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mage à ses rares qualités (1). Dévoué & ses amis, auxquels il ne refusa jamais ni son temps, ni sa bourse, il semble avoir été bien plus occupé de la gloire des autres que de la sienne. Trop modeste pour publier ses ouvrages, il publia ceux de ses amis, dans le seul but de leur àtre utile. Tallemant des Réaux, qui l'appelle dédaigneusement « un correcteur général d'imprimerie », prétend que la vanité se mêla, plus d'une fois, au désir de rendre service; mais on sait ce que valent les malveillants propos de l'auteur des Historiettes (2). On a dit que c'était par calcul que Gonrart n'avait rien fait imprimer; et Tallemant, toujours prêt à répandre quelque bruit désagréable sur le secrétaire de l'Académie, semble le faire entendre assez clairement (3). Faut-il le blâmer de cette réserve? Pbur nous, nous pensons plutôt qu'il faut l'en féliciter. Comme le remarque M. Cousin, « ce silence prudent^ que relève malicieusement le satirique, très convenable dans un homme toujours malade et chargé de la conduite
(1) Voyez pièces jastificAtives, VIII, la belle lettre que Gonrart écrit à Huet, à l'occasion des démêlés de ce dernier avec Bochard.
(2) Voici ce que Huet dit de Gonrart dans ses Mémoires : « Je fis eu outre la connaissance de Valentin Gonrart, ce rare et singulier exemple d'une réputation littéraire , acquise sans la moindre teinture de l'antiquité. Mais il n'en était pas de même des modernes que Gonrart connaissait parfaitement. Il était d'ailleurs si prompt à obliger, que personne ne Tétait davantage. Je l'ai éprouvé plus d'une fois, et c'est du fond du cœur que j'en Us l'aveu. M (Mémoirts ée Huet, traduits par Gh. Nisard, p. 130; ^ wl. in-8. Paris, Hachette, i853.)
(3| f Chapelain et lui imposent encore à quelques gens, mais cela se descout fort; et, si celui ci imprimais comme l'autre, tout s'*îQ irait à vau-l'eau. » (Tallemant, Historiettes^ p. 5, vol. III.)
délicate d'une grande compagnie, n*est pas un signe d si mauvais goût, devant la fertile stérilité de plusienr de ses confrères (1) ».
Tallemant relève encore en lui beaucoup d'autre graves défauts. Il lui reproche d'avoir été un grand avare d'avoir eu l'humeur si tyrannique, qu'il ne pouvait sonf frir la moindre contradiction « et qu'ila toujours affect « d'avoir des jeunes gens sous sa férule » ; ridicok bavardages, dirons-nous avec M. Cousin, et démenti par les témoignages les plus positifs. Voici le portifi qu'en a fait d'Olivet : il est loin de ressembler à celui qv Tallemant a tracé avec une insigne mauvaise foi. « 0 en parle, dit-il, comme d'un homme qui avoit souvendiu ment les vertus de la société. Il gouvernoit son bien san être ni avare ni prodigue; et il savoit tirer d*une médioa fortune plus d'agrément, pour lui et pour ses amis, qo la fortune la plus opulente n'en fournit à d'autres. Il étà touché des malheurs d'autrui, et trouvoit le moyen d*
(1) V. Cousin, Société française, vol. II, p. 98. — Linièrei t contre lui une épigramme, « sur ce qull avoit été plus avisé qa les autres de ii*avoir jamais publié que son nom : voulant dir qu'il n avoit mis au jour aucun ouvrage, et qu'il s'étoit contenl de signer les privilèges des livres comme secrétaire du roi.
(^onrart, comment as-tu pu faire, Pour acquérir tant de renom ; Toi qui n'as, pauvre secrétaire.
Mis en lumi(ure que ton nom?
(Menagiana, vol. I, p. 35.)
