‹ La jeunesse de FléchierChapitre 5 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les maîtres de Fléchier (suite). Hercule Audiffret; caractère de ses ouvrages. Quelle influence a-t-il exercée sur son neveu? — Fléchier suit les conférences du P. Senault à S. Magloire. — Influence de Bossuet. — Les deux antiquités grecque et latine. — Fléchier étudie les vieux sermonnaires, espagnols, italiens, et français surtout : Lingendes, Godeau, Ogier, le P. Lejeune. — Il étudie aussi nos moralistes : La Rochefoucauld, Pascal, Nicole. — Influence particulière de Balzac. — Il s'applique à l'étude de l'Ecriture sainte et des Pères.

On a dit aussi que Fléchier avait eu pour maître son oncle maternel, Hercule Audiffret, prédicateur qui, de son temps, s'acquit une certaine réputation (1). Nous ne voulons pas nier que le P. Audiffret n'ait eu quelque talent pour l'éloquence; mais il faut beaucoup rabattre des éloges que lui ont prodigués presque tous ceux qui ont parlé de lui. Selon les uns, « il fut le plus grand orateur de son temps »; selon d'autres, (( son siècle lui doit d'avoir contribué puissamment à débarrasser la chaire du style guindé et ridicule des sermonnaires italiens et espagnols »;

(1) Né à Garpentras, le 15 mai 1603; mort à Paris, et non dans sa ville natale, comme le dit l'auteur du Dictionnaire biographique du département de Vaucluse, article Audiffret ; 2 vol. grand in-S», Garpentras, 1841.

de leur coté, les rédacteurs des Mémoires de Trévoux ne craignent pas d'affirmer que le P. Hercule AudifFret « étoit un de ces génies rares qui s'ouvrent eux-mêmes les routes du vrai et du beau (1) » . Ce seraient là, il faut en convenir, de nobles et sérieuses qualités, tout à fait dignes de lui assurer une belle place dans l'histoire de l'éloquence religieuse. Mais , si son mérite fut aussi distingué que le pensent certains juges trop indulgents, pourquoi son nom est-il complètement oublié aujourd'hui? Voilà de quoi nous mettre en garde contre une admiration aussi excessive, et nous inspirer quelque défiance sur ce point.

Les oraisons funèbres que le P. Hercule prononça, en différentes occasions, auraient pu nous aider à former notre opinion sur cet orateur; mais, malgré nos recherches, nous n'avons trouvé aucun des discours qu'il a composés (2). Il ne reste de lui qu'un petit nombre d'ouvrages de piété remplis d'onction^ au jugement de Ménard. Les livres qu'il a laissés, sur cette matière, nous prouvent qu'il était assez habile dans cet art dif-

(1) Voyez Ménard, Notice biographique de Fléchier, p. 8. — M. 'Bairia.yel, Dictionnaire historique du département de Vaucluse. — Mémoires de l'révoux, novembre 1711, article glxi.

(2) Dans sa Notice sur Fléchier, p. 8, Ménard nous apprend que le P. Hercule a laissé en manuscrit rfew.r bonnes pièces : l'Oraison funèbre de Marguerite de Montmorency, princesse de Gondé, et celle du duc de Caudale. Ménard fait encore mention de deux autres de ses oraisons funèbres : l'une, de Jeanne de Lorraine, abbesse de Jouarre, prononcée en 1639 par le P. Audiffret, dans l'église de Saint-Pierre de Reims; et l'autre, de Marie-Marguerite de la Trémouille, aussi abbesse de Jouarre; il avait prononcé celle-ci en 1656. Ménard affirme que ces deux discours furent imprimés à la fin d'un ouvrage du P. Audiffret, publié en 1675

ficile du gouvernement des âmes, qui exige un jugement si droit, une prudence si éclairée, et une si délicate réserve. Le style, un peu sec et aride quelquefois, est, en général, clair et précis; malgré bien des défauts, il n'est pas trop gâté par l'affectation et le mauvais goût qui régnaient alors.

Sans doute, ce furent ces qualités qui méritèrent au P. Audiffret un rang honorable parmi les orateurs de son temps. Jl ne manquait pas, dit-on, d'un certain talent, qu'il mettait même, avec une complaisante facilité, au service d'autrui. A ce sujet, on trouve dans le Menagiana une petite anecdote, qui renferme un bon mot, et qui, de plus, nous prouve que l'oncle de Fléchier avait pour clients d'assez hauts personnages : <c Le P. Hercule, de la Doctrine chrétienne, y est-il dit, avoit fait un sermon pour M. l'Évêque d'... Une personne qui le savoit, venant du sermon de ce prélat, dit : « Je viens d'entendre prêcher les travaux d'Hercule (1). » D'Alembert, qui dit un mot de lui, l'appelle un homme

par les soins des prêtres de la Doctrine chrétienne. L'ouvrage est divisé en deux parties, qui forment 2 yoI. in-12; Tune intitulée : Maison d'orûison, ou exercices spirituels pour des retraites de dix, huit et trois jours; et Tautre, sous ce titre : Instructions chrétiennes et religieuses contenues en quelques discours de piété. Nous avons trouve ces deux volumes à la Bibliothèque nationale; mais les deux oraisons funèbres dont parle Ménard, n'y sont pas. On trouve encore du P. Audiffret, à la Bibliothèque nationale : Questions et explications spirituelles et curieuses sur le psautier, et divers psaumes de David, ])a.v le R. P. H. A. D. L. D. G., à Paris, chez George Josse, rue Saint-Jacques, à la Couronne d'Epines, 1668; 1 vol. petit in-12, reliure maroquin rouge.

