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pour écouler la conversation grave et utile d'un liomme qu'il avait connu à Clermont, et qu'il estimait beaucoup « pour sa vertu et la connoissance qu'il avoit des belleslettres (1) ». .
Telles étaient les habitudes de Flécliier, et telles étaient aussi, on peut le dire, les habitudes et les mœurs des beaux esprits au dix-septième siècle, plus libres que nous dans leurs paroles, mais au fond aussi graves que nous, obser^ateurs aussi scrupuleux de toutes les bienséances, et dont la conduite, en somme, valait bien la nôtre. Aujourd'hui, nous sommes plus délicats à l'endroit de certaines expressions franches et hardies, qui alors ne paraissaient malséantes à personne. A cette époque, comme les esprits étaient encore sains et les âmes vigoureuses, comme les cœurs n'étaient point gâtés par toutes les jouissances du luxe et du bien-être, ils entendaient sans rougir bien des mots qui effarouchent notre pruderie contemporaine : comme un jeune homme ou une jeune fille qui, dans la pleine maturité de sa force et de sa raison, dans toute la fleur d'une naïve et innocente jeunesse, écoute sans trouble et sans dangers de ces confidences -intimes, que l'on ne pourrait faire sans péril à une âme moins droite et à un cœur demeuré moins pur.
j\/[ue ]3^pl.^ parla comme ses amis, et agit comme eux. Elle plaisantait librement; mais, frivole en apparence, légère en théorie, s'occupant beaucoup de bagatelles dans ses lettres et ses vers, elle demeura sérieuse en réalité,
(1) Voy. Mémoires sur ki Grands-Jours, p. 308. '
alliant fort bien la gaieté de l'esprit à la gravité des pensées, et à une conduite irréprochable (1). La mort vient de lui enlever l'un de ses aniis, qui Tétait aussi de Bussy- Rabutin. Entre un madrigal ou des bouts-rimés, elle écrit à ce dernier : « Pour être incapable de tendresse, je ne la suis pas de reconnoissance, et vous, ni M"" de Bussy, n'y perdez rien : car en vérité, j'en ai beaucoup pour les bontés que vous me faites l'honneur de me témoigner. Celles que vous aviez pour le pauvre abbé du *** (2), lui dévoient rendre la vie plus agréable; mais. je pense qu'il eût bien souhaité de vous le paroître davantage, et en état d'attendre la mort avec moins de chagrin de sa difformité. Vous avez raison, monsieur, de regretter la sienne, car j'ai ouï dire qu'elle n'a point été précédée de tous les secours qui donnent une matière d'assurance que nous passons de cette vie dans une autre meilleure, qui est la seule consolation que l'on puisse avoir dans la perte de ses amis. »
Quelques années après, le 17 juin 167/i, Bussy écrivait à M""' de Scudéry (3), femme d'un esprit cultivé, et qui ne manquait pas d'agrément : a Quoique vous m'eussiez préparé aux exhortations de M"^ de P. (/i), je ne m'atten -
(1) C'est l'éloge que lui a décerné dans ses mémoires Huet, qui l'appelle ime sérieuse et austère jeune fille, p. 133.Edit. Ch. Nisard.
(2) Lettre du 8 mai 1670, yoI. 111, p. 199. — M. Lud. Lalanne nous donne son nom : le pauvre abbé du Bac; Correspondance de Bussy-Rabutin, vol. I, p. 267.
(3) Femme de George de Scudéry; c'était une personne fort aimable, et dont on trouve bon nombre de lettres spirituelles dans la Correspondance de Bussy-Rabutin. (Vol. IV, p. 117.)