Sur la charge des Secrétaires du roi qui avaient pour fonctioi d'expédier et de signer les lettres patentes et d'assister au sceau voyez Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 16. Presque touslB privilèges de librairie, au dix-septième siècle, sont signés du non de Gonrart.
subvenir par des voies qu'on n'apercevoit point. 11 avoit le cceur très sensible à Tamitié, et, lorsqu'une fois on avoit la sienne, c'étoit pour toujours. S*il y avoit du défaut dans sa conduite à cet égard, c*étoit de trop excuser. Peu de personnes ont eu comme lui Tamitié, la confiance, et le secret de ce qu'il y avoit de plus grand dans tous les états du royaume, en hommes et en femmes. On le coosultoit sur les plus grandes affaires ; et, comme il coDnoissoit le monde parfaitement, on avoit dans ses lumières une ressource assurée. 11 gardoit inviolablement le secret des autres et le sien. On ne pouvoit poui*tant pas dire qu'il fût caché, et sa prudence n'avoit rien qui tint de la finesse. Au reste, s'il disputoit quelquefois, c'étoit pour la vérité qu'il disputoit; et comme il la préféroit à tout, son amour pour la vérité avoit aux yeux des personnes indifférentes un air d'opiniâtreté (1). »
Ce qui recommande surtout Conrart, c'est qu'il fut pour les gens de lettres un protecteur éclairé, « un ami chaud et adroit », comme le disait Chapelain. Il prorfMÎsû Pellisson, jeune encore, et, en lui procurant d'illustres amitiés, surtout l'amitié de M"" de Scudéry, il loi prépara le chemin de la fortune (2). Ce fut lui, aussi, qui
W] Histoire de V Académie française, par Pellisson et d'Olivct; «lit. Ch. Livet, vol. n, p. 142, in-8s Paris, Didier. — Voir wssi le passage d'une lettre de Chapelain, V. Cousin, Société /"Wif., \ol. n. p. 101 . — Voir encore le portrait que fait de Théoiofim, M»« de Scudéry, dans le Grand Cyrus, vol. VII, p. 528, '^léparM. Cousin, Société franc., vol. II, p. 102.
|î) Voyez Menagiana, vol. I, p. 151. — Histoire de l'Académie h^., édit. Ch. Livet, Vol. II, p. 160. — « Pellisson, nous dit M. Cousin, fît chez M**« de Scudéry, la connaissance de M™« du ^le>si8.Bcllière, parente de Fouquet, qui le donna au surin ten-
donna Fléchîer à M. de Montatusîer ; ce fut lui, enfin, qtiî présenta Fâbbé à son ami Chapelain, et, si Ton songe à rinfluence dont ce dernier jouissait encore à cette époque, on avouera que Conrart rendît un service considérable à Fléchier (1). En 1662, celui-ci avàt envoyé à Chapelain sa pièce sur la naissance du Dau* phin (2), et avait humblement prié son nooreati protecteur de lui dire son avis. La réponse de Chapetein, polie, mais réservée, comme la lettre qu'on écrit à nflè personne peu connue, renferme cependant des élogef^ qui durent singulièrement flatter celui à qui ils étaient donnés. Chapelain, en effet, avouait qu'à la lecture de
daDt, et fit ainsi sa fortune. » (V. Goufiin, Société franc. , \(A. It p. 217.
(1) La publication d'une partie de la Pucelle, en 1656, porta un coup fatal à la réputation de Chapelain. Ses ennemis piofitèfent de Tapparition de ce malheureux ouvrage, pour le décrier ctns mesure. Mais, en somme , c'était un écrivain distingué, un homme d'un mérite réel, et qui vaut mieux que la répulatiori qu'on lui a faite. Voir sur Chapelain, notice de M. Victor Cousiii, Société franc., vol. II, p. 107. — Pellisson et d'Olivet, Histoire de r Académie franc., vol. U, p. 125, édit. Gh. Livet.