(1) Menagiana, vol. I, p. 182; Edition d'Amsterdam, 1762, 4 vol. in-12.

d'esprit et de mérite; nous nous en tiendrons à ce jugement : il nous paraît vrai, et nous indique assez exactement la nature du talent de cet orateur. Quant à Ducreux et aux journalistes de Trévoux, ils sont tombés dans une exagération évidente. C'est à d'autres orateurs, qu'au P. Audiffret, que revient la gloire d'avoir réformé l'éloquence de la chaire, et de l'avoir tirée de l'étrange corruption où elle était alors.

Une lettre inédite qu'il adressa à Godeau, et que nous avons trouvée dans les papiers de Gonrart, va nous donner une idée de sa manière d'écrire. Le style est assez facile et assez correct , mais, on le verra , il est loin d'être naturel; c'est un imitateur scrupuleux de l'école de Voiture qui parle, et non un homme qui avait trouvé lui-même les routes du vrai et du beau : a Vous croirez d'abord que toute ma lettre soit pleine de justifications, et qu'elle porte toutes les excuses de mon silence i mais je vous avertis que ce n'est pas mon dessein de commencer mes importunités de ce côtélà, ni de vous ennuyer la première fois de si mauvaise grâce. Vous trouverez, au contraire, que je suis de votre party si vous m'accusez, et que je suis moi-même le pre^ mier censeur de ma faute. Quand je vous aurois dit que les évêques et les princesses, la noblesse et le tiers état^ là j3rédicatiôn ou la conférence, la maladie ou les remèdes^ to'ônt occupé la nuit et le jour ; quand je vous aurois fait l'histoire tout entière de ma solitude ; quand je me serois fâché icy devant vous contre toutes les choses qui me donnent de Femploy, je vous supplierois aussitôt de né me croire point, ou pour le moins, de ne m' estimer pas

moins coupable. Je me somnets librement à la punition et à la plus rigoureuse justice de l'amitié ; et, si je ne suis pas assez puni d'estre au désert, de ne vous voir pas, et de perdre ces belles heures que j'employerois en votre entretien, je suis prêt à souffrir vos reproches. Mais, monsieur, vous n'avez garde de me traiter si rudement, vous avez trop de courage pour refuser le pardon à un ami qui vous le demande, et qui se met en posture pour le recevoir. De moy^ qui connois mieux que tout autre la bonté de vostre naturel, et la générosité de vostre âme, je me tiens déjà pour absous, et mets cette grande faute que j'ai faite de ne vous écrire plus tôt, entre mes péchez pardonnez. Puis donc, que ma repentance seroit à ce coup inutile, et que vostre bonté m'oblige à l'employer ailleurs, au lieu de m'attrister de ce que j^ay fait, je me veux réjouir d'avoir failli à vostre avantage, et de vous avoir fait un bon service sans y penser. A n'en point mentir, je suis très aise que ma négligence ait été discrette, et que mon péché se trouve en quelque façon vertueux t, car^ si ma lettre vous eût trouvé encore malade^ soii importunité, sans doute, eut augmenté vostre mal, et je ne me fusse jamais pardonné une si grande faute. Maintenant que j'ay des assurances de vostre santé, et que je sais que la fièvre a eu pitié de vous, et de ceux qui vous àyment, je ne fay point conscience de venir troubler le repos de votre cabinet, ni de modérer un peu la satisfaction que vous devez recevoir de la lecture de vos ouvrages. Ndn, monsieur, bien que vous ayiez des qualités qui vous éloignent assez du commun, il ne faut pas que vous vous imaginiez éviter toutes les incommodités qui

suivent le peuple. Vos contentements en ce monde, ne sauroyent estre jamais tous purs, vos joyes auront toujours du tempérament et du mélange : quand vous aurez flatté presque tous vos ennuis dans ce beau discours que vous avez fait de la flatterie ; quand toute votre prose et tous vos vers, ces beaux enfants dont vous estes le père et le créateur, se seront mis en peine de vous composer la félicité que vous avez méritée, il vous restera toujours quelque mal à souffrir, vous aurez toujours quelque chose à combattre; et, quand cela ne se rencontreroit pas, vous aurez pour le moins quelque importun à contenter, ou quelqu'une de mes lettres à lire. A ce point, je ne serai pas marry de tenir la place de quelque plus grand mal qui pourroit arriver, ou de vous envoyer des lettres qui seront toujours de moindres maux qu'un procès, ou que la migraine. DisjDOsez-vous à la patience, puisque je suis dans ces persuasions, et résolvez-vous de souffrir jusques à mes rêveries. Voilà ce que c'est que d'aymer sans connoître, et d'obliger si courtoisement ; je vous en dirois bien davantage, mais ma migraine qui commence à me presser, et à vous venger de l'importunité que je vous donne, m'empêche de passer plus avant; à peine ai-je le loisir de vous dire que j'attends de vos nouvelles, pour savoir si, après m' avoir un peu plus connu que vous ne faisiez, vous souffrirez que je sois encore votre très humble et très obéissant serviteur (1) . »

