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CHAPITRE VII

Les amies de Fléchier. — M™" et M"e Des Houlières. — M"« de Scudéry. Caractère de ses réunions. Elle ne doit pas être placée parmi les fausses précieuses. Excès auxquels donna lieu le Samedi. Qualités de cœur de cette aimable femme. Son dévouement pour Pellisson. Lettres de 'W^<^ de Scudéry à Huet. Fléchier au Samedi. Dans ses Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, il glisse souvent l'éloge de M"'^ de Scudéry. Ce que Fléchier en dit dans ses lettres.

A côté de ces nombreux amis, Gonrart, Chapelain, Huet, Ménage ou Bossuet, nous rencontrons aussi quelques femmes charmantes, amies distinguées près desquelles Fléchier trouva une société à la fois agréable et utile. Notre prudent abbé perdit rarement de vue le côté pratique de la vie. Jeune, obscur, sans fortune, il avait besoin du secours intelligent de quelques protectrices, capables de le faire valoir dans le monde, de le pousser, comme nous dirions aujourd'hui, d'aplanir devant lui les obstacles qui, d'ordinaire, arrêtent les hommes nouveaux que Ton dédaigne si souvent, et dont on ne prend pas toujours la peine de discuter sérieusement les œuvres (1).

(1) La Bruyère a dit : « Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis. (Gh. i, Des ouvrages de Vesprit.)

Sans citer ici M""® de Montausier, qui dut bien avoir pour Fléchier quelque chose de la solide affection que Montausier avait pour lui, rappelons la longue amitié de l'évêque de Nîmes avec deux précieuses, célèbres au dixseptième siècle, M"" Des Houlières et sa fille, amitié dont nous avons parlé ailleurs.

Nous ne retracerons pas de nouveau le caractère de ces réunions de la rue de rHomme-Armé, où se rendaient tour à tour, abbés, prélats, hommes du monde et hommes de lettres : Mascaron, Fléchier, Huet, l'abbé d'Àubignac, Pellisson, Benserade, Conrart; les ducs de la Rochefoucauld, de Montausier, de Nevèrs, de Saint-Aignan, Bussy- Rabutin, le maréchal de Yivonne, Vauban, et bien d'autres illustres personnages (1). De tels noms nous indiquent que le règne de la préciosité dura encore longtemps après que l'hôtel de Rambouillet eut été fermé, ou que les habitués des Samedis se furent dispersés : préciosité qui continua, en les exagérant, les qualités et les défauts des cercles d'autrefois, la recherche du langage, la fuite de la simplicité, mêlées à certain air de politesse, d'élégance et de galanterie un peu hardie.

Fléchier eut la bonne fortune de rencontrer quelques autres femmes qui servirent ses intérêts à merveille, et

(1) Voy.De la correspondance de Fléchier avec M^^ Des Houlières et sa fille, p. 21 et suiv. — M'^e Des Houlières, Comme M™'^ Gornuel, M""= de Sévigné et M'^^ de Scudéry, demeura longtemps au Marais, devenu, après les réunions de l'hôtel de Rambouillet, le centre de la société jjrécieuse au dix-septième siècle. La rue de l'Homme- Armé, qui va bientôt disparaître, traversait de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie dans celle des Blancs-Manteaux,

travaillèrent activement à sa, réputation. L'une dé ces amies, fut une personne célèbre de son temps, violeni^ ment critiquée au dix-huitième siècle pour l'étéhdue de ses énormes romans (1), et que M. Cousin a essayé de défendre contre le ridicule qui s'était attaché à son nom, « Sans atteindre au génie, et sans y prétendre, nous dit-il, c'était une femme du plus grand mérite. Son trait distin'ctif est une réflexion ingénieuse portée dans tous les sentiments du cœur. Elle est la créatrice d'un genre, le roman psychologique, comme on dit aujourd'hui. Dans ses romans, en effet, son vrai talent n'est pas dans leur partie romanesque, les aventures et les intrigues, ni même dans la narration; il est dans l'analyse et dans les développements des sentiments, dans les portraits et dans les conversations élégantes et ingénieuses qu'elle introduit partout. Aussi ce talent parut-il dans tout son lustre quand, laissant là la forme romanesque, W^" de Scudéry ne donna plus que des Conversations, ses ré= flexions sur toute espèce de sujet de morale et de littérature. C'est là son titre durable. A défaut de force et d'éclat, elle a de la justesse, de la finesse, une entière liberté d'esprit avec un continuel agrément. Ce n'est assurément ni Montaigne, ni la Rochefoucauld, ni même Vauvénargues : c'est, en quelque sorte, la sœur française d'Addisson (2). »

(1) Voltaire, Ecrivains du siècle de Louis XIV.

(2) (La Société française, vol. II, p. 124.) —Née en 1607, elle mourut à Paris en 1701. On a de M^e de Scudéry : Ibrahim, 1641, 4 vol. in-8o; Artâmëne au te Grand Cyrus, 1649-1653, 10 vol. in-S"^; Clélie, histoire romaine, 1656, 10 vol. in-8" : dans cet ouvrage se trouve la Carte du pays de Tendre ; les Femmes illus-

Fléchier, avec le goût que nous lui connaissons déjà, dut se sentir porté tout naturellement vers une femme, qui joignait à l'esprit le plus cultivé et le plus poli les manières les plus douces et les plus engageantes, qui, de plus, était alors universellement recherchée pour le charme de sa conversation et l'aménité de son commerce. M"® de Scudéry, liée avec tout ce qu'il y eut de plus distingué au dix- septième siècle, amie de M""^ de Rambouillet et de sa très aimable fille, de M"'' Paulet, de la comtesse de Maure, de M™" de Longueville et de son illustre frère; enfin, amie intime de Conrart et de Pellisson, en relation familière avec Godeau, Montausier, Chapelain, Huet, Ménage et beaucoup d'autres encore, « représente excellemment la société pohe au dixseptième siècle (1) ». Aussi, les hommages les plus flatteurs ne lui ont-ils pas manqué : amis et ennemis ont rendu justice à ses éminentes qualités, et vanté l'élévation de son esprit et la noblesse de ses sentiments. Somaize, qui aime fort peu les précieuses, fait l'éloge de sa modestie naturelle^ et ne craint pas de l'appeler la plus remarquable de toutes les précieuses, a Sophie, dit-il, l'emporte sur toutes celles de son sexe à l'égard de l'esprit, de la facilité d'escrire en vers et en prose, et de toutes les connoissances qui rendent un esprit accomply, et je n'en vois point ou peu parmy les hommes les plus habiles, qui ne la regardent comme une digne rivale ; mais cette vivacité ne luy attire la haine de pérores, 1665, iu-12; Conversations sur divers sujets, 1680-1692, 10 vol. in-12.

(1) La Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 125.

sonne, et cause de l'admiration à plusieurs et de l'estime à tous, et elle n'a d'ennemis que ceux qui le sont du mérite et de la vertu. L'on sçait assez comme elle est faite, sans que j'aye besoin d'en paiier ; et pour ses alcovistes, on ne les peut conter que par le nombre de ceux qui la connoissent, sa douceur et son esprit attirant chez elle la plus grande et la plus illustre partie de ceux qui écrivent (1). »

Longtemps on n'a voulu voir dans M"" de Scudéry qu'une de ces précieuses justement poursuivies par Molière pour leurs prétentions ridicules, leurs opinions singulières et leur langage maniéré. C'était là une confusion très regrettable, que M. Cousin a eu le mérite de faire cesser. En effet, on distingua de bonne heure les vraies et les fausses précieuses : les unes, de mœurs douces et polies, d'agréable compagnie, aimant les choses de l'esprit, mais ne tenant pas à faire parade de leur savoir; les autres, au contraire, d'une pédanterie ridicule, fières de leurs connaissances, d'une coqufc;tterie insupportable, et qui auraient cru déroger en s'abaissant jusqu'aux sujets ordinaires de la conversation. Notre grand comique respecta toujours les premières, tandis qu'il accabla les secondes de ses railleries. Avec quel soin M^^'' de Scudéry s'applique-t-elle à établir une différence entre elle et les méchantes précieuses qu'elle voyait à ses côtés! Elle se plaint, et cela avec raison, de ce qu'une femme « qui ne peut danser avec bienséance que

(1) Somaize, le Dictionnaire des Précieuses ; nonvelle édition par M. Gh. Livet, vol. I, p. -14. — Voir encore sur M^i^ dg Scudéry, Mémoires de Huet, p. 142, édit. Gh. Nisard.

cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six » ; elle regrette que, pour la plupart, elles passent leur vie dans une ignorance si complète, que l'on pourrait dire, en vérité, « qu'on leur a défendu d'avoir de la raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne dire que des sottises »; mais, cependant, elle indique avec une parfaite mesure ce qu'elle exige d'une femme bien élevée ; et, c'est avec un sens pratique auquel Molière eût applaudi, qu'elle montre la limite où on doit s'arrêter.