(4) L'édition souvent incorrecte des lettres de Bussy désigne également M^'» Dupré par les initiales J\P^'^ du P., ou il/"<= de P.,
dois pas au sérieux avec lequel elle me prêche. Elle me parle comme à un évêque qu'elle auroit attrapé en flagrant délit. Ce grand déchaînement qu'elle témoigne contre Tamour, marque bien qu'elle n'a jamais été aimée. » Bussy, qui voulait aller par degrés seulement vers le chemin de la perfection, disait spirituellement à M"" Dupré, mais avec plus de vérité peut-être qu'il ne croyait : « Vous me faites trop d'honneur de croire que je sois déjà si proche de la perfection où vous voulez me conduire; j'ai de plus grands défauts par où il faut commencer. Je suis une terre pleine de ronces, d'épines et, de haut et bas, qu'il faut défricher et aplanir avant que d'y faire un parterre. Cependant, mademoiselle, je vous pro-
ou même M'i^ p. Ainsi la lettre du 11 mai 1670, qui se trouve vol. III, p. 201, avec ce titre: Réponse du comte de Bussy à Ji"" de P..., est évidemment adressée à M"* Dupré. Pour s'en convaincre, il suffit de lire la lettre que M"" Dupré avait envoyée à Bussy quelques jours auparavant, lettre du 8 mai 1670; vol. III, p. 198. Celle qui a pour titre : Lettre du comte de Bussy à i)fi'<= P., vol. III, p. 184, lettre du 25 février 1670, est encore adressée à M^i« Dupré; c'est la réponse à la lettre que M'^^^ Dupré lui avait écrite le 2 janvier, et qui se trouve au volume III, p. 178. Voyez encore au vol. III, p. 506 et 507. D'ailleurs, ce grand déchaînement de M^^" de P. contre l'amour est un trait particulier du caractère de M"'' Dupré ; à défaut d'autre preuve, celle-ci pourrait suffire pour nous révéler le nom de la personne à laquelle écrivait Bussy-Kabutin. Cette édition des lettres de Bussy est remplie des négligences les plus impardonnables. Ainsi, vol. VII, p. 305, on lit : Lettre de Madame de Sevigny au comte de Bussy ; et à la p. 309, où se trouve la réponse à la lettre précédente, on lit : Lettre du comte de Bussy à Madame de Scudéry. On comprend qu'avec une pareille confusion de noms, il ne soit pas facile de se reconnaître dans toute cette correspondance. Heureusement, M. Lud. Lalaune nous a donné, en 1857, une édition beaucoup plus correcte.
mets de travailler à me faire meilleur que je ne suis (1). » Je cloute fort que M"'' Dupré ait jamais réussi à arracher les ronces et les épines de ce caractère violent et emporté, dont les colères étaient d'autant plus à craindre, qu'il ne savait garder aucune mesure, et se croyait tout permis à l'égard de ceux qui avaient eu le malheur de l'offenser. Quoi qu'il en soit, c'est du moins quelque chose d'avoir inspiré à un ami si peu commode le désir de devenir meilleur, c'est-à-dire plus juste, plus doux, plus humain, et moins lâchement cruel dans ses inimitiés et ses vengeances.
(1) Correspondance de Bussy, vol. IV, p, 118, lettre du 17 juin ^674; nous citons toujours, pour Tindication des pages, l'édition de 1720, 7 vol. in-12, Paris, Florentin Delaulne. M. Lalanne, dans son édition de la Correspondanee de Bussy, donne le nom de iliu-^ de P^**; il l'appelle : Mii« de Portes, vol. II, p. 364. Cette demoiselle de Portes est-elle bien un personnage réel ? C'est une simple question que nous faisons. Nous croyons plutôt qu'il s'agit ici de M'i* Dupré, et non d'une demoiselle de Portes, dont le nom ne se trouve presque nulle part.
jVlme de Sévigné parle une fois d'une demoiselle de Portes. (Voy. Lettres de M"^'' de Sévigné, vol. X, p. 282 : Collection des grands écrivains. Paris. Hachette.) Elle était « fille du marquis de Portes-Budos, vice-amiral et chevalier de l'ordre, tué au siège de Privas. Sa mère, sœur du duc d'Uzès, restée veuve avec deux filles, se remaria au marquis de Saint-Simon, frère aîné du duc de Saint-Simon, qui épousa la seconde fille de sa bellesœur. Sa beauté et sa douceur la lui firent préférer à l'aînée (ili"<= de Portes), qui, laide et méchante, ne lui pardonna jamais, et lui fit toute sa vie du pis qu'elle put ». Elle mourut le 11 septembre 1G93. Note de l'éditeur. — Cette personne laide et méchante serait-elle bien la correspondante de Bussy-Rabutin? Pour nous, nous inclinons fort à regarder comme adressées à ili"'^ Dupré, les quelques lettres que M Lud. Lalaane regarde comme écrites par Bussy à mademoiselle de Portes. (Voyez plus haut, p. 262, notre note sur les lettres de Mi"= Dupré.)
Enfin, malgré l'approbation qu'elle obtenait clans le monde, quoique recherchée pour l'étendue de ses connaissances et la distinction de son esprit, M^^" Dupré ne fit nullement étalage de son savoir.
