CHAPITRE PREMIER
Fléchier fait ses études à Tarascon, chez les Pères de la Doctrine chrétienne, — A quinze aiis, en 1647, il entre à Avignon, au noviciat des Doctrinaires. — Dès 1649, à dix-sept ans, il enseigne les humanités k Tarascon, puis à Draguignan. En 1653, il est envoyé à Narbonne, comme professeur de rhétorique. Il
. compose un cours de rhétorique pour ses élèves. Oraison funèbre de l'Archevêque de Narbonne, 1659.
Fléchier naquit à Pernes, petite ville du Comtat Venaissin, le. 10 juin 1632, cinq ans après Bossuet, et la même année que Bourdaloue(l). Quelques-uns de ses biographes ont voulu joindre à l'éclat de son nom l'illustration d'une haute naissance. Qu'il ait été ou non d'ancienne et noble maison, peu importe : « Des hommes tels que lui,
(1) M. l'abbé Delacroix fait naître Fléchier le 19 juin; Ménard et Ducreux fixent le iQ juin : ces deux biographes de l'évêque de Nimes sont si bien informés, qu'il est difficile de ne pas s'en rapporter à eux. — Sur Fléchier et sa famille, voyez Pièces justificatives, L
n'ont pas besoin d'aïeux (1). » Ali seizième siècle, nous dit-on, ses ancêtres étaient « des gens considérables et puissants, dans la partie du Comtat qu'ils habitaient »; mais, au moment où Fléchier vint au monde, ses parents étaient bien déchus de leur ancienne splendeur; car, son père, « citoyen obscur de la petite ville de Pernes, au diocèse de Carpentras, fut réduit à chercher sa subsistance dans un commerce de détail, et à se marier avec la fille d'un marchand peu fortuné comme lui (2) » .
Jeune encore, il fut envoyé au collège de Tarascon, que dirigeaient alors les Pères de la Doctrine chrétienne. Si nous en croyons Ménard, il y fit de brillantes études, « se distingua dans toutes ses classes, et excella surtout dans la poésie latine » , qui devait commencer sa réputation. Nous avons peu de chose à dire de son enfance. La vie d'écolier, on le sait, dans son uniforme régularité, ofÏTe en général un petit nombre de faits dignes d'être signalés. C'est pourquoi, on trouve si peu de détails sur les premières années des hommes devenus célèbres dans la suite; les contemporains gardant le silence, il ne reste plus qu'à recueillir quelques bruits épars çà et là, des
(1) Dacreux, Œuvres complètes de Fléchier, vol. I, p.xviii.
(2) Pour tous ces détails, voir Ducreux, Discours sur la personne et les écrits de M. Fléchier, eu tête des Œuvres complètes. — Voir aussi un travail un peu long, mais fort intéressant, et surtout plein d'exactitude, par Ménard, auteur d'une savante histoire de la ville de Nîmes. Cette notice se trouve au commencement du seul volume des Œuvres de Fléchier que Ménard ait publié. (PariSj Christophe Ballard, imprimeur du roi, 1 vol. in-4'>, 1763.) Ce volume est devenu très rare; la bibliothèque de Nimes n'en possède aucun exemplaire. Nous en avons trouvé un à la bibliothèque nationale, et un autre à la bibliothèque Sainte-Geneviève.
anecdotes souvent douteuses, et qui, de plus, ont le tort d'avoir une mince valeur ou un médiocre intérêt. Les hommes, comme les peuples, n'ont une histoire que lorsqu'ils ont grandi; c'est alors, seulement, que les uns et les autres méritent d'occuper la postérité. Aussi, passerons-nous avec rapidité sur cette modeste période de la vie de Fléchier. D'ailleurs, on se figure aisément ce que dut faire dans un collège, au sein d'une petite ville de Provence, entre les mains de professeurs consciencieux, un esprit fin et délié, qui avait une rare aptitude pour tous les exercices classiques, et dont l'imagination était assez féconde , assez souple pour traiter heureusement les sujets donnés par le maître.
Nous savons, toutefois, que notre jeune élève travailla avec ardeur et fit des progrès étonnants ; car, de fort bonne heure, et à un âge où tant d'autres fréquentent encore les classes élémentaires, lui, quittait la maison où il avait été élevé, disait adieu à ses anciens maîtres, et faisait choix d'une carrière qu'il ne devait plus abandonner : « Dès sa quinzième année, dit Ménard, il avait terminé ses études d'humanités et de philosophie (1). » Et si on songe, un instant, que les maisons religieuses, au dix-septième siècle, exigeaient de leurs élèves des connaissances sérieuses et approfondies, il sera facile de se faire une idée cle son application et de son travail.
