus quoi d'affecté, de mondain, de précieux, qui pouvait peut-être faire admirer Torateur, mais que Fénelon n'eût pas manqué de condamner sévèrement.
D'un autre côté, comme Fléchier est bien redevable de ses qualités, au milieu où il a vécu de 1670 à 16871 Ce n'est pas en vain qu'il aura été pendant près de vingt ans le collègue et l'ami de Bossuet; qu'il aura entendu cette grande voix « retentir comme un coup de tonnerre » à Notre-Dame, à Saint-Denis, à Versailles ou à Saint- Crermain ; ce n'est pas en vain qu'il assistera aux sermons de Bourdaloue, qu'il entendra la parole grave, incisive, pénétrante de ce Démosihène de la chaire, de cet émule du grand évèque de Meaux, « qui surpassa Bossuet en travûl, sans pouvoir jamais l'égaler en éloquence et en génie (1) ».
C'étaient là de magnifiques modèles : Fléchier pouvait les imiter sans péril, sûr de ne pas s'égarer en suivant de si glorieuses traces. Bossuet et Bourdaloue lui ont ouvert
(1) Maury, Essai sur ^éloquence de la chaire, vol. I, p. 127. — L'oraisoQ funèbre de la reine d'Angleterre est de 1669, et celle de la duchesse d'Orléans de 1670. Bossuet prêcha devant la cour pendant les années 1661, 1663, 1665, 1666 et 1669. — Bourdaloue, qui était né, comme Fléchier, en 1632, débuta à Paris en 1669; où il prêcha TAvcut, dans Téglise des Jésuites de la rue Saint- II 22
la voie : Tun lui a montré oomment il fallait pleurer leti morts illusti'es de son temps, et rauU*e comment il devait s'élever contre les vices et les défauts des hommes; et il a si bien profité des leçons de ces grands maîtres, qu'il n'est pas i^esté trop loin de Bourdaloue dans le sermon, et que dans l'oraison funèbre, il demeure sans contredit le second après Bossuet, à une grande distance, sans doute, du panégyriste de Gondé, mais enfin assex près de lui, pour que ni Mascaron, ni Bourdaloue, ni Massillon, ne puissent lui disputer la place.
La cour, enfin, exerça aussi une influence réelle sur le caractèi*e de l'éloquence de Fléchier. Ce style châtié, correct, harmonieux, où tout est disposé avec art et symétrie; cet amour du bien dire que Fléchier conserva jusque dans la plus extrême vieillesse, tout cela n'est-il pas comme l'empreinte laissée sur cet esprit si flexible par la cour la plus brillante de l'univers? Si Fléchier écrit presque toujours avec pureté, avec élégance, avec je ne sais quel air de noblesse et de majesté, cela ne vient-il pas évidemment de ce que notre orateur vécut de longues années à Paris, à la cour surtout, au centre même de la politesse, dans le lieu du monde où la langue française se parlait alors avec le plus de finesse, de pureté et de distinction ?
Ce qui frappe, en elTet, même en lisant les derniers
Antoine. En 1070, il proche à la cour ]»our la proniiore fûi>: presque trente ans après, en 1697, il y prêchera encore. (Voyez, clans l'excellent onvrag(î de M. A. Feugèro, Bourdaloue et son temps, le relevé complet des diverses stations pn'chées. p.ir Bourdaloue, à la cour et dans les paroisses de I*nris; l vol.iu-li Paris, Didier, p. 35.)
