CHAPITRE II
Départ pour Paris, 1659. Mort de son oncle, Hercule Audiftret, le 16 avril 1659. — Maîtres de Fléchier à Paris. Richesource. Les Conférences académiques et oratoires, de 1660 à 1662. — Sa Rhétorique des prédicateurs, 1665. Sa théorie-du plagiat, 1667. • — Discours académiques de Fléchier, composés pour l'académie de Richesource.
En 1659, vers l'âge de vingt-sept ans, Fléchier quitta Narbonne, et se rendit à Paris, pour consoler par sa présence son oncle, Hercule Audiffret, qui se mourait dans la maison de Saint-Charles, chef-lieu de la congrégation dont il était supérieur général (1) . Mais le jeune Doctrinaire n'eut pas le bonheur de voir celui qui avait guidé ses premiers pas dans la vie ; en arrivant, il eut la douleur d'apprendre que son oncle n'était plus, et que, la veille, on lui avait rendu les derniers devoirs. C'était là une perte considérable : la mort prématurée de son oncle, en
(1) Hercule Audiftret était né à Carpentras, le 15 mai 1603; il mourut à Paris, le 16 avril 1659. (Méaard, p. 8 et 10.) La maison de Saint-Charles était située rué des Fossés Saint-Yictor. Une partie de la rue portait, au dix-huitième siècle, le nom de rue des Pères de la Doctrine chrétienne, parce que cette congrégation s'y établit en 1627. Voyez Dictionnaire des ru'és de Paris, par de la Tynna, p. 475, 1 vol. in-12. Paris, 1812.
le privant d^un soutien puissant et d'un protecteur éclairé, lui laissait le soin périlleux de pourvoir lui-même à son avenir. Dans de telles circonstances, il prit une décision qui, d'abord, pouvait paraître assez téméraire. Venu à Paris, conduit par le plus respectable des motifs, il résolut, puisqu'il s'y trouvait, de ne pas en sortir, comprenant bien tout ce qu'il pouvait attendre, à son âge et avec les ressources qu'il sentait en lui, du séjour d'une ville qui était le sanctuaire des lettres, et comme le rendez-vous des hommes les plus célèbres du royaume. Il demanda l'autorisation de rester dans la maison de Saint- Charles, autorisation qu'on lui refusa. 11 se détermina alors, mais à regret, à quitter la compagnie au sein de laquelle il avait passé jusque-là sa vie tout entière, où il avait été élevé jeune encore, où il avait grandi, et dont il était membre depuis plus de douze ans (1). Mais il rompit ses liens sans bruit, « en se déliant avec douceur, comme ce sera toujours sa façon et sa méthode, en emportant et en laissant les meilleurs souvenirs (-) ».
(1) De plus, quelques chaugements que le nouveau suijérieur voulut faire, et auxquels on voulut l'assujettir, l'engagèrent à se retirer. C'est ainsi que Ménard et Ducreux racontent sa sortie de la Doctrine chrétienne. Le récit de d'Alerabert est un peu différent. D'après lui, Fléchier, devenu libre par la dissolution de ses premiers engagements, « accourut à Paris, où les talents cachés dans les provinces viennent, quand ils l'osent ou quand ils le peuvent, se montrer et s'essayer. » (D'Alembert, Eloge de Fléchier, t. I, p; 390.) Le récit de d'Alembert n'est pas tout à fait exact : quand Fléchier partit de Narbonne pour venir à Paris, il n'était pas libre encore; de plus, on le sait, en se rendant à Paris, il avait un 4;out autre but que celui de montrer ou d'essayer son talent.
(2) M. Sainte-Beuve, Mémoires de Fléchier sur les GrancU-
Ménard confirme cette opinion : « Il ne laissa pas, dit-il, de regarder ce corps, toute sa vie, comme son berceau, et comme l'école où il avoit appris les premières semences de la vertu, formé son esprit et ses mœurs, puisé l'amour de l'étude, acquis enfin ces connoissances étendues, qui lui frayèrent la voie des honneurs et d'une haute réputation (1). »
Rendu à lui-même, Fléchier se trouva en face d'un double péril. Et d'abord, pauvre et obscur, qu'allait-il devenir dans cette grande ville, où il était récemment arrivé? Comme tant d'autres, à cette époque, allait-il se trouver aux prises avec les nécessités de la vie ? Par une cruelle expérience, devait-il apprendre bientôt qu'il s'était trompé, et qu'il était imprudent de s'aventurer ainsi dans une cité populeuse, sans protecteurs et sans fortune? Le modeste patrimoine que ses parents lui avaient légué ne lui permettait pas d'attendre longtemps; il était du nombre de ceux qui sont pressés de réussir, parce que chaque heure de retard est un pas de plus vers la gêne, comme le présage douloureux du triste avenir qui approche, et qui va bientôt emporter avec lui les dernières espérances et les plus chères illusions. L'ancien professeur de rhétorique fut assez heureux, paraît-il, pour obtenir, dès son arrivée, un emploi dans l'une des paroisses de Paris. Il y remplit, dit-on, les humbles fonctions de catéchiste, jusqu'au jour où il entra, comme précepteur, dans la maison de M. Lefèvre de Cauraartin,
Jours d'Auvergne, iutroductiou, p. v, édition in-12. Paris, L. Hachette, 1862.
(1) Ménard, p. 11.
alors maître des requêtes, intendant de Champagne dans la suite, et enfin conseiller d'Etat (1).