Il entra alors, en 1647, à Avignon, dans la congrégation de la Doctrine chrétienne (2), Sans doute, il préféra
(1) P. 3, du volume cité plus haut.
(2) Il avait à peine quinze ans. — Les Doctrinaires ou Prêtres de la Doctrine chrétienne avaient été établis, en 1592, par César de
cette compagnie à d'autres plus célèbres à cette époque, pensant avec raison que les Doctrinaires accueilleraient volontiers leur ancien élève, et auraient pour lui une bienveillance particulière qu'il n'eût pas trouvée ailleurs. De plus, son oncle maternel, Hercule Audiffret, faisait partie de cette congrégation ; il en était même général depuis quelques années : on comprend, dès lors, que Fléchier n'ait pas hésité dans le choix qu'il devait faire. Peut-être, aussi voulut-il ne pas trop s'éloigner de sa famille ; il est bien probable que ce dernier motif ne fut pas sans influence sur sa décision (1). Ce fut donc à Avignon, à une faible distance de Pernes, dans une tranquille et pieuse retraite, qu'il passa paisiblement sa première jeunesse, loin du tumulte du monde, partageant son temps entre la prière et l'étude, pratiquant en secret, sans ostentation et sans bruit, ces vertus chrétiennes qu'il devait prêcher plus tard avec éclat, au milieu du plus brillant auditoire de la terre. On apprécia bien vite le talent du jeune Doctrinaire. Son noviciat à peine terminé (2), on l'envoya professer ce qu'on appelait alors les humanités, àTarascon d'abord, à Draguignan ensuite; quand on lui confiait ce poste honorable et difficile, il avait à peine dix-sept ans (3).
Bus. Les Doctrinaires dirigeaient, à cette époque, de nombreux collèges. lis formaient trois provinces : Paris, Toulouse et Avignon.
(1) « Il entra dans le noviciat et prit l'habit à Avignon, le 25 août 1647. Après quoi, il fit les vœux simples, tels qu'ils sont établis dans cette congrégation, le 30 août de Tannée suivante. » (Ménard, p. 3.)
(2) Il durait en général deux ans.
(3) Dans la correspondance de Fléchier, on trouve une lettre adressée à sa sœur, religieuse de Sainte-Glaire à Béziers, et
Au bout de quatre ans qu'il passa, soit dans l'une, soit dans l'autre de ces deux villes, il vint à Narbonne, où il demeura six années de suite, jusque vers le milieu de l'année 1659. Ménard atteste qu'il y enseigna la rhétorique <( avec un succès merveilleux )>, Cet éloge ne doit pas surprendre, si on pense aux précieuses qualités du maître. Ses dispositions naturelles, rapidement développées par le travail, lui permirent de remplir dignement un poste qu'on n'accepte d^ordinaire qu'avec défiance, et après une longue et consciencieuse préparation. Malgré sa jeunesse, il fut bientôt compté parmi les meilleurs professeurs du collège de Narbonne. Dans les circonstances solennelles , lorsque les Doctrinaires avaient à complimenter un illustre personnage , ou un discours à prononcer en présence de nombreux auditeurs, les religieux venaient trouver le P. Fléchier, et lui confiaient le soin de soutenir l'honneur de la compagnie. L'habile professeur, pour qui ces travaux étaient un amusement, acceptait de bonne grâce, et composait à la hâte une de ces nobles harangues ou quelquesuns de ces beaux vers latins, dont il semblait avoir déjà le secret. C'était lui que ses confrères consultaient de préférence; et, paraît-il, son opinion avait une véri-
datée de Draguignan, le 14 août 1653. (Voyez Œuvres complètes de Fléchier, t. X, p. 17. Edition de Ducreux. Nîmes, 1782, 10 vol. in-S".) Malgré bien des négligences, cette édition est de beaucoup la meilleure et la plus complète : ce sera celle que nous citerons désormais. — En 1828, M. A. V. Fabre, de Narbonne, donna une édition des Œuvres complètes de Fléchier. 10 vol. in-S». Paris, Boiste fils aîné, Berquet, Dufour et G^ Mais cette édition est très incomplète et n'a pas de valeur.