3uvrages du prélat, c'est ce ton poU, cligne, mesuré, [ju'il sait garder eq toutes choses; cette suprên^e élé-: ^ce, cette urbanité avec laquelle il relève les faits les plus humbles ou les détails les plus familiers, qu il se plaigne des démêlés qu'il a avec certain cb^inoine, ou lu'il prie M. de Bàville de le débarrasser d'une cqqfréqe le pénitents gris, blancs ou noii*s, dont il ne veut pas (1). !. 'homme bien élevé, doux, ?age, l'ancien courtisan, labitué aux belles maiiiëres et au beau langage, persistera usqu'à la fin; son style gardera comn^e up reflet de^ plendeurs de Versailles ou de Saint-Germain ; la granleur, l'ordre, la majesté. Sa phrase ne courra pas vive et égère comme celle de Pascal; alerte et divinenaent légUgée comme celle de M"^ de Sévigoé; fine et railleuse, ii quelquefois amëre comme celle de La Bruyère : nqn ; A phrase aura quelque chose de plus apprêté, de plus solennel et de plus pompeux; quelque chose, s'il est tennis de le dire, qui rappellera la démarche grave et :adencée du grand roi, quaqd, dans la galerie des glaces, i Versailles, il s'avançait avec majesté à travers la foule éblouissante des courtisans inclinés sur son passage, au nilieu des princes, des seigneurs, des grandes damea, les hauts dignitaires de l'Etat; au milieu de tous ces
(1) Voy., Pièces justificatives IX, la jolie lettre de Fléchier à e sujet. C'est un modèle d'ironie finie et contenue, et qui tonne, quand on songe que celui qui écrivait avec cette verve, ettc malice et cet esprit, avait alors soixantcrquinzc ans. « Une ouco ironie, comme il convient à cotte indulgente nature, ert io plus souvent de couvert à Fléchier pour glisser ses plus ifs griefs. » Cette lettre, adressée à M. de Bàville, intendant lu Languedoc, est datée de Nimes, le 17 novembre 1707.
personnages illustres à des titres divers, et qui étaient dans tout l'éclat de leur gloire, de leur jeunesse ou de eur beauté. Voilà les éléments dont se composera Téloquence de Fléchier, et que tout œil un peu exercé discernera sans beaucoup de peine. Habitué des ruelles, formé à la grande école de Bossuet et de Bourdaloue, élevé, en quelque sorte, dans le centre de la politesse et du bon goût, son style retiendra quelque chose de ces influences, et reflétera l'image des différentes sociétés parmi lesquelles notre orateur grandit.
On voit par là, combien il y a loin des madrigaux à M^* de la Vigne et de l'école de Ricbesource, à ce que Gh. Labitte appelle un peu dédaigneusement « la majesté alignée des oraisons funèbres ». Il y a moins loin cependant qu'on ne le croirait d'abord. M. Sainte-Beuve a fort bien saisi cette nuance, et marqué finement cette gradation insensible par laquelle le disciple d'un sot maître, le membre de V Académie de la place Dauphine, devint plus tard digne de célébrer la mémoire de Montausier et de Turenne : « Voyons Fléchier tel qu'il était, apprenons à le goûter dans les qualités qui lui sont propres, et qui lui assurent un rang durable comme écrivain et comme narrateur; ne craignons pas de nous le représenter dans sa première fleur d'imagination et d ame, dans sa première forme de jeune homme, d'abbé honnête homme et encore mondain ; et bientôt, sans trop de complaisance, sans presque avoir à retrancher, nous an iverons insensiblement à celui qui n'avait eu, en eiïet, qu à se continuer lui-même et à se laisser mûrir pour devenir l'orateur si digne de célébrer Mon-
tausier et Turenne, et l'évêque régulier, exemplaire, édifiaDt. Il n'y a pas de vie plus unie que la sienne, ni qui se tienne mieux (1). »
11 n'y a pas de vie plus unie que la sienne, c'est bien vrai; c'est le témoignage que rendent à cette noble et douce mémoire tous les contemporains, tous les biographes et tous ceux qui, dans ces dernières années, ont eu à parler de Fléchier. La douceur^ tel est le trait dominant de ce beau caractère ; c'est le mot qui revient sans cesse sous la plume, quand on veut donner une idée véritable de ce que fut Tévéque de Nimes, dans tout le cours de sa glorieuse carrière. Saint-Simon nous rappelle ses vertus et les regrets qu'il laissa, à sa mort, dans tout le Languedoc : a II mourut, nous dit-il, célèbre par son savoir, par ses ouvrages, par ses mœurs, par une vie très épiscopale. Quoique très vieux, il fut fort regretté et pleuré de tout le Languedoc. » Gh. Labitte l'appelle un tendre prélat; nous dit qu'au milieu des guerres qui ensanglantèrent le Midi, il remplit le rôle de « doux conciliateur »; il n'hésite pas à le placer à côté de Fénelon pour l'aménité du caractère, et écrit cette phrase, qui renferme le plus bel éloge qu'on puisse faire de Fléchier : « Pour l'aimable douceur, l'excellent Fléchier a sa place marquée à côté, et peut-être même au-dessus de Fénelon (2) . »
11 n'est donc pas étonnant que cette douceur sût passé de son caractère jusque dans ses écrits , si, comme on
(1) Sainte-Beuve, Introduction aux Mémoires sur les Grands» Jours, p. nr.