« Ce que je pose pour fondement, dit-elle, est qu'encore que je voulusse que les femmes sussent plus de choses qu'elles n'en savent pour l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent, ni qu'elles parlent en savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe, qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, qu'elle connaît finement les beaux ouvrages, qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde; mais je ne Veux pas qu'on puisse dire d'elle : c'est une femme savante, car ces deux caractères sont si différents qu'ils ne se ressemblent point. Ce n'est pas que celle qu'on n'appellera point savante, ne puisse savoir autant et plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, inais c'est qu'elle se sait mieux servir de son esprit, et qu'elle sait cacher adroitement ce que l'autre montre mal à propos. » Un peu plus loin. M'^' de Scudêry ajdute i i< Ce que je voudrois principalement apprendre aux

femmes, seroit de ne parler point trop de ce qu'elles sauroient bien, et de ne parler jamais de ce qu'elles ne. savent point du tout, et à parler raisonnablement. Je voudrois qu'elles fussent ni fort savantes, ni fort ignorantes, et qu'elles voulussent ménager un peu mieux ce que la nature leur a donné. — • Mais encore une fois, dit Phylire, où trouver le temps de lire et d'apprendre quelque chose? — Je ne demande pour cela, répliqua Sapho, que celui que les dames perdent à ne rien faire, ou à faire des choses inutiles, et il y en aura de reste pour en savoir assez pour avoir besoin d'en cacher. De plus, il ne faut pas qu'on s'imagine que je veuille que cette femme que j'introduis, soit une liseuse éternelle qui ne parle jamais; au contraire, je veux qu'elle ne lise que pour apprendre à bien parler ; et, s'il étoit impossible de joindre la lecture et la conversation, je conseillerois encore plutôt la dernière que l'autre à une dame. Mais comme cela n'est nullement incompatible, et qu'il y a mille agréables connoissances qu'une femme peut avoir sans sortir de la modestie de son sexe, pourvu qu'elle en use bien, je souhaiterois de tout mon cœur que toutes les femmes fussent moins paresseuses qu'elles ne le sont, et que j'eusse moi-même profité des conseils que je donne aux autres (1). »

Quoi de plus simple, de plus juste et de plus naturel

(1) M'ie de Scudéry, citée par M. Cousin. [La Société française, vol. II, p. 180 et 184,) Lire les remarquables chapitres dans lesquels M. Cousin a indiqué le caractère de M^'o de Scudéry et celui de sa société. (Ch. xn et suiv.) — Voir aussi le ch. v, de l'ouvrage de M. Marcou : De Pellisson et de M^^^ de Scudéry , p. 97 et suiv.

que ce langage de M"*^ de Scudéry? Nous partageons pleinement son avis, et nous ne trouvons rien à reprendre dans ses idées sur le degré d'instruction que doivent avoir les femmes de condition. Il n'y a personne, sans doute, qui ne voulût aussi, « qu'entre être ignorante ou savante, on prît un chemin entre ces deux extrémités, qui empêchât d'être incommode par une suffisance impertinente ou une stupidité ennuyeuse (1) )).M. Cousin a donc raison, quand il montre qu'entre les précieuses flagellées par Molière, et celles dont faisait partie l'auteur du Cijrus^ il n'y a pas de rapport possible : les premières n'ont fait que copier un modèle qu'elles ont rendu ridicule par leurs prétentions, leurs manières affectées et leur mauvais goût. « Telles sont, les conversations qui se tenaient chez M^^' de Scudéry, d'après son propre témoignage, du moins au temps où elle écrivait le Cyrus. Nous le demandons, ces conversations ressemblent-elles le moins du monde à celles qu'un peu plus tard retrace l'abbé de Pure (2), et qu'après lui Molière a plusieurs fois reprises pour les couvrir de ses sarcasmes immortels? Où se rencontrent ici la recherche du bel esprit, la prétention à un savoir trop relevé, l'ambition de paraître et de régenter le public, l'affectation d'un langage particulier, le ton pédantesque et hautain, rien enfin de ce qui composait le cortège des fausses précieuses (3) ? »

(1) M. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 179.

(2) La Précieuse ou le Mystère de la ruelle, 4 vol. in-12, 1656-1658.

(3) M. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 185.

Il est vrai, les fameux Samedis donnèrent naissance à une multitude de mauvaises imitations; à l'exemple de M"" de Scudéry, toute bourgeoise un peu .distinguée voulut avoir sa ruelle et ses alcovistes, Qi prétendit être la Sapho de son quartier (1). De là, toutes ces méchantes précieuses, tous ces bas-bleus avides de réputation, et qui croyaient y parvenir en exagérant sottement le genre qui avait fait la gloire de l'hôtel de Rambouillet, dont M"' de Scudéry continuait les traditions. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que cette manie de bel esprit avait infecté non seulement Paris tout entier, mais surtout la plupart de nos provinces. Il y avait des précieuses, des illustres, comme elles s'appelèrent dans la suite, à Bordeaux, à Poitiers, à Aix et dans bien d'autres villes. La Chapelle et Bachaumont en rencontrèrent à Montpellier, où ils les reconnurent aisément « à leurs petites mignardises, à leur parler gras et leurs discours extraordinaires (2) ». Fléchier en trouva jusqu'en Auvergne. Dans ses Mémoires des Grands-Jours, il nous a laissé un portrait fort amusant de deux ou trois -précieuses languissantes, qui, ayant appris qu'il faisait des vers et arrivait de Paris, vinrent le visiter en toute hâte, croyant sans doute, comme il le remarque plaisamment, « que le bel esprit se prenoit ainsi par contagion (3) ». On comprend qu'à la vue de travers qui blessaient la raison et le bon

(1) M. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 152.

(2) Voyage de Messieurs de Bachaumont et de la Chapelle, p. 35, 1 petit vol. iii-12. Utrecht, 1697.

(3) Voyez ce passage dans les Mémoires des Grands-Jours d'Auvergne, p. 50, édition in-12.

goût, des hommes de sens, et Molière à leur tête, n'aient pu s'empê("iier de livrer à la risée publique ces femmes qui, à l'exemple de celle dont parle M'^'' de Scudéry, n'avaient pas moins de cmq ou six maîtres^ que l'on voyait toujours entourées de quinze ou vingt livres, et qui, dans une conversation ordinaire, ne faisaient pas la moindre difficulté de citer les auteurs les plus inconnus (1) . M"'' de Scudéry ne mérite donc pas d'être confondue avec ces fausses précieuses dont les railleries de Molière firent bonne justice; car, la première, elle se moqua ouvertement de leurs défauts. Elle ne sut pas se garder toujours, il est vrai, des excès qu'elle condamna; et c'est ce qui nous explique peut-être pourquoi, même de son temps, et malgré la considération universelle dont elle jouissait, il y eut quelques gens d'esprit disposés à critiquer ses réunions. On finit par croire que M"^ de Scudéry ressemblait quelque peu à ces pjrécieuses ridicules^ dont tout le monde se moquait alors. Mais ne nous laissons pas tromper par les apparences : M"^ de Scudéry ne fut nullement complice des travers reprochés aux mauvaises précieuses^ et ce serait lui faire tort que de croire qu'elle ait pu partager leurs opinions bizarres et leurs singulières façons de parler. « Ce qui faisait tant d'ennemis à la société de M"" de Scudéry, étaient principalement les tristes imitations auxquelles elle avait donné naissance. Dès que fhôtel de Rambouillet avait montré les agréments de réunions occupées de divertissements ingénieux, il s'en était formé

(1) Voyez cet endroit du Cyrus dans M. Cousin, Société franc., vol. II, p. 152.

de semblables dans la plus haute aristocratie : par exemple, l'hôtel de Condé, dont faisaient les honneurs M""" la Princesse et M'" de Bourbon ; puis le salon de M""^ de Sablé, à la place Royale; d'autres encore, et un peu plus tard, celui de Mademoiselle, au Luxembourg. Les Samedis de M"" de Scudéry eurent la même fortune dans la bourgeoisie; ils produisirent de très bonne heure des réunions littéraires d'un ordre un peu inférieur qui, sans doute, avaient l'avantage de répandre de plus en plus le goût de la politesse, des manières élégantes, des belles connaissances, mais ne pouvaient guère échapper au danger de l'affectation. Si, chez M"^ de Scudéry, on s'efforçait d'imiter l'hôtel de Rambouillet sans y parvenir entièrement, dans bien des salons littéraires de la bourgeoisie on s'efforça vainement d'imiter le ton et les occupations des célèbres Samedis; et on tomba bien vite dans une préciosité subalterne et maniérée (1). »

Nous n'avons pas à juger ici M"'' de Scudéry comme romancier. M. Cousin l'a fait avant nous, et c'est avec un courage intrépide, une patiente sagacité que l'illustre écrivain a rendu à une femme estimable, à un auteur de mérite, les vrais titres de sa gloire littéraire. Par une étrange confusion, on avait attribué à la sœur les défauts choquants du frère : de telle sorte que cette pauvre Madeleine de Scudéry, qui, pendant sa vie, eût si vivement désiré s'affranchir des liens d'une parenté incommode, n'avait pu y réussir même après sa mort, et, qu'après

(1) M. Cousin, la Société française, vol. II, p. 150. — M. F. Marcou a jugé avec plus de sévérité les Samedis de W^'^ de Scudéry. (Voy. Etude sur Pellisson, p. 147 et suiv.)

avoir souffert longtemps de l'humeur tracassière de son frère, elle était encore condamnée à partager avec lui la disgrâce attachée à son nom. Dans l'étude qu'il a spécialement consacrée à l'ingénieuse amie de PeUisson, M. Cousin a montré qu'elle est bien supérieure à Georges de Scudéry. Celui-ci avait peut-être plus d'invention ; mais la part de gloire qui lui revient dans la composition des romans de sa sœur, romans qu'il fit paraître sous son propre nom, est des plus modestes. Il est lourd, diffus et affecté. On peut dire que ses ouvrages nous offrent une image fidèle de sa vie et de son caractère : d'un côté comme de l'autre, ce qui choque le plus, c'est l'absence complète de suite, d'ordre et de régularité. (( Son style, à la fois négligé et pédantesque, repoussait tous les gens de goût, tandis que celui de sa sœur attirait et charmait par ie naturel et l'agrément, et ce mélange d'esprit et d'aménité qu'on appelle la politesse (1). »