(1) Cette lettre se trouve dans les manuscrits de Conrart, vol. V, p. 413, petit in-4o, sous ce titre : Lettre du P. Hercule, religieux de la Doctrine chrétienne, à M. Godeau ; Bibliothèque de l'Ar-

La réponse de Godeaii, écrite sur le même ton, également alïecté et précieux, n'est pas exempte non plus de cette emphase si ordinaire aux épistoliers les plus admirés à cette époque, emphase si déplacée, qu'elle ferait douter de la sincérité de sentiments exprimés avec tant de i-echerche. Dans un style traînant et maniéré, le P. Hercule avait demandé pardon de la grande faute qu'il avait commise de ne pas écrire plus tôt ; il avait mêlé à ses excuses un éloge excessif de la prose et des vers de Godeau. Aussi, ce dernier ne voulut-il pas demeurer en reste d'admiration avec son enthousiaste correspondant; il appelle sa lettre un riche présent qu'il vient de recevoir, et déclare que cette faveur lui fera autant d'envieux quelle rencontrera de témoins. A toutes ces louanges, s'en joignent d'autres, qui ont plus d'intérêt pour nous; sans doute, il faut faire encore la part de l'exagération, mais enfin ces flatteries nous prouvent que le P. Audilfret obtenait des succès réels, et n'était pas un orateur sans renom (1) .

Voici la lettre de Godeau; nous n'en publions qu'une partie. Qui a pu se délecter dans la lecture d'une prose si peu naturelle, n'était guère capable de (( débarrasser la chaire du style guindé et ridicule des sermonnaires

(1) Je vois le P. Hercule en correspondauce avec Balzac. Parmi les lettres de celui-ci, il y en a plusieurs adressées au R. P. Hercule, jjrovùiciai des Pères de la Doctrine chrétienne. A la date du 15 décembre 1643, il lui écrit un lettre où il vante la régularité et la justesse de son style. Voyez : Lettres de Balzac, édition elzévii'ienne, p. 87, 172, 182. — Parmi les lettres imprimées de Godeau, une seule est adressée au P. Hercule : Lettre de M. Godeau, evesque de Vence, 1 vol. in-12, Paris, Etienne Ganeau, 1713.

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italiens et espagnols » . « Qudy ! parmi ces occupations glorieuses qui vous retiennent, dans ces Conférences où vous régnez sur l'esprit de ceux qui vous écoutent, au milieu de toutes ces fonctions qui n'attendent pas une moindre couronne que le ciel, l'image d'une fâcheuse personne se présente à vous, et elle n'est pas chassée comme une importune? Ce n'est pas assez de souffrir qu'elle vous entretienne, vous la cajoliez ; et, pour récompense d'un fâcheux divertissement, elle emporte une faveur qui me fera autant d'envieux qu'elle rencontrera de témoins. Peut-être que, depuis votre départ, vous avez oublié qui je suis; c'est pourquoi, il vaut mieux que je vous envoyé mon tableau, afin que vous ne me preniez plus pour un autre. Sachez donc, mon Père, que le même importun qui vous a cent fois blessé les oreilles d'un mauvais entretien, vous persécute encore par ses lettres; que les jours qui se sont écoulez depuis notre séparation, ne m'ont apporté que de l'âge et des douleurs, que je suis toujours étranger dans les bons livres, et que, quand j'auray brûlé ces enfants difformes, desquels vbus me parlez, je ne seray point accusé d'avoir violé la première loy de la nature. Cessez, je vous prie, de les présenter à mes yeux ; je suis assez en colère de les avoir mis au monde : et il eût, sans doute, mieux valu que mon esprit fût demeuré stérile, que de pouvoir apporter des monstres pour preuve de sa fécondité.. Après vous avoir désabusé avec tant de franchise, si vous ne changez pas de style, je croirây que vous estes de ceux contre lesquels je parle dans mes discours, ou que vous me parlez, seulement pour avoir le plaisir de me faire paroître plus ridi-

cule. Crdyez-moy, tltïe liste de mes fautes, écrite de votre rtiain, lli'atiroit témoigné, avec plus de fidélité et dé satisfaction, que vous m'estimez hors du commun, que toutes ces belles paroles qui font voir, à ma honte, que la rhétorique seule possède le secret de changer les autres métaux en or, et qu'il n'y a point de pierre si dure, à laquelle son art ne sache donner une excellente forme. Mais il est temps que je vous délivre de l'entretien d'un babillard, qui ne vous a rien dit de si véritable, et dont il luy importe davantage que vous conceviez une ferme créance, que ces paroles avec lesquelles je ferme ma lettre. Je suis, mon Révérend Père, votre très humble et très affectionné serviteur (I). »