(2) Etudes littéraires, vol. U, p. 384.
Ta dit : « Le style est l'homme même. » Cette harmonie du langage, ces périodes si habilement cadencées et si artistement conduites, cette grâce à laquelle il atteint quelquefois, cette urbanité qui distingue ses moindres billets comme ses pièces d'éloquence, « cette phrase relevée et de condition », tout cela n'est-il pas l'image fidèle de notre futur orateur (1)? L'heure n'est pas encore venue de suivre Fléchier « à travers la brillante arène des succès oratoh-es ». Un jour, peut-être, entreprendronsnous ce travail ; nous trouverons alors, nous le croyons, autre chose que le rhéteur classique dont nous parlent tous les cours de littérature; un orateur vraiment digne de ce nom, bien au-dessous de Bossuet, sans doute, mais assez grand encore, pour que Fénelon, en apprenant sa nàort, puisse s'écrier : « Nous avons perdu notre maître I »
Aujourd'hui, nous n'avons pas à le suivre dans ces
(I) Vers 1P>80, Fléchier, écrivant son portrait pour M'*« Des Ilouliéros, parlait en ces termes du style de ses ouvrages, dont il vante la douceur et rélégunce : u PoUr son style et pour se* ouvrages, il y a de la netteté, de la douceur et de l'élégance; la nature y approche de l'art, et l'art y ressemble à la nature. On croit d'abord (ju'on ne peut ni penser, ni dire autrement, mais après qu'où y a fait réflexion, on voit bien qu'il n'est pas facile de penser ou de dire ainsi. Il y a de la droiture ilan> le sens, de l'ordre dans le discours et dans les choses, de Tarrangenient dans les paroles, et une heureuse facilita qui est le fruit d'une longue étude. On ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y mettre du superflu, et l'on ne peut rien en ôter, sans y retrancher quelque chose de nécessaire. » A l'époque où Fléchier parlait ainsi do son style, il avait prononcé plusieurs de ses oraisons funèbres, celles de M™« de Moataiisier, do Turenne et de Lamoignon.
éclats de la gloire^ comme dit Ch. Labitte. Pour ie moment, nous n'avons voulu que rechercher les origines de ce talent si souple, si varié, si distingué, et retracei* le milieu dans lequel il s* était formé. Nous aVons vécu ainsi quelque temps en compagnie de Montausier, de Huet, de Gonrart et de Chapelain. A côté du précepteur de M. de Caumartin ou de l'aiimOnier de la Dauphine, nous avons fait le voyage d'Auverghe^ dé Flandre ou d'Alsace ; nous avoiis assisté aux màgdificencds du Carrousel de 1662, et souri aux billets galants de Conrart à M"* de la Vigne. Quel plaisir de nous reporter ainsi en arrière, et de nous trouver, par Timagination, au milieu d'un monde, où tout était si différent du nôtre : mosurs, idées, habitudes^ costumes même, toUt, jus(}u*à la forme de là société I Quel plaisir de passer de l'humble salon de la rue de Beauce ou de celui de la rtie de l'Homme-Atmé, à la demeure plus somptueuse de M. de Caumartin^ d'assister au sermon avec M"" de Sévignô, d'aller à Saint-Germain, chez M. d^ Condom^ pour eritendre réciter des vers \ de vivre etiltn en plein dltséptiëme siècle, en ce temps ({ui demeure pour nous un modèle étemel de grandeur^ d'élévation morale, de politesse et de bon goût! Admirable époque, en vérité, dôht on a pu médire, mais que l'on ne peut étudier {làtls l'admirer de plus en plus; sans aimer davantage cette terre de France, si féconde en grands hommes de toutes sortes, dans les sciences, les lettres et les arts; cette patrie de Descartes, de Pascal, de Bossuet, de Corneille, de \jdL Fontaine, de Molière, de Turenne et de Condé; cette patrie qui a fait de si glorieuses choses dans le