Dans M'^" de Scudéry, la femme vaut mieux encore que l'écrivain. Tout le monde ne convient pas également de

(1) M. Cousin, la Société française, vol. II, p. 124. — Voici uu exemple de la fatuité de ce pauvre Scudéry. Le 7 avril 1660, il écrit à Tabbesse de Gaen, Eléonore de Roban-Montbazon, une lettre pleine de la plus ridicule prétention. Il lui envoie hardiment son portrait, la peinture, dit-il avec sa modestie ordinaire, du plus grand homme de la terre. M'"<= Fabbesse de Gaen ajoute simplement en note : « Vous remarquerez que M. de Scudéry ne m'a de sa vie écrit, ni moi à lui, et que je ne lui ai jamais fait faire seulement une recommandation. » (Voyez cette lettre, p. 148, Poésies d'Anne de Rohan-Souhise, et Lettres d'Eléonore de Rohan-Montbazon. Paris, Aug. Aubry, 1862.) C'est, croyons-nous, M. Ed. de Barthélémy, qui a publié pour la première fois ces intéressantes lettres ; l'opuscule est sans nom d'auteur.

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son tolent, et, à côté des éloges, il y a place pour de justes critiques ; mais, en ce qui regarde l'excellence de ses qualités morales, on est d'accord. D'un caractère naturellement porté à l'indulgence, elle montra toujours une extrême bienveillance, non seulement pour ses amis, mais encore pour tous ceux avec lesquels elle eut des relations. Trop sensée pour se prévaloir des succès qu'elle obtint, elle fut aussi trop modeste pour être accessible à l'envie. Elle rendait volontiers justice au mérite, et « prenait plus de plaisir à louer les autres qu'à être louée (1) ». Aussi, parlant d'elle-même dans le Cyrus, pouvait-elle dire sans crainte d"être démentie : « Il n^ a pas au monde une meilleure personne qu'elle, ni plus généreuse, ni moins intéressée, ni plus officieuse (2). »

Enfin, et c'est ce que nous ne pouvons nous empêcher d'admirer, cette même femme d'humeur si douce, d'un caractère si affectueux et si bon; cette femme, qui supporta avec une rare patience les capricieuses exigences de son frère, montra au besoin la plus courageuse et la plus inébranlable fermeté. Frappée dans la plus tendre et la plus pure de ses affections, elle demeura inviolablement fidèle au malheureux Pellisson ; elle prit part aux épreuves de son ami, et ne négligea rien pour le consoler pendant sa captivité. Aucune considération humaine, ni celle de sa fortune, ni celle de sa propre sûreté, ne purent l'empêcher de lui témoigner le dévouement le plus absolu. Au risque

(1) M'ie de Scudéry, citée par M. Cousin, Société franc., vol. II, p. 129.

(2) lUd., vol. II, p. 139.

même d'attirer sur elle la colère de Colbert ou celle du roi, elle ne craignit pas de donner au prisonnier des preuves touchantes et publiques de la plus vive sympathie. A cette occasion, elle écrivait à Huet, avec l'accent d'une profonde tristesse : « Quoique je ne sois pas ingrate, je souhaite pourtant de ne vous rendre jamais compassion pour compassion ; cela veut dire, en un mot, que je souhaite que la fortune ne vous fasse jamais éprouver une douleur pareille à la mienne : car enfin, monsieur, en une même semaine, j'ai vu un homme illustre qui me protégeoit (1) dans le plus pitoyable état du monde, un fidèle et généreux ami en prison (2), et un autre dans le tombeau. Je compte presque pour rien le renversement de la fortune de M. Pellisson et de la mienne en particulier, quoique ces deux choses s'y trouvent. Mon chagrin a une cause plus noble, et l'amitié toute seule fait l'amertume de ma douleur. Plaignez-moi donc, monsieur, s'il est vrai que vous m'aimez un peu; et soyez assuré qu'il ne vous arrivera jamais ni joie ni douleur que je ne partage avec vous (3). »

(1) Fouquet.

(2) Pellisson.

(3) Lettre publiée pour la première fois par MM. Rathery et Boutron, Ji"" de Scudéry, sa vie et sa correspondance, p. 284; 1 vol. in-S". Paris, Techener, 1873. Manuscrit de Huet, vol. L, p. 37. En tête, on lit le titre suivant qui a été effacé : M'-^" de Scudéry, à M. Huet, à Caen, en lui annonçant l'arrestation de M. Pellisson. Cette lettre de M'i" de Scudéry est sans date; mais elle est évidemment de 1661, époque de la catastrophe de Fouquet. — (Yoir dans l'excellent ouvrage de M. Marcou, Pellisson, étude sur sa vie, le chapitre intitulé : Pellisson à la Bastille (1661-1666), 1 vol. in-8o. Paris, Didier, 1859.)

M"" de Scudéry s'efforça d'adoucir les maux de Pellisson par le dévouement le plus constant. Ce qu'il y a de vraiment remarquable dans cette conduite, c'est la simplicité avec laquelle elle sacrifiait son repos et sa tranquillité pour venir au secours d'un ami dans le malheur. M'^'' de Scudéry ne paraît pas même se douter de ce qu'il y avait là d'admirable; elle ne voit rien que de fort ordinaire dans la fidélité dont elle donnait un si généreux exemple. Les lettres qu'elle écrivait à cette triste époque de sa vie portent la trace douloureuse de ses inquiétudes et de ses agitations ; en les lisant, on comprend tout ce que la pauvre femme a du souffrir, pendant la durée d'un procès dont elle attendit l'issue dans la plus cruelle anxiété. Ce n'est f)lus alors l'écrivain bel esprit qui, dans des phrases ingénieuses, développait librement sa pensée, et l'entourait de toutes ces guirlandes que la main d'une femme sait disposer avec un art délicat et souvent consommé. Quand elle parle de son attachement pour Pellisson, son langage est si digne et si élevé, l'expression si juste et si éloignée de toute affectation, le ton si vrai et d'une émotion si pénétrante, qu'il est aisé de voir que M^^® de Scudéry n'a pas eu de peine à rendre avec force ce qu'elle sentait si bien. Tel est, en effet, le caractère d'utie autre lettre qu elle écrivait à Huet, et dans laquelle elle faisait part à son savant ami de toutes ses angoisses :

« On se fait honneut en plaignant ses amis malheureux, et on profite de leur infortune en la partageant avec eux; mais le mal est, monsieur, qu'on ne les soulage guère en les plaignant; et, après tout, quand on

a fait ce qu'on peut, on fait ce qu'on doit, et l'on a toujours l'avantage de n'augmenter pas leurs déplaisirs, par le chagrin qu'il ^y a d'apprendre qu'on a des amis ingrats : car j'appelle de ce nom-là, ces amis insensibles qui ne se laissent point toucher à la douleur, et qui ne prennent jamais de part qu'à la joie de ceux qu'ils aiment le mieux. Pour vous, monsieur, vous avez l'âme trop noble pour en user de cette sorte, et je sens, comme je dois, la bonté que vous avez de vous intéresser si obligeamment à ce qui me touche, et à ce qui regarde un illustre malheureux, qui mérite sans doute votre amitié. Il n'est aucunement coupable d'aucun crime, et la calomnie ne l'accuse même de rien : mais après tout, il est prisonnier, tout son bien est entre les mains du roi, et quand il n'auroit que le malheur de son maître, il seroit toujours bien à plaindre. Je suis bien fâchée, monsieur, de ne vous entretenir que de choses tristes et peu agréables. Mais j'ai si bonne opinion de vous, que je crois que vous ne vous en tiendrez pas importuné, et qu'au contraire vous en estimerez davantage l'amitié que je vous ai promise (1). »

M"'' de Scudéry ne fut pas seulement une femme d'un esprit distingué, elle eut encore un noble cœur; ce fut là. ce qui lui attira d'illustres amitiés, et lui gagna l'affection de ceux qui la connurent. Fléchier, venu assez tard à Paris, alors que les beaux jours de l'hôtel de Rambouillet n'étaient plus, et lorsque la plupart de ceux

(1) Correspondance de H uet, vol. I, p. 38; Bibliothèque nationale. Lettre publiée par MM. Rathery et Boutron, ouvrage cité, p. 286.

qui firent la gloire de ces réunions se trouvaient dispersés, eut du moins l'avantage de se voir admis dans la modeste maison de M'^" de Scudéry. Peut-être fut-il redevable de cette faveur à son protecteur ordinaire, à Conrart, qui lui donna si souvent des preuves de son amitié. Quoi qu'il en soit, il est permis de croire qu'il aura été conduit au Marais, dans la petite rue de Beauce, et présenté 'à la maîtresse du logis par l'un ou l'autre de ses amis, Conrart, Chapelain, Huet, qui tous étaient des habitués des célèbres Samedis. Qu'il soit allé aux Samedis^ nous n'avons pas, sur ce point, de preuves positives; il nous semble, cependant, que ce n'est pas sans motif qu'il fait l'éloge de M"** de Scudéry, dont il resta toute sa vie le fidèle admirateur.