table autorité : « Tout ce qui étoit du ressort de la littérature entroit dans les occupations du P. Fléchier. On le consultoit, et l'on avoit en ce genre recours à lui, comme au plus habile maître qui fût alors dans la Congrégation (1). ))
On sait combien, au dix-septième siècle, l'usage du Utin était encore répandu dans les écoles. Les différentes universités de France, celle de Paris surtout, aussi bien que les grandes congrégations enseignantes contribuaient de tout leur pouvoir à mettre en honneur la langue de Virgile et de Cicéron. La poésie latine fut particulièrement favorisée dans les collèges de l'Uniyersité et des Jésuites ; ce fut là, qu'elle reçut le meilleur accueil, et l'on peut dire que, de part et d'autre, maîtres et élèves la cultivèrent, sinon avec un égal succès^ du moins avec une égale passion, « Les générations du siècle de Louis XIV, qui passèrent en grande partie parles collèges de l'Université et des Jésuites, furent élevées, en quelque sorte, dans l'atmosphère de cette poésie ; tout était disposé pour leur en donner une haute estime (2). » En effet, ce n'était pas une mince gloire, alors, que d'écrire en latin, avec élégance et pureté, des pièces spirituelles ou des discours solennels, qui devaient être déclamés en public, devant un auditoire d'élite, et paraître ainsi au grand jour de l'école et de la ville, in scholse et civitatis liicem. De si brillantes distinctions flattaient
(1) Ménard, p. 5.
(2) Voyez le travail plein de recherches curieuses, où M. Fabbé Vissac a déterminé avec précision le rôle de la poésie latine dans l'Université, chez les Jésuites, les Oratoriens et à Port- Royal. {De la poésie latine en France au siècle de Louis XIV, p. 21 et suiv. 1 vol. in-8o, Paris, Durand, 1862.)
l'amoiir-propre des élèves, et un peu aussi, je le suppose, r amour-propre des parents; elles encourageaient les jeunes talents, qui, plus d'une fois, arrivèrent ainsi non seulement à la gloire, mais encore à la fortune. Comme c'était un moyen de stimuler l'ardeur des élèves, de soutenir leur courage et, surtout, d'assurer la réputation d'un collège, on ne négligeait aucune occasion de produire les meilleurs professeurs. Les Jésuites , particulièrement , firent de la poésie latine « l'ornement indispensable des fêtes scolaires ». Toutes les années, à l'ouverture des classes, il y avait une séance dans laquelle le professeur de rhétorique prononçait une harangue, tandis que le professeur de seconde récitait un poème latin qu'il avait composé lui-même (1). Enfin, tous les ans, à la distribution des prix, les élèves représentaient une tragédie latine, œuvre du régent de rhétorique. A cette occasion, on convoquait les parents, les personnages les plus distingués de la ville, qui venaient admirer le talent du maître, et applaudir à l'intelligente habileté des jeunes acteurs (2).
Les Doctrinaires suivirent à peu près les mêmes usages. Il y eut chez eux, en effet, des séances solennelles, dans lesquelles les professeurs prononcèrent de graves discours, ou firent jouer des tragédies latines. Dans ces différentes
(1) Pour tous ces renseignements, voyez M. Vissac, p. 15 et suiv.
(2) Ce genre d'exercice, fort ancien dans C Université, ne paraissait pas sans inconvénient à Rollin. (Yoyez Traité des études, t. IV, des tragédies, p. 608. Edition de 1731.) — Toutes les tragédies latines du P. Porée, le professeur de Voltaire à Louis-le- Grand, ont été composées pour ces fêtes scolaires.