monde, et dont nous sommes fîers d*ëtre les enfants ! C*est ce sentiment de respect et d*amour pour la France qu'éprouvait un écrivain célèbre, tandis qu il traçait le tableau de la Société frofiçaise au dix-septième siècle. Les paroles de l'illustre vieillard nous aimons à les redire ici, heureux de terminer par cet éloquent passage le livre que nous publions. « Nous l'avons déjà dit bien souvent, s'écriait M. Cousin, il y a une vingtaine d'années, et nous le répétons avec plus de force que jamais : si nous mettons sous les yeux de la France l'image d'un temps qui n'est plus, ce n'est pas pour lui donner ud vain spectacle; nous aimons à lui rappeler qu'elle a été grande, pour l'élever à ses propres yeux, lui rendre, autant qu'il est en nous* le sentiment de sa force, combattre l'engourdissement moral qui suit d'ordinaire les agitations stériles, réveiller dans les générations nouvelles les passions généreuses qui ont fait battre le cœur à nos aïeux et à nos pères, remettre en honneur, s'il est possible, l'énergie, la constance, le mépris des vains plaisirs, le dédain de la fortune, l'enthousiasme des grandes choses, la foi dans les destinées de la patrie. En un mot, une étude assidue de notre histoire nous a mis dans le cœur le respect et l'amour de la France, et ce sentiment-là, nous voudrions l'imprimer et le répandre dans les esprits et dans les âmes (1). »
(1) La Société française au dix^septième siècle, Avant-propOi=. p. vu.
PIÈGES JUSTIFICATIVES
ET
DOCUMENTS INÉDITS
PIÈGES JUSTIFICATIVES
ET
DOCUMENTS INÉDITS
TRES DE M°* DE LA FAYETTE A HUET (1). (Voy. p. 75.)
Ce 18 décembro 1662.
^'ai reçu vos vers latins, il y a déjà quelque temps. Je ?, sans faire l'entendue, vous assurer que je les ai
' Marie- Magdeleine de la Vcrgne devint comtesse de la • tte, par son mariage avec M. do la Fayette, en 1655. Elle lit à Parig, en 1634, et mourut en 1693. Nous lui devons plu- "B romans pleins de charme : La Princesse de Montpensier, ; Zaîde, 1670; In Princesse de dettes, 1678, etc. ftes Œuvres ^^ tes ont été publiées, Paris, d'Hautel, 1812, 5 vol. in-18. — '* avons encore de cette charmante femme des Mémoires sur iJr pendant les années 1688 et 1689; ils se trouvent dans les -lions de Mémoires. Ajoutons que sa correspondance avec renferme des détails fort intéressants pour Thistoire lit- ^o du temps. Les lettres de M"™** de la Fayette, dans la -spondance de Huet, sont au nombre de vingt-six.
lus; nuds je ne vous assurerois pas sans juréscmiption que je les eusse entendus; néanmoins, ayec le secours de M. Ménage, tous croyez bien que j'en vins i bout (1). Je suis charmée de' ceux où Arammie a part (2). Je les trouve bien tendres pour pouvdr croire que tous les seo-
(1) « M. Ménage avait montré le latin à M»« de la Fayette. * (Note du manuBcrit.)
(2) Araminte désigne quelque personne connue de M»« de h Fayette. La pièce latine où il est question d'Arommle est adressée à Charles Du Périer : Ad Carolum Pererium, poeUm ktureatum; Gabiuna Huarn, 1 vol. in-i2. Paris, Barbon !76i, p. 420. — Huet disait : « 0 Araminte, si je pouvais, loin da profane vulgaire, et pendant de longues années, si je pounii avec toi passer tranquillement ma vie !
« Puis, lorsque enfin, arrivé au terme d*une longue carrière, je verrai la mort s^approcher, ô si la même heure pouvait enfermer notre froide dépouille dans le même tombeau ! i
O milii kmfM utlnam per annos Plèbe lecreto Uceat profimat Liberam eorls, Arimintha, tecom Dueerefltaml
Poet obi leri revolntas œd Terminus mortem tnlerit propinqiitm.