Avec mille talents, Dupré d'orgueil n'a point,
a dit l'auteur de la nouvelle Vandore^ citée par l'abbé Lambert (1) ;' cette appréciation nous paraît conforme à la vérité. Dans une lettre qu'il écrivait à Gonrart, le 1h septembre 1669, Bussy confirme pleinement cette opinion : « Il y a près de deux mois, monsieur, que j'ai découvert un trésor à Sainte-Reine, en la personne de M"" Dupré, qui m'a paru d'un mérite extraordinaire. Sa modestie m'a touché encore plus que ses lumières. Une fille qui sait parler quatre langues également bien, qui fait des vers en maître, et qui ne se fait fête de rien, c'est une merveille dont on ne peut faire trop de cas (2). » M"'' Dupré, en effet, appartient à la société des précieuses, mais à ces précieuses de mérite que M^*° de Scudéry réunissait chez elle, et dont nous avons fait connaître plus haut le caractère (3). C'est dans ce milieu distingué que M"'" Dupré a vécu, c'est là qu'elle a brillé, comme c'est là aussi qu'elle connut ses principaux amis : Pellisson, Gonrart, Huet, M"° Descartes et Fléchier.
(1) Histoire littéraire du siècle de Ltuis XIV.
(2) Lettres de Bussy, vol. V, p. 96. — Sur MH" Dupré, voy. Pièces justificatives XVII, l'article de Moréri; il renferme quelques renseignements utiles.
(3) Voir plus haut, p. 218 et suiv.
Dans ses lettres, M'^^ Dupré parle souvent de Pellisson ; elle aime à revenir sur cet ami dévoué de M^^^ de Scudéry, et à provoquer à son sujet les compliments de Bussy- Rabutin. Vient-il de recevoir un témoignage de la faveur du roi? elle s'empresse d'en communiquer la nouvelle à Bussy (1), qui lui répond quelques jours après : « Je sais le meilleur gré du monde au roi, des grâces qu'il fait à Pellisson ; car il est encore plus honnête homme que bel esprit, et personne en France ne l'a plus délicat que lui (2). »
Quelques mois plus tard, PelHsson, qui depuis longtemps déjà avait l'intention d'abandonner le calvinisme, se fit catholique ; aussitôt M'^^ Dupré écrit à Bussy, pour lui apprendre cette importante nouvelle : « Je suis enfin de retour de la campagne, monsieur, où j'ai été cinq semaines avec deux dames de mes amies. Je ne croyois pas y être si longtemps, mais on est souvent trompé dans ses projets. Nous avons quasi vu l'abjuration de M. Pellisson. Il l'a faite à Chartres, dont nous n'étions qu'à quatre lieues. Il m'a donné la lettre au roi que je vous envoie (3). » Plus disposé à la critique qu'à l'éloge, Bussy, tout en louant cette action, rappelle la plaisante raillerie de M""" de Sé-
(1) « M. Pellisson a eu deux mille écus de pension... » (Lettre de M"« Dupré, datée du 25 février 1670, vol. Y, p. 137.)
(2) Lettre à M"e Dupré, du 5 mars 1670, yoI. III, p. 184. — Dans la Correspondance de Bussy, édition de 1720, vol. V, p. 137, la lettre porte la date du l'='' mars 1670. La réponse de Bussy à Mlle Dupré, vol. III, p. 184, porte la date du 25 février 1670. De la sorte, Bussy aurait répondu avant que M"'' Dupré ne lui eût écrit. Nous rétablissons les dates d'après l'édition de M. Lud. Lalanne, vol. I, p. 242 et 246.
(3) Lettre du 2 novembre 1670, vol. V, p. 179.
vigne, au sujet de la laideur bien connue de Pellisson. « La lettre de M. Pellisson est belle, écrit-il à son amie. Rien ne m'affermit davantage dans ma religion, que de voir un bon esprit comme le sien, l'étudier longtemps et l'embrasser à la fin. M""" de Sévigné disoit de lui à quelqu'un qui exagéroit ses bonnes qualités, sa droiture, sa grandeur d'âme, sa politesse : Hé bien^ dit-elle, pour moi, je ne comiois que sa laideur, qiion me le dédouble donc. 11 seroit encore meilleur à dédoubler aujourd'hui que la foi a éclairé son âme des lumières de la vérité (1). »
Comme on avait glosé autrefois sur la conversion de Turenne (2) , et sur celle de Montausier, on glosa aussi sur celle de Pellisson. Non seulement pendant sa vie, on n'épargna pas à ce dernier les insinuations les plus mal-
(1) Lettre du 21 novembre 1670, vol. V, p. 181. — Voir encore : Correspondance de Bussy, vol. V, p. 191. — La lettre de Pellisson au roi, sur son abjuration, se trouve dans la Correspondance de Bussy, vol. I, p. 467, édit. Lud. Lalanne.
(2) Ce fut à cette occasion que l'on fit les vers suivants sur Turenne. Le reproche adressé à l'illustre capitaine est sans fondement; mais on ne peut nier que ces vers n'aient de la force, de la majesté et une certaine grandeur.
Sur r abjuration de M. de Turenne.