occasions, Fléchier composa bon nombre de pièces que nous n'avons plus, mais dont la liste nous a été fidèlement conservée (1). Le professeur de rhétorique paya généreusement de sa personne : sujets frivoles ou sérieux, épithalames, tragédies, panégyriques, il traita tous les genres alors en honneur, et se plia avec une singulière facilité aux exigences du moment. En le voyant écrire avec soin l'éloge d'une orange, ou la défense d'une araignée, peut-être, sera-t-on disposé à le critiquer ; on le blâmera, peut-être, d'avoir passé dans de tels amusements un temps qu'il aurait pu employer d'une manière plus profitable. Mais, prenons garde, n'oublions pas quelles étaient alors les nécessités de l'enseignement : le professeur devait écrire souvent en latin, et former ses élèves par ses propres exemples (2). Il n'y avait pas
(1) La voici, telle que nous la donne Ménard, selon l'ordre des temps : Cinq lettres latines sur divers sujets. — L'éloge de l'orange. De aureo malo, oratio panegyrica. — Une pièce en vers hendécassyllabes, sur la blessure d'un petit chien : In catellum lapide lœsum. — Un poème critique sur la mauvaise latinité de quelques écrivains modernes : Declarnatio in pseudolatinos, Satyra Menippea. — La défense de l'Araignée : Pro araneâ, oratio. — Un épithalame en vers latins sur le mariage d'un de ses amis. , — Félicitation au P. Hercule Audiffret, son oncle, sur le rétablissement de sa santé : Reverendo admodùm patri Herculi, Soteria. — Isaac ou le sacrifice non sanglant, tragi-comédie latine : Isaac, sive sacrificium incruentum, tragi-comœdia. — Le panégyrique latin de la reine Christine. — Enfin un discours sur le rétablissement de la santé du roi, qu'il prononça en présence des États de Languedoc assemblés à Narbonne : De restitutâ régis valetuiine, oratio gratulatoria. (Voyez Ménard, p. 6.)
(2) « Celui qui se charge d'enseigner cet art, dit le P. Derisières, doit former les autres par ses propres exemples. » [Ars metrica, p. 48; cité par M. Vissac, p. 14.)
de matière si humble et si ingrate qu'il ne dût essayerde traiter; tout le mérite consistait à prouver qu'on pouvait composer des vers agréables sur le plus stérile des sujets. Ce tour de force avait un double avantage : il montrait qu'il n'y avait pas de difficulté qu'on ne pût vaincre; et, de plus, il faisait paraître dans tout son jour le talent du professeur, en qui on avait dès lors une .plus grande confiance. Souvent, c'étaient les mille incidents de la vie de collège qui donnaient naissance à ces petites pièces; elles peuvent nous sembler étranges et presque puériles , mais autrefois , elles étaient l'ornement obligé de toutes les fêtes classiques. Ainsi, une espièglerie d'enfants qui avaient blessé un petit chien familièrement connu des élèves, ou tué sans pitié une pauvre araignée, aura fourni peut-être, au spirituel régent de rhétorique, l'occasion de blâmer les jeunes coupables, de 'célébrer les qualités de ces animaux, et de plaindre le' malheur de ces deux innocentes bêtes, victimes de la méchanceté de quelques étourdis. Il faut l'avouer, ces sortes de pièces, sans valeur pour nous aujourd'hui, pouvaient fort bien intéresser alors; elles rappelaient d'une manière piquante un fait amusant ou un épisode singulier, et on prenait plaisir à voir comment le professeur avait pu exprimer d'une manière agréable et ingénieuse des détails vulgaires et communs. D'ailleurs, Fléchier n'attachait pas une grande importance à ces légères compositions : c'était un jeu d'esprit et rien de plus , destiné à amuser un instant les élèves. Telle est l'opinion de d'Alembert, qui a le bon goût de ne pas lui reprocher d'avoir fait l'apologie d'une arai-
gnée . « Le jeune professeur s'imagina , dit-il avec une certaine solennité, que d'autres auteurs s^étant, avant lui , tristement égayés à faire l'éloge de Néron et celui de la Fièvre, il pouvoit aussi se permettre de prendre au moins la défense d'un insecte moins malfaisant que ces deux fléaux de l'espèce humaine; mais nous n'avons pas besoin d'assurer qu'il faisoit lui-même de cette plaisanterie le cas qu'elle méritoit (1) », Pendant qu'il était à Narbonne , il écrivit aussi , comme les professeurs des Jésuites, une tragédie qui fut probablement représentée dans la ville où il enseignait; mais cette pièce est perdue, ainsi que toutes les autres de la même époque, et il nous est impossible de rien savoir des qua= lités ou des défauts de cette œuvre. D'Alembert en fait mention, et semble partager l'opinion de Rollin qui regrette que, par un travail si triste et si ingrat, on rende plus pénible encore une profession déjà si dure par elle-même (2). « Obligé aussi, par le fastidieux devoir de sa place, de composer des pièces de théâtre latines, il en fit une dont le sujet étoit Isaac ou le sacrifice non sa/nglant, à laquelle il donna le titre assez impropre de Tragi-Comédie, parce que l'ouvrage ne lui paraissoit, disait-il, ni comique par le sujet, ni tragique par le dénouement. Le mot de drame, qui n'étoit pas encore inventé pour ces pièces d'un genre équivoque et neutre, fût venu en cette occasion très utile-
(1) D'Alem])ert, Histoire des membres de l'Académie françoise, Yol. Il, p. 393.