Uni nos mergit geUdos eodem Hora sepolchro.
Charles Du Périer était né à Aix; il mourut en 4692. H était lié avec Rapin, Bouhours, Huet, Ménage qui l'appelait k prince des poètes lyriques. Il se vantait d'avoir formé Santeoil, ^ doit surtout sa réputation à ses vers latins. — Dans une letuei datée du 15 octobre 4661, M">« de la Fayette parfe à'ArammU, M. G. Henry, qui a publié cette lettre, p. 2, transcrivant la noC du manuscrit de Huet, écrit ceci : c Araminte désigne ici M** ài^ Plenueville, sœur de Huet. » — Dans la lettre du 48 décembn 4662, Araminte désigne-t-elle aussi la sœur de Huet? Nous li le pensons pas. M»» de la Fayette n'aurait pas écrit à Haei: « Je suis charmée des vers où Araminte a part. Je les trofli* bien tendres, pour pouvoir croire que tous les sentiments ftf tent à faux. »
iiments portent à faux. Il n'y a point de réparation que M"^ de Méry ne vous doive (1) pour Tinjure qu'elle vous a faite, et je ne sais comment elle a pu soupçonner un homme, dont la sincérité est si bien peinte sur le visage, du moindre artifice du monde. Je m'en vais lui faire réponse, et des reproches du tort qu'elle vous a fait. Dieu veuille pourtant qu'elle ne vous en fasse pas de plus grand (2)1
Ce 25 de février 1663.
II y a^ ce me semble, bien longtemps que je ne vous ai écrit. Je ne vous en fais point d'excuses; elles seroient peut-être méchantes, et vous ne vous en payeriez pas. Ce qu'il y a de vrai, c'est que ce n'est ni par oubli, ni par manque d'estime que j'ai tardé à vous écrire. J'ai vu de vos œuvres entre les mains de M"* de Méry. Cœur de Paris est mon affaire^ m'a semblé très joli. Vous devenez poète françois; il me semble que vous vous en devriez tenir à la muse latine ; c'est trop d'être à la fois et latin et françois. M. de Segrais trouvera mauvais que vous couriez sur son marché. Le sonnet du pied démis m'a paru aussi fort agréable : comment voudriez-vous que j'y trouvasse des fautes? M. Ménage n'y en trouve point. M. de la Mag-
(1) « M"« de Méry était sœur de M^»« de la Trousse et cousine de M™« de Sévigné. » (Note du manuscrit.) — M"»« de Sévignô parle fréquemment, dans ses lettres, de M^^» de Méry.
(2) Correspondance de Huet, vol. I, p. 5, manuscrits; Bibliothèque nationale » lettre publiée {)ar M. C. Ilcnry : Un érudit, honitne du itionde, homme d'Étjlùe, /tomme de cour, p. 3. M. Henry a publié dans ce recueil 21 lettres de M*"*: de la Fayette.
deleipe(l) est ici; mais je ae l'ai pas encore vu : cest-àdire que M. de Segrais y sera bientôt (2).
J/^*° de la Vergue à M. Huet^ à Malnoue^ sur tabbesse
de Malnoue (3).
Ce 22 novembre 1664.
Comme vous m'avez renvoyé mes vers sur les saints! vous êtes yn très honnête homme de l'avoir si bien oublié; mais je crois que quand vous allez à Malnoue, vous oubliez toutes choses. Ce n'est que par cette raison que je vous pardonne de ne m'avoir pas rendu mes vers. Cela est cause que je ne les ai pas envoyés à M"* de Sévigné. S'il vous plaît de me les renvoyer au plus vite; et, s'il vous plaît encore, n'oubliez pas de dire à M"' de Malnoue (4) combien je suis au désespoir de n'avou* pas
(1) « M. de la Magdeleine était attaché à M'*'^ de Moutpcuî«icr, dont Sograis était gentilhomme ordinaire, après avoir élc son secrétaire. » (Note du manuscrit.)
(2) Correspondance de Huet, ibid., vol. I, p. 7.