Notre abbé se tira assez bien des difficultés de la vie matérielle; mais, il faut le dire, il échappa avec moins de bonheur à un danger autrement sérieux, et qui se présenta à lui, quand il voulut se choisir des maîtres dans la carrière oratoire. Ici, nous touchons à l'une des plus singulières et des plus curieuses particularités de sa vie. Voiture faillit gâter la Fontaine ; peu s'en fallut qu'un méchant déclamateur n'exerçât la plus fatale influence sur Fléchier. Malgré notre mépris pour ce ridicule professeur, nous allons essayer de le faire connaître : il est utile de rechercher l'empreinte que des leçons détestables peuvent laisser même sur les meilleurs esprits. Jamais, peut-être, personnage ne fut plus digne que celui-là d'être comparé aux charlatans de nos places publiques, dont il eut, à la fois, le bavardage, la vanité et l'effronterie. Bien convaincu que, pour éblouir la foule, un nom sonore n'est pas sans utilité, il se faisait appeler le Sieur de Riche-
([) On ignore l'époque précise à laquelle Fléchier devint précepteur du fils de M. de Gaumartin. Il est probable cependant que ce fut vers 1665. Quand le futur orateur fut chargé de l'éducation de Louis-Urbain Lefèvre d^ Gaumartin, « le jeune élève, dit Ménard, n'avait alors que douze à treize ans. Si cette date était certaine, la question serait résolue : car, l'élève de Fléchier, né en 1653, n'atteignit sa douzième année qu'en 1665 ». — Dumois d'avril 1659, jusqu'en 1665, c'est-à-dire pendant près de six ans, Fléchier demeura dans une position peu brillante, sans autre revenu que les faibles secours qu'il tirait de sa famille, ou du modeste emploi qu'il remplissait dans l'une des paroisses de Paris, à Saint-Roch.Sur le petit revenu de Fléchier, voir deux lettres inédites et assez curieuses, pièces justificatives, II.
Source : nom de favorable augure pour un professeur d'éloquence, et, qui avait l'avantage d'indiquer aux jeunes gens,- tout ce qu'ils pouvaient attendre d'un tel maître (1). De plus, trouvant le nom d'école trop modeste, il décora la chambre étroite où il réunissait ses auditeurs du titre pompeux d' Académie des orateurs, ce qui permit à ses disciples de rejeter le nom trop vulgaire d'élèves, pour prendre celui d'académiciens, qui était plus flatteur. Quant à lui, il eut l'impudence de s'appeler Modérateur de cette étrange académie.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce méprisable pér-
il) Son véritable nom était J. de Soudier Escuyer. L'épître adressée aux évêques de France, et placée en tête de son livre, L'éloquence de la chaire, est signée : de Riche-Source, proposant converti, et pensionnaire du clergé. Dans sa gazette du 11 avril 1655, Jean Loret nous apprend que son abjuration eut lieu cette année. Le gazetier, qui distribue si volontiers des éloges à tout le monde, parle de ce déclamateur dans des termes qui nous prouvent qu'à cette époque il avait déjà quelque réputation à Paris :
Après la fin du saint service, Lundi dernier, à Saint-Sulpicei Se fit catholique romain Le savant sieur de Richesource, Qui des erreurs quittant la source, Chrétiennement les abjura Par un discours qu'on admira.
Car Richesource a des talents Qui le rendent considérable ; Et même, on le tenoit capable De parvenir un jour, dit-on, Aux dignités de Charenton. Mais si messieurs les calvinistes De son bel acte ont été tristes, On en a, de notre côté, Te Deum laudamus chanté.
Nous lisons dans le Dictionnaire de Richelet, au mot Propo-
sonnage, qui, au fond, n'en voulait qu'à la bourse de ses élèves, couvrait ses calculs intéressés de l'apparence du bien public, et prétendait faire croire que c'était la reconnaissance qui le poussait à ouvrir des conférences, destinées à former des jeunes gens à l' air de la 'prédication. « J'ai cru, dit-il avec une vanité qu'il ne prend pas la peine de dissimuler, que je devois donner quelque chose à la prière de plusieurs personnes de mérite qui, se sentant appelées à la publication de l'Evangile, seroient très aises, par mon secours, de joindre les ornements de l'éloquence aux richesses de la théologie, et de porter, à l'exemple de saint Paul, l'épée de la parole pour travailler conjointement à ce grand œuvre de la gloire de Dieu, par la conversion des impies, et par la confirmation des fidèles ; et, parce que ces habitudes ne se peuvent acquérir que par des exercices bien réglés, ces mêmes personnes,
sant : « Terme qui se dit en parlant de jeunes théologiens de la religion. C'est un jeune homme qui étudie en théologie, qui propose des difficultés, qui en résout, soutient, argumente, et fait tous les autres exercices qu'il faut faire pour se rendre capable d'être Pasteur. » (Nouveau Dictionnaire françois, par P. Richelet, 2 vol. in-folio, 1719. Rouen.) D'après cela, on voit ce que Loret veut désigner par les dignités de Charenton; il veut dire que Richesource aurait pu être pasteur à Charenton, où, on le sait, les protestants étaient nombreux; où ils avaient tenu plusieurs synodes, et où ils avaient un temple considérable, qui fut détruit en 1685, à l'^^poque de la Révocation de l'édit de Nantes. M. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 25, citant le passage de Loret, prête trop d'esprit au pauvre gazetier, et pense que celui-ci a bravement envoyé notre sot déclamateur à Charenton. ^on,'Lo'cei n'a pas songé à ce juste châtiment. Nous disons bien quelque mal de Richesource; mais, qu'il nous le pardonne, pour le service que nous lui rendons de le tirer d'une maison pour laquelle il était si bien fait.