(2) Voyez Rollin, Traité des études, l. IV, des Tragédies, p, 609.
ment à son aide (1). » C'est ainsi que, retiré dans lin modeste collège de province, il se prépara par de fréquents essais à devenir, un jour, le digne rival des meilleurs poètes latins de son temps; c'est ainsi qiiil forma par ses propres exemples les élèves qui lui étaient confiés, et leur montra, comme dit Ménard, « les premières routes de cette belle éloquence qu'il possédoit déjà avec tant d'étendue » .
Il ne se contenta pas de proposer à, ses jeunes auditeurs des poésies de sa façon, pour leur faire apprécier les beautés de cette noble langue de Virgile, qu'il parla de bonne heure avec distinction; pour les former à l'éloquence, le professeur composa aussi un cours de rhétori= que, Ce traité, nous dit-on, jouit d'une véritable réputation, et fut longtemps entre les mains des élèves de la Doctrine chrétienne (2). En réunissant ainsi les préceptes qu'il croyait les meilleurs, pour diriger les jeunes gens dans l'étude de cet art, le plus difficile de tous, au témoignage de Cicéron, Fléchier dut plaire singulièrement à
(1) D'Alembert, Histoire des membres de l'Académie , vol. Il, p. 392. — « Dans Tintervalle de toutes ces compositions, nous dit Ménard, le P. Fléchier fut promu aux ordres sacrés et à la prêtrise. » Un manuscrit, que nous avons consulté, et qui est bien souvent inexact, nous donne une date plus précise encore de ce fait important de la vie de Fléchier : comme cette date s'accorde parfaitement avec l'affirmation de Ménard, on peut croire qu'elle est juste. « Il fut fait prêtre, nous dit l'auteur de ce manuscrit, le 26 mai 1657. » (Bibliothèque de Garpentras, Histoire de la ville de Pernes, par Jean-Julien Giberti.2 vol. in-folio, manusc. n" 532.)
(2) « De plus, il fit pour leur instruction un traité de rhétorique en latin, dont on a longtemps fait usage dans le collège de Narbonne, et dont on faisoit les plus grands éloges. » (Ménard, p. 5.)
ses supérieurs, et à sa compagnie tout entière. Comme les Jésuites avaient \eui Matio discendi et docendi (1), les Doctrinaires ne furent pas fâchés d'avoir leur méthode, œuvre de l'un des membres de leur congrégation. Par là , ils donnaient au public la preuve qu'ils avaient aussi parmi eux des maîtres habiles, et assez riches de leur propre fonds, pour se suffire à eux-mêmes dans l'enseignement de la jeunesse. Il est regrettable que nous n'ayons pas cet ouvrage, qui paraît perdu (2) . Il eût été piquant, en effet, de voir quelle idée Fléchier, jeune encore, se faisait déjà d'un art qu'il devait illustrer plus tard; de connaître quelle opinion il avait à cet égard, dans un temps, surtout, où les ventables lois de l éloquence étoient encore bien peu connues (3). Peut-être, la lecture de cet ouvrage nous eûtelle révélé des détails intéressants ; peut-être, nous eûtelle livré le secret de certaines qualités, et de quelques
(1) Le P. le Jay composa un cours de rhétorique, fort en usage dans les collèges des Jésuites : Bibliotheca rhetorum. Paris, 1725, 2 vol. in-4'>. — Les Oratoriens eurent aussi dans la suite leur méthode propre, exposée par le P. B. Lami, dans les Entretiens sur les sciences. 1 vol. in-12. Grenoble, 1683. Le P. Lami avait aussi composé La rhétorique ou Vart déparier; Paris, André Pralard, 1 vol. in-12, 1715.
(2) C'est en vain que nous avons cherché ce cours de rhétorique dans un grand nombre de bibliothèques. Dans un voyage que nous avons fait dans ce but à Narbonne, il nous a été impossible de trouver aucun renseignement à ce sujet.