(3) Tel est le titre de cette lettre ; mais nous avons dit plus haut que Madeleine de la Vergne s'était mariée, en 1G55, au comte de la Fayette.
(4) M. Henry rej)roduit ici la note de Léchaudé d Anisy . « Marie-Claire de Bretagne, ahbesse de Malnoue, femme d un caractère aimable et d'un esprit cultivé. Elle était sœur de M»'« de Vertus, dont parle M*»« de Sévigné. » — Non; il ne s'ugil pas ici de Marie- Claire de Bretagne, mais de Marie-Eléonore do Rohan, qui fut abbesse de Malnoue jusque vers 1670. (Vuyeiï vol. I, p. 141 et 148.) — Marie-Claire de Bretagne, sa cousine, ne fut abbesse de Malnouc que vers 1670, lorsque Marie-Ehvnorc de Rohan quitta cette abbaye, pour venir à Paris, rue du Cherche-Midi, prendre la direction du couvent qu'elle y avait
Thonneur d'être connue d'elle; il me semble que vous m'avez répondu que si j'avois cet honneur, elle auroit un peu de bonté pour moi. Dites-lui, au moins, combien je l'admire sur tout ce que vous m'en avez dit, et sur tout ce que la voix publique m'en a appris.. Je ne vous dis point que je suis très fâchée que vous nous ayez quittés ; vous ne nous regrettez pas assez pour mériter qu'on vous dise des douceurs (1).
fondé. (Voyez Poésies d'Anne de Rohan-SoubisCy et Lettres d'EléO" nore de Rofian-Monthazim, Paris, Aug. Aubry, 1062, p. 15.)
(1) Correspondance de Huet, ibid., vol. I, p. 29; imblicc p,ar M. C. Henry, p. 19.
VERS INÉDITS DE PLÉGHIER. (Voy. p. 80.)
Le terrible homme que Barbin !
Il ne songe soir et matin Qu'à débiter livre sur livre, Recueil sur recueil amoureux ; Et, si Dieu ne nous en délivre, Un jour il nous vendra tous deux.
Sottise en vers, sottise en prose De demoiselle qui compose Et de galant qui veut être caché, Il vend tout ; et même, il s'engage De donner la clef de Touvrage, Et le nom de l'auteur par-dessus le marche.
De quoi sert-il d'être discrets?
Le palais saura nos secrets; L'on en fera quelque histoire nouvelle.
Du moins, malgré moi, malgré vous,
On entendra parler de nous Sur le second perron de la Sainte-Chapelle.
Juges, avocats, procureurs, S'informant de nos vies et mœurs.
Voudront nous voir et nous counoîtrc ; Et les vieux docteurs de la loi, Et les plaideurs chagrins, fKîut-être, Médiront de vous et de moi.
Vous allez passer dans la ville Pour précieuse et pour habile, Et quelques auteurs importants Vous mettront, en gros caractères, Dans les nouveaux dictionnaires Des filles savantes du temps.
Pour moi qui, des royaumes sombres, Suis venu raconter les histoires des ombres. Tout vivant me rebutera; Déjà mainte prude m'en gronde, Et je vois bien qu'on me prendra Pour un homme do Tautro monde (1).
L'on ne tient pas ici pour une vérité Los discours d'un ressuscité; On prend un récit véritable, Pour un conte du temps passé.
Et ce n'est jamais qu'une fable, Que rhistoire d'un trépassé.
Je consens que nul ne l'estime;
Mais si, par malheur, on l'imprime,
J'onrage contre mon destin;
Je fais vœu de ne plus écrire,
Et je uc cesserai de dire :
Le terrible homme que Barbin (2) !
[{} Cotte pièce se rattache évidemment à la Nouvelle de rauire monde, dont nous avons parlé. (Voy. p. 80.)
(*2) Bibl. nationale, manuscrits; Juvenilia Flecherianay foud$ fr. 1726.
tu
NOTE SUR LA MAISON DE PLÉGHIER A PERNES. (Voy. p. 128.)
II y a une vingtaine d'années, vers 1864, nous avons visité la maison de Fléchier, à Pernes. Extérieurement, elle avait encore belle apparence ; mais comme elle était abandonnée depuis plus de trente ans, on peut se figurer dans quel état de délabrement elle était alors (1).
