‹ La jeunesse de FléchierChapitre 4 sur 23 · MADRIGAL · texte numérisé non relu

MADRIGAL

Tes écrits, pleins de gravité,

D'appas, de grâce et de beauté, Etalent ce que l'art a de plus magnifique ;

Et ta savante rhétorique Sait donner à l'Église, aussi bien qu'au palais, Des orateurs parfaits.

Cette éloquence non pareille Que ton livre fait voir avec tant d'appareil. Donne aux prédicateurs un secret sans pareil

De gagner les cœurs par l'oreille.

« Le Madrigal est signé F. E., c'est-à-dire Fléchier, ecclésiastique; et, dans l'édition de 1673, sous ce titre: l'Éloquence de la chaire ou la Rhétorique des prédicateurs, le nom de M. Fléchier s'y trouve tout au long. » (D'Artigny, Mémoires de littérature.)

déjà cité, le Masque des orateurs, le maître fait l'éloge de l'un de ses élèves, à la prière duquel il avoit composé et fait imprimer son ouvrage. « C'est, ajoute-t-il, l'un des plus honnêtes jeunes hommes et des plus obhgeants que j'aie jamais connus et servis dans ma profession, et, dont la surprenante modestie me fait taire le nom et les louanges que mérite sa capacité (1). » D'Artigny pense avec raison que r honnête jeune homme désigne Fléchier; et il appuie son opinion sur des motifs qui rendent sa conjecture fort probable.

Si grande que soit la différence entre le disciple et le maître, il faut bien tenir compte des rapports trop suivis qu'ils eurent ensemble. Fléchier, c'est possible, traita Richesource comme les vieux sermonnaires qu'il lisait volontiers ; il regarda ce déclamateur comme l'un de ces bouffons dont il se moquait tout le premier; mais, pour être vrai, nous devons ajouter que s'il « contracta quelquefois, sans qu'il s'en aperçût, l'affectation d'esprit qu'il ne cherchoit dans ces vieux sermonnaires que par le désir de s'en préserver (2) », il prit aussi, dans l'école détestable de la place Dauphine ou de la rue de la Huchette, des habitudes mauvaises, dont ses discours semblent avoir gardé la trace. Non seulement, on lui reproche d'avoir quelquefois un ton déclamatoire, un style pompeux et une harmonie creuse « qui ne va quà flatter /'oreille (3) », mais on remarque aussi que, par certains

(1) L'abbé d'Artigny, Mémoires de littérature. (•2) D'Alembert, Eloge de Fléchier, vol. I, p. 404. (3) Fénelon, Lettre à l'Académie française, ch. iv, Projet de rhétorique.

côtés, son éloquence ressemble à celle d'un « déclamateur fleuri, qui ne veut que des phrases brillantes et des tours ingénieux (1) » . Nous, nous lui reprochons aussi d'avoir reproduit maladroitement, et quelquefois avec une exactitude sei'vile, certains passages qu'il ne valait pas la peine d'emprunter, ou qu'il fallait laisser aux écrivains qui les avaient marqués du sceau de leur génie. Sans doute, il avait un penchant vers la rhétorique; mais ce défaut, qu'un maître éclairé eût combattu avec soin, a été développé au contraire par un pédant, qui apprenait à ses disciples à s'occuper des mots, plus encore que des idées, et qui avait pour principe que (( les pensées ne doivent pas être communes, mais qu'elles doivent être telles, qu'elles puissent surprendre et donner de l'admiration (2) » . Dans la suite, Fléchier se souviendra de ces pitoyables conseils ; il les mettra en pratique, mais en atténuant, bien entendu, ce que la doctrine du maître avait de trop ridicule. Quant aux emprunts qu'il a faits, et qu'on a quelque droit de blâmer, peut-être a-t-on raison de dire que « ce n'est pas pour avoir été à l'école de plagiat^ qu'il s'est laissé aller, deux ou trois fois, à piller peu adroitement certains vieux auteurs, qu'il a d'ailleurs illustrés par ces infimes larcins (B) »; nous admettons volontiers ces obligeantes explications, mais avec quelque réserve cependant, et pourvu qu'on reconnaisse, qu'entre la manière de l'élève et les préceptes du maître, il y a une

(1) Fénëloii, Lettre à V Académie française. Ibid.

(2) Rhétorique des prédicateurs, p. 18.

(3) M. A. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 27.

certaine conformité, preuve manifeste que Richesource a exercé sui' Fléctiier une influence qu'il est clifficiie de nier. Nous n'attaciions pas une importance excessive aux divers larcins, dont nous auions l'occasion de parler plus tard ; combien d'écrivains, d'ailleurs, ont été coupables des mêmes torts, sans que leur réputation en ait beaucoup souffert pour cela ! Il est juste toutefois de le dire, si Fléchier copia si facilement certains auteurs, en essayant à peine de déguiser adroitement ses emprunts, c'est que les leçons qu'il avait entendues autrefois diminuèrent les scrupules de sa conscience littéraire, et qu'il ne songea pas à regai'der comme une faute ce qu'on lui avait appris à regarder comme une espèce de droit.

Le professeur a laissé sur le disciple une empreinte réelle, qui est, du même coup, et le châtiment de la complaisance de l'élève pour son maître, et l'expiation des éloges compromettants qu'il reçut de lui. Dans l'intérêt de la gloire de l'évêque de Nîmes, M. Delacroix a dit que l'on avait faussement apprécié les rapports de ces deux hommes si opposés de talent et de caractère; mais son opinion bienveillante, opinion que nous voudrions pouvoir partager, ne paraît pas suffisamment justifiée» Charles Labitte a mieux compris que ce ne fut pas impunément que le futur orateur fréquenta une si grotesque académie. « Les plis de la jeunesse, dit-il, ne s^effacent jamais entièrement : plus tard, il aura beail faire, quelque chose de ce procédé lui restera sans qiî'il s'en doute ; quand il ne développera plus le texte dés autres, c'est le sien propre qu'il développera ; en un mot, il assortira des phrases disertes et solennelles sur quelque

idée commune, il choisira de beaux mots, il sera un artisan de diction harmonieuse (1). »

Nous avons les harangues qu'il prononça à l'Académie des orateurs, harangues qui n'ont pas grande valeur assurément, mais qui, composées quelques années avant les Mémoires des Grands- Jours d Auvergne^ sont curieuses à connaître. 11 est intéressant d'étudier le caractère du style de Fléchier, presque au lendemain de l'apparition des Provinciales (2); au moment même où Boileau travaillait à ses satires, et se préparait à déclarer ouvertement la guerre aux mauvais écrivains de son temps (3). On le devine, ce ne sera pas la nouvelle école que le jeune rhéteur choisira pour modèle. Celle-là, encore inconnue, et c[ui n'en était qu'à ses débuts, devait* soutenir de vaillantes luttes avant de faire accepter son autorité, et, Fléchier n'aimait pas assez le bruit, pour se ranger du côté des combattants. Ses goûts, d'ailleurs, le portaient vers cette école de Louis XIII, qui comptait des représentants dont la réputation était alors brillante ; la mode aidant , il resta fidèle à Godeau , à Balzac, à Voiture, en dépit de Boileau et de Molière, qui, au nom de la raison, allaient condamner ce style maniéré, mis en vogue par bon nombre d'auteurs contemporains. Mais, « s'il ne rompt pas en visière avec

(1) Revue des Deux-Mondes; 15 mars 1845.

(2) Publiées en 1656 et 1657.

(3) En 1666, Boileau publia pour la première fois un recueil de huit satires. L'ilrijjoéù'g'ue, commencé en 1669, ne parut en entier (ju'en 1674. — Molière avait donné let Précieuses ridicules en 1659; le Misanthrope est de 1666, et l'Avare de 1668.

la tradition immédiate » (1), il a bien soin aussi de ne pas la défendre avec trop de chaleur. Doué d'un jugement, qui ne manquait ni de justesse ni de pénétration, il vit les défauts de l'école à laquelle il appartenait ; il eut même assez de perspicacité pour prévoir de quel côté la victoire finirait par pencher, et, en homme habile, il tâcha de concilier son attachement pour les doctrines littéraires du passé, avec les exigences du présent, et celles de l'avenir. Il ne cessa pas d'admirer le style pompeux de Balzac, mais avec sagesse, mesure, et sans bruit ; il évita ainsi les coups redoutables que Molière et Boileau allaient porter à ceux qui opposeraient une résistance opiniâtre. Sa conduite, dans ces circonstances, fut celle qu'il adoptera toujours : il suivra prudemment une route intermédiaire, il fera des concessions aux uns et aux autres, et si, dans les deux camps opposés, on ne le regarde pas comme un ami ardent, personne, cependant, ne verra en lui un ennemi déclaré, qu'il faut poursuivre sans relâche, et essayer de subjuguer entièrement. Au fond, cependant, dès 1660, Fléchier appartient à une école, à celle de Louis XIII qu'il continue, « mais en polissant le langage, en évitant l'enflure, en faisant un art du choix des termes et des constructions, en recherchant le nombre, la correction, la scrupuleuse justesse des termes, en un mot, les secrets du style et les manèges de l'écrivain (2). » Cette appréciation, qui, sous l'éloge, cache une critique réelle, convient surtout aux premières compositions de notre auteur,

(1) Gh. Labitte.

(2) Gh. Labitte, Revue des Deux-Mondes, mars 1845.

— so —

et particulièrement aux Discours académiques (1), C'est un digne disciple de Voiture que nous allons entendre; il a le langage affecté et fleuri du modèle, mais, à côté de grands défauts, il laisse apercevoir déjà des qualités véritables. Trompé, sans doute, par le titre assez prétentieux de Discours académiques^ Ducreux a pensé que ces compositions avaient été lues dans une société de personnes d'esprit (2); ce qu'il n'eût certainement pas dit, s'il avait su que ces Discou?'s avaient été écrits pour les séances hebdomadaires de la place Dauphine, et débités en pareil endroit. Le nom àe problèmes et de conférences^ qui paraît souvent dans ces singulières harangues, rappelle exactement les problèmes que le Modérateur proposait à ses élèves, et que ceux-ci devaient résoudre (3),

(1) Ces discours académiques sont au nombre de douze, et se trouvent au volume IX des Œuvres complètes de Fléchier. A la marge du premier discours, Ducreux nous indique la date de ■ces étranges compositions, 1660 et 1661.

(2) Ducreux soupçonnait même que « cette société choisie étoit celle de l'hôtel de Rambouillet ». Voyez Œuvres com.plètes de Fléchier, vol.. IX, p. 6, Préface de l'éditeur.

(3) « On vous a déjà fait connoitre que c'est uiie entreprise assez hardie que celle de notre problème »... Cinquième discours, Œuvres complètes de Fléchier, vol. IX, p. 26. — « Le 2^'>~oblême de ce jour nous représente deux conditions bien différentes »... Septième discours, p. 31. — « IjQ problème de ce jour me jette d'abord dans des idées funestes »... Douzième discours, p. 44. — Voici ce qu'on lit au commencement du huitième discours : « Puisque désormais nos Conférences auront l'honneur de paroître sous le nom auguste de Nosseigneurs de l'Assemblée générale du Clergé de France, il est juste qu'elles prennent des sentiments plus relevés, qu'elles mêlent la morale chrétienne avec celle des philosophes, et qu'elles établissent un doux commerce entre l'Eglise et V Académie. » Il est facile de deviner de quelle académie il s'agit ici. On l'a vu , Richesourcé

De plus , et ceci dissipe tout doute à cet égard , les Discours de Fléchier se trouvent tous imprimés dans les Conférences oratoires ; c'est là un détail qui a sa valeur, et qui montre à quelle occasion ils furent écrits.

On le comprend bien, il faut attendre peu de chose de la triste école de Richesource ; c'eût été miracle qu'une œuvre remarquable pût se produire sous un maître, si capable de corrompre le goût et d'égarer la raison de ses élèves. Sachons gré, cependant, à Fléchier d'avoir su quelqiiefois, dans des sujets frivoles et souvent insignifiants (1) , développer quelques-unes des qualités qui le feront distinguer plus tard. Ce sont de pures déclamations, pleines de subtilités et de lieux communs, indignes d'occuper des hommes intelhgents, et que Ducreux appelle avec raison (( des jeux d'esprit, assez semblables à ces compositions que les anciens rhéteurs proposaient à leurs disciples, et qui n'étoient propres qu'à exercer le talent dans l'obscurité des écoles ». Nous serons peu sévère pour ces simples devoirs d'écolier, faits quelquefois à la hâte, et qu'on n'avait pas toujours le temps de revoir avec soin. Mais,

n'était pas fort embarrassé pour trouver d'illustres protecteurs : comme il dédiait la Rhétorique des prédicateurs à Nosseigneurs de l'Assemblée générale du Clergé de France, il n'hésitait pas davantage à leur dédier aussi quelques Conférences oratoires.

{{) Yoici quelques-uns des problèmes que devaient résoudre les élèves : La gloire d'un auteur célèbre est plus grande que Celle d'un parfait Orateur. — Un général d'armée, sous les ordres du souverain, peut se battre en duel pour le bien de l'Etat, étant assuré de la victoire. — Les passions des femmes sont plus violentes que celles des honimes. — La femme doit préférer la vie de son père à celle de son mari. (Voyez Œuvres complètes de Fléchier, vol. IX. i

cependant, on doit regretter que Fléchier, qui avait déjà près de trente ans, ait cultivé un genre si faux, et qui devait le faire tomber dans tous les travers que l'on reproche aux plus mauvais écrivains. Dans ces divers problèmes, comme on pouvait également soutenir le pour et le contre, et qu'il était assez indifférent qu'on adoptât une opinion plutôt qu'une autre, il fallait bien tâcher de dissimuler la pauvreté du sujet sous le luxe d'expressions souvent bizarres, et sous les dehors d'un style dont le principal mérite n'est ni le naturel ni la simplicité. L'orateur aurait dû aussi donner plus d'étendue à ses preuves, et exposer son sentiment d'une manière moins sommaire. Mais il faut tenir compte des limites qu'on devait se prescrire, pour ne pas prolonger outre mesure les Conférences jmbliques, se souvenir que ces discours étaient, en quelque sorte, des devoirs de classe, des dissertations, si l'on veut, comme celles que font encore aujourd'hui nos élèves de rhétorique ou de philosophie.

Certaines de ces compositions, auxquelles nous n'osons guère donner le nom pompeux de discours, renferment plusieurs morceaux qui, pour la recherche et le mauvais goût, sont dignes des passages les plus affectés de Voiture et de Godeau. Quelquefois, on croit entendre un écho du jargon des Précieuses ridicules; Fléchier imite si fidèlement leur langage, qu'il est facile de reconnaître en lui un habitué des ruelles littéraires, de ces ruelles si nombreuses alors, et dans lesquelles on s'inquiétait fort peu de parler simplement. « Les louanges, nous dit-il quelque part, sont les doux supplices de la vertu w ; puis, pour

nous montrer ce qu'elles ont de dangereux, il ajoute, dans un style que ne désavouerait pas la plus maniérée des précieuses : « Comme on a donné du poison à des princes dans des parfums et des gants musqués, ainsi a-t-on bien souvent empoisonné des vertus par les douceurs de la flatterie et de la complaisance (1). » Ailleurs, en parlant des ambitieux, qu'il nous représente comme àQ pauvres prétendants en mille postures de sujétion, il ne craindra pas de dire qu'on les voit souvent « à la porte d'un cabinet, qui est presque aussi orgueilleuse que son maître (2) ». Quelquefois aussi, il se permet des antithèses bien puériles, et qui, certes, feraient peu honneur à son goût, s'il n'avait une légère excuse à alléguer, s'il ne pouvait dire qu'il a dû, presque malgré lui, adopter en partie le langage en faveur au sein de l'Académie dont il était membre, et pour laquelle il travaillait. Cette funeste école ne paraît pas avoir soupçonné ce que c'était qu'un style naturel, et Ducreux a bien raison de se moquer de ces jeunes orateurs (( dont toute l'ambition étoit de faire briller leur esprit, et de l'emporter les uns sur les autres par la singularité des idées, la bizarrerie des sentiments, le cliquetis des antithèses, et le luxe des expressions (3) ». C'est ainsi que Fléchier contractait de bonne heure une fâcheuse habitude, qu'il conservera en composant les Grands-Jours, et dont ses plus graves écrits porteront encore la trace. Non, les plis de la jeunesse ne s effaceront pas; et, plus tard, quand il sera

(1) Quatrième discours, vol. IX, p. 23.

(2) Septième discours, vol. IX, p. 32.

(3) Œuvres complètes de Fléchier, vol. IX, p. 6.

devenu uti orateur célèbre, il cédera comme malgré lui au courant, il ne pourra résister à la tentation de faire briller son esprit, il s'attirera des critiques un peu vives de la part de certains juges, et s'exposera au reproche mérité de se faire un jeu de la parole, alors qu'il devrait être uniquement pénétré de la haute dignité de son ministère. Comment retenir un mouvement d'impatience, quand on lit de pareilles fadaises : « Messieurs, vous venez d'entendre que la tristesse est une passion difficile à émouvoir, et on vous l'a dépeinte avec tant de grâce, que cette tristesse vous a bien donné du plaisir (1)? » Dans un autre passage, on trouve encore un jeu de mots qui ne vaut guère mieux ; l'orateur vise à l'esprit, et s'occupe de se faire applaudir, bien plus que de dire des choses raisonnables. « Si j'ai parlé avec un peu de témérité, dit-il en teiminant l'une de ses déclamations, et si j'ai pris un sentiment différent de celui de ces hommes éclairés qui ont discouru avant moi, je vous prie de considère!' qu'il m'étoit permis d'être un peu imprudent en parlant

(1) Ce discours de Fléchier ne se trouve pas dans les Œuvres complètes; M. Delacroix l'a publié à la fin de son Histoire de l'évêque de Nîmes, p. 637. Voici le titre de cette harangue : Que la pitié est celle de tùutes les passions que l'orateur trouve le plus difficile à exciter. Ducreux a publié les Discours académiques de Fléchier au nombre de douze ; mais dans les Conférences académiques et oratoires, ouvrage que nous avons cité plus haut, p. 27. on trouve, avec ceux qui sont imprimés dans les Œuvres complètes, trois autres discours de Fléchier : celui dont nous venons de donner le titre; un autre, où, étudiant un problème proposé par l'Académie, il répond que le savant est le plus propre à gagner l'estime des daines; et enfin un troisième discours, en tête duquel on lit : S'il vaut mieux par charité inhumer le cadavre d'un criminel, que de l'exposer sur les grands chemins pour l'exemple ?

contre la prudence (1). » Sur une pente si glissante, il est facile de se laisser entraîner, et alors il n'est pas étonnant que les meilleurs esprits commettent les fautes les plus lourdes. Quel style que celui que nous trouvons à la fin d'un discours, où Fléchier veut montrer que la pitié est celle de toutes les passions que l'orateur trouve le plus difficile à exciter! Malgré toute notre estime pour l'illustre orateur, nous ne pouvons nous empêcher de le dire, La Serre et la Galprenède se seraient reconnus à ce langage, qui touche de si près au galimatias. <( Que si l'on a vu, dit-il, des orateurs assez persuasifs pour tirer des larmes de leurs auditeurs, ce sont des larmes, messieurs, qui ne viennent que par surprise, qui s'échappent du cœur insensiblement et sans congé, qui se sèchent dans les yeux même, ou qui rentrent de honte (2). »

Il faut voir aussi les efforts impuissants que fait l'orateur, pour communiquer une certaine chaleur à sa pauvre rhétorique. Condamné à développer des sujets d'une stérilité désespérante et dépourvus de toute espèce d'intérêt, il tombe nécessairement dans la déclamation ; et alors, il a beau élever la voix, prodiguer images et figures, il ne nous touche nullement. Malgré tous ces frais d'éloquence, nous restons entièrement froids; nous voyons trop clairement que l'émotion de l'orateur est simulée, et qu'il ne vaut pas la peine de prendre ses paroles au sé-

(1) Cinquième discours, vol. IX, p. 28 -.L'éloquence a jeté les premiers fondements de la Société civile.

(2) Voyez ce discours publié eu entier par M. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 642.

lieux. Ces observations s'appliquent, surtout, à certain passage où il s'agit de prouver que la femme doit préfère)' la vie de son j^ère à celle de son mari : question singulière et subtile, imposée par Richesource à. ses élèves, et qu'il fallait développer comme on pouvait. Il est plaisant, de voir le mal que se donne le jeune déclamateur, pour apitoyer ses auditeurs sur le sort de cette femme malheureuse, condamnée à choisir entre son père et son mari. Oppositions, contrastes, exclamations, antithèses, Fiéchier étale tout son bagage oratoire, pour montrer ce qu'il y a de cruel dans une semblable situation ; et, tandis qu'il s'évertue à nous émouvoir, il ne s'aperçoit pas qu'une femme, dans la position qu'il imagine, n'aurait guère le temps d'écouter de si pompeux raisonnements (1). Aussi, ne pouvons-nous nous empêcher de sourire, quand, tout fier de la beauté de son éloquence, l'orateur s'écrie avec une naïve satisfaction : a II me semble, messieurs, que cette personne affligée se rend à mes raisons, qu'elle court au secours de son père, et que puisque son malheur l'oblige à commettre un crime, elle veut commettre le moindre, et sauver son père plutôt que son

(1) « Le problème de ce jour me jette d'abord dans des idées funestes. Je me figure cette femme malheureuse en toutes manières. Elle voit son père et son mari mourants, si elle n'assiste l'un ou l'autre. Elle entend la voix de l'un qui lui dit : Rends -moi la vie que je fai donnée; et celle de l'autre qui lui dit pitoyablement : Garde-moi la foi que tu m'as promise. Elle veut sauver son père, mais elle ne sauroit se résoudre à perdre son mari. Son cœur se partage insensiblement. Je suis fille, dit-elle, et d'abord elle tend les bras à son père; mais l'amour lui représente qu'elle est femme, et au même temps elle les porte vers son mari. » [Douzième discours , vol. IX, p. 44.)

mari (1). » C'est bien là, la fable de H Enfant et du Maître <f école; et, comme nous sommes tenté de crier au malencontreux orateur :

Eh ! mon ami, tire-moi de danger, Tu feras après ta harangue !

Une éloquence froide, où l'on cherche en vain un mouvement naturel, et mi accent qui parte du cœur; mi style affecté, chargé outre mesure d'antithèses forcées et de figures prétentieuses, voilà ce que l'on peut reprocher à la plupart de ces compositions (2) . Mais, à côté de ces défauts, que nous retrouverons ailleurs encore, se rencontrent déjà certaines qualités qu'il faut reconnaître : des observations fines, exprimées avec bonheur, des images justes, un style précis et naturel, qui contraste singulièrement avec celui dont nous venons de fournir des exemples. On remarque, surtout, dans plusieurs passages, de l'es-

(i) Vol. IX, p. 46.

(2) M. Delacroix nous semble avoir été bien indulgent pour ces discours, à l'égard desquels il y a de si grandes réserves à faire. « Les questions qu'il aborde, dit l'historien de Fléchier, ne sont pas trop singulières pour le temps et pour le lieu; il les traite avec un sens droit, naturellement, sans trop de subtilité, forçant presque toujours le Modérateur, qui ne manquait pas de logique, à conclure comme lui. Les idées sont à peu près ce qu'elles seront plus tard : bien choisies, nobles, délicates, mais peu abondantes ; l'érudition se montre nourrie et d'un classicisme quelque peu païen, selon l'esprit du temps ; dans ces compositions, le style, malgré ses défauts, efface tous les autres mérites, et brille d'un éclat inattendu parmi les divers styles dont sont émaillées ces pages. Fléchier a beau ne point signer ses discours, la lecture d'un seul paragraphe vous fait dire : c'est lui, c'est l'homme de l'école nouvelle, au milieu des demeurants aveugles de l'école de Louis XIIL » [Histoire de Fléchier, p. 68.)

prit de bon aloi, des traits piquants, une ironie aimable, qui nous rappelle un peu celle qu'il a répandue avec tant de charme dans son agréable récit des Grands-Jours d'Auvergne. Sa prose, en certains endroits, abondante et facile, semée d'images gracieuses et de traits ingénieux, a un singulier caractère de douceur, d'élégance et de correction. Le bel esprit s'y montre encore à découvert; c'est encore l'habitué des ruelles, mais c'est un bel esprit qui sait nous plaire, dont le style ne manque pas d'aisance, et on est assez disposé à pardonner les défauts, en faveur des qualités qui se font déjà remarquer.

Fléchier avait à résoudre le problème suivant : (( Lequel est le plus propre pour gagner l'estime des dames, du savant, du cavalier ou du galant homme (1)? » Dans ce discours, où il parle en homme qui connaît les grâces et la galanterie des beaux siècles (2), l'orateur se prononce naturellement pour le savant, contre le galant homme et le cavalier. A l'éloge qu'il fait du savoir, on comprend qu'il n'est pas indifférent à l'estime de ces judicieuses et belles persormes, qui se préparent à quelqiie beau choix; au ton de son langage, on sent que c'est sa propre cause qu'il défend, en défendant celle des autres. Après quelques bonnes et malicieuses insinuations sur le compte des galants^ dont le rôle est « d'être de toutes les compagnies, et de payer partout de beaux mots

(1) Ce discours académique n'est pas dans les Œuvres complètes. M. Delacroix l'a trouvé dans les Conférences académiques et oratoires, t. I, bibliothèque delà ville de Nîmes. (3 vol. in-4'>, reliés en un seul. Paris, 1660.) Voyez ce discours, Histoire de Fléchier, p. 69.

(2) Cinquième discours, vol. IX, p. 29.

et de cajoleries communes », il trace le portrait du savant d'une main bienveillante. En certains endroits, on croirait qu'il a voulu se peindre lui-même : « Mais le savant, dit-il, est à louer en toute manière, il s'engage moins, il est plus sage, il est plus réglé; la science l'éclairé, il est plus à lui, ses livres l'arrêtent, il est plus propre à acquérir, son esprit le conduit partout; il est enfin plus utile, il peut exercer des charges publiques sans abandonner les domestiques; il peut défendre par son esprit ce qu'il a gagné par son adresse. »

C'est avec un enjouement assez spirituel qu'il fait le procès à l'homme de guerre ; il montre que ia conversation d'un guer?ier farouche n'est guère faite pour attirer les complaisances d'un sexe foible et délicat. Le ton, souvent bien précieux, il faut en convenir, n'a rien, cependant, qui choque le bon goût. Tout le morceau est empreint de ce parfum galant que Fléchier recherchait alors pour sa prose. D'ailleurs, il est plaisant de voir avec quelle adresse il réussit à rendre son homme ridicule; tous les détails sont agréables et finement tracés : c'est déjà le spirituel prosateur qui se révélera bientôt dans les Mémoires sur les Grands-Jours. « Un cavalier, dit-il, n'a que des qualités étonnantes; il parlera des sièges et des armées de Galas et de Jean de Vert, de bastions et de demi-lunes : sont-ce des entretiens propres aux cercles et aux ruelles? Les âmes douces et poétiques peuvent-elles goûter ces épouvantables discours? ne sontelles pas dans une rigoureuse contrainte? Le guerrier indiscret leur parle-t-il de corps morts, elles ont recours à leurs gants musqués, et portent au nez leurs boîtes

d'odeur. Parle- t-il du sang répandu? elles s'évanouissent insensiblement. Leur montre-t-il des cicatrices? elles perdent tout l'éclat et toutes les grâces de leurs visages. Le seul mot de guerre les épouvante, et je crois qu'elles sont toutes de l'humeur de cette déesse qui ne vouloit parler à Mars, qu'après qu'il étoit désarmé, s'il faut en croire nos poètes. Comment appelez-vous les beaux courtisans? Pour moi, quand je me divertis, et quand je veux parler Balzac, je les appelle les fléaux des oreilles, et les tempêtes des conversations honnêtes et douces. Mais il faut leur accorder quelque chose, et ne les décrier pas tout à fait ; ils sont quelquefois bien divertissants et bien agréables sans y penser, ils ont des traits guerriers qui sont de beaux sujets à rire. C'est pour les divertissements qu'on a fait paroître sur nos scènes les capitans et les matamores, et que Plante et Térence, qui sont les génies de la comédie romaine, ont introduit sur leurs théâtres les soldats glorieux et les fanfarons ridicules. »

Fléchier est moins dédaigneux pour le galant homme ^ qu'il traite avec plus d'indulgence. Cela se conçoit à merveille : galant homme lui-même, dans le bon sens du mot, il a soin de ne pas en^ dire trop de mal ; il critique seulement certains travers, certaines maladresses, que ne savent pas toujours éviter ceux mêmes qui vivent le plus dans le monde. « Un galant homme est plus agréable ; il a des termes plus polis, des conversations plus douces ; il parle des yeux de Philis, des grâces d'Iris, de la voix d'Angélique, des douceurs d'un accent, des traits d'un visage, d'un bel air, d'une taille juste. C'est s'insinuer avec complaisance, et flatter le sexe de bonne grâce ; mais, outre qu'il

tombe souvent dans des bassesses j-idicules, et qu'il n'a que des adresses communes que les dames savent par habitude, il n'a que des amusements, des flatteries que tout le monde galant lem' dit; il n'a que des fleurettes, qui ne peuvent, après tout, que surprendre des innocentes ou des coquettes. » Malgré ces légères concessions, que viennent bientôt atténuer d'assez vives critiques, il est loin de donner l'avantage au galant homme; c'est pour le savant qu'il réserve toutes ses complaisances, c'est-à-dire pour le bel esprit^ pour celui qui, sans effort, sait tourner un compliment ingénieux, composer sur-le-champ, s'il le faut, une ode ou une élégie, et qui connaît le mieux Vart de flatter et de divertir. On le remarquera, l'idée que Fléchier se forme en ce moment du savant, n'a rien de commun avec celle que ce mot désigne généralement aujourd'hui. Il s'agit simplement ici d'un homme du monde, aimable, poli, bien élevé, et qui se sert de l'instruction qu'il possède pour l'agrément de la société qui l'entoure. « Mais un savant, dit-il d'un air triomphant, flatte avec plus d'esprit, trouve des routes plus ingénieuses pour s'insinuer dans une âme. Il se soutient par le secours de ses connoissances, il a des inventions qui ne sont pas communes ; en un mot, c'est un docte et judicieux galant. Veut-il flatter une beauté? Il lui donne le front de Junon, les yeux de Minerve, la bouche de Inade, les joues des Grâces et les mains de l'Aurore. Veut-il divertir un cercle de dames? il n'a qu'à recueillir son esprit, et composer une ode ou une élégie, qui les représente mieux que leurs miroirs les plus naturels. Voilà l'art de flatter et de divertir, voilà le bel air des entretiens avec les dames ; elles aiment ces grâces,

elles admirent cet esprit et cette érudition, elles aiment ceux qui les louent, elles estiment ceux qui les instruisent (1). »

Ce qu'il dit de l'orateur est aussi fort amusant; un tel passage fait regretter qu'il n'ait pas toujours écrit ces discours académiques de ce style vif et naturel, où l'on est heureux de retrouver enfin cet air libre et dégagé qu'il sait si bien, quand il le veut, donner à sa prose (2). Le tableau est d'un comique achevé, et mérite d'être remarqué. On est tenté de se demander pourquoi il ménage si peu les orateurs; serait-ce que, dans un juste accès de mauvaise humeur contre tous ces beaux diseurs deTécole de Richesource, Fléchier aurait décoché quelques traits malins, afin de se venger du dégoût que lui inspiraient leurs sottes déclamations? Quoi qu'il en soit, ceci prouve du moins que déjà, à cette époque, l'ingénieux orateur se formait une idée assez juste de la véritable éloquence, et n'en confondait pas la noble image avec le pitoyable bavardage qu'il entendait si souvent au sein de X Académie. Il est difficile de faire un tableau plus spirituel et plus piquant des mille petits manèges de ce parleur, qui veut faire admirer à son auditoire l'éclat de sa voix et la beauté de ses périodes. « Quelle merveille a-t-il fait? il a parlé. Voulez- vous que je vous représente cette belle mort? Prenez garde, messieurs, il

(1) Conférences académiques, t. I. Discours cité par M. Delacroix, Histoire de Fléchie'^', p. 69.

(2) Sixième discours, vol. IX, p. 29. « Il est plus glorieux de mourir sur la brèche en combattant pour la patrie, que d'expirer sur la tribune en parlant pour le public. »

déclame une harangue étudiée, et, je ne sais par quel accident, une petite défaillance surprend son cœur délicat, (car vous savez, messieurs, que ces beaux diseurs ont le cœur tendre, et qu'un peu de lâcheté ne leur sied pas mal); il entrecoupe son discours, il fait un petit soupir, il expire en faisant un geste, il meurt la bouche encore demi-ouverte. N'est-ce pas mourir bien glorieusement? Peut-être pousse-t-il encore un hélas ! pour faire en mourant une figure d'exclamation. Il tombe sur la tribune tout doucement, et sa pauvre rhétorique avec lui. » Ce dernier trait, qui est tout à fait comique, n'eût pas déplu à Molière lui même ; il nous rappelle assez bien la scène dans laquelle Sganarelle, dissertant gravement contre Don Juan, trébuche tout à coup, et laisse maladroitement tomber son discours avec sa personne (1). Ce que Fléchier dit en terminant cette amusante tirade est écrit dans ce même ton de raillerie fine et enjouée : a Voilà, s'écrie-t-il plaisamment, ce qui s'appelle mourir en déclamateur ; ce sont de ces belles morts rhétoriciennes et figurées. Je suis d'avis qu'on lui dresse des statues parlantes d'après nature, qu'on écrive en dessous, en lettres d'or, son dernier hélas! et que tous les déclamateurs prennent le grand deuil (2). »

(1) Le Festin de Pierre, acAe ill. scène i;

(2) Voyez : sixième discours, vol. IX, p. 29. Ailleurs^ Fléchier se moque encore de toute la peine qu'un pauvre orateur doit se donner pour émouvoir sou auditoire; il est facile de voir que le ton du morceau est ironique du commencement à la fin : « Sus donc, orateur, prépare toutes tes grandes figures, nlets en usage toutes les règles de ton art, déploie toutes tes forces, fais le pleureux et les yeux mourants, donne un assaut général à mon Cœur ; si tu veux me faire pleurer, remue tout ce cœur à la fois :

Malgré ses propres défauts, Fléchier avait* donc une estime médiocre pour ces orateurs qui, afin d'émouvoir, faisaient les pleurevx^ et étalaient toutes leurs grandes figures^ afin d'éblouir plus sûrement leurs auditeurs. Au sein d'une école ridicule, malgré les tristes exemples qu'il eut sous les yeux, son goût demeura assez pur; et si, dans la pratique, sa manière d'écrire ne fut pas d'abord exempte de bien des travers, ses principes, du moins, furent presque toujours ceux d'un homme sage et éclairé: dans la suite, il n'eut qu'à les appliquer fidèlement pour devenir un écrivain de mérite et un orateur distingué. A une époque, où, égaré parmi les élèves d'un obscur déclamateur , il n'était pas insensible au plaisir de (( haranguer dans une belle assemblée (1) », on est heureux de le voir, en dépit des conseils de Richesource, condamner cette éloquence « fleurie, fardée, et tout à fait de mauvais bruit parmi les gens de bien », que le maître enseignait à ses disciples. Il est vrai, ce n'est que d'une façon indirecte, et en quelque sorte à mots couverts, que

fais-moi aimer, fais-moi haïr, fais-moi craindre; je n'ai rien de plus cher que mes larmes, je ne A-eux les répandre que bien à propos, je ne veux pleurer que de colère, que d'amitié, que de crainte. Jugez, messieurs, s'il faut une éloquence vigoureuse pour émouvoir tant de sentiments à la fois, et s'il faut qu'un pauvre orateur sue, qui veut toucher un auditoire. » Voyez ce discours publié en entier par M. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 637 : Que la pitié est celle de toutes lespassions que Vorateur trouve le plus difficile à exciter. Ce discours académique n'a pas été imprimé dans les œuvres de Fléchier; on le trouve dans l'exemplaire des Conférences académiques, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, t. I, p. 151. Bibliothèque de la ville de Nîmes. (1) Premier discours académique, vol. IX, p. 15.

Fiéchier combat les préceptes détestables du Modérateur; il n'a pas le courage d^attaquer franchement des défauis que V Académie avait pris sous son patronage; mais il faut lui savoir gré de n'avoir pas toujours partagé l'opinion de son maître ou celle de ses amis, et d'avoir eu quelquefois assez d'indépendance pour dire son sentiment. Dans l'un de ses Discours académiques^ il fait en bon style le pi'ocès à la fausse éloquence; il montre qu'il faut se défier des beaux diseurs^ et qu'on ne saurait être assez prémuni contre leurs surprises. « Il me semble, dit-il, que j'ai lu dans Platon qu'il y a deux sortes d'éloquence : une, flatteuse, fleurie, fardée et tout à fait de mauvais bruit parmi les gens de bien, qui ne sert qu'à débaucher les passions et tromper les peuples ; mais qu'il y en a une autre, sage et philosophique, une prudente et utile, qui ne s'amuse point à des bagatelles, qui ne prêche que les bonnes mœurs, et qui va droit aux plaisirs solides de l'esprit, ou à la réformation du cœur humain (1) )). Ailleurs, examinant les devoirs d'un orateur évangélique, il déclare qu'il est « surpris de la difficulté de son emploi » ; il avoue que, si pour toucher une multitude d'auditeurs, si pour ménager tant de cœurs^ l'orateur doit user de beaucoup et artifices, il est obligé aussi « de parler avec beaucoup de solidité ». Ce qu'il dit du discours chrétien est vrai, noble, élevé ; il n'y a rien à reprendre à tout ce qu'il expose sur ce sujet; son langage même a une certaine vivacité, et nous montre qu'il

(1) Premier discours académique : La gloire d'un auteur célèbre est plus grande que celle d'un parfait orateur, vol. IX, p. 13.

comprenait avec quelle gravité le prédicateur devait exercer son ministère. « Qu'importe qu'un beau diseur, dans une tribune aux harangues, emploie toutes les fleurs de l'éloquence, et fasse le déclamateur et le sophiste. On lui permet de se parer comme un homme de cour, et d'être somptueux en paroles. iMais la chaire ne souffre point ces ornements indécents et ce luxe profane. Elle demande pourtant des soins et des agréments solides, pour gagner la créance des auditeurs, pour faire aimer la vertu de la croix, et pour recommander les vertus chrétiennes. Mais il faut trouver le sage tempérament de ne se servir que d'embellissements qui soient sans fard, et qui, ne faisant aucun tort à l'autorité de la parole, fassent connoître qu il y a dans les discours, aussi bien que dans les mœurs des chrétiens, une modestie qui leur est propre (1). »

Enfin, dans un discours où il parle de l'éloquence en général, il fait l'éloge de celle des premiers temps, où « l'on étoit encore éloigné des siècles de la métaphore et de l'hyperbole ». Ce langage sévère àQ^ premiers temps paraît être assez de son goût. On aime à le voir, lui, l'orateur qui sera un jour si habile dans son art, qui en connaîtra toutes les finesses et tous les secrets, ne pas trop dédaigner cette éloquence naïve et simple; préférer même cet air de simplicité qu'elle avait autrefois, cmx adresses et aux artifices qu'on a inventés depuis. « Mais, dit-il, il y avoit déjà une éloquence sincère qui parloit sans beau-

(1) Second discours académique : L'éloquence de la chaire est plus difficile que celle du barreau, vol. IX, p. 19.

coup de soin, qui savoit dire les grandes choses sans déguisement, qui étoit née avec l'esprit de l'homme, et qui pouvoit convaincre sans se servir de nos inventions persuasives; ses naïvetés, sa simplicité, valoient mieux que toutes nos adresses et tous nos artifices. Parce que leurs passions n'étoient pas si débauchées que les nôtres, ni leur esprit si raffiné, il étoit facile de les l'éduire à la raison, et de leur persuader ce que leur intérêt même et leur .commodité leur avoient déjà fait connoître (1). »

Dans ces Discours, il y a aussi certains passages qui ne manquent ni d'élévation, ni de gravité. Séduit, en quelque sorte, par l'accent persuasif et pénétrant de l'orateur, on oublie alors la frivolité du fonds, et l'on est près d'admirer cette belle langue que Fléchier manie déjà avec une remarquable supériorité. On rencontre quelquesunes de ces qualités dans un problème qu'il fallait résoudre, et dans lequel il s'agissait de savoir, « s'il vaut mieux par charité inhumer le cadavre d'un criminel, que de l'exposer sur les grands chemins pour l'exemple (2) » . Laissant à la justice humaine les verges et les faisceaux pour châtier le crime, Fléchier déclare que les juges nont plus de droits après la mort du criminel; et, à l'exemple de l'Église, qui ninspire à ses enfants que des inclinations douces et bienfaisantes, il ne veut pas que, par une impitoyable cruauté, on s'acharne à troubler jusqu'au

(1) Cinquième discours : L'éloquence a jeté les premiers fondements de la société civile, yoL IX, p. 27.

(2) Publié par M, Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 633. Ce discours se trouve dans les Conférences académiques et oratoires, t. I, p. 139; il est signé : Fléchier, ccclésiast.

7'epos des morts. « Elle ouvre ses tombeaux, continue-t-il, pour recevoir le corps d'un de ses fidèles : est-il juste que je les ferme? Depuis que son époux s'est revêtu de notre chair, elle a des tendresses et des alliances nouvelles avec nos corps; et depuis qu'elle a vu ce même époux sur la croix et dans les supplices, elle a pitié de tous les pauvres criminels. » Il montre ensuite le culte que tous les peuples ont eu pour les tombeaux; et les souvenirs qu'il emprunte à Virgile et à Lucain, ajoutent encore à la grave dignité du morceau. Ce passage, écrit avec une élégante correction, est remarquable aussi par le doux sentiment qui l'anime, par cette harmonie de style qui distinguera plus tard la prose de notre orateur. « Vous le savez, messieurs, encore une fois, il n'est rien de plus saint, de plus naturel et de plus sacré que le droit de la sépulture; tous les peuples ont eu du respect pour les tombeaux, toutes les républiques ont fait des lois pour maintenir la religion des sépulcres. Les anciens en étoient plus jaloux que de leur vie, et, je ne vous cèlerai pas, que je n'ai jamais lu sans attendrissement les plaintes d'un Palinure, qui demande la sépulture pour son corps, dans Y Enéide de Virgile, et que j'ai même donné des larmes aux tristes aventures de. PompéCi quand je l'ai vu mort, dans la Pharsale de Lucain, sur les rivages de l'Egypte. » Avec un accent presque pathétiqye, inspiré par quelques-uns des vers touchants du poète latin, Fléchier demande qii on jette un feu de poussière sur ce pauvre corps. Les idées sont justes et bien rendues, la période est harmonieuse et parfaitement conduite; le langage, naturel, abondant, animé, n'a rien de cette affectation que nous avons déjà

signalée : en un mot, c'est du Fléchier de la meilleure époque. On ne peut exprimer d'une manière plus touchante la tendresse de l'Église pour tous ses enfants, quels qu'ils soient : « Elle qui fait les funérailles de tous ses enfants, s'écrie l'orateur, elle qui se pare de deuil à leur mort, elle qui assemble ses prêtres, elle qui consacre ses tombeaux, et qui n'a rien de plus cher et de plus précieux, après ses autels, que ses sépulcres ; elle qui recueille toutes les cendres de ses enfants, et qui a vu son chef, mourant dans le tombeau, peut- elle souffrir qu'on lui dérobe un dépôt qu'elle doit conserver pour le jour de la résurrection, et pour la gloire d'une immortalité bienheureuse? »

Nous aurions à noter dans ces discours d'autres passages, qui ne sont pas indignes de notre attention ; ce que nous avons dit, suffit pour que l'on puisse se former une opinion sur les qualités et les défauts de ces compositions. Qu'il nous soit permis, cependant, de relever encore quelques expressions singulièrement heureuses, certains traits pleins de vigueur, quelques comparaisons agréables, qui donnent à son style un charme particulier. Ainsi, il nous représente bien nos passions au naturel^ quand il les appelle « des puissances farouches et un petit peuple sauvage, qui combattent notre raison, et qui font une guerre continuelle à notre âme (1) ». Pour prouver qu'un plaisir continuel ri est plus considérable, il dit avec assez de grâce : « Si le ciel étoit toujours serein, nous ne compterions pas nos beaux

11) Cité par M. Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 638.

jours; si la terre n'avoit que des fleurs en toute saison, nous nous jouerions des roses et des tulipes (1). » Tantôt, d'une main délicate, il trace une poétique peinture à laquelle il sait donner quelque fraîcheur (2) ; tantôt, il met dans son style je ne sais quelle énergie qui étonne dans un semblable écrivain. Voici, par exemple, le tableau dans lequel il nous représente la résistance désespérée d'un général, qui veut sauver sa patrie, ou s'ensevelir sous ses

(1) Œuvres complètes de Fléchier, vol. IX, p. 36. Huitième discours académique : La grâce de souffrir constamment les maux qui nous arrivent, est préférable à la faveur d'être toujours heureux.

(2) Voici un passage qui nous semble offrir ce caractère d'élégance et de grâce dont nous parlons : la pensée n'a rien de bien original, mais elle est singulièrement relevée par l'agrément du style. Ce morceau est l'un des modèles du style fleuri, qu'il ne faut pas condamner absolument, pourvu que le bon goût préside au choix et à la disposition des ornements. Fléchier veut montrer que la véritable vertu brille surtout dans les épreuves, et remarque que tous les philosophes n'ont pas connu cette vérité. « Les uns, continue- t-il, nous ont représenté la vertu comme une beauté délicate, qui ne se nourrit que de louanges et qui ne se couronne que de roses; ils lui ont donné des grâces et des attraits, comme aux plus lâches de leurs déesses; ils en ont fait une Nymphe sensible qui ne sauroit souffrir la moindre douleur ; et, croyant nous faire le tableau de la vertu, ils ont fait, sans y penser, le portrait de leur Vénus ou de leur Hélène. Les autres, en ont fait une autre idée, et, comme ils faisoient profession d'une austérité insensible, ils nous ont habillé la vertu à leur mode; ils Tout peinte comme une reine pacifique, qui ne veut point d'ennemis, qui veut régner sans peine, et vivre oiseuse; et qui, n'ayant plus de passions à combattre, n'a qu'à se reposer et à dormir en sûreté sur son trône, à peu près semblable à ces nymphes endormies qu'on nous décrit chez nos poètes. » Œuvres complètes, t. IX, p. 25. Quatrième discours : II est expédient d'avoir des ennemis, et la vertu tire plus d'éclat de la calomnie que de la louange.

ruines. Debout sur la brèche, « couvert d'une honorable poussière et teint de son propre sang m, il se défend avec un courage héroïque ; mais enfin, offoibli par cent glorieuses blessures, il cède au nombre, « il ferme la brèche avec son corps mourant, et, après mille beaux exploits, lassé qu'il est de tant de victoires, il tombe encore fièrement sur les débris de sa patrie, dont il semble, tout mort qu'il est, menacer les ennemis (1) ».

Tels sont, en général, les défauts et les qualités qui distinguent les premiers essais de la jeunesse de Fléchier. En plusieurs endroits, on a pu le remarquer, la langue qu'il parle ne manque pas de charme : elle a de la grâce, de la délicatesse, une aimable coquetterie, cette allure libre et aisée, qui caractérise le style des écrivains de l'époque de Louis XIll. A la tournure élégante de plusieurs passages, au ton finement enjoué de quelques morceaux, à cet air de bel esprit parfaitement au courant des causeries subtiles et galantes, qui se tenaient dans les salons et les petits cercles de Paris, il est facile de voir que l'habitué de l'école de Richesource n'aura pas beaucoup à faire, pour devenir le spirituel écrivain des Mémoires des Grands-Jours cï Auvergne, ce livre, qui marque à merveille « le court intervalle où la prose française, déjà perfectionnée et éclaircie, retenait encore quelque chose,, et comme le parfum le plus exquis, des fleurs bigarrées de François de Sales, et des grâces mignardes de Voiture (2) ». Le Fléchier des Discours académiques annonce bien

(1) Œuvres complètes, vol. IX, p. 30.

(2) Gh, Labitte, Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1845,

celui des Grands- Jours d'Auvergne; et, c'est pour cela que nous avons examiné avec quelque soin des harangues, en général, très peu connues (1). Ces humbles et obscurs essais méritent l'oubli où ils sont tombés ; toutefois, ils ne sont pas sans intérêt pour celui qui veut savoir quelles furent les premières habitudes littéraires du futur prélat, l'école qu'il suivit de préférence, et le genre qu'il imita d'abord. Là, en effet, se trouve l'explication de quelques défauts, et de certaines qualités, que l'on remarquera plus tard dans ses œuvres oratoires. Nous avons tâché de déterminer avec précision l'influence de Richesource sur son brillant élève, influence dont M. Delacroix paraît douter et qui, à notre avis, est manifeste. . Ce qui est vrai, c'est que si Fléchier assista aux leçons d'un misérable déclamateur, il eut assez de goût pour ne pas suivre entièrement ses ridicules conseils: que s'il fut assez reconnaissant pour adresser un mauvais madrigal à son maître, d'Alembert l'a spirituellement remarqué, il ne poussa pas la reconnaissance jusqu'à l'imiter. Et certes, il doit s'estimer heureux d'avoir échappé en partie à une telle influence : combien d'autres, gâtés par les préceptes d'un pareil charlatan, durent laisser à l'Académie des orateurs le peu de talent qu'ils y avaient apporté! Richesource avait tout ce qu'il faut pour ruiner les plus belles facultés de

(4) Dans son excellent éloge de Fléchier, d'Alembert a bien parlé de Richesource, mais il n'a rien dit des Discours acadé' iniques de l'élève; Ducreux leur a assigné une fausse origine; et, dans le spirituel article qu'il a consacré à Fléchier, Charles Labitte n'en dit pas un mot. {Revue des Deux-Mondes, mars, 1845.)

ceux qui avaient l'imprudence de se confier à lui. C'est merveille que Fléchier, après plus de deux ans d'un commerce familier et suivi avec ce personnage, soit devenu un orateur célèbre, un écrivain dont les ouvrages méritent d'être lus encore aujourd'hui pour l'élégante correction du langage, et on doit être surpris « qu'il n'ait pas été perdu sans ressource par les détestables leçons qu'il avoit reçues dans sa jeunesse (1) w . Bien peu résisteraient à une épreuve aussi périlleuse.

(1) D'Alembert, Elog': de Fléchier, vol. I, p. 404.

Page 1