Qu'on nous permette do relever, en passant, une légère ineMCtitude de M. Cousiu. L'illustre auteur semble croire que déf l'apparition de la Pucelle, l'opinion publique se tourna violemment contre ce poème, attendu depuis si longtemps. Cependant, d'Olivet affirme que Chapelain remporta d'abord une véritable victoire, « puisqu'il se fit jusqu'à six éditions de la Pucelle, en dixhuit mois ». Et, pour prouver que « [Impression de ce poème ne fît point de brèche d'abord à la réputation de son auteur », il ajoute qu'en 1062, ce fut à lui que s'adressa Golbert, pourconnaitre les savants de la France et de l'Europe, que le roi devait récompenser. A cette occasion. Chapelain dressa le Mémoire de quelques gens de lettres vivants en 1662.
(2) Augustissimi Galliarum Delphini, Genethliacon, p. % Vol. IX, édit. Ducrcux.
cette pièce, il avait reconnu dans le poète « un homme de mérite et d'esprit » ; il déclarait qu'il y avait trouvé « grande quantité de sentiments élevés et de vers nojblement tournés » . Le ton un peu cérémonieux de la lettre semble indiquer des relations encore à leur début. On y voit aussi que ce fut sous le patronage de Conrart, que Fléchier vint trouver « l'arbitre des grâces d'alors », arhiter elegantiarum^ et soumit à son appréciation les vers latins qu'il venait de composer. Voici un fragment de la réponse de Chapelain : « Je reçus votre lettre et le poème latin qui l'accompagnoit avec beaucoup de pudeur, ne pouvant sans rougir voir que vous le soumettez à mon jugement, lequel je ne ptiîs exercer sans témérité sur d autrœ ouvrages, que sur les miens propres; et je vous avoue que, soit par cette raison, soit par le peu de loisir que me laissent mçs occupations, je fus tenté de m'excuser du travail que vous exigez de tnoi, et que le seul nom de M. Conrart me fit retenir votre cahier, et résoudre de vous complaire (1) . »
Une fois commencée, les relations continuèrent entre le puissant académicien et l'aimable abbé. Chapelain profita de toutes les occasions pour faire valoir son jeune protégé. Déjà, en 1662, il en parle honorablement dans son Mémoire de quelques gens de lettres vivants, et attire ainsi, sur celui dont il vantait le génie poétique^
(1) Lettre du 18 janvier 1662, portant à l'adresse ; Monsieur Fléchier, ecclésiastique à Paris; citée par M. Sainte-Beuve. [Introduetian awt Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, p. v. Paris, Uachetto, 1862, in- 12.) Cette lettre se trouve dans la correspondance de Chapelain que possédait le célèbre critique, et qui est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.
Tattention de Louis XIV, qui le comprit dans la liste d
gratifiés : on appelait ainsi ceux qui, à cette époqu Fiançais ou étrangers, eurent part aux faveurs du m
narque. Un peu après avoir parlé de Huet, qui, disaitr
écrit galamment bien en prose latine et en vers latii
Chapelain ajoutait : « Fléchier est encore un très bon poi
latin (1). » Encouragé par cet accueil bienveillant, et j
ces premiers bienfaits de Louis XIV, Fléchier mêla
voix à celle des poètes officiels, et, comme eux, il eut c
vers tout prêts pour célébrer les travaux, les plaisirs,
conquêtes ou les victoires du roi. Ce n'était pas seul
meni Tamour de la poésie qui le poussait vers le tem{
des Muses. Sans doute, il n'était pas homme à faire i
vil trafic de son talent, mais cependant il parait avi
cherché autre chose que de stériles applaudissement
sans lui faire injure, on peut bien le soupçonner d*avi
un peu travaillé pour sa fortune, tout en travaillant po
la gloire du roi. C'est ce que semble indiquer assez d
rement une lettre que Chapelain adressait, le 11 i
vrier 1666, à notre futur orateur, qui lui avait envo
des vers latins sur les Grands Jours d'Auvergne (î
dans lesquels il célébrait hautement toutes les qualii
de Louis XIV, surtout son amour pour la justice : « J
eu un fort grand sujet de contentement, lui disait-il, da
la lecture de votre poème latin sur la justice des Gram
Jours^ qui est sans doute l'un de vos meilleurs, bi
(1) Liste de quelques gens de lettres vivants en 1662, dans les i moires de littérature, par le V. Desmolets. Paris, 1726, 2 vol.