qui me jugent capable de les soutenir et de les conduire dans ce louable dessein, souhaiteroient que je voulusse leur donner quelques heures de mon loisir, et quelque lieu commode pour y tenir leurs assemblées, pour profiter de mes leçons sur Téloquence, pour y déclamer tour à tour des sermons, des panégyriques et des oraisons funèbres de leur composition, et pour y recevoir leurs corrections mutuelles et les miennes principalement, afin que peu à peu elles se puissent former à l'air de la prédication, qui, de tous les emplois, est le plus difficile et le plus admirable. Et, comme je ne puis rien refuser à la sollicitude de tant de personnes qui me font l'honneur de déférer à quelques-uns de mes sentiments, je leur déclare, par cette publication solennelle, que je leur donnerai toute l'assistance qui me sera possible (1) ». Après avoir exposé
(1) Voici tout au long le titre du livre où nous avons trouvé cette jolie réclame : « L'éloquence de la chaire ou la rhétorique des prédicateurs, c'est-à-dire l'art pour bien prêcher et pour bien parler de la beauté d'un sermon, divisée en sept parties : le prône, le catéchisme, la méditation, le sermon, le panégyrique, l'oraison funèbre et l'anniversaire; et dédiée à Nosseigneurs de l'Assemblée générale du clergé de France, par I. D. S. Escuyer, sieur de Riche-Source, à Paris, chez l'auteur, place Dauphine, aux Deux-Croissants, avec privilège du roi, 1665. — Nous avons trouvé un exemplaire de ce pauvre ouvrage à la bibliothèque Sainte-Geneviève, petit in-12, X, 3313. Sur la couverture du livre, on lit : Ex bibliotheca domm S. Caroli. Paris. Serait-ce Fléchier, par hasard, qui aurait envoyé un de ces exemplaires à la maison de Saint-Charles? Richesource demeurait, en 1660, rue de la Huchette, comme on le voit par son adresse qu'il indique dans son volume des Discours académiques ; voir un peu plus loin, p. 27, note 2. La rue de la Huchette part de la rue du Petit-Pont, près de Saint- Séverin, et aboutit place Saint-Michel. Plus tard, ce singulier personnage vint s'établir place Dauphine; il y était en 1665.
dans un langage ridicule la méthode qu'il se propose de suivre, il énumère complaisamment les avantages qu'on pourra retirer de ses doctes leçons : mais ici, il a bien soin^ d'avertir qu'il n'a pas l'intention de travailler pour l'unique gloire de Dieu, (c Toutes ces considérations, dit-il, qui se voient facilement dans l'idée de l'académie oratoire des jeunes prédicateurs que je donne par écrit et de vive voix, nous font connoître que, par ces sortes d'exercices, ils peuvent acquérir quatre belles habitudes : celle de composer judicieusement, celle de prononcer agréablement, celle de critiquer un discours, et celle de présider dans toutes sortes d'assemblées.
« Et, parce que tous ces avantages supposent la connoissance des systèmes de l'éloquence de la chaire, qui sont : le prône, le catéchisme, la méditation, le sermon, le panégyrique, l'oraison funèbre et l'anniversaire, je donne avis au public que je les explique avec l'art de bien dire, les mardi, mercredi et vendredi, à deux heures précises, jusques à quatre. Le cours dure trois mois; la dépense est de trois louis d'or (1) . » — « Voilà trois mois de sottises payés bien cher », dirons-nous avec d'Alembert; et, dans la suite, plus d'un disciple de cet inepte professeur dut faire tristement la même réflexion, en voyant qu'il avait perdu son temps et son argent.
On trouve de longs détails sur l'ordre des leçons que donnait Richesource, dans un autre livre qu'il a composé, et qui est tout aussi pitoyable que le précédent. Voici ce qu'il écrit dans un avertissement placé en tête des
(1) Rhétorique des prédicateurs, au commencement.
Discours académiques : « Je fais, toutes les semaines, de deux sortes de conférences; les unes sont publiques, les autres sont particulières. Les conférences publiques se tiennent ordinairement, trois fois la semaine, à trois diverses après-dînées (1), celles qui sont particulières se font règlement tous les matins, depuis dix heures jusques à midi (2). •» Si on voulait se faire une juste idée de la manière dont le temps était employé dans cette hïzdiVYQ' Académie des orateurs, il suffirait de lire ce que
(1) La première assemblée publique se faisait le samedi de chaque semaine, depuis deux heures après-midi jusqu'au soir; la deuxième, le jeudi, à la même heure; la troisième se tenait les jours de la semaine que le président trouvait les plus propres pour la commodité du public. « Les trois autres après-dinées qui me restent, ajoute-t-il avec orgueil, sont réservées 'pour les personnes de condition, qui m'appellent dans leur cabinet pour me consulter sur les plus belles difficultés qui leur naissent dans l'étude de la philosophie, et dans la critique qu'elles veulent faire de leurs ouvrages et de ceux d'autrui, qui fait le principal exercice des personnes d'esprit. »
(2) Discours académiques et oratoires sur différents sujets, dédiés à Mgr Fouquet, procureur général au parlement de Paris, surintendant des finances et ministre d'État, qui se déclament tous les samedis dans l'Académie de I. D. S. Escuyer, sieur de Riche-Source, à Paris, chez l'auteur, rue de la Huchette, à la Corne de cerf. — Richesource dédiait l'éloquence de la ' chaire aux membres de l'Assemblée générale du Clergé de France, et dédiait à Fouquet ses Discours académiques : décidément ce personnage avait conscience de son mérite, et ne faisait pas les honneurs de sa prose au premier venu. — L'exemplaire que nous avons eu sous les yeux, et qui est à la bibliothèque Sainte- Geneviève, se compose d'un seul volume, et ne contient que les discours de l'année 1660. Celui de la bibliothèque de Nîmes est plus complet; il renferme les discours des années 1660, 1661, et une partie de 1662. L'ouvrage a un titre un peu différent : Conférences académiques et oratoires, par J. D. S. Escuyer, sieur de Riche-Source. 3 vol. in^", reliés en un seul.
dit Richesource, à ce sujet. Mais nous croyons devoir épargner à nos lecteurs de fastidieux détails, curieux seulement parce qu'ils prouvent l'incapacité et la sottise de celui qui prétendait apprendre aux autres un art qu'il ignorait entièrement lui-même. Et cependant, avec quelle assurance ce pédant fait-il l'éloge de son habileté, exaltant les immenses avantages qu'on peut retirer de son enseignement! Cette réclame, faite avec fracas, produisait alors l'effet désiré, celui d'éblouir quelques pauvres jeunes gens, .avides d'être des hommes de génie, et qui, dans cette espérance, donnaient avec empressement leurs trois louis d'or. Ces leçons étaient utiles à tout le monde; elles étaient comme ces remèdes que les charlatans vantent dans les foires, et qui ont la vertu de guérir toutes les maladies possibles : les savants et les ignorants, ceux qui s'apphquaient à l'élo- . quence, et ceux qui préféraient l'étude de l'histoire, ou même ceux qui s'attachaient à la co7isidération des merveilles de la nature^ tous pouvaient avec confiance venir assister aux Conférences du Maître^ qui accomplissait les plus étonnantes merveilles (1) .