Dans ses Mémoires sur les Grands-Jours d' Auvergne^ où il a loué Chapelain, il n'a pas manqué non plus l'occasion de louer l'auteur du Cyrus. Fléchier savait habilement distribuer les éloges, et s'entendait fort bien à saisir le moment favorable pour exprimer sa reconnaissance : un compliment délicat, finement tourné et glissé à propos, telle était la monnaie dont il payait les égards qu'on avait pour lui. Retiré à Clermont, et fatigué « d'entendre parler de procès et de crimes », il cherchait, au sein d'agréables compagnies, le moyen d'échapper à l'ennui que fait naître inévitablement un séjour long et forcé dans une ville de province. Dans ces réunions, formées presque uniquement de Messieurs des Gra?ids -Jours et de leurs femmes, on causait de tout, et particulièrement de Paris, dont on s'entretenait presque toujours, afin de se dédommager quelque peu du chagrin de l'avoir

qoitté. Dans cette société, le mieux reçu était naturellement celui ou celle qui avait le plus de nouvelles à donner de la grand'ville, qui avait une lettre agréable à montrer, quelque jolie anecdote à citer, ou des vers nouveaux à faire connaître.

A cet égard, si du moins nous en jugeons par ses Mémoires, Fléchier ne souffrait pas de concurrents. C'est toujours lui qui est le mieux instruit, c'est lui qui reçoit de Paris les nouvelles les plus piquantes. Un fait curieux vient-il de se passer? on le lui communique aussitôt; une pièce vient-elle de paraître ? on lui en envoie sans retard une copie. Il vient la lire avec empressement à la petite colonie parisienne, qui, à son tour, l'apprécie, la commente, l'approuve ou la blâme, et en fait un instant la matière de ses causeries. C'est surtout quand arrivait quelque poésie d'un auteur déjà connu, qu'on était heureux, car alors, au plaisir d'admirer un poète, se joignait celui de louer un ami. Le plus souvent, c'était à Fléchier que l'on était redevable de ces surprises, qui permettaient de parler des amis absents, de faire valoir leur mérite et de vanter leurs talents. M'^" de Scudéry vient de composer quelques vers « sur le sujet d'une tubéreuse que le roi avait dans sa chambre » . A peine a-t-il reçu de Paris cette petite poésie, qu'il se hâte de venir la montrer, ayant bien soin d'ajouter cette appréciation bienveillante à l'adresse de l'auteur : « Elle fait parler cette fleur, dit-il, le plus galamment du monde. » Tout le cercle alors d'applaudir, de louer les vers de W^" de Scudéry, et d'accepter le jugement de Fléchier qui, d'ailleurs, n'avait pas à redouter de contradic-

teurs dans une assemblée qui partageait si complètement ses goûts littéraires.

La conversation une fois engagée sur M'^" de Scudéry, on ne quitte pas brusquement une si illustre personne, on cause de ses autres ouvrages ; et , comme le sujet ne déplaît pas, on se laisse aller à raconter une anecdote plaisante dont elle avait été le principal personnage. Ce délicieux récit de Fléchier, semé de traits vifs et spirituels, est certainement l'un des plus amusants parmi tous ceux que renferment les Mémoires sur les Grands^Jours d'Auvergne. Le narrateur n'est pas fâché de s'étendre quelque peu au sujet de M"" de Scudéry : il y a là une intention qui, pour être assez bien dissimulée, ne doit pas nous échapper. Afin de mieux faire accepter ses éloges, et pour leur donner un caractère plus marqué de sincérité, Fléchier a l'air de ne pas prendre garde que sous ses paroles se cache un comphment : tactique habile et délicate, que notre gracieux écrivain aimait à employer. Malgré le voile jeté si discrètement sur sa pensée, il savait bien que l'on devinerait sans trop de peine ce qu'il ne disait qu'à voix basse et à demi-mot, et que la flatterie, pour être adroitement déguisée, n'en irait pas moins à son adresse. D'autre part, sa modestie se trouvant à couvert, il était plus à l'aise pour louer. Voulait-on le remercier et se montrer reconnaissant de l'éloge accordé? il pouvait s'excuser humblement avec le ton d'un homme qui avait parlé avec franchise, qui avait dit simplement la vérité , sans songer à se rendre agréable. Ce n'est pas sans quelque intention secrète, qu'à l'occasion d'une petite poésie, Fléchier se

met à parler avec tant de plaisir de M"" de Scudéry.

Un jour, selon l'ordinaire, on était réuni chez M. de Caumartin. Dans le salon de l'aimable magistrat, se trouvent Messieurs des Grands-Jours, la plupart de leurs femmes, et, peut-être même, les principaux de la ville, avec quelques membres de la noblesse du pays. On est las « d'entendre parler de procès et de crimes »; et, comme le dit Fléchier, on ne serait pas fâché de trouver des conversations plus douces et plus divertissantes. « Nous parlâmes donc d'abord de l'esprit des personnes qui en font profession, et d'une infinité de dames et demoiselles de Paris qui en ont infiniment, et qui font voir que l'esprit est de tout sexe, et qu'il ne manque rien à la plupart des filles pour être savantes, que l'usage de se faire instruire et la liberté de savoir. » Puis, la causerie continue sur ce sujet, la discussion s'engage ; une dame de la compagnie, prenant la défense des femmes, montre que la nature, bien qu'elle leur ait donné la beauté, ne leur a pas retranché pour cela la raison, et que cette dernière n'est pas le privilège exclusif des hommes. Ce petit débat terminé, Fléchier prend la parole, et commence son récit qu'il amène naturellement, avec une naïveté apparente.

« Je leur montrai là-dessus, dit-il, une petite poésie que je venois de recevoir de Paris, qui étoit de la façon de M"'* de Scudéry, sur le sujet d'une tubéreuse que le roi avoit dans sa chambre. Elle fait parler cette fleur le plus galamment du monde; se mettre au-dessus de toutes les autres fleurs, se moquer des palmes et des lauriers, et publier avec fierté la bonté que Sa Majesté a de la souffrir

auprès de lui. Cela fit que nous parlâmes des romans de Sapho (1), et d'une aventure plaisante qui lui arriva à Lyon, lorsqu'elle revenoit à Paris, et à M. de Scudéry, son frère (2). On leur avoit donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une autre chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvoit les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avoient pas grand équipage; mais ils traînoient partout avec eux une troupe de héros qui les suivoient dans leur imagination ; et quoiqu'ils allassent à petit bruit, ils avoient toujours dans l'esprit de grandes aventures. Quoiqu'ils n'eussent qu'à compter avec leur hôte, ils avoient de grandes affaires à démêler avec les plus grands princes du monde ; si bien que leur conversation la plus ordinaire étoit un conseil d'Etat; et, sans s'émouvoir, ils faisoient le procès aux plus redoutables princes. Durant quinze jours qu'ils furent en chemin, ils firent donner je ne sais combien de batailles. Qu'il est beau de voir toutes les intrigues d'un siècle passer par l'imagination de deux personnes qui font le destin de ceux qui faisoient autrefois celui du monde ! Dès qu'ils furent arrivés à Lyon, et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils dévoient faire mourir l'un des héros de leur histoire ; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère et une sœur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur un peu plus guerrière, concluoit d'abord à la

(1) C'est le nom que l'on donnait à M"" de Scudéry; elle s'appelle ainsi elle-même dans le Cyriis.

(2) George de Scudéry; nous en avons dit un mot plus haut.

mort; et la sœur, comme d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de la pitié, et vouloit bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant venue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L^un crioit qu'il falloit le faire mourir très cruellement; l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie du roi ; et ne sachant pas le nom du personnage, prit innocemment le héros du temps passé pour celui d'un autre, et fit un attentat d'un divertissement imaginaire. Il s'en va faire sa plainte à son hôte, qui, ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fît appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces messieurs, qui croient qu'ils ont seuls le pouvoir de faire mourir, "^se saisirent de leurs personnes; et jugeant à leur mine et à la tranquillité de leur esprit qu'ils n'étoient point si entreprenants qu'on les figuroit, leur firent la grâce de les interroger sur-le-champ, s'ils li'avoient point eu quelque grand dessein depuis leur arrivée : M. de Scudéry répondit que oui; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison : il l'avoua; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le lieu : il tomba d'accord; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à lenr dessein : il tie le nia point. Là-dessus, on leur demanda leurs noms; et ayant Ouï qile c'étôient M. et M"^ de Scudéry, ils conhurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avoient d'autre dessein que de

faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue; ces messieurs se retirèrent après leur avoir demandé pardon, chargés de honte et pleins de respect, et ceux qui faisoient le procès aux héros donnèrent grâce à ces hommes simples (1). w

Nous avons dit que Fléchier fut un admirateur de M'^'' de Scudéry. A défaut d'autres preuves, quelques lettres répandues çà et là dans la correspondance de l'êvêque de Nîmes suffiraient pour le démontrer avec évidence. Formules d'adulation, direz-vous peut-être, louanges banales d'un écrivain qui prodigue les compliments afin d'en recevoir à son tour ; mais suspecter ici la bonne foi de Fléchier, nous paraîtrait d'assez mauvais goût: ses préférences littéraires, comme ses relations avec M"° de Scudéry, nous portent à croire que son admiration et ses éloges étaient parfaitement sincères. L'auteur du Cyriis lui ayant envoyé quelques-uns de ses ouvrages, voici ce qu'il lui écrit : « Ces derniers, dit-il, m'ont paru si remplis de cet esprit sage et poH qui règne dans tout ce que vous écrivez, que je les lus autant pour mon instruc-

(1) Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jotu^s d'Auvergne, p. 61. de récit a fourni à MM. Scribe et Delestre-Poirson, le sujet d'un vaudeville intitulé : l'Auberge ou les Brigands sans le savoir, 1812. Voyez, Pièces justificatives XVI, une scène amusante de ce vaudeville. — Même anecdote dans P. L. Courrier; Œuvres corriplètes, p. 274, 1 vdl. in-4°, Didot, 1861. Lettre du l"' novembre 1807, datée de Résina, près Portici. Le célèbre pamphlétaire connaissait-il la narration de Fléchier? Nous inclinons à le croire, tant les deux récits Se ressemblent; il y a toutefois une différence : dans le récit de Fléchier, il s'agit de savoir comment on tuera un héros de roman; et, dans 'la lettre de P. L. Courrier, comment on tuera iin chapon.