L'escalier en bois, qui conduisait au premier étage, était \ermoulu. La poussière dont il était couvert et les toiles d'araignée qu'on voyait partout indiquaient que, depuis longtemps, personne n'était passé par là. Tant bien que mal nous arrivâmes au premier étage. Dans ce qui avait été jadis le saloa, nous vîmes quelques tableaux, quelques ^ieux fauteuils ; un portrait de Louis XV enfant, à côté de cçlui d'un cardinal*
Dans une cliambre, aussi délabrée que le salon^ près de
(1) On nous a dit, à Pernes, que cette maison fut rendue, eu 1815, par uu nommé Vatentin, à coM. de Fléchier, petit-neveu île l'évèque de Nimes, et qui est mort à Florence vers 184*2. ^ous avons dit un mot de lui, vol. I, p. 27 i et 293. La fille cle ce dernier, M"o Nina de Fléchier, vient de mourir à Florence, ranuéo dernière, croyons-nous, dans uu âge fort avancé;
la cheminée se trouvaient appendus au mur deux autographes : l'un de saint François de Sales, l'autre de saint Charles Borromée; un petit portrait gravé de Mascaron, ayant en exergue le texte dont il s'était servi pour l'oraison funèbre de Turenne : Proba me^ Deus^ et scito cor meum (1),
Puis, dans cette même chambre, sur des chaises à moitié éventrées, à terre, dans les coins, partout, au milieu de toutes sortes de débris, les restes malheureux d'une bibliothèque qui avait été riche autrefois. La bibliothèque de Fléchier, nous dit-on alors à Pemes, comptait près de trois mille volumes. En 1810 ou 1815, commença la dispersion de ces livres : une partie fut transportée à l'École centrale; l'autre fut vendue, après que la ville de Pernes en eut été la maltresse (2).
(1) Fléchier prononça l'oraison funèbre de Turenne dans l'église Saint-Eustache, le 10 janvier 1676. Il choisit pour texte CCS paroles du le' livre des Machabées : Fleverunt eum omnù populus Israël plane tu magno; et lugebant dies multoSy et dixerunt ; Quomodo cecidit potens, qui salvum faciehat Israël? Fléchier assistait à l'oraison funèbre prononcée par Mascaron, en 1675, aux Carmélites du grand couvent.
Le cardinal Maury raconte que Fléchier était hors de lui, saisi de frayeur, et avait peine à respirer, lorsqu'il entendit le texte insignifiant de Mascaron. t Soulagé alors de la crainte dont il était suiïbqué, il ne put s'empêcher de dire à ses voisins, qui avaient remarqué son agitation : Me voilà tranquille. Je ne redoutais que son texte; je tremblais qu'il n'eût pris le mien; il peut dire maintenant tout ce qu'il voudra : j'applaudirai de bon C(cur. » (Maury, Essai de Véloquence de la chaire, p. b^, note xni. 1 vol. in-8«, Besancon, Marquiset, éditeur, 1838.1
(2) Si nous nous en rappelons bien, ces détails nous ont été fournis, à Pernes, par un habitant de cette petite ville, M. Sosthène de Gentenicr, homme de goût et d'étude, et bien au jurant de tout ce qui concerne son pays.
Voici un petit aperçu des ouvrages que nous avons remarqués :
Les Œuvres de M. de Molière^ cliez Jean-François Caronove, près S. Rome, à la Bible d'or. Toulouse, 1699.
Satires du sieur Z)***, à Paris, chez Louis Billaine, Denis Thierry, Frédéric Léonard et Claude Barbin, 1669. — C'est l'une des premières éditions de Boileau.
Recueil des poètes français. Paris, 1671.
Les nouvelles œuvres de M. de Cyrano de Bergerac^ contenant Thistoire comique des États et empires du soleil.
Testament politique de Messire Jean-Baptiste Colbert^ La Haye, chez Henri Val. Balderen, 1695.
Pensées de M. Pascal^ sur la religion. Amsterdam,
Montaigne^ 1598.
lîitroduction à la vie dévote^ par François de Sales. Paris, F. Rouvelin, 1644; 1 beau vol. petit in-8**.