En vérité, comment résister à de si belles promesses? Comment se défendre contre de si éblouissantes séductions? Entendez-le, quand il prend par leur faible tous ces jeunes novices de la gloire; entendez les accents triomphants de sa voix, quand il s'écrie en présence de ses crédules auditeurs : « Ceux qui aiment la belle gloire, ceux qui désirent de se faire connoître, ceux qui
(1) Voir pièces justificatives, III.
veulent exposer leurs écrits, adroitement et sans être connus, à la censure du public ; et ceux qui souhaitent de faire eux-mêmes la critique et l'apologie de leurs propres ouvrages, ou qui seroient bien aises de les entendre eux-mêmes, et de les recevoir de ceux qui en sont capables, ils le peuvent faire très facilement, pourvu qu'ils se servent de l'occasion que je leur présente; parce que leurs sentiments étant imprimés sous leur nom, ils pourront les exposer eux-mêmes, ils pourront les critiquer eux-mêmes et les défendre sans être connus, et même en présence de leurs envieux et de leurs plus grands ennemis, qui est le meilleur moyen qui se puisse prendre, ou pour se faire louer, ou pour se faire corriger en sa présence, et qui fait naître la plus grande satisfaction que puisse recevoir un auteur, qui sait parfaitement bien que tout ce qu'il écrit est raisonnable (1). )'
Mais le sublime résultat des assemblées publiques n'est rien en comparaison de celui des assemblées particulières. Notre homme avait ses raisons pour recommander cellesci : comme les élèves payaient un supplément pour être initiés à la doctrine secrète du maître, il fallait bien les attirer, en leur faisant espérer de ces leçons un avantage infini (2). Aussi, crie-t-il bien haut qu'il possède une
(Il Discours académiques et oratoires.
(2) « Les assemblées particulières se font à toutes les heures du matin, et principalement, depuis dix heures jusques à midi, durant lesquelles j'enseigne, mais un peu plus exactement, la philosophie d'Aristote, par une méthode courte et facile que je me suis faite, et que j'ai toujours pratiquée depuis quinze années avec beaucoup de bonheur pour moi, et de satisfaction pour tous
recette infaillilile pour JDriller dans la chaire, au barreau, et même dans la conversation ; dans six mois, à l'en croire, à l'aide dhme méthode courte et facile^ il enseigne très facilement les quatre parties principales de la philosophie : la logique, la métaphysique, la physique et la morale. Il est plaisant de voir avec quelle audace ce charlatan promet qu'il rendra maître passé en toutes sortes de sciences quiconque voudra se donner la peine de venir le voir et de le consulter avec assiduité; il est plaisant de l'entendre célébrer « les divins effets de la philosophie, les avantages du Portique, les charmes du Lycée, les fruits du jardin d'Epicure et les ravissements de l'Académie, qui, étant accompagnés de quelques faveurs de la bonne fortune, établissent humainement notre plus parfaite félicité (1). » La Serre, dit-on, après l'avoir entendu, fut tout transporté de joie de trouver, contre son attente, un si digne rival ; il ne put s'empêcher de saluer Richesource comme son vainqueur, et l'embrassa même, en lui exprimant ainsi toute sa reconnaissance : « Ah ! monsieur, depuis vingt ans, j'ai bien débité du galimatias, mais vous venez d'en dire plus en une heure, que je n'en ai écrit en toute ma vie (2). » Si le fait est vrai, l'éloge a son prix; La Serre
ceux qui se sont donné la peine de me venir voir, et de me con" sulter avec assiduité. » [Discours académiques et oratoires.)
(1) Le morceau vaut la peine d'être lu en entier; voir pièces justificatives, IV.
(2) Œuvres complètes de Boileau, Réflexions sur Longin; réflexion vm«, vol. m, p. 248. Edition de Saint-Surin. Paris, 1821. YOyez en cet endroit la note sur Richesource. D'Alembert raconte un peu différemment cette plaisante anecdote : Histoire des membres de l'Académie francoise, vol. Il, p. 401. Notes sur l'éloge de Fléchier.
était bon juge en cette matière, et, sur ce point, son opinion tait autorité.
On doit être singulièrement étonné que Fléchier ait fréquenté pareille école; mais ce qui doit paraître plus surprenant encore, c'est qu'il soit devenu l'un des plus grands orateurs de son siècle, en dépit d'un tel maître (1) .|, Que d'autres se soient laissé séduire par les promesses d'un déclamateur, « qui avait la manie de chercher des élèves et le malheureux talent d'en trouver (2), » nous le comprenons ;
Le monde n'a jamais manqué de charlatans,
par la raison, qu'il n'a jamais manqué de badauds. Mais pourquoi faut-il que Fléchier, un esprit distingué assurément, soit allé se mêler, ne serait-ce même que peu de temps, à cette foule d'ignorants et de sots, qu'il est aisé de tromper à l'aide de grands mots et de phrases sonores? Comment se fait-il que lui, qui se moquera avec tant de vivacité du Phébus des orateurs de Clermont, ait commencé par aller prendre des leçons de galimatias chez le plus détestable professeur de cette époque? Question difficile à éclaircir, et qui demeure d'autant plus obscure pour nous, qu'arrivé à Paris à un âge, où le jugement doit être solide et le goût presque entièrement formé, il n'est pas possible d'expliquer ce fait par l'une de ces erreurs de jeunesse, dont on ne s'a-
(1) Voir un article fort curieux sur Richesource, vol. V, ar^ ticle Lxxxi, Mémoires de littérature, par l'abbé d'Artigny. 6 voL in-12. Paris, 1751.