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tion que pour mon plaisir. 11 n'y a point de discours plus utiles, de pensées plus justes, d'expressions plus nobles, de connoissance du monde plus étendue, et de morale plus raisonnable (1), »

Devenu évêque de Lavaur, le prélat ne répudia pas ses affections d'autrefois, et demeura toujours fidèle à son admiration pour M^'*" de Scudéry, dont il recevait avec joie les dernières Conversations. L'éloge va trop loin peut-être ; certain passage en particulier rappelle assez exactement l'enthousiasme excessif de Mascaron (2). Mais c'est vraiment la gloire de M"" de Scudéry, d'avoir su, dans un genre frivole et gâté par tant d'autres écrivains, développer des sentiments assez purs et des idées assez généreuses pour mériter l'approbation d'évêques également recommandables par leurs lumières et leurs vertus.

Fléchier était si satisfait des Conversations de M"° de Scudéry (3), qu'il se déclarait tout disposé à les distribuer dans son diocèse, et à les indiquer aux prédicateurs comme un bon modèle de morale. Il faut l'avouer, ce n'est pas ce que l'on pourrait dire aujourd'hui de la

(1) Œuvres complètes de Fléchier, vol. X, p. 358. Cette lettre, datée de Versailles, sans indication d'année, ne porte pas le nom de la personne à laquelle elle fut adressée. On lit seulement en tète : à Mademoiselle de ***. Mais il suffit de lire la lettre tout entière, pour se convaincre qu'il ne peut être question ici que de Mil" de Scudéry.

(2) Le 12 octobre 1672, Mascaron écrivait à M"« de Scudéry : « L'occupation de mon automne est la lecture de Cyrus, de délie et à'ibrahijn. J'y trouve tant de choses propres pour réformer le monde, que je ne fais point difficulté de vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour la cour, vous serez à côté de saint Augustin et de saint Bernard. »

(3) Conversations sur divers sujets, 1680-1692; 10 vol. in-12.

plupart des romans qui, dans ces derniers temps, ont fait le plus de bruit parmi nous, et qui ont valu à leurs auteurs réputation et fortune, k La négligence du messager de Toulouse, et le séjour de plus de deux mois que j'ai fait à Nîmes pour l'assemblée des États de cette province, ont bien retardé, mademoiselle, et la joie que j'ai eue de recevoir de vos dernières conversations (1), et le plaisir de les lire, et celui de vous remercier. Il me falloit une lecture aussi délicieuse que celle-là pour me délasser des fatigues d'un voyage, pour me guérir de l'ennui des mauvaises compagnies de ce pays-ci, et pour me faire goûter le repos, où la rigueur de la saison et la docilité de mes nouveaux convertis me retiennent dans ma ville épiscopale. En vérité, mademoiselle,, il me semble que vous croissez toujours en esprit. Tout est si raisonnable, si poli, si moral, et si instructif dans ces deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m' envoyer, qu'il me prend quelquefois envie d'en distribuer dans mon diocèse, pour édifier les gens de bien et pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. Les louanges du roi sont partout si finement insérées, qu'il s'en feroit, en les recueillant, un excellent panégyrique. Recevez donc, mademoiselle, avec mon remerciement, les louanges que vous

(1) Il devait y avoir dans le texte original : de recevoir vos dernières conversations. M"« de Scudéry fit paraître un ouvrage intitulé : Conversations sur divers sujets. Paris, 1680, 2 vol. in-12. Mais ici, il ne peut guère être question de cet ouvrage, attendu que la lettre de Fléchier est de 1685 ou 1686 au plus tard. De 1680 à 1692, M"" de Scudéry publia d'autres volumes sous les titres de Conversations nouvelles, Conversations morales, Entretiens de morale, en tout 10 vol. in-12. C'est de l'un de ces derniers ouvrages que Fléchier veut parler.

donne un homme relégué dans une province, qui n'a pas encore perdu le goût de Paris, qui vous conserve toujours la même estime qu'il a eue toute sa vie pour vous, et qui est très parfaitement, mademoiselle, votre, etc.. (1). »

En 1694, M"" de Scudéry était arrivée à l'extrême limite de la vie (2). Le célèbre prélat, déjà vieux lui-même à celte époque, et n'ayant plus, ce semble, aucun intérêt à donner des éloges, adressait à la noble femme les mêmes - compliments qu'autrefois, et lui écrivait encore avec l'accent d'une admiration que le temps n'avait pas refroidie : « J'ai reçu, mademoiselle, au retour d'urï assez long voyage que j'ai fait en Poitou, les vers de M. de Bétoulaud et les vôtres que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer. Les sujets en sont nobles et agréables, les expressions et les pensées dignes des sujets, et vous répandez l'un et l'autre toute la politesse et toute la fleur de l'esprit dans ces petites poésies qui sont d'un très bon goût, et qui méritent d'être lues de tous ceux qui cultivent ou qui aiment les belles-lettres (3). »

Ce fut pendant son séjour à Paris, que Fléchier eut l'avantage de connaître M"* de Scudéry, et de nouer avec elle des relations, qui ne furent pas brisées entièrement,

(1) Œuv. compL de Fléchier, vol. X, p. 3.58. Cette lettre est sans indicatioa d'année; datée de Lavaur, le 26 décembre. Fléchier fut nommé à Lavaur, le 12 novembre 1685 ; nommé plus tard à l'évêché de Nîmes, il prit possession de son nouveau siège au mois d'octobre 1687. Cette lettre est donc du 26 déc. 1685 ou 1686. — Citée à tort comme inédite par MM. Rathery et Boutron, p. 473.

(2) Née en 1607, elle avait à cette époque, quatre-vingt-sept ans.

(3) Œuvres de Fléchier, vol. X, p. 64. Cette lettre porte la date suivante : à Nîmes, ce 16 novembre, 1694.

lorsque des fonctions nouvelles le forcèrent de quitter Paris et la cour. Mais de ces rapports suivis, de cet échange de lettres, faut-il conclure qu'il ait été réellement au nombre des vrais amis de M"'' de Scudéry ? Nous ne le pensons pas, si nous en jugeons, du moins, par le ton des lettres que nous avons citées. Le langage de Fléchier, en général plus respectueux que familier, dans lequel il est facile de remarquer plus de réserve que d'abandon, nous semble indiquer assez clairement la nature de leurs rapports et le genre de leur liaison. Arrivé seulement à Paris en 1659, et encore inconnu au moment où Sapho était dans tout l'éclat de sa réputation, Fléchier, d'ailleurs modeste, peu avide de renommée et de bruit, ne ne dut pas occuper tout d'abord, dans les réunions du Samedi, les premières places, réservées, on le comprend, à des personnages alors plus illustres : Gonrart, Pellisson, Montausier ou Chapelain.

Ce qui nous paraît probable, c'est que M^^*" de Scudéry accueillit le jeune provincial avec beaucoup de bienveillance, qu'elle estima le poète dont on vantait déjà publiquement la finesse et l'agrément, mais sans cesser toutefois de traiter en protégé, plutôt qu'en ami, celui qu'on venait de lui recommander. Et plus tard, lorsque célèbre lui-même (1), il eût pu, sans trop d'orgueil, prétendre à l'amitié de M"*" de Scudéry, celle-ci était déjà assez avancée en âge, et, dès lors, les égards qu'il devait à la vieillesse lui imposaient une réserve qui rendait toute intimité presque impossible. Fléchier eut d'excellentes rela-

(1) Sa première oraison funèbre est de 1672.

tions avec M"" de Scudéry, mais des relations assez semblables à celles qu'il eut avec Conrart et Chapelain, qui, au fond, furent moins ses amis que ses conseillers et ses maîtres, et n'oublièrent jamais que le brillant orateur, avant d'arriver à la gloire, avait été autrefois leur protégé. Une fois pris, le pli dut rester : il est rare qu'un élève, quelle que soit d'ailleurs la réputation f[u'il acquiert dans la suite, ne conserve pas, à l'égard de ceux qui l'ont formé ou qui ont dirigé ses premiers pas dans le monde, une respectueuse déférence, unique récompense bien souvent de soins dévoués et de services rendus.

CHAPIïPiE VIII

Les amies de Fléchier (suite). — De la compaguie des femmes en général. Ce que Fléchier eu pensait. Opuscule attribué à Fléchier : Réflexions sur le caractère des hommes. Goût de Fléchier pour ces compagnies honnêtes et distinguées. — Marie Dupré. Son goût pour l'étude. Ce qu'en dit Somaize, dans le Grand dictionnaire des Précieuses. Ses amis : Bussy-Rabutin, le P. Rapin, M"' Descartes, Hnet, Conrart. — Du ton galant au dix-septième siècle. — Le ton galant s'allie très bien à la gravité des idées. Correspondance de M"^ Dupré avec Bussy-Rabutin. Elle ne fait nullement étalage de savoir. Son affection pour Pellisson, Elle est en relation avec Bossuet. Ce queHuet dit de M"« Dupré dans ses Mémoires.