Exposition de la doctrine catholique^ par M. Bossuet. Paris, 1686.
Exposition des Maximes des Saints sur la vie intérieure. Paris, 1697.
Nous avons trouvé en outre de belles éditions des principales oraisons funèbres de Fléchier, et de quelques-uns de ses ouvrages.
U Histoire de Théodose le Grande dont nous avons parlé plus haut, p. 128; 1 beau vol. in-4'*, reliure maroquin rouge.
Un autre exemplaire de la même édition, mais avec une reliure plus simple.
Bistàire du cardinal Ximénès^ par Ifessire Esprit Fléchier, évëque de Nimes, in-i"*. Paris, Jean Anissbn, dîrfttear de rimprimerte royale, lèÔS.
tiistoria de et Cardenàl don Fr. Francisco Ximenèz de Cisneros^ traducida en espa&ol de ta isscHvId eh frances el illostrissitno y révérend. Seâor FspHi )Piëchiér, obîspo de Nîmes; en Léon de Franda, ^ï AUCbhio ttria^n, en la calle de los Met-éaddres, 17i8, In-l*.
La Vilf du eœhdinal Jeàh-Firahçois Commehdon, divisée en ()uatré livres, écrite en latin par Anioinë4taria (îratianî, et tralluitô en françois, par M. Fléchier. Pms, chez Sébastien fitabre-Gramoisy, imprimeur du rbi^ Î671.
Enfin quelques exemplaires de ses oraisons funèbres, éditions princeps. Ces éditions sont ttlrès ; bil li'eH trouve guère aujourd'hui que dans quelques bibliothèques publiques.
Oraison funèbre de M. le premier président dé Lamoignon^ prononcée à Paris, le 18 février 1679, par M. Fléchier, abbé de Saint-Sé vérin, de TÀcadéaiie Françoise. Paris, chez Sébastien Mabre-Cramoisy, Î679, grand
in-4".
Oraison funèbre de Marie-thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, reine de France et de Navarre, prononcée le 24 novembre 1683, par M. Fléchier, abbé de feaint-Séverin, aumônier de M^MaDauphine. Paris, Sébastien Mabre- Cramoisy, 1686; grand in-4°.
Oraison funèbre de Messire Michel Letellier, prononcée le 22 mars 1686, par M. Fléchier, abbé de Saint- Séverin et de Baigne, aumosnier ordinaire ne M"'* Ial)au-
phine, nommé par Sa iftajesté à Tévêché de Lavam». Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1686 ; grand in-4*.
Oraison funèbre de messire Charles de Sainte-Maure^ duc de Montausier, pair de France, prononcée dans l'église des Carmélites, du faubourg Saint-Jacques, le 11 août 1690, par Messire Esprit Fléchier, nommé à Tévêché de Nîmes. Paris, Antoine Dezallier, rue Saint-Jacques, 1690.
M. Baijavel, docteur en médecine, demeurant à Garpentras, l'auteur du Dictionnaire que nous avons souvent cité, nous avait montré, à l'époque de notre passage à Pernes, un ouvrage que Gratiani avait écrit en latin, dont Fléchier publia le texte, avec l'intention de le traduire en français, comme il avait traduit V Histoire du cardinal Commendon. Ménard fait mention de cet ouvrage, p. 23, de la notice sur Fléchier. Voici le titre de cet ouvrage : « De casibus virorum illustrium, auctore Antonio Maria Gratiano à Burgo sancti Sepulcri; opéra ac studio D. Flecherii, abbatis Sancti Severini.
Lutetiae Parisiorum, apud Antonium Cellier, via Citbarea, 1680. 1 vol. in-4°, avec une dédicace à Ferdinand de Furstemberg, évêque de Paderborn, signée : Flècherius^ abbas Sancti Severini^ et datée de Paris, vii Kal. dec. 1679. — Ducreux n'a pas inséré cet ouvrage dans les Œuv. compL de Fléchier,
On a imprimé à Londres, dit M. Barjavel, en 1725, in-8'* : Catalogus librorum bibliothecse DominiSpirit. Fléchier. — Dictionnaire biographique de Vaucluse; article, Fléchier. — Nous avons inutilement cherché ce catalogue à Paris, à la Bibliothèque nationale,