(2) D'Alembert , Histoire des membres de l'Académie, vol. I, p. 40.5.
perçoit qu'avec le temps (1). Aussi, voudrions-nous pouvoir douter du récit de d'Alembert et de l'abbé d'Artigny; mais les preuves sont si évidentes, que l'incertitude n'est pas permise à cet égard (2) . D'Artigny l'affirme d'une rçianière positive, et son témoignage nous paraît incontestable (3). De plus, ce n'est pas sans raison que Fléchier a mis un mauvais madrigal de sa façon en tête de la Rhétorique des prédicateurs ; enfin, et ceci est une preuve sans réplique, les Conférences académiques et oratoires contiennent les harangues débitées par Fléchier à l'Académie des orateurs; et, sous le titre de Discours académiques^ elles ont été publiées dans ses Œuvres complètes. Les unes sont signées entièrement de
(1) Fléchier avait une trentaine d'années, quand il suivait les leçons de Richesource. En 1659, époque où il vint à Paris, il avait déjà vingt-sept ans.
(2) Chose singulière, Ménard et Ducreux ne disent absolument rien de Richesource. Est-ce mépris pour un tel homme, ou bien ne connaissaient-ils pas ces curieux détails?
(3) L'abbé Goujet, parlant des vers de Fléchier pour la rhétorique de Richesource, n'avait pas voulu prendre cette pièce au sérieux, et s'était demandé « s'il avoit lu l'ouvrage dont il parle si avantageusement, ou s'il a voulu faire un éloge sérieux ». Voici ce que répond d'Artigny, pour éclaircir les doutes trop bienveillants de l'abbé Goujet : « La question seroit bien facile à décider, dit-il, si l'on prouvoit que M. Fléchier eût été disciple de Richesource et formé à son école. Or, c'est un fait certain, qu'en ce temps-là, M. Fléchier. venu tout fraîchement de Provence et sorti de la congrégation de la Doctrine chrétienne, où il avoit vécu huit à dix ans, s'y appliquoit à l'éloquence, à la poésie et fréquentoit V Académie des philosophes orateurs de Richesoui'ce. Un savant m'a appris cette anecdote qu'il tenoit de M. Fléchier lui-même, et elle m'a été confirmée par feu M. l'abbé Le Clerc, et par un autre habile littérateur, feu M. l'abbé Michel, chanoine d'Enay. » (D'Artigny, Mémoires de littérature, vol. V.)
son nom; pour les autres, il est facile de reconnaître le vrai nom de l'auteur, à travers le voile sous lequel il a essayé de le cacher (1) .
Cependant, si on en juge par ce que nous avons déjà dit, un tel déclamateur, qui se servait de la parole pour en faire un vil et honteux trafic, n'était guère capable de satisfaire un esprit aussi distingué que celui de Fléchiei". Pour s'en convaincre, il suffit de lire les ouvrages ridicules, dans lesquels ce pauvre rhéteur nous a laissé le résuiné de sa doctrine. Pline l'Ancien disait qu'il n'y a pas de livre si mauvais, dont on ne puisse tirer quelque profit (2). Richesource s'est chargé de donner un démenti éclatant à ces paroles : paroles, cependant, bien consolantes pour les barbouilleurs de j^cipiei' de tous les temps; car, elles semblaient avertir l'écrivain, même le plus sot, qu'un jour ou l'autre, il rencontrerait quelque lecteur indulgent ou curieux, attiré par l'espoir de recueillir une légère parcelle d'or, enfouie au milieu d'une multitude de décombres. Mais, quant au Modérateur de l'Académie, on n'a rien à attendre de lui. Nous avons pris la peine de lire plusieurs de ses ouvrages;
(1) M. Delacroix a trouvé ces discours dans les Conférences oratoires. Dans son Histoire de Fléchier, il a publié trois de ces discours, négligés par les éditeurs précédents. (Voyez p. 69, et à l'Appendice, p. 634 et suiv.) Ces diverses compositions sont signées Cherfile, ou bien encore E. F. Leriche, ce qui est l'anagramme de Fléchier. Il y en a deux signées Fléchier, ecclésiast.. Histoire de Fléchier, évèque de Nîmes, d'après des documents
.originaux, par M. l'abbé A. Delacroix. Paris, L. Giraud. 1 vol. in-8«, 1865.
(2) « Dicere etiam solebat nuUum esse librum tam malum, ut non aliquà parte prodesset. » Pline le Jeuu", liv. III, lett. 5.
ils nous ont tous laissé un profond dégoût pour son bavaidage, et un souverain mépris pour sa personne. Partout, le pathos le plus incohérent et le plus lourd; partout, un amas de sottises noyées dans des ilôts de paroles, et pas une page correcte ou un précepte raisonnable. •
Dans un endroit, où il parle de l'action de l'orateur, il faut voir tout ce qu'il trouve dans le ris, dont il explique le genre^ le sujets t objet, les causes ef^cientes, etc.. (1); ailleurs, il parle de l'invention, et nous apprend que la surprise est la mère de l'admiration; r admiration, la cause de Haffluence des auditeurs, et de la gloire des plus célèbres prédicateurs {^. Je plains bien les élèves s'ils comprenaient quelque chose à un pareil galimatias. Quant à Richesource, je l'imagine, fier de la sublimité de ses inventions et de l'incomparable beauté de ses méthodes, il se plaçait modestement bien au-dessus de tous les rhéteurs anciens et modernes; et, comme ce pédant
(1) a Le ris a trois genres principaux : l'action du corps animé est l'éloigné; l'action de l'homme est le prochain; l'action de l'homme naturel externe est le genre très proche. » Il expliqué ensuite le sujet du ris. « Le ris est un mouvement qui a trois sortes de sujets : le total qui est l'homtne; le partiel qui est le cœur de l'homme; le propre sujet du ris qui est le visage de l'homme. » La méthode des plus parfaits auteurs et des orateurs les plus célèbres, ou la parfaite manière de se bien conduire dans la composition et dans la critique de toutes sortes de discours. Cet ouvrage est placé à la suite de la Méthode des orateurs, par le sieur de Riche-Source, Modérateur de l'Académie des orateurs, à Paris^ se vend et s'enseigne à l'Académie des orateurs, place Dauphine, aux Trois couronnes, sur le grand cours de l'eau, 1668; avec privilège du roi. (Bibi. S. Geneviève.)