La plupart des biographes regardent Fléchier comme le disciple du P. Hercule; ils racontent qu'il s'appliqua à l'éloquence, sous la conduite de son oncle, qui faida de son expérience et de ses conseils. Les journalistes de Trévoux disent que l'on remarque partout, dans les ouvrages de celui-ci, « les grandes qualités qui l'ont distingué, et que M. Fléchier sut exprimer dans soi, fidèle disciple d'un tel maître : un bon cœur, un jugement droit, une rare intelligence de ^Ecriture et des voies de Dieu, une solide piété (2) )>. D'Alembert dit aussi que le jeUrié

(1) Lettre inédite; manuscrits de Gonrart, vol. V, petit in-4o. En tête de cette lettre, on lit : Réponse de M. G-odeau à la lettre précédente.

(2) Mémoires de Trévoux, novembre 1711, article clxi, cités par Ducreux; Œuvres complètes de Fléchier, vol. I, préface générale, p. LX.XXIV. — Ménard, lui aussi, appelle le P. Audiffret « un maitre habile qui forma le P. Fléchier ». [Œuvres de Messiré Esprit Fléchier, t. I, p. 10.)

Fléchier fut élevé par son oncle; et Ducreux a suivi, sur ce point, l'opinion commune. Le P. Audiffret, affirme-t-il clairement, « fut le guide de son neveu dans l'étude des sciences humaines et dans le chemin de la vertu. Fléchier, sous un si bon maître, étendit ses connoissances, et perfectionna tous les jours ses talents par un travail assidu ». Malgré l'autorité de ces différents témoignages, il nous est difficile d'admettre qu'il ait été le disciple du P. Hercule, dans le sens, du moins, qu'on attache ordinairement à ce mot. Nous ne pouvons croire surtout, comme le pense M. Delacroix, que c'est à lui que nous devons Fléchier (l). Sans doute, le religieux Doctrinaire n'est pas demeuré entièrement étranger à l'éducation de son neveu : mais il s'agit alors de cette éducation que l'on reçoit dans la première enfance, non de celle qui, venant plus tard, lorsque notre raison est déjà mûre et notre intelligence formée, imprime à notre vie une direction définitive, et laisse dans notre esprit des traces profondes que le temps n'effacera jamais. Comme le rapporte le Menagiana^ on peut bien dire que le P. Hercule prit soin de le faire étudier, qu'il guida ses premiers pas, encouragea ses efforts, et aplanit quelquefois les difficultés que le jeune élève rencontra au début de ses études. Mais c'est là tout ce qu'on doit affn*mer : les faits démontrent, d'une manièj-e évidente, que l'oncle n'a pu exercer sur l'esprit du neveu une influence considérable (2) . Nommé général des Doc-

(1) Histoire de Fléchier, p. 5.

(•2) Ménard, qui prétend que le P. Hercule forma Fléchier, semble cependant confirmer notre sentiment. Il nous apprend

trinaires en 16/i6 (1), il alla s'établir à Paris, et quitta Fléchier qui avait alors quatorze ans : à cet âge, on l'avouera, quelques dispositions qu'on ait reçues de la nature, on n'est encore le disciple de personne. Ce fut donc au moment où il aurait pu être le plus utile à son neveu, former réellement son esprit, diriger ses goûts, l'aider de ses lumières, devenir effectivement son maître, qu'il vint demeurer à Paris, où se trouvait le cheflieu de la congrégation, dont il avait été nommé supérieur général. Le futur orateur, on le voit, fut de très bonne heure livré à lui-même; il n'était encore qu'un enfant, lorsque le P. Audiffret le quitta pour ne plus le revoir. De 1646 à 1659, époque de la mort de ce dernier, Fléchier suivit librement, loin de son oncle, la route qu'il

que Fléchier Jît ses premières études à Pernes, et les continua à TarascoQ, au collège des prêtres de la Doctrine chrétienne. « Il fut envoyé avec son frère cadet, nous dit-il, et mis en pension chez un avocat, nommé Grasset, qui prit un soin particulier de leur éducation. » [Œuvres de Fléchier, notice biographique, p. 2.) — De son côté, voici ce que dit M. Delacroix : « Il était bien jeune encore, quand il quitta la maison paternelle, pour ne presque plus y revenir. Il allait avec son frère cadet, à Tarascon, chez l'avocat Grasset, ami de sa famille, pour suivre de là les cours du collège des Doctrinaires , dans lequel son oncle avait occupé, ou occupait peut-être encore quelque charge. » [Histoire de Fléchier, p. 7.) On ne sait pas, d'une manière certaine, si le P. Audiffret occupait encore quelque charge au collège des Doctrinaires, au moment où Fléchier y faisait ses classes ; de plus, d'après les témoignages que nous venons de citer, il suivit simplement les cours du collège, et ce fut un avocat qui fut chargé du soin de le faire étudier : en présence de faits pareils, on a bien le droit de restreindre le rôle du P. Audiffret dans l'éducation de son neveu.