\2) In conventus juridicos Arvernis liabitos, aano 1065, Garmô vol. IX, p. 142, (klit. Ducreux.
qu'il ne sorte rien que d'excellent de vous. 11 n'eût été que bon, au reste, de m'en envoyer plus d'une copie (1), pour faire souvenir de vous où vous savez, et tenir toujours votre nom et vos talents en considération sur des fondements aussi solides que ceux-là (2). »
Fléchier n'a pas été ingrat envers son protecteur ; à 800 tour, toutes les fois qu'il en a trouvé l'occasion, il lui a prouvé combien il gardait un souvenir reconnaissant de ses bienfaits. Au commencement de ses Mémoires sur les Grands'/ours et Auvergne^ il fait adroitement l'éloge de M. Chapelain, Parlant de la rivalité qui existait Bntre les habitants de Glermont et ceux de Riom, il cite quelques vers du malheureux poète. L'aimable chroniqueur nous raconte que les habitants de Riom, jaloux de faire passer leur ville « pour la capitale de la province », s'appuyoient sur un passage de la Pucellcy qu'ils savent tous en naissant. Mais , ajoute-t-il avec une ingénieuse flatterie, « les autres récusent les autorités poétiques, et disent que nous ne sommes plus dans ces siècles, où les vers de Sophocle terminoient les différends des principales villes de la Grèce (3) ». Voilà bien, cet encens odoriférant jw récrée et qui n'étourdit pas^ et tel que Fléchier aimait à le distribuer à ses amis (A).
(1) Copie dans Je sens d'exemplaire.
&\ Correspondance de Chapelain; lettre citée en partie par M. Sainte-Beuve, Mémoires sur les Grands-Jours, introduction. Pxui. (Voyez cette lettre, Pièces justificatives, VIII; nous la publions en entier pour la première fois.)
^^] Mémoires sur les Grands- Jours , p. 2. Paris, Hachette, iu-l2.
(*l Portrait de Fléchier, par lui-même. Voir sur ce portrait, ûoire ouvrage : La correspondance de Fléchier avec i/"*« Des Hou-
^. p. 244 et suiv.
- iao-
Ailleurs, il parle de Vichy, (ju il appelle « Je plus b« paysage du monde », Là encore, et noys n'avons p besoin de dire dans quel but, il s'empresse de citer ^p vers de Vétemel et inévitable Chapelain, Parti dç Cil mont, en compagnie des personnes cpii coipposaien^ société ordinaire pendant les Grands-Jours^ il vipt W cher à Efflat, « qui est une maison très pia^ificp: que le piaréchal d'Effiat (}) a fait bâtir, dont les dçbo sont tr^^ beaux, ipais le dedans n'çst point achevé, et i r^ent un peu du désordre de la famille; çt, le lendl
maioi nous aperçttoes
Ces vallons oà Vichy, par ses chaudes fontainei^, 4dQ\)cit tquë lf)8 jours inilie ci)isantep peines (2) »,
Dans un autre passage, Fléchier prend ouvertemen parti pour Chapelain, et le défend contre les attaques don il commençait déjà à être l'objet. « Une troupe de comédien de campagne » était arrivée à Clermont, dans Tespoir qu la présence de Messieurs des Grands- Jours attirerait 1 foule à leurs représentations, et leur procurerait ainsi quel ques bénéfices. Ces comédiens, si nous en jugeons parc que dit Fléchier, ressemblaient quelque peu à ceux qu parcourent encore aujourd'hui nos foires de province vaniteux, tapageurs, ne doutant de rien, sachant mal leo; rôle, et n'ayant guère d autre mérite que de travestir 1m» teusement les plus graves sujets. « Ils dlseienl tout r(d< du mieux qu'ils pouvoient, changeant Tordre deâ vers et
(1) f Autoiao Coiffior, maréchal ^rfifliat, né ep 1581, mort eu 1632. liO faraud écuytîi- Cinq-Murs, Ucnri irpffiiUj é^^it son ac* con4 fils. » (Note (le S^inlo-Reuvc)
(2) Mémoires sur les Grands- Jours, p. 45.
des scènes, et iroplorant de temps en temps le secours d'un des leurs, qui leur suggéroit des vers entiers, et ticboit de soulager leur mémoire. Je vous avoue que favois pitié de Corneille, et que j'eusse mieux aimé, pour son honneur, que M. d'Aubignac eût fait des dissertations critiques contre ses tragédies, que de les voir citer par des j^cteurs de cette façon (1). » Mais, comme ces geu^là q étoient meilleurs farceurs que comédiens », voilà qu'ils s'avisèrent de représenter une pièce, qui venait d'être composée contre Chapelain (2). Ils crurent plaire davantage m donnant du nouveau ; ils ne soupçonnaient pas quç Testimable académicien avait, à Clermont, de chauds partisans, qui allaient protester avec énergie. Fléchier ne peut contenir son indignation, en parlant de I audace de ces comédiena qui osaient exposer au mépris public un homme au3si recommandable ; <( Ils entreprirent, dit-il, de jouer une méchante parodie que quelque3 envieux ont composée , et dont ils ont fait une
(1) Je note en passant cçt éloge do CornoillQ, et co potit ctiup ne griffe à l'adresse de l'abbé d'Aubignac, ami do M"'° Des IIoulières, fondateur de V Académie des delles-lettres, dont les réunions *^ tenaient touë les moig à rhôtel Matignon, et où, ïwa probablement, Fléchier est veau plus d'une fois t^vec ses amies, ^'■* Des Hou Hères et M''" Desjardins. — Voy. La Correspondance ^ fléchier avec M"^^ Des Houlières, p. 2'2. — L'bôtel Matignon ^it situé non loin de Thùtel de Rambouillet, dans la rue Matignon-(lu-Louvrc. Cette rue, comme la rue Saint-Thomas-dul^ûvre, a été entièrement démolie à Tépoque do la réunion du l^u'w et deà Tuilerie».
^^ Chapelain décoiffé, qui parut en 1564. Le Chapelain décoiffé ost r«»uvre de Furetière, bien que cotte amusante parodie soit lûsérî'e dans les Œuvres de Boileau. (Voy. lettre de Boileau à ^fossette, du 10 décembre 1701.)
satire contre M. Chapelain, dont la vertu, la pi-udence et Térudition sont connues partout, où il y a des gens de bien et des gens savants. Je fus étonné, lorsque j'appris qu^ils avoient eu l'indiscrétion, ou l'effronterie, de réciter publiquement ces vers injurieux, et de faire revenir l'ancienne licence de la comédie (1) . » On s'empressa bientôt de signifier aux comédiens de ne plus jouer cette parodie. Au ton dont parle Fléchier, je soupçonne qu'il a eu un certain rôle dans cette affaire, et peut-être le rôle principal. L'intei*vention de M. de Caumartin, dans ce petit débat, rend cette conjecture assez vraisemblable ; elle fût supposer, et avec raison, que le précepteur du jeune de Caumartin ne fut pas étranger à la décision que prirent Messieurs des GrandsJours d'interdire cette parodie diffamatoire. Nous irons plus loin : sous le nom de M. de Caumartin, Fléchier cache discrètement le sien ; car il est évident pour nous que c'est le protégé de Chapelain qui a provoqué cette mesure, et fait cesser des représentations qui outrageaient un ami respecté. Un autre a rendu l'arrêt ; mais le spirituel abbé l'a dicté, et, afin que personne ne pût s'y tromper, c'est au magistrat avec lequel il avait alors les rapportS/les plus intimes et les plus fréquents, qu'il donne, dans cette circonstancCt le rôle principal.
Les réflexions qu'il fait à ce sujet, il avait dû les faire en particulier à M. de Caumartin ; et, sans doute, c'est à la suite de ses conversations avec le précepteur de son fils, que le père résolut d'user de son autorité, pour protéger la
(I) Mémoires sur les Grands-Jours, p. 134.
réputation d'un écrivain qu'on voulait tourner en ridicule. « M. Chapelain a été si peu touché de cette parodie diffamatoire, qu'on peut croire qu'il en mépriseroit la représeotadon avec la même force d'esprit qu'il a témoignée, lorsqu'on lui en a donné les premières nouvelles. Mais nous sommes dans un siècle où l'on a besoin de bons exemples, et où l'on doit empêcher qu'on ne décrie la vertu. Et si la faveur du Ciel fait naître parmi nous des Socrate, la justice des hommes doit punir les Aristophane qui les persécutent devant le monde. Ce fut cette considération qui obligea Messieurs des Grands-Jours de iaire défense aux comédiens de réciter à l'avenir de telles satires. Ce fut M. de Caumartin qui représenta à rassemblée que c'étoit une chose qui concerne les bonnes mœurs; qu'il étoit de la justice publique de régler ces sortes de dérèglements; que si l'on souffroit cet usage de médire des gens de bien, on ne verroit aucune vertu à l'épreuve de la calomnie; qu'on joueroit les plus sages par leur nom, et qu'on rendroit ridicules les actions les plus sérieuses; que c'est un intérêt public et particulier qui le poussoit à leur donner cet avis ; que ceux qui récitoient des satires contre un homme d'honneur et un auteur de réputation, pouvoient en réciter contre Messieurs des Grands-Jours, et qu'il se pourroit trouver dans la province des poètes satiriques, aussi bien qu à Paris ; qu'enfin, il itoitanii de M. Chapelain, et qu'il avoit trop d'estime pour lui pour assister à des représentations qui oBensent la Wu,en général, plutôt que son mérite particulier, et qui doivent être plus fâcheuses à ses amis qu'à lui-même. Toute l'assemblée trouva la proposition fort raisonnable, et l'on
fit (If^feiise aux comédiens de jouer à l'avenir cftttô parodie (d). » C/est M. de Caumartin qui est en scène, mais n'est-ce pas Fléchier qu'on entend ? Ce soin pour la réputation de M. Chapelain, ce respect pour sa personne et pour sa gloire, ces considérants développés avec une si cofliplaîsante longueur, tout cela ne porte-t-îl pas rêmpreîflte fidèle des pensées et des sentiments de TabbéJll nous semble voir d'ici le sourire approbateur qui accueillît la lecture de ce passage, dans lequel le jeune écrivain attribuait à un autre le mérite d'une action dontrhonneur lui revenait en grande partie; en vérité, oft dut admirer Tart délicat avec lequel le narrateur cachait habilement sa présence, sans se faire oublier. Chapelain surtout, qui» dans la suite, eut très probablement connaissance de cette agréablo relation, et en écouta la lecture dans la maison de Tun de leurs amis communs, chez Conrart, peut-être, ou M"" de Scudéry, dut être singulièrement flatté d*avoii' trouvé un si chaleureux défenseur. Aussi, bien que les lettres de Fléchier, ou celles de Chapelains ne nous révèlent rien sur ce point, nous croyons volontiers qu'avec le temps il s'établit, entre l'académicien vieillissant et fauteur des Grands-Jours, une intimité véritable, quî parait, d'ailleurs, assez bien établie.
Ainsi, en 1705, nous voyons Tévèque de Nîmes possesseur d'un manuscrit de la Pacelle; et, malgré toute son amitié pour Huet, malgré les prières du P. de La Hue, (p^ lui demandait copie de ce manuscrit au nom de révéqû^ d'Avranchcs (2), il no peut consentir à faire la moniflre
(1) Alnnnirc^ sur //•> Gra/i'fs-JoKis, p. \'M.
(2) Voircotlo l«'tin'<lu I*. do La Uno, piri^os juslilicativoî*. ï^'
coûimunlcàtlotl , et se contente de répondre de Nîmes qu*il portera son manuscrit à Paris, sHl a Toccasion de veillf y faire un dernier voyage. (( «fe vous supplie de Touloir bien témoigner à Mgr l'évêque d'Avratiches la reconnoUsadce (Jue j*al de l*honneur de son souvenir, et l'âssuiw du respect que je conserve toujours pour lui. 11 est vrai que j*ai en original la seconde partie du poème de k Pucellé de feu M. Chapelain, écrite de sa main. Nous ed avons fait autrefois quelques lectures ensemble, d*un côté trop peu, d'un autre trop réjouissantes. SI les affaires <le ce pays nous laissoient quelque solide tranquillité^ j'irois faire un dernier voyage à Paris, et j'y portGfOië ce ttlâttuserit (1). » Pléchlet* ne pi-Omettait pas gratid'chose; 11 ne refusait pas nettement ^ mais le sileticie
qu'il gardait à ce âtJjet, indiquait assez bieti, commd le
P. de La ttue décrivait à Muet, que Tévêque de Nîmes « ne doodoitpas danë la proposition de la copie )>. Le P. de U Rue ajoutait : « A Wolns d'un voyage de Nîmes i Paris, il ne faut pas compter d'avoir pièce de cet ouvrage (2). » Pour quel motif, le célèbre prélat ne vdulàit-
Huel aurait voulu (fue lu socoadc partie du poèmo do Chapelain
fût publiée. Peut-être, était-ce dans co Lut qu'il en demandait une
Cûpio. Il prétendait qu'eu supprimant cette seconde partie, on
avait ùté « aux bons juges et aux lins connaisseurs, les moyens
^<^ juger sainement de Tune et de l'autre ». Mais Iluet ne se
fw8ait-il pas illusion, quand il disait que cette publication eut pu
effacer la flétrissure que sa mémoire a reçue injustement, ou du
rooinssaas connaissance de cause? Chapelain, au contraire, n'eût
il pas couru le risque d'être condamné désormais en connais-
^^e de cause? (Voy. Iluefiana, article xix.) |l* Chapelain était mort le 22 février 1674. — Lettre du 12 juin
^"'<^*>. au p. de La Rue; vol. IX, p. 191), édit. Ducreux. r*)L' Menagiam, vol. III, p. 110. affirme que le manuscrit
il communiquer à personne, pas même au meilleur de ses amis, la deuxième partie de ce poème si peu réjouissant ? Comment ce manuscrit était-il tombé entre ses midns? Nous rignorons. Peut-êti*e Tavait-il reçu de Chapelain; peut-être celui-<^i, qui n'eut pas le courage de publier la fin de son ennuyeux poème, pensa-t-il ne pouvoir mieux faire que de le léguer, comme une marque de son estime et comme un suprême souvenir, à celui qui, dans sa jeunesse, Tavait courageusement défendu contre d'injurieuses attaques (1).
désiré passa, dans la suite, « des mains de M. Fiécbier, à celles de rancien évoque d'Avrancbes, M. Huet t.
(1) On trouve à la Bibliothèque nationale, un manuscrit de» douze derniers chants de la Pucelle, Serait-ce, par hasard, rexemplaire qui, des mains de Fléchier, passa dans celles de Hoet? M. Guizot, dans Tua de ses ouvrages, ComeiUe et son temfu, a eu la patience d'analyser tout le poème. — Chapelain avait donné par testament la Pucelle, et ses autres ouvrages de vers et de prose à Conrart. (Voy. Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 116.) Maii Conrart, qui mourut peu de temps après Chapelain, le 23 septembre 1675, u*eut pas le temps de s'occuper du fameux ouvrage de son ami. Fléchier tenait-il do Conrart Voriginal de Chapelain?