(2) Voir ce passage, pièces justificatives, V. Ce n'est pas à tort que d'Artigny l'appelait plaisamment un distillateur de galimatias.
dont parle Quintilieii, il pouvait se redire à lui-môme, heureux et satisfait de sa prose : « Gela est excellent, je ne l'entends pas moi-même. »
Mais ce qui constitue le caractère essentiellement original de la doctrine de Richesource, c'est qu'il tint ouvertement école de plagiat. Il est amusant de voir comment il enseignait ce qu'il appelle hardiment la troisième fonction de l'orateur (1) . Pour lui, le plagianisme^ c'est le mot qu^il emploie pour désigner cette fonction tout à fait nouvelle de l'orateur, n'a absolument rien de déshonorant ; aussi, donne-t-il le titre de plagianiste à celui qui a le talent de se servir de cette méthode, et qui en fait profession publique ou particulière. Avec un rare sang-froid, il explique ce qu'il entend par ce mot qu'il avait, sans doute, créé lui-même : « Quelques raisons fort connues aux jurisconsultes, nous dit-il gravement, l'avoient empêché de le nommer l'art plagiaire. » On va juger de la différence de ces deux misérables procédés : « Le plagianisme des orateurs est l'art ou la manière ingénieuse et facile, dont les plagianistes se servent adroitement et heureusement, pour changer ou déguiser toutes sortes de discours, ou de leur Composition, ou de quelques auteurs, ou pour leur faire plaisir ou pour leur utilité ; de telle sorte qu'il soit totit à fait impossible à l'auteur même de se
(1) En 1667, Richesourco publia un petit ouvrage sous ce titre : /e Masque des orateurs, c'est-à-dire la manière de déguiser facilement toutes sortes de discours, le plaidoyer, le sermon, le panégyrique, Foraison funèbre, les méditations, la harangue, la lettre, les passages, etc. D'Artigny nous fait connaître ce livre singulier ; nous lui empruntons les détails que nous allons donner: Mémoires de littérature) vol. V.
reconnoître dans son propre ouvrage, ni son génie, ni son style, ni son caractère, et par conséquent qui que ce puisse être, tant il sera bien déguisé. »
La méthode à suivre n'était pas difficile : l'esprit le plus borné était capable de la comprendre, et de la mettre en pratique. Il suffit « de changer toute réconomie de la pièce que l'on veut copier et déguiser, en donnant un ordre différent aux parties, en changeant les phrases, les mots, etc.. (Ch. m.) Un orateur, par exemple, ayant dit qu'un plénipotentiaire doit avoir ces trois quahtés : la probité^ la capacité et le courage^ le plagianiste dira, au contraire : le courage, la capacité et la probité. Voilà le déguisement général. Mais on s'en apercevroit sans peine, si l'on ne changeoit aussi les expressions; le plagianiste, au heu de courage, mettra force, constance ou vigueur. Pour le mot de probité, il dira religion, vertu, piété ou sincérité. A la place de capacité, il substituera suffisance, érudition, doctrine ou science. Il pourra cacher autrement son jeu, en disant que le plénipotentiaire doit être ferme, vertueux et habile[\.) » . Vraiment, il est heureux que les élèves n'aient pas scrupuleusement suivi les conseils et les exemples de leur maître ; car, nos meilleurs écrivains eussent été exposés à de singulières métamorphoses, et auraient vu leur excellent français honteusement travesti dans un langage ridicule (2).
(1) Voyez l'abbé d'Artigûy, Mémoires de littérature, vol. V.
(2) Richesource a mis, au chapitre xviit et dernier, un exemple familier duplagianisme, sur l'une des lettres de Balzac, du 2 novembre 1633. Voyez, dans l'ouvrage de l'abbé d'Artigny, le texte
D'Artigny, qui nous fournit tous ces détails, ne peut contenir son indignation en voyant qu'au dix-septième siècle, il y a eu un homme qui, « au milieu de Paris, tenoit académie de plagiat, qu'il s'en glorifîoit même, et faisoit imprimer, avec privilège, ses leçons sur l'art de filouter subtilement » . Il ne paraît pas avoir été frappé partout de la même réprobation; et, si ce Cartouche du Parnasse^ comme l'appelle d'Artigny dans sa colère, reçut, par-ci par-là, quelques meurtrissures, il eut aussi la satisfaction de voir bon nombre d'autres personnes rendre hommage à ses éminentes qualités. Il a eu l'honneur d'être griffé par Boileau. Or, c'est quelque chose que d'avoir^ attiré l'attention du redoutable satirique ; cela même nous prouve que Richesource n'était pas inconnu de son temps. Dans la huitième de ses réflexions sur Longin, Boileau défend Pindare contre Perrault, qui, dans l'un de ses dialogues, joreVe/zc? montrer que le commencement de la première ode de ce grand poète ne s entend point. « C'est ce qu'il prouve admirablement, ajoute Boileau, par la traduction qu'il en a faite ; car, il faut avouer que si Pindare s'étoit énoncé comme lui, La Serre ni Riche-Source ne l'emporteroient pas sur Pindare pour le galimatias et pour la bassesse (1). » De son côté. Racine s'est moqué aussi du Modérateur de l'Académie. Le grand poète écrivait à Boileau, qui ne savait guère quelle place assigner à M. de Richesource : « J'ai ri de
même de Balzac, à côté de la copie qu'en a faite Richesource, d'après la méthode qu'il enseignait.
(1) Réflexion vni, p. 248, vol. III, édition de Saint-Surin. Paris, 1821.
bon cœur de l'embarras où vous êtes sur le rang où vous devez placerM. de Riche-Source (1). » Cet intrépide émule de La Serre a eu encore une bonne fortune : sa mort a été remarquée par l'illustre auteur d'Athalie, qui, de Fontainebleau, écrivait à son ami, retiré à Auteuil : (( La harangue de M. l'abbé Boileau a été trouvée très mauvaise en ce pays-ci. M. de Niert prétend que Riche-Source en est mort de douleur. Je ne sais pas si la douleur est bien vraie, mais la mort est très véritable (2). » On le voit, dans leur correspondance, nos deux grands poètes se sont occu-' pés, un instant, de ce pauvre rhéteur, qui, en vérité, était bien peu digne d'un tel honneur. A toutes les époques, il y a de ces gens qui savent faire parler d'eux, et qui, par leur sottise, parviennent à une renommée refusée souvent au vrai mérite, à des hommes doués d'un talent remarquable, et condamnés à attendre patiemment qu'on leur rende une tardive justice. Aussi, doit-on protester contre ces scandales littéraires, chasser sans pitié ces audacieux usurpateurs de la place qu'ils ont volée, et attacher à leur nom la flétrissure d'un ridicule immortel.
Mais de vrais succès le dédommagèrent des quelques critiques qu'il eut à essuyer. En 1655, le gazetier Loret
(1) Lettre du 3 juin, 1692; au camp, devant Namur. Œuvres complètes de Racine, p. .519. Edition Didot, 1 vol. in-4o.
(2) Lettre du 3 octobre, 1694. Œuvres complètes de Racine, p. 535. « Charles Boileau Bontemps, abbé do Beaulieu, membre de l'Académie française, prédicateur. Il ne faut pas le confondre avec l'abbé Jacques Boileau, frère de Boileau Despréaux. » — Bien qu'il n'en vaille guère la peine, qu'on nous permette de relever une légère erreur de l'abbé d'Artigny. Il nous dit que Richesource mourut en 1695 ou 96. On voit, par la lettre de Racine, que la mort de ce singulier auteur arriva vers la fin de 1694.
faisait déjà son éloge, l'appelait le savant sieur de Riche-Source^ et célébrait sa conversion, comme un événement qui méritait d'être signalé. Plus heureux que beaucoup de bons écrivains de son temps, il voyait en outre ses livres recherchés du public, et favorablement accueillis de personnages éminents, qui ne rougissaient pas de paraître protéger l'impénétrable galimatias du Modérateur de l'Académie. Deux de ses ouvrages (1) sont 'dédiés à Fouquet, le célèbre et malheureux ministre qui put bien être coupable, mais qui eut cependant de grandes qualités, et qui, à l'heure où l'on est souvent abandonné, eut la gloire et la consolation de conserver, jusque dans sa disgrâce, d'illustres et fidèles amis, comme Pellisson, la Fontaine et M""" de Sévigné. Ce fut aux évêques de l'assemblée générale du clergé de France qu'il lit hommage de sa Rhétorique des prédicateurs; et, parmi les Conférences académiques^ formées de livraisons paraissant toutes les semaines, livraisons dédiées tour à tour à quelque personnage puissant, il y a un discours offert à Louis XIV lui-même, et accompagné d'une épître, dont le monarque ne dut certainement pas admirer le langage (2). De plus, ses
(1) Voir plus haut, p. 27.
(2) « Quoique Votre Majesté fasse un accueil des plus obligeants à toutes les muses, de quelque part qu'elles viennent pour lui faire la cour, l'illustre et savante Académie n'a pas laissé de différer jusqu'ici (1665) à venir se présenter aux pieds de Votre Majesté, etc. » {Conférences académiques, t. III, p. 1.) Richesource poussait même l'audace jusqu'à dédier ses ouvrages à l'Académie française. Voyez le titre interminable d'un livre qu'il dédiait, en 1680, à Messieurs de l' Académie françoise : Les trois siècles de la
détestables Jivies, que recommandaient de hautes protections , paraissaient le plus souvent avec privilège du roi; et le public, séduit par de trompeuses apparences, achetait avec empressement des ouvrages , qui , eux aussi , sont immédiatement au-dessous de rien (1). A Paris, les religieux de la Doctrine chrétienne, dont les membres se destinaient à l'éducation de la jeunesse, en avaient un exemplaire dans leur bibliothèque. Mais, nous aimons à le penser, les directeurs de cette congrégation surent apprécier à leur juste valeur toutes ces sottises; ils ne commirent pas la faute de proposer ces informes recueils, comme des traités, où l'on pouvait aller puiser les règles de la véritable éloquence. Enfin, pour qu'il ne manquât rien à sa fortune, il put donner impunément à son école le titre fastueux d'^cadémie royale, et eut le bonheur de la voir entretenue du roi (2). D'ailleurs, si nous en croyons ce distillateur de galimatias , V Académie eut des succès si réels, qu'elle ne publia les Conférences qu'à « la louable persécution de plusieurs personnes de mérite et d'érudition qui lui demandoient les recueils et les résolutions des belles choses qui s'y débitoient (3) ». Ces
littérature française. (Vol. III, p. 382, article Riche-Source. La Haye, 4 vol. in-12, 1779.)
(1) La Bruyère a dit : « Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre, qu'il y a de sottise à l'acheter; c'est ignorer le goût du peuple, que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. » (Gh. i. Des Ouvrages de l'esprit.) Dans ce cas, il faut le reconaaitre, Richesource avait beaucoup d'invention.
(2) M. A. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 25, 66 et suiv.