(3) Fléchier vint à Narbonne en 1653, et y demeura jusqu'en 1659; dans cet intervalle, il composa son cours de rhétorique. A cette époque, Bossuet débutait à Metz, et n'était pas encore en pleine possession de sa renommée. Quant à Bourdaloue, ce ne fut que bien des années après qu'il parut dans la chaire.
défauts de notre orateur. Nous aurions bien voulu savoir quels conseils il adressait à ses élèves, et ce que, devenu un orateur célèbre, formé par l'expérience, mûri par l'étude, il avait retenu ou rejeté de ses anciennes théories. Sans doute , nous n'aurions pas eu un livre comme le Brutus ou le De Oratore^ ces admirables traités de rhétorique, où l'un des plus illustres orateurs de l'antiquité nous donne les règles d'un art qu'il connaissait è fond; on eût pu, cependant, y trouver des observations judicieuses, des préceptes utiles ou, du moins, des indications précieuses, qui nous auraient mieux fait connaître la nature du talent de Fléchier. Car, chose remarquable, presque tous les orateurs, dans leurs discours, ou même dans des ouvrages spéciaux et d'une certaine étendue, ont parlé de l'éloquence, ont essayé d'en tracer une image fidèle, conforme à cet idéal qu'ils voyaient, et ne pouvaient trouver nulle part (1). Mais, pour la plupart, en voulant nous offrir le portrait de l'orateur parfait, ils se sont peints eux-mêmes, sans s'en douter; ce sont leurs qualités qu'ils recommandent, commue aussi ce sont les défauts qu'ils ont évités, qu'ils conseillent de fuir avec le plus de soin. Cicéron veut que l'orateur ait parcouru, comme lui, le cercle de toutes les connaissances : droit, philosophie, histoire, poésie, et il accable ainsi, sous le fardeau d'un travail écrasant, ceux qui n'ont pas ses merveilleuses
(1) En parlant de l'idéal, que Marc- Antoine l'Orateur se formait de l'éloquence, Gicéron nous dit : Insidebat videlicet in ejus mente species eloquentiœ, quam cernebat animo, reipsâ non videbat. [L'Orateur, ch. iv.)
facultés. Briller pour séduire, captiver ses juges par le charme de l'élocution, les étonner par l'inépuisable variété de son savoir, voilà des qualités dont il fait le plus grand éloge. De son côté, Bossuet, le plus grave et le plus véhément de nos orateurs, fait JDon marché de ï harmonie qui délecte et des mouvements qui chatouillent; il demande dans l'éloquence « des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, un foudre qui brise les cœurs (1) ». Bourdaloue avait composé, pour les élèves dont il fut chargé d'abord, un cours dé rhétorique, publié seulement dans ces dernières années (2). Tout naturellement, celui qui sera bientôt un dialecticien redoutable, l'orateur dont les raisonnements seront un jour si vigoureux et si serrés, montre à ses disciples l'importance des preuves, et leur conseille de les développer et de les fortifier avec le plus grand soin. Mais il faut voir, surtout, avec quelle chaleur il fait appel aux nobles sentiments de ses jeunes auditeurs; avec quelle émotion grave et pénétrante il leur recommande d'être toujours honnêtes et vertueux, s'ils veulent s'élever jamais jusqu'aux accents de la véritable éloquence.
(1) Sermon mr la parole de Dieu, t. XII, p. 338, édit. de Versailles.
(2) La Rhétorique de Bourdaloue, traduite pour la première fois, conformément au texte latin, manuscrit de la bibliothèque d'Alençon, par M. Aug. Pfofillet, 1 vol. in-12. Paris, 1864, Eugène Belin. Cette édition, faite avec soin, accompagnée d'une biographie fort étendue et de notes intéressantes, nous laisse cependant quelque chose à regretter : il nous semble fâcheux qu'à côté de la traduction française, M. Aug. Profillet n'ait pas placé le texte latin. Pour notre part, nous eussions été heureux d'avoir sous les yeux l'original même de Bourdaloue.
