SONNET
Turenne, est-il donc vrai! croirons-nous que ton âme, Aussi grande autrefois que celle des Césars, Et toujours triomphante au milieu des hasards, S'engage aveuglément dans les lacs qu'on lui trame !
Est-il vrai, qu'en faveur d'une amoureuse flamme, Tu quittes lâchement du Christ les étendards ; Et que le favori de Bellone et de Mars Veuille être à soixante ans la dupe d'une femme ?
Turenne, doit-on croire aujoui-d'hui que ton cœur Du vrai Dieu des combats devenu déserteur, Aie fait à ton histoire une tache éternelle !
veillantes, mais encore après sa mort on essaya de jeter des doutes sur la sincérité de ses sentiments religieux. Attristée de ces bruits injurieux pour la mémoire de Pellisson, M''^ Dupré voulut connaître la vérité à cet égard, et consulta Bossuet, qui avait été le confident de ses dernières pensées. La réponse de l'illustre prélat a une double valeur à nos yeux : elle éclaircit ce fait de la manière la plus nette ; elle nous prouve encore que M^^^ Dupré était connue de Bossuet, et qu'elle avait des relations suivies avec M"'' de Scudéry. « Je vous assure, mademoiselle, écrivit, à cette occasion, Bossuet, que M. Pellisson est mort, comme il a vécu, en très bon catholique... Bien éloigné du sentiment de ceux qui croient avoir satisfait à tous leurs devoirs, pourvu qu'ils se confessent en mourant, sans rien mettre de chrétien dans tout le reste de
Hélas ! il est trop vrai qu'il a trahi la foi :
Et j'ai peur qu'à son Dieu s'étant montré rebelle,
Il ne devienne après infidèle à son roi.
Manuscrits de Conrart, vol. II, 151, Belles-lettres françaises, p. 347; Bibl. de rArseaal. L'abjuration de Turenne eut lieu en 1668. — Ce sonnet est-il inédit? Nous le croyons, sans oser raffîrmer. Sur la sincérité de la conversion de Turenne, voir M"'« de Sévigné, vol. IV, p. 44, 45, etc., Collection des grands écrivains. Paris, Hachette, — Cette femme serait-elle Marguerite de Rohan-Ghabot, marquise de Goetquen, qui fut si funeste à Turenne, et dont M™'' de Sévigné parle dans ses lettres ? « Lorsqu'on travaillait à détacher Charles II de la triple alliance, Turenne fut le seul, avec Louvois, auquel Louis XIV confia le secret de la mission dont fut chargée la duchesse d'Orléans. Il eut la faiblesse de se laisser séduire par M™** de Coetquen, qui lui arracha ce secret.. Le roi apprit cette indiscrétion, et porta ses soupçons sur Louvois. Turenne alors n'hésita pas à tout avouer; mais toute sa vie il rougit de cette aventure. » [Nouvelle biographie générale de P. Didot; article : Turenne.)
leur vie, il pratiquoit solidement la piété... C'est, mademoiselle, ce que j'avois dessein d'écrire à M"" Scudéry, avant même de recevoir votre lettre; et je m'acquitte d'autant plus volontiers de ce devoir, que vous me faites connoître que mon témoignage ne sera pas inutile pour la consoler. Je profite de cette occasion pour vous assurer, mademoiselle, de mes très humbles respects, et vous demander l'honneur de la conservation de votre amitié (1). » Huet connut aussi M"*" Dupré. Dans ses Mémoires^ il nous parle d'elle et de M"° de la Vigne : « De son temps, nous dit-il, elles avaient toutes deux une certaine célébrité littéraire (2). » Il paraît que M"^ Dupré avait le tort de préférer quelquefois les labeurs de l'étude à la société de ses amis. Huet adressait alors quelques jolis distiques à la sérieuse et austère jeune fille, l'invitait à partager les plaisirs communs et à se mêler à leurs joyeuses réunions. S'appuyant, au besoin, sur l'autorité d'/Vpollon et des Muses, il engageait la jeune savante à abandonner un instant ses travaux et ses livres, pour venir rire quelque peu au milieu de ses amis. « Nous n'aimons pas, lui disait-il, les jeunes filles dont le front est toujours sombre et sévère; nous aimons bien mieux celles qui savent être enjouées. Nous, poètes, nous sommes une troupe amie de la gaieté; c'est la volonté d'Apollon, c'est aussi la volonté des Muses : elles aiment à nous voir répandre çà et là le sel de nos plaisanteries. »
(!) Lettre de Bossuet à M"« Dupré, datée de Versailles, le \k février 1693, yoI. XI, p. 279. [Œuvres complètes de Bossuet, petit in-'i". Reims, 1SG3.)
(2) Mémoires de Huel, p. 133. Traduct. Gh Nisanl.
Odimus horridulas adducta fronte puellas : Quse miscere jocos noverit, illa placet.
Nos Yates, gens Iseta sumus : sic jussit Apollo; Jussit et argutos spargere Musa sales (1).
(1) Ad Mariam Prateam, virginem eruditam, ut missis seriis det se jucunditati. Garmina Huetii, Fraguerii, Oliveti et aliorum. 1 vol. in-12. 'Paris, J. Barbou, 17G1; p. 111.