(3) Conférences académiques, t. I, Avis de l'Académie.
diverses déclamations, paraît-il, obtinrent une approbation générale. Mais voici un détail assez piquant : certains libraires ne se firent pas scrupule d'appliquer à Richesource sa propre théorie, et se mirent à le piller hardiment, comme il avait enseigné à piller les autres. C'étaient de justes représailles : les libraires, qui ignoraient toutes les subtilités de l'art du plagianisme^ ne prirent même pas la peine de pallier finement leur larcin. Les leçons du maître portaient leurs fruits; et, chose amusante, les coupables trouvaient leur justification dans les principes mêmes du plaignant. « Plusieurs imprimeurs et marchands libraires, nous dit-il, voyant que les dites déclamations et discours oratoires recevoient une approbation publique , avoient pris occasion d'en faire tirer et vendre plusieurs copies, pour en tirer du profit (1). » Défions-nous de la prodigieuse vanité de notre homme ; acceptons ce qu'il dit avec la plus grande réserve, car, il est fort mauvais juge de son mérite, et peut bien avoir mis une ample exagération dans son récit. D'Artigny, cependant, nous raconte une anecdote qui, si elle était vraie, prouverait que le Modérateur de V Académie jouit paisiblement de sa gloire. Dans ses Mémoires de littérature., il se plaint assez amèrement de ce que , parmi les savants de cette époque , aucun d'eux ne s'éleva contre un si triste personnage; il remarque qu'il y eut, au contraire, beaucoup de gens qui l'applaudirent. « Il nous assure, au chapitre m (2^,
(1) Conférences académiques, t. I, privilège du roi, du 10 avril 1661. •
(2) De l'ouvrage cité plus haut, p. 35, note 1,/e Masque des orateurs. .
rapporte d'Artigny, que s'étant rencontré à la campagne, dans une célèbre compagnie où il y avoit des gens de lettres de l'un et de l'autre sexe, et entre autres le plus éloquent de tous les prélats de ce siècle et de tous les autres orateurs les plus célèbres, on examina la méthode du plagianisme qu'il y avoit proposée par manière de conversation. )) Personne, dans cette assemblée, ne s'avisa de faire procès à l'auteur sur le fond de son système. On prétendit, seulement, que la méthode était imparfaite, et qu'elle ne pouvait mettre le plagianisme à couvert, ni le déguiser suffisamment. Richesource étala ses raisons, et fit valoir les moyens qu'il avait imaginés si heureusement, pour rendre méconnaissable tout ouvrage volé, (c Ces raisons, dit-il, ces exemples satisfirent cet illustre prélat, et l'obligèrent avec les plus capables de la compagnie à donner les mains à ce que j'avois avancé, en faveur de ceux qui se veulent exercer à déguiser leurs propres discours ou ceux de leurs amis, en faveur des paresseux, des moins capables et des moins ingénieux. » JNous voudrions bien savoir quel est ce plus éloquent de tous les prélats et de tous les orateurs, qui finit par approuver une si déplorable doctrine. Malheureusement, le Modérateur ne nous dit pas son nom ; il eût été assez piquant de le connaître. Ce ne peut être Mascaron, qui fut nommé à l'évêché de Tulle seulement en 1671; ce n'est pas davantage Bossuet, qui devint évêque de Condom en 1669 (1); quant à Fléchier, il ne fut évêque de Lavaur qu'en 1685.
(l) Le livre de Richesource, où. il est question de rUlus/re prélat, fut publié en 1667.
Quelques écrivains, pour justifier Fléchier d'avoir suivi les leçons d'un si misérable professeur, pensent qu'il ne faut pas prendre au sérieux l'éloge que l'élève a pu faire de son maître (1) ; et le récent historien de l'évêque de Nîmes croit qu'on ne peut lui faire un reproche d'avoir fréquenté, dans sa jeunesse, la bizarre Académie des orateurs. « Certainement, dit M. Delacroix, Fléchier allait chercher, au cours de Richesource, ce qu'il déclarait avoir rencontré dans la lecture des auteurs espagnols et italiens : l'horreur du ridicule (2) . » L'excuse est ingénieuse, et présente une apparence de vérité ; si on songe à toutes les sottises qui se débitaient dans ces assemblées, il est difficile de croire que celui qui allait écrire bientôt les Grands-Jours d' Auvergne^ ait jamais eu une estime réelle pour un pareil guide. Mais, sans donner à ce curieux épisode de la vie de Fléchier une importance plus grande qu'il ne convient , il faut bien l'avouer cependant , le futur prélat fut quelque peu dupe d'un vil déclamateur. On l'a justement remarqué, c'est là un fait qui nous découvre le faible de Fléchier pour le lieu commun, et son penchant déclaré pour la rhétorique (3). Pendant près de trois ans , peut-être davantage , il suivit les cours d'un charlatan ; il assista régulièrement aux séances de J! Académie^ et composa pour elle bon nombre de dis-
(1) Goujet, Bibliothèque francoise, t. II, p. 134; d'Alembert, Notes sur l'Éloge de Fléchier, t. II, p. 400.
(2) Histoire de Fléchier, p. 27.
(3) Voyez, sur la jeunesse de Fléchier, un article fort intéressant du regrettable Charles Labitte. {Revue des Deux-Mondes, \b mars 1845.)
cours imprimés dans les Conférences académiques. Or, s'il ne fût venu chercher dans ces réunions que l'horreur du ridicule^ son assiduité eût été moins persistante, et il se serait bien gardé, surtout, de rien écrire pour une école qu'il méprisait. De plus, et c'est un médiocre honneur pour sa mémoire, il semble avoir été le disciple favori de Richesource ; il est probable que ce pédant ne l'eût pas comblé d'éloges, s'il n'eût rien fait pour les obtenir. Nous voulons le croire, ce fut par complaisance qu'il fit un mauvais madrigal, pour mettre en tête de la Rhétorique des jjrédicateurs (1); mais, franchement, n'était-il que complaisant, quand il engageait son maître à publier ce misérable ouvrage? N'a-t-on pas un peu le droit de soupçonner le futur orateur d'avoir partagé quelques-unes des étranges opinions de cet heureux émule de La Serre ? Fléchier, parait-il, fut loin de condamner la mo7istrueuse doctrine du plagianisme . Dans un livre que nous avons
f-' (1) Pour M. de Riche-Source, sur la Rhétorique des prédicateurs .