(( Au-dessus de toutes les règles oratoires, • s'écrie l'illustre professeur, il est d'autres lois plus importantes encore et plus fécondes, car elles s'adressent à l'àme, d'où vient tout ce qui peut éclore de généreux et de grand. Je vous ai dit qu'en tête de tout traité sur l'éloquence, il est une condition pour l'orateur qu'il faut d'abord sous-entendre, un don préalable et particulier de la nature, qu'il faut supposer accordé par elle. Mais après, ou, plutôt au-dessus encore, il en est une autre, et c'est par celle-ci que doit se clore tout livre de rhétorique, la loi morale dont, en parlant des mœurs^ je vous ai déjà dit quelques mots. 11 faut que vous naissiez orateur, sans doute, mais vous ne pouvez rester véritablement orateur, qu'en étant et demeurant honnête homme (1). » Noble langage, et qui convenait bien à cet homme austère, irréprochable dans sa vie, d'une vertu solide, qui conforma toujours sa conduite à ses paroles, et qui regardait l'éloquence comme un art sérieux, destiné à défendre, ?w7i pas d' éphémères intérêts^ mais des vérités éternelles (2). « Les grandes pensées inspirent les grandes vertus, et, par une sorte de contagion morale, elles portent l'âme à. l'héroïsme. Ce sont donc là, comme je vous l'ai dit, trois choses qui toujours se soutiennent, se fortifient et se complètent, le bon sens, le bon goût et les bonnes mœurs, venant toutes trois l'une de l'autre, le bien dire du bien penser, et le bien penser du bien vivre (3). » Ailleurs, Bourdaloue semble
(1) Rhétorique de Bourdaloue. Goaclusion, p. 145*
(2) Ihid., p. 147.
(3) Ibid., p. 146.
déjà tracer son propre portrait, et nous indiquer la véritable source de sa mâle et généreuse éloquence, quand il dit que c'est dans son âme, dans une conviction profonde, un amour sincère et désintéressé du vrai et du bien, que l'orateur doit aller chercher ces traits enflammés qui domptent les passioiis ^ maîtrisent les volontés et entraînent les cœurs. « Je vous ai cité en commençant le mot du vieux Caton : Orator^ vir bonus dicendi peritus « l'orateur est l'homme de bien, habile à parler. » Je ne saurais trop vous répéter cette définition, et vous engager à la graver profondément dans vos cœurs. Quintilien , qui nous l'a conservée , y a ajouté ces mots qui ne sont pas moins remarquables et moins expressifs : C est le cœur qui fait les hommes éloquents. Oui, c'est du cœur que vient l'éloquence, du cœur plus encore que de l'esprit. Ce n'est qu'après s'y être échauffée aux purs rayons de la vérité et de la vertu, qu'elle en sort avec ces traits enflammés qui domptent les passions, maîtrisent les volontés, et entraînent les cœurs. Pour bien dire, commençons donc par bien sentir; ce que l'on sent vivement se rend de même, et, pour bien sentir, commençons par bien penser, par bien vivre, tout est là (1). » Dans ces divers ouvrages, composés par des orateurs éminents, on retrouve la théorie particulière de chacun, et comme le secret de leur méthode ; à ce titre, il est fâcheux que nous n'ayons plus la rhétorique de Fléchier.
Pendant qu'il était à Narbonne, le futur évêque de
(1) Rhétorique de Bourdalou^, p. 149.
Nîmes eut l'occasion de s'essayer dans le genre qui devait faire un jour sa gloire; il fut chargé de prononcer l'oraison funèbre de l'archevêque de cette ville, Mgr Claude de Rebé, mort le 17 mars 1659 (1). Son coup d'essai fut un coup de maître, si nous en croyons son biographe, que nous soupçonnons d'une indulgence quelque peu excessive. Il s'acquitta de cette tâche, nous dit-on, avec le plus grand succès; les Etats de la province, qui assistaient à cette cérémonie, « applaudirent au discours du jeune oi'ateur, et lui en témoignèrent leur satisfaction (2) I) . Il termina cet important morceau avec une incroyable rapidité, moins de dix jours lui suffirent pour composer et apprendre son discours ; ce qui prouve, ajoute Ménard, quelle était l'heureuse facilité de son génie (3). Ainsi s'écoula, au sein d'un collège dont il était l'honneur, au milieu de tranquilles loisirs et d'utiles travaux, la première jeunesse de Fléchier. Maintenant, nous allons le suivre sur un théâtre plus brillant, où il va trouver à la fois la gloire et la fortune.
(1) Fléchier avait alors vingt-sept ans.
(2) Voyez Ménard, cité plus haut, p. 7.
(3) Gomme toutes les compositions de cette époque de la vie de Fléchier, cette oraison funèbre est perdue.