C'est dans le cercle de M"" de Scudéry, dans les réunions de la rue de Beauce, que nous allons trouver les vraies amies de Fléchier, femmes distinguées, douées de qualités remarquables, sinon supérieures, avec lesquelles il vécut sur le pied d'une familière égalité. Les unes et les autres, fort connues de leur temps et vantées pour les grâces de leur esprit, sont à peu près entièremet oubliées aujourd'hui ; c'est à peine si le nom d'une seule d'entre elles est parvenu jusqu'à nous. Qu'il nous soit permis de faire connaître ces aimables personnes : nous nous appliquerons à déterminer avec le plus de précision possible les rapports que Fléchier eut à la fois avec M'^" Dupré et sa spirituelle amie M''" de la Vigne. Sur M™" Des Hou-

lières et sa fille, Thérèse Des Houlières, l'amie préférée de notre orateur, nous avons donné ailleurs des détails particuliers. Toutes, elles fréquentèrent les Samedis de M"*" de Scudéry ; c'est là, peut-être, que commencèrent ces diverses liaisons qui rendent si attrayante cette partie de la vie littéraire de Fléchier. De chez M'^" de la Vigne, à qui il venait lire ses vers latins, on peut le suivre chez M"" Des Houlières, auprès de laquelle, grave aumônier de la Dauphine, il venait se reposer de ses travaux, causer gaiement et sans façon, après avoir mis de côté toute étiquette de cour : entretiens charmants, libres et variés, causeries intimes que nous avons recueillies et écoutées avec plaisir, et que nous allons répéter, au risque de passer pour indiscret. Parmi ces femmes, recommandables par les qualités de l'esprit et par l'élévation des sentiments, Fléchier trouva une société délicieuse, cour choisie, qu'il aurait pu appeler, comme celle de l'incomparable Arthénice, « modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation (1) ».

Fléchier, tout en prescrivant à cet égard de sages précautions, aima la compagnie des femmes, de celles qui ont assez de mérite et de vertu, pour que l'on puisse tirer quelque utilité de leur commerce. Dans un écrit qu'on lui a longtemps attribué, et qui a été publié dans ses œuvres, nous rencontrons l'expression fidèle de l'opinion qu'il avait lui-même sur un sujet aussi délicat. Cet ouvrage ne lui appartient pas ; il est « d'un ecclésiastique

(1) Fléchier, Oraison funèbre de M"^^ de Montausier, vol. IV, p. 7.

de son temps et de son école »; mais, en le lisant, il est facile de reconnaître dans le langage du disciple les idées du maître (1). S'il faut éviter avec soin les femmes frivoles, joyeuses ou coquettes, dans la société desquelles « il y a toujours plus à perdre qu'à gagner », d'un autre côté, on ne blâme pas le moins du monde des relations fondées sur l'honnêteté et les convenances.

Nous ne voyons pas l'inconvénient qu'il pourrait y avoir à visiter des femmes comme celles dont on nous parle, distinguées par leur vie exemplaire^ et dont la conversation, si nous en croyons l'auteur, a fait plus d'effet qu'un sermon d'une heure ». Dans ce petit ouvrage que nous avons lu avec plaisir, nous dirons même avec profit, .cette distinction est établie avec la plus grande netteté; mais l'auteur évite de tomber dans une sévérité excessive, et admet qu'il y a encore d'autres personnes d'une vertu

(1) Cet opuscule, semé d'observations justes et sages, exprimées souvent avec une grâce délicate, se trouve dans le volume neuvième des Œuvres complètes de Fléchier , p. 237. M. Barbier a démontré, Dictionnaire des anonymes, vol. III, p. 170, que ce n'est pas Fléchier, mais un abbé G-oussault qui est l'auteur de ce livre. L'ouvrage, d'abord publié à Paris, parut sans nom d'auteur sous le titre suivant : Réflexions sur les défauts ordinaires des hommes et sur leurs bonnes qualités, 1 vol. in-12, 1692. Mais plus tard, un libraire de Maëstricht reproduisit le livre de Goussault sous ce titre : Réflexions sur les différents caractères des hommes, par M. E. F., évêque de N., 1714, in-12. En 1715, l'abbé Fléchier, chanoine de la cathédrale de Nîmes, à la suite des Lettres du prélat, inséra ces Réflexions qu'il croyait réellement de son oncle. En 1782, l'abbé Ducreux les imprima lui aussi dans les Œuvres complètes de Fléchier; et c'est ainsi que s'était généralement accréditée l'erreur que nous relevons. Voir sur cet ouvrage de l'abbé Goussault, le jugement favorable qu'en a porté M. Sainte-Beuve; Introduction aux Mémoires sur les Grands- Jours d'Auvergne, p. xii et suiv,

moins haute, que l'on peut cependant utilement fréquenter. « Plusieurs autres dames, nous dit-on. se font remarquer par leur mérite et par leur esprit. Ces dames, réglées dans leurs mœurs et établies dans une piété solide, sans en faire néanmoins si hautement profession, méprisent les bagatelles du siècle, et ne s'attachent qu'à ce qui peut contenter l'esprit et l'élever de plus en plus. On en voit quelques-unes parmi elles avoir le goût aussi bon, aussi délicat que ceux qui ont beaucoup d'étude et que les entretiens avec les savants ont rendus habiles et amateurs des belles choses. Le moyen de ne se pas plaire avec les dames de cette distinction? Le moyen de n'en pas aimer la conversation et la compagnie? Il n'y a rien à craindre pour le cœur dans ces sortes de commerce. Tout y est pour l'esprit; l'esprit en est le doux et agréable lien. Qui voudroit se priver du commerce des dames considérées de l'une ou de l'autre de ces manières, se priveroit, d'une part, d'un véritable bien, et de l'autre, d'un plaisir innocent, honnête, et qui produit mille bons effets (1). h La société de femmes de ce caractère , loin de paraître dangereuse à l'auteur, lui semble au contraire très utile; c'est, pour nous servir de ses expressions, une bonne école à laquelle il renvoie un jeune homme apprendre à devenir plus honnête, c'est-à-dire, dans le sens qu'avait ce mot au dix -septième siècle, plus loyal, plus obligeant et plus poli. « Il y a une certaine manière de vivre avec les femmes que l'on peut voir, qui

(1) Réflexions sur les différents caractères des hommes; ch. xvii : Du commerce avec les femmes. Œuvres complètes de Fléchier, vol. IX, p. 308.

en rend le commerce agréable, fit quelle est cette manière, sinon celle de l'honnêteté et de la bienséance? On va souvent voir une dame, parce qu'il y a toujours compagnie chez elle; que c'est un réduit de gens d'esprit et de qualité; qu'on y parle toujours de bonnes choses, ou au moins d'indifférentes; que l'on se fait connoîlre, et que l'on se met sur un pied à se passer de jeu et de comédie, qui sont les plus ordinaires occupations des gens du siècle qui n'ont rien de mieux à faire. C'est une bonne école pour un jeune homme que la maison d'une dame de ce caractère. 11 y prend l'esprit d'un honnête homme, d'un homme qui ne pense qu'à se faire de louables habitudes, d'un homme enfin qui veut ressembler aux gens de mérite et de distinction qu'il y trouve (1). » Fléchier n'a pas écrit ces charmantes pages, mais il a pu fort bien les inspirer, lui qui, dans l'oraison funèbre de M™^ de Montausier, parle avec admiration des réunions de M™" de Rambouillet, « de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération », et qui étaient le rendez-vous de tant de persoiines de qualité et de mérite. Fléchier, comme la plupart des hommes de son temps, à l'exemple de Huet, de Conrart ou de Montausier, aima les compagnies des femmes distinguées par leur esprit et leurs vertus ; il rechercha leur société, et ne crut pas compromettre la dignité de son caractère en donnant son amitié à celles qui lui parurent dignes de l'obtenir.

Il se forma ainsi un petit cercle d'amies intimes, heu-

(1) Œuvres complètes de Fléchier, vol. IX, p. 310.

reuses de le recevoir, et auprès desquelles il se rendait volontiers, dès que ses travaux ou ses fonctions à la cour lui en laissaient le loisir. Privé de leur société, obligé de vivre loin d'elles, en quelque endroit qu'il se trouvât, qu'il fût à Versailles ou à Fontainebleau, qu'il vécût en Auvergne ou qu'il suivît la cour dans ses voyages (1), il aimait à recevoir de leurs nouvelles. Nous le voyons songer à ses amies jusqu'au milieu des montagnes, alors qu'il est comme enseveli dans Clermont, l'une des plus désagréables villes de France, à son avis. Au sein de cette triste ville, Fléchier se délassait comme il pouvait, et cherchait, surtout dans ses souvenirs de Paris, un remède aux ennuis inévitables de la vie de province, vie tranquille, il est vrai, mais souvent bien fatigante par son uniforme tranquillité. D'ici, il nous semble le voir encore : il est à Clermont, retiré dans la maison qu'il occupe, et d'où il peut voir « une fort agréable campagne, et des montagnes en éloignement qui font une belle perspective (2) ». Etranger au fracas des Grands-Jours, peu préoccupé du trouble qu'occasionne dans la ville l'arrivée des magistrats redoutés, paisible et rêveur dans sa chambre d'où il voit blanchir les montagnes, regardant les neiges du coin de son feu, ravi d'être bien chaud et de voir l'hiver à deux lieues de lui (3), il pense à ses anciennes amies, il regrette tris-

(1) En 1680, Fléchier suit la cour en Flandre en qualité d'aumônier de la Dauphine; en 1681, du !«'■ octobre au 16 novembre, il accompagne Louis XIV en Alsace.

(2) Mémoires sur les Grands- Jours d'Auvergne, p, 85.

(3) « Je prenois plaisir quelquefois de voir de ma chambre blan-

tement de ne pouvoir partager leurs plaisirs et se mêler à leurs conversations.

Que faire alors pour se consoler, si ce n'est de parler de leur mérite, et de faire leur éloge toutes les fois qu'il en trouve l'occasion? Nous ne croyons pas nous tromper, c'est bien de ses amies que Fléchier veut nous entretenir, et c'est à elles que s'adresse son compliment, lorsqu'il écrit dans ses Mé^noires sur les Grands-Jou?\s : « Nous parlâmes tout d'ai3ord de l'esprit des personnes qui en font profession, et d'une infinité de dames et demoiselles de Paris, qui en ont infiniment, et qui font voir que l'esprit est de tout sexe, et que rien ne manque à la plupart des filles pour être savantes, que l'usage de se faire instruire et la liberté de savoir (1). » Dans un autre passage de ces Mémoires, il avoue qu'il a du goût pour les bonnes compagnies, et qu'il trouve beaucoup de charme à fréquenter une société polie : « C'est une chose -agréable, dit-il, que la conversation ; mais il faut un peu de promenade au bout, et je ne trouve rien de plus doux que de prendre un peu l'air de la campagne, après avoir passé quelques heures d'entretien dans la chambre (2) . »

Où Fléchier connut-il ces dames et demoiselles de Paris, qui, selon lui, avaient infiniment d'esprit? Ce fut probablement dans les réunions de M^^" de Scudéry. Pour

chir les montagnes; et, regardant les neiges du coin de mon feu, j'étois ravi d'être bien chaud et de voir l'hiver à deux lieues de moi. » (Mémoires sur les Grands-Jours cV Auvergne, p. 86.)

(1) Mémoires sur les Grands-Jours d' Auvergne, p. 60,

(2) Ibid., p. 64.

ce qui regarde M"^ Dupré et M"'' de la Vigne, peutêtre Conrart ne fut-il pas étranger à cette liaison. Ami de l'une et de l'autre, l'obligeant secrétaire de l'Académie française aura présenté Fléchier à ces deux aimables précieuses, comme il le présenta à Montausier, à Chapelain et à M'^*" de Scudéry. Ce n'est là qu'une conjecture, mais qui est assez vraisemblable, si on réfléchit que Conj'art, par une bienveillance toute particulière, semble avoir voulu que ses amis devinssent aussi ceux de son protégé.

Qu'était-ce donc que ces deux jeunes femmes, fort connues de leur temps à Paris, en relation avec les personnages les plus célèbres de l'époque, et dont l'éloge se trouve dans un grand nombre d'écrits contemporains? Marie Dupré naquit, nous dit-on, à Paris, vers le milieu du dix-septième siècle (]). Elle était nièce de Desmarets de Saint-Sorlin, appelé le plus fou 2^ ar mi les poètes et le plus poète parmi les fous^ propos qui a fait dire à un spirituel critique de nos jours : u Quand on considère quelques traits de sa vie, on admet la première partie de la définition; en lisant ses œuvres, on ne saurait souscrire à la seconde (2). » Heureusement la nièce, qui avait plus de raison que son oncle, ne paraît

(1) Histoire litléraiie du siècle de Louis XIV , par l'abbé Lambert, vol. III, p. 11. Pour l'orthographe de ce nom, nous suivons celle que l'on trouve dans les manuscrits de Conrart, dans Somaize, dans les lettres de Fléchier et dans l'abbé Lambert. Bussy- Rabutin, écrit ce nom tantôt en deux mots séparés : du Pré, et tantôt Dupré en un seul mot.

(2) H. Rigault, Querelle des anciens et des modernes, ch. vn, p. 85. Vol. I des Œuvres complètes.

pas avoir partagé ses folles idées. Douée d'une intelligence vraiment remarquable, elle se rendit familière la connaissance du latin et du grec, s'appliqua même à la philosophie, et fit si bien que, dans un temps où Descartes comptait partout un grand nombre de disciples et d'admirateurs, elle mérita d'être surnommée la Cartésienne (1).

Somaize, qui l'a placée dans son Grand dictionnaire des jjrécieuses^ donne sur sa personne, sur la tournure de son esprit, quelques détails utiles à connaître. « -Comme je ne l'ay veue qu'une fois en passant, dit Somaize, je ne voudrois pas asseurer que ce fût une beauté achevée ; mais je suis certain qu'elle est plus belle que laide, et que ses yeux pourroient faire des conquestes sans le secours de son esprit. Ainsi, il est bien naturel de dire qu'elle a des amants, puisqu'il n'est rien de si conforme à la nature que d'aimer; mais comme l'amour n'est pas la partie la plus absolument nécessaire à une précieuse, et que c'est assez qu'elle en sçache ce qu'il en faut pour soustenir la conversation, je ne parleray ny de ses amours ny de ses amans, ne voulant pas même asseurer c[u'elle ayt jamais rien aimé. Je diray seulement d'elle qu'elle'fait profession ouverte de sciences, de lettres, de vers, de romans et de toutes les choses qui servent d'entretien ordinaire à celles qui sont précieuses. Quand je dis qu'elle fait profession, je n'entends

• (]) Pour tous ces détails, voir : Histoire littéraire du siècle de Louis XIV, par Fabbé Lambert, vol. III, livre IX, p. 11. — Moréri, Dictionnaire historique, article Dupré; vol. IV, iii-f". Paris, 1759.

pas seulement qu'elle lit, mais encore qu'elle compose, ce qui est très constant, puisque ses vers sont comparez à ceux de nos meilleurs écrivains (1). »

M. Ch. Livet se demande avec quelque embarras, quelle peut être cette M"" Dupré dont parle ici Somaize? Pour nous, à ces différents traits, il nous semble reconnaître la Dynamise de Jean de la Forge, cette demoiselle Dupré, qui « écrit joliment en prose et en vers, et est nièce du fameux M. Desmarets (2) ». En effet, cette précieuse qui, selon Somaize, fait profession ouverte de science, de lettres et de vers, a une singulière ressemblance avec M"" Dupré, distinguée « par la grande connoissance qu'elle eut de toutes les parties qui composent la belle littérature (3) », également louée pour l'élégance de sa prose et la facilité de ses vers, et amie de M"^ de Scudéry, de Conrart, de Pellisson, de Huet, du P. Rapin et de Fléchier. Toutefois, en lisant certain passage de l'article de Somaize, on pourrait croire qu'il s'agit d'une autre demoiselle Dupré; mais il suffît d'expli-r quer les paroles de l'auteur du Dictionnaire des précieuses^ pour faire disparaître toute difficulté à cet égard.

Celle dont Somaize trace le portrait a de nombreux adorateurs qu'elle écoute assez volontiers. Pris à la lettre^

(1) Dictionnaire des Précieuses, vol. I, p. 68, et vol. II, p. 225; Edit. Ch. Livet, 2 vol. iu-12. Paris, Paul Jannet, 1856. Somaize appelle M'''' Dupré : Diophanise, seconde du nom. — Elle demeurait, nous dit Somaize, dans le circuit des Saliens, c'est-à-dire au cloître Saiut-Germain-l'Auxerrois : c'est aujo-urd'hui la rue des Prêtres-Saint-Germain-rAuxerrois.

(2) Voy. M. Ch. Livet : Clef historique et anecdotique du Grand dictionnaire des Précieuses, vol. II, p. 225.

(3) L'abbé Lambert, Histoire littéraire du siècle de Louis XIV.

ces mots ne conviendraient nullement à l'amie de M"" de la Vigne, qui se vante constamment d'avoir échappé aux traits de l'amour. Evidemment, Somaize entend par là ces galanteries à la mode, que se permettaient alors les femmes les plus honnêtes, galanteries qui laissaient le cœur parfaitement libre et dont l'esprit seul faisait tous les frais. C'est là d'ailleurs ce que l'auteur semble supposer, quand il ajoute : « Je ne parlerai ni de ses amours ni de ses amans, ne voulant pas même assurer qu'elle ait jamais rien aimé. » Ce dernier trait est parfaitement conforme au caractère de M^^*" Dupré. Voyant une personne se marier à l'âge de quarante-cinq ans, sans biens, sans beauté et sans esprit, elle écrivait, à cette occasion, à Bussy-Rabutin : « Sans mentir, l'amour est bien aveugle ; n'ai-je pas raison de le mépriser? Ce qui m'aide encore à me sauver de ses pattes, c'est l'exemple de tous ceux et celles à qui il fait faire tant de sottises. A sa place, j'ai rempli mon cœur d'amitié, et je ne m'en trouve guère mieux: car, quand je perds quelqu'un que j'aime, je souffre presque autant que les demoiselles qui perdent leurs amants. M. Huet est nommé pour être sous-précepteur de M. le Dauphin. C'est lui qui fait de si beaux vers latins, et c^'est à lui que j'écrivois, l'année passée, de Sainte-Reine :

j'emporte un teint vermeil et frais, Un esprit gai; pour un cœur tendre.

Vous auriez tort de le prétendre (1). »

Assez fière sur le chapitre de l'amour. M"" Dujjré avait

(1) Lettre du 22 juin 1671; Recueil des lettres de Bussy-Rabutin, toi. V, p; 192, 7 vol. in-12. Paris, veuve Delaulne, 1727.

des sentiments forts vifs en amitié ; et, ce qui le prouve mieux encore que ses paroles, c'est son attention à obliger tout le monde. A l'exemple de Conrart, toujours prêt à user de son influence pour se rendre utile aux gens de lettres. M"" Dupré recherchait les personnes de mérite, et aimait à les faire valoir. Avec quelle parfaite bonne grâce, avec quelle ingénieuse habileté surtout elle sait ménager des rapprochements entre ses différents amis, et leur fom^nir l'occasion de se connaître! « Vous aurez cet été à Sainte -Reine, écrit-elle à Bussy, une aimable personne, qui a bien de l'esprit. Elle m'écrivit, il y a deux mois, une lettre mêlée de vers et de i^rose, la plus jolie et la plus ingénieuse du monde. Elle est nièce du fameux M. Descartes, et joint à la grandeur de son esprit beaucoup de douceur et d'agrément. J'espère que W^" la comtesse de Bussy et mesdemoiselles vos filles lui feront la grâce de trouver bon qu'elle leur rende ses respects (1). » Le moyen de résister à de pareilles avances, et de ne pas se sentir favorablement disposé quand on reçoit de si bienveillantes recommandations! Aussi la réponse ne se fit-elle pas attendre longtemps. Quelques jours après, elle arrivait à M"" Dupré. « Je vais hâter mon retour à Bussy, pour y être dans le temps que votre amie arrivera à Sainte-Reine; nous lui ferons bien des amitiés pour Pamour de vous; et puis, quand nous la

(1) Lettre de Mi''= Dupré, datée du 22 juiu 1670. Correspondance de Bussy -Rahutin, vol. III, p. 216. — Catherine Descartes, fille d'un conseiller au parlement de Bretagne, mourut vers 1706. Plusieurs de ses poésies se trouvent dans le Recueil de vers choisis du P. Bouhours. Elle était très amie de M'" de Scudéry; et M°" de Sévigné parle souvent d'elle dans ses lettres.

connaîtrons davantage, nous lui en ferons pour l'amoui' d'elle (1). »

M'^° Dupré apprend-elle que Bussy commence à lier quelques relations avec le P. llapin, elle le félicite aussitôt, et, à son compliment, elle môle un éloge qui ne pouvait qu'augmenter l'estime de Bussy-Rabutin pour le savant Jésuite. « Je suis ravie, lui dit-elle, que le P. Rapin soit devenu de vos amis ; il mérite bien d'en être. Il est éloquent, d'une conversation agréable, zélé pour ce qu'il aime, tout plein de probité et d'une vertu sans reproche (2). » C'est aussi par l'intermédiaire de M"'' Dupré que Conrart et Fléchier connurent Bussy-Rabutin; le premier ne gagna pas beaucoup dans cette affaire, si ce n'est peut-être un commerce agréable avec l'homme de la cour, qui, au jugement de Boileau, avait le plus d'esprit; quant à Fléchier, il tira de cette amitié un peu plus de profit : lorsqu'il fut question de son entrée à l'Académie française, M"' Dupré disposa Bussy en sa faveur, et s'efforça de lui assurer la bienveillance de son ami.

Un dernier trait du caractère de M'^° Dupré, caractère commun aux écrivains de cette période, c'est que l'en-

(1) Lettre du 1<=r juillet 1670. Vol. III, p. 217. — Alise-Sainte- Reine, petit village de la Gôte-d'Or, où se trouvent des eaux minérales assez renommées. Le château de Bussy était près de Sainte-Reine.

(2) Lettre du 15 mars 1672, vol. V, p. 223. Quelques mois auparavant, elle lui écrivait : « J'apprends que vous êtes sur le point de lier un commerce d'amitié avec le P. Rapin. Il un est digne, et s'il étoit connu de vous, je vous assure qu'il vous plairoit fort. » (Lettre du 11 juillet 1671, vol. IH, p. 370.)

jouement de son esprit n'ôtait rien à la gravité de ses habitudes et de ses pensées. En voyant tous ces beaux esprits occupés de frivolités et de bagatelles, on serait tenté de croire que leur vie était aussi légère et aussi libre que leur langage. Ce serait là une erreur. Plusieurs fois déjà nous avons insisté sur ce point : on ne saurait trop y revenir, afin d'éviter une confusion regrettable. Ne l'oublions pas, le ton galant était universellement répandu au dix-septième siècle, il était admis partout ; c'était une mode parfaitement reçue, contre laquelle personne ne songeait à réclamer, et qui n'excluait ni le sérieux des idées, ni la pureté des sentiments, ni l'irréprochable honnêteté de la conduite.

Huet nous a laissé des vers parfois assez légers, ce qui ne l'a pas empêché cependant de travailler plusieurs années de suite, et cela avec opiniâtreté, à son grand ouvrage de la Démonstration évangélique. Pellisson, le confident de Sapho et l'Apollon du Samedi, comme l'appelle avec ironie Tallemant des Réaux (1), composait avant sa mort un Traité de l'Eucharistie, que M"° de Scudéry qualifiait d admirable, dont M. de Meaux était ram, et que le pape lui-même ne refusait pas d'approuver pubhquement (2). Fléchier enfin, auteur de madrigaux à Climène et à Iris ; dans ses Mémoires sur les Gra?ids-Jours d'Auvergne, libre et plaisant conteur d'aventures singu-

(1) Vol. III, p. 11 ; éditioii Techener.

(2) Voyez à ce sujet la lettre de M"e de Scudéry à Huet; il/anwscnï de Huet, Bibl. nationale, vol. I, p. 47; lettre publiée par MM. Rathery et Boutron dans leur ouvrage : il/'"* de Scudéry, sa vie et sa correspondance, p. 375.

lières, n'en conserva pas moins toute sa vie la gravité qui convenait à son état, gravité d'ailleurs qui lui était parfaitement naturelle. Suivez-le à Clermont , à Paris, chez lui ou clans le monde, vous le verrez presque toujours le même, calme, sérieux, méditatif, aimant à se retirer de la foule pour réfléchir plus tranquillement. Pendant qu'il était à Clermont, Fléchier, sollicité par M. le lieutenant général^ alla prêcher à Riom, le jour de la Toussaint. Après nous avoir donné quelques détails sur ce sermon, il ajoute ces paroles qui nous prouvent qu'au milieu des honneuis qu'il recevait, il n'oubliait pas ses devoirs : « Le lendemain, nous dit-il, j'employai toute la matinée, selon l'usage de l'Eglise, à penser à mes amis morts, et à leur rendre ces pieux dev'oirs que la charité chrétienne exige de nous pour notre consolation et pour leur repos (1). »

Même dignité et même sérieux dans sa vie privée, qu'il vive à Clermont ou à la cour. Pendant son séjour en Auvergne, les distractions qui lui plaisent le plus, ce sont quelques lectures au coin de son feu, quelques heures de conversation, ou de temps à autre quelques excursions solitaires aux environs de la ville. « Après plusieurs jours de mauvais temps, et lorsqu'un rayon de soleil permet la promenade, il s'échappe volontiers et va chercher, ne fût-ce que dans quelque cloître, un lieu propice à la réflexion et à un paisible entretien (2). -» Fléchier se prêtait au monde, plus qu'il ne s'y livrait, évitant de paraître

(1) Mémoires sur les Grands-Jours, p. 104.

(2) M. Sainte-Beuve, Introduction aux Mémoires sur tes Grands- Jours, p. xxvn.

le fuir avec ostentation ou Je rechercher avec empressement, gardant déjà cette mesure qui, dans la suite, sera l'un des traits les plus saillants de ce noble caractère.

Ce goût de la solitude et de la réflexion ne fut pas chez lui un goût passager : tel nous le voyons au commencement des Grands- Jours, tel il sera encore à la fin. Après im séjour de quatre mois à Clermont (1), on en partit, le h février 1666, pour se rendre à Paris mt phis tôt. Mais parvenus au canal de Briare, les voyageurs voulurent considérer à leur aise les quarante-trois écluses « qu'on ouvre et qu'on ferme, et où l'on baisse ou l'on grossit les eaux pour faire que les bateaux ou montent ou descendent ». Messieurs des Grands-Jours et les dames qui étaient de leur compagnie n'eurent pas beaucoup de peine, on le comprend, à obtenir que leur curiosité fût satisfaite. Aussitôt, on se mit à faire jouer toutes les machines^ et chacun put admirer « comme le travail et l'art forcent la nature, et comme l'adresse des hommes se joue des éléments, faisant des rivières où il n'y en a point, pour en joindre deux fort éloignées ». Pendant quon éloit occupé à donner ce divertissement aux clames^ Fléchier, demeuré seul et à l'écart, restait étranger à ce qui se passait autour de lui. Il se promenait sur le bord de ïeau^ loin du bruit, loin de toutes les conversations, s'entretenant avec lui-même, et ne sortant de sa rêverie que

(!) L'arrivée eut l'eu le 25 septembre 1665, et le départ le k février 1666. — Le canal de Briare, le premier grand canal qui fut construit en France, avait été commencé sous Henri IV en 1604, et terminé en 1642. Il fait communiquer la Loire à la Seine, et va de Briare à Montargis.

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