(l) M. Barjavel, Dictionnaire biographique du département de Vaucluse, article Audiffret.

lui plut de choisir, travailla seul, fixé d'abord à Avignon, plus tard à Draguignan, puis à Narbonne, et n'ayant d'autres rapports avec le supérieur des Doctrinaires, que les rares communications que la poste pouvait alors permettre. D'ailleurs, il nous semble, Fléchier, qui, dans sa vieillesse, parlait quelquefois de son oncle, n'eût pas manqué de rappeler tout ce qu'il devait à ses soins dévoués. Or, il fait mention uniquement des ouvrages de son parent ; sur le reste, il garde un silence absolu, qu'expliquent suffisamment, à notre avis, les observations qui précèdent. Un tel silence serait bien étrange, si, comme on le suppose généralement, le P. Hercule eût été « le guide de son neveu, dans l'étude des sciences divines et humaines », Dans une lettre, datée de Nîmes, et dans laquelle il est question de son oncle, Fléchier se contente de ces quelques mots : « Je suis bien aise, dit-il, qu'on vous ait envoyé le second tome des œuvres du P. Hercule : vous y trouverez peut-être quelque chose de plus parfait que dans le premier (i). » Ailleurs, il parle encore de ces mêmes œuvres, sur un ton quelque peu dédaigneux : « J'ai fait faire une enveloppe au troisième tome des ouvrages du P. Hercule, écrit-il au P. Vignes; on y a mis votre adresse, et on le remettra au frère Roman pour vous le rendre, ou, à son défaut, à quelque autre commodité assurée. J'espère que vous me ferez part du recueil que vous voulez faire, de ce que vous pourrez déchiffrer de ces ouvrages (2). »

(1) Au P. Vignes, lettre du 25 novembre 1704, vol. X, p. 182.

(2) Lettre du 4 juin 1706, vol. X, p. 228. — Fléchier ne sem-

Quant aux sermons de son oncle, il semble les avoir goûtés davantage; on peut, du moins, le supposer, si on en croit le passage suivant d'une lettre écrite près d'un an avant la précédente : « Je vous renvoie le livre du P. Hercule : ce sont des fragments de quelque carême qu'il avoit prêché, qui ne laissent pas d'être beaux et éloquents : vous en aurez apparemment recueilli quelques fleurs (1) . )) Ce témoignage, joint à celui de Godeau, à celui de d'Alembert et des autres écrivains que nous avons cités, nous prouve que le P. Hercule fut un orateur de quelque mérite ; mais on ne peut dire, pour cela, qu'il a été le maître de Fléchier ; à peine, doit-on admettre que celui-ci, dans sa jeunesse, lut assez les livres de son oncle pour en tirer quelque profit, et se diriger dans cette carrière de l'éloquence qu'il devait parcourir avec tant d'éclat (2).

L'un des meilleurs guides de Fléchier, un homme que ce dernier eut bien fait de choisir uniquement pour maître, ce fut, dit-on, le P. Senault, orateur justement

ble pas juger très favorablement ces écrits publiés en 1668 et 1675; voyez plus haut, p. 76, note 2.

(1) Au P. Vignes, lettre du 20 juillet 1705, p. 206. — Ménard et les autres biographes de Fléchier, qui ont donné la liste des ouvrages du P. Audiffret, n'avaient rien dit de ces fragments de carême.

(2) L'ouvrage du P. Hercule : Maison d'oraison, ou exercices spirituels pour des retraites , ne parut qu'en 1675; Fléchier avait alors plus de quarante ans, et était déjà célèbre. Il ne put donc lire que le livre de son oncle, intitulé : Questions et explications spirituelles et curieuses sur le psautier, et divers psaumes ; il fut publié en 1668. Quant à l'ouvrage dont parle Fléchier dans l'une de ses lettres, et qui renfermait quelques fragments de carême, nous ne savons pas à qu'elle époque il fut imprimé; nous n'avons pu le trouver nulle part.

célèbre de son temps, et qui, après avoir brillé dans la chaire, consacra les dernières années de sa vie à diriger les études de la jeunesse oratorienne (1). Par une bienveillance particulière, dans le but d'être utile à un plus grand nombre, le P. Senault voulut que les jeunes gens du dehors pussent assister aussi à (c ces conférences réglées de Saint-Magloire, où le généreux maître communiquait à tous libéralement son esprit ». De cette école excellente sortirent des orateurs estimés encore aujourd'hui : Fromentières, « vrai précurseur de Massillon, dans l'Oratoire, par sa méthode insinuante, son abondance persuasive ■» ; Mascaron, souvent obscur et emphatique, mais qui mêle à ses défauts, comme l'a fort bien dit M. Jacquinet, des éclairs d'admirable éloquence.

Presque tous ceux qui se sont occupés de Fléchier, ont parlé de Richesource et du P. Hercule Audiffret, mais, pour la plupart, ils ont gardé le silence sur le général de l'Oratoire; ils ne paraissent pas avoir soupçonné que Fléchier vint chercher à Saint-Magloire des préceptes plus raisonnables et plus utiles que ceux qu'il allait demander

(1) Jean-François Senault, né à Anvers, village près de Pontoise, vers 1601, supérieur général de l'Oratoire en 1662, mourut à Paris en 1672. MM. Dézobry et Bachelet, Dictionnaire général de biographie et d'histoire, article Senault, le font naître à Anvers, ce qui n'est pas la même chose. Je remarque la même faute d'impression dans l'ouvrage de M. Ludovic Lalanne, Dictionnaire historique de la France. Paris, Hachette, 1877. — Entre autres ouvrages, on a du P. Senault : Panégyriques des Saints, Paris, 1656, 1657, 1658, 3 vol. in-4»; des Oraisons funèbres, parmi lesquelles celles de Marie de Médicis et de Louis XIU. — Voir sur le P. Senault l'excellente notice que lui a consacrée M. Jacquinet : Les Prédicateurs du dix-septième siècle' avant Bossuet, p. 182 et suiv. Paris, Didier, 1863.

à la ridicule Académie des orateurs. Les mémoires de Trévoux, d'Alembert, Ducreux ne disent rien à ce sujet; et cependant, Ménard, dont le témoignag;e est d'une grande autorité, nous affirme ce fait de la manière la plus positive. « Il assista souvent, dit-il, aux conférences que tenoit à Saint-Magloire le P. Senault, qui, par son zèle pour la perfection de l'éloquence chrétienne, s'appliquoit à former de jeunes ecclésiastiques dans cette étude, et à leur transmettre tout ce qu'il y avoit acquis de lumières. On connoît toute la célébrité des orateurs qui sortirent de l'école de ce grand maître ; et Fléchier fut un de ceux qui s'y perfectionnèrent le plus pour le style, et pour le talent de la chaire (1). » Si nous en croyons son véridique biographe, il n'aurait donc pas suivi uniquement les leçons d'un charlatan, qui ne pouvait qu'égarer la raison et corrompre le jugement de ses élèves. De plus, ce passage de Ménard explique comment, malgré les détestables préceptes de Richesource, Fléchier n'a pas été perdu pour l'éloquence : le remède fut à côté du mal, le grave et judicieux enseignement de Saint-Magloire tempéra les funestes effets des leçons de la place Dauphine, corrigea les sottises de cette école, que d'Artigny appelait f< une peste publique^ capable de dépeupler l'empire de la littérature (2) ». Par ses exemples, par ses sages

(1) Œuvres coinplètes de Fléchier, dont le t. I«'' seul a paru; Notice biographique, p. 13. — Le séminaire Saint-Magloire était situé rue Saint-Jacques; depuis 1618, il était dirigé par les Pères de l'Oratoire. Aujourd'hui, les bâtiments sont occupés par l'institution des Sourds-et-Muets.

(2) L'abbé d'Artigny, dont nous avons parlé déjà bien souvent, était né à Vienne, dans l'Isère, en 1706, et mourut en

conseils, Senault inspira à Fléchier le goût de cette éloquence sérieuse et solide que l'on trouve dans ses discours; et, plus tard, lorsqu'il rendit un hommage sincère et public à l'enseignement de Senault, Fromentières comprenait peut-être aussi Fléchier parmi les disciples qu'avait eus l'estimable Oratorien : (( Les prédicateurs, qui ont eu depuis vingt ans le plus de réputation, n'ont-ils pas été ses disciples ? Avouons-le, puisqu'il est vrai, de plenitudine ejm nos accepimiis : nous avons tous reçu de sa plénitude ; moi, proportionnément à ma foiblesse ; mais ces grands hommes qui vous ont charmés, et que leur mérite a élevés aux dignités de l'Eglise avec abondance : et, à voir enfin le grand nombre de prédicateurs qu'il a formés, ne diroit-on pas que Dieu avoit établi ce prêtre en notre siècle, comme autrefois Jér^mie dans le sien, pour être le maître et le capitaine de de tout homme qui devoit prophétiser : « Dédit te Dominus sacerdotem, ut sis dux in domo Domini super virum prophetantem. «

Ce qui rend l'opinion de Ménard plus probable encore, c'est que Fléchier a subi réellement l'influence du P. Senault, et que la nature de son talent paraît en avoir conservé une empreinte assez visible. Fléchier a d'autres qualités que le prédicateur favori d'Anne 4' Autriche, et, celles qui lui sont communes avec Senault, il les possède à un plus haut degré ; mais, par bien des côtés, le disciple se rapproche de son maître, et semble avoir hérité de certains

1778. Ses Mémoires de littérature, 6 vol. in-î2, Paris, 1751, forment un recueil intéressant.

— gicle ses défauts. Chez l'un et l'autre, on rencontre une doctrine sûre, une méthode précise, une élégance soutenue, qui contrastaient heureusement avec la marche irrégulière et le style peu châtié de la plupart des orateurs du temps; tous deux, ils excellent dans les développements moraux, où ils trouvent leurs meilleures inspirations; et ce sont peut-être les exemples de Senault, qui décidèrent l'ancien Doctrinaire à choisir la morale de préférence au dogme, dopt Bossuet fit plus particulièrement son domaine. Mais, comme M. Jacquinet le reproche au P. Senault, on peut aussi reprocher à Fléchier d'être trop souvent froid et uniforme, de manquer de naturel, de s'étudier outre mesure, de donner à son style une élégance qui dégénère en coquetterie; enfin, ce qui a été dit de l'Oratorien, on peut le dire de Fléchier avec tout autant de justesse : « Il lui manque ce que rien ne peut remplacer, cliez l'orateur surtout, Témotion, le souffle, l'effusion et l'élan, ce qui fait surtout et plus que tout l'expression éloquente, ce q|ii donne l'àme et la vie à la parole (1) • »

N'est-ce pas aussi à l'école de Saint-Magloire, que notre orateur apprit à céder à son penchant déjà trop vif pour l'antithèse, la figure favorite du P. Senault (2) ? Il est à remarquer que les élèves suivirent assez fidèlement les exemples du maître, Mascaron, surtout, qui a prodigué ces petites oppositions avec une facilité si déplorable. Voilà bien des ressemblances, qu'il est difficile

(1) Les Prédicateurs du dix-septième siècle avant Bossuet, p. 185.

(2) Ibid., p. 188.

d'attribuer toutes au hasard, ressemblances qui s'expliquent naturellement, si, comme le dit Ménard, on admet que Fléchier suivit les conférences que Senault tint à Saint-Magloire, jusque vers la fin de sa vie. Sans doute, c'est là une opinion appuyée sur de simples conjectures, et sur l'autorité d'un seul écrivain ; mais, comme l'historien dont il s'agit ici est en général fort bien instruit, comme c'est un homme connu pour son exactitude et la sûreté de ses informations, on a tout lieu de croire qu'il ne s'est pas trompé.

Pour se former à l'éloquence, Fléchier eut un autre maître, dont personne n'a rien dit : ce maître, le plus illustre de tous, qui exerça sur lui une influence profonde, qui, en certaines occasions, lui communiqua quelque chose du feu de son génie, c'est sans contredit Bossuet. Plus tard, quand il fut arrivé lui-même à la gloire, quand il se vit universellement applaudi et comblé d'honneurs, notre orateur n'oublia pas celui qui contribua si puissamment à ses brillants triomphes, et qui lui enseigna cette éloquence grave et forte, pleine de majesté et de grandeur, que nous trouvons dans ses discours. Dans des circonstances solennelles, il a plusieurs fois rendu un éclatant hommage à la mémoire de l'immortel prélat, et c'était justice : ses Oraisons funèbres^ tout particulièrement, sont remplies d'idées, d'expressions, d'images, de réminiscences, qui attestent une connaissance familière des Oraisons funèbres de l'évêque de Meaux. Ce fut dans cette salutaire lecture, que vint se retremper l'élève précieux et guindé de Richesource; et, nous n'hésitons pas à le dire, c'est à cette étude sérieuse, c'est

au commerce qu'il eut avec Bossuet, que Fléchier est redevable de ses plus nobles et de ses plus solides qualités (1). Le nombre des auteurs que lut encore Fléchier est fort considérable; cela nous prouve avec quelle application, par quelle suite de travaux importants, il se prépara à cette carrière oratoire qu'il devait embrasser. Il s'arrêta à quelques-uns en particulier, dont il préférait les ouvrages ; mais, il n'y eut aucun écrivain un peu célèbre, parmi les anciens, comme parmi les modernes, qu'il n'ait connu et goûté. On ne peut dire si, comme Fénelon, il aima beaucoup cette littérature grecque familière à l'illustre archevêque de Cambrai, qui, peut-être, lui doit le plus beau de ses ouvrages, et sûrement celui qui est demeuré le plus populaire. Dans ses lettres et ses discours, Fléchier ne parle presque jamais de Thucydide, de Sophocle ou de Démosthène. On comprend que, dans la chaire, il ait bien fait de s'interdire ces citations déplacées que les orateurs chrétiens, quelque temps encore avant lui, prodiguaient avec une ridicule profusion. Mais il est certain, cependant, que les auteurs grecs ne lui furent nullement étrangers : tour à tour professeur à Draguignan et à Naibonne, devenu plus tard précepteur du fils de M. de Caumartin, c'est-àdire pendant une période de plus de dix ans, il fut obligé d'étudier les philosophes, les poètes et les historiens de la Grèce, qu'il devait expliquer à ses élèves, en vertu même des fonctions qu'il remplissait.

(1) Voyez, chap. v, quelques détails sur les relations de Fléchier avec Bossuet; la belle lettre, surtout, qu'écrivit Tévêque de Nîmes, en. apprenant la mort de Bossuet;

Toutefois, il eut plus souvent recours, dans ses Or«2sons funèbres surtout, à l'autorité des écrivains latins, dont il cite fréqueiîiitierit les paroles, et dont il rapporte les opiilions. Ce qiti nous montre qu'il étudia beaucoup les auteurs latins, c'est la parfaite distinction avec laquelle il écrivait cette belle langUe de Cicéron ; on peut le dire, il là connaissait à fond, il la parlait avec autant d'élégance et de coitëctiotl quë sa langue maternelle : c'était là comme le fruit de cette solide éducation que l'on recevait àU dix-septième siècle. 11 fest remarquable, en effet, qUe lés hommes les plus célèbres de ce temps, dont plusieurs sont ilOs maîtres dans Tart d'écrire, BossUët, Fénelon, Huet, Rollin, et bien d'autres encore, étaient précisêiîient teux qui maniaient avec une habileté consofflrnée ce noble idiome de Tite-Live et de Virgile, qu'ils âvaietit appris dans leur jeunesse. Et, certes, tous ces grande hoiiimes, qui eurent pour l'antiquité une admiration si vive et si réfléchie, qUi lui sont même redevables de leurs plus pures et de leurs plus hautes inspirations, Comme Boileau, la Fontaine, Molière et Racine, eussent été bien surpris si on leur eut dit qu'un joiu^ viendrait, où, ces mêmes auteurs, dont ils s'étaient nourris et qui les avaient formés, seraient violemment attaqués^ et auraient besoin, pour ne pas succoluber dans la lutte^ du secours dé défenseurs éloquents.

Fléchier ne se contenta pas de la connaissance de l'antiquité grecque et latine ; avec un soin persévérant, il étudia les discours des orateurs qui l'avaient précédé. Il ne lut pas seulement les sermons des vieux prédicateurs français, il voulut connaître aussi les orateurs italiens

et espagnols (1) ; malgré la fatigue et le dégoût," que pouvait faire naître chez lui une lecture si longue, et, souvent, si peu profitable, il ne se laissa pas décourager, et voulut savoir ce qui avait été écrit avant lui. Il ne se faisait pas illusion sur le mérite réel de toils ces ces orateurs étrangers; dans le nombre, il y en avait plus d'un qu'il avait raison d'appeler ses bouffons^ comme il le disait plaisamment. Mais nous ne pouvons croire qu'il les , confondit tous dans un égal mépris ; parmi ceux qu'il lut, il est difficile de supposer qu'il ne fit d'honorables exceptions pour personne (2). Et, d'ailleurs, quand bien même il les aurait jugés avec sévérité, il est vrai de dire que l'étude de ces orateurs ne lui fut pas inutile, puisqu'il avouait lui-même « que le ridicule de ces ser-

(1) « Outre sa langue maternelle, il entendoit parfaitement l'italien et l'espagnol. Il s'étoit attaché avec quelque soin à la coniioissance flé tés deux dernières langues, afin de se mettre en état d'en lire les meilleurs ouvrages, et principalemeïit les serraonnaires. » (Ménard, Notice biographique sur Fléchier, p. 18.)

(3) Dans son Esscd sur l'éloquence de la chaire, Maury a rendu justice à certains prédicateurs étratigërs. Saint Thomas de Ville^ neuve, prédicateur ordinaire de Gharles'Quint, et archevêque de Valence, dans le seizième siècle, a laissé des sermons estimés. « On y remarque, dit Màury, un usage fréquent, et souvent heureux de l'Écriture et des Pères de l'Église. C'est, à cet égard, une mine encore inconnue, où les prédicateurs peuvent s'approprier heaucoup de trésors, principalement en traitant les mystères les plus instructifs de la religion. »

En Italie, le P. Segneri a eu une réputation qu'il conserve encore; il a du mauvais goût, des idées bizarres; ses preuves sont soùvètit faibles, mais ses sermons « font quelquefois admirer la fécondité de son imagination, et même la vigueur de son éloquence ». De plus, Segneri est un bon écrivain; il est remarquable, dit Maury, « par l'élégance, la pureté, le coloris et l'harmonie de son style ».

monnaires avait servi à fortifier et à épurer son goût (1) ». Il est possible, comme le remarque d'Alembert, que Fléchier ait pris, dans ces ouvrages, quelques-uns des défauts qu'il voulait éviter : « 11 contracta quelquefois, sans qu'il s'en aperçût, l'affectation d'esprit qu'il ne cherchait dans ces vieux sermonnaires que par le désir de s'en préserver » ; mais il ramassa ainsi un trésor d'idées et de connaissances de toutes sortes, dont il fit usage dans la suite : ce qui lui permit de traiter, sans trop de peine, les plus importants sujets de la morale chrétienne. Il laissa la forme qui était défectueuse, négligea les pensées fausses, modifia la méthode qui était mauvaise, évita cet étalage d'érudition dont la plupart des j)rédicateurs s'étaient montrés si fiers jusqu'alors, et s'empara du fonds qui était excellent : observation des mœurs, préceptes pour la conduite de la vie, sentiments pieux et, enfin, application des passages de l'Ecriture aux vérités morales du christianisme.

Fléchier paraît avoir lu, surtout, les prédicateurs français qui vécurent avant lui; il les lut, non pas en simple curieux, mais en homme qui, tout en cherchant à se préserver de leurs défauts, désirait profiter de leurs leçons. « Fléchier, nous dit d'Alembert, avoit beaucoup lu les vieux sermonnaires, comme Virgile lisoit Ennius, pour tirer de ce fumier quelques parcelles d'or qui s'y cachoient. » Ce qui nous le prouve d'une manière évidente, ce sont les emprunts qu'on lui a tant reprochés, em-

(1) Mémoires de Trévoux, cités par Ducreux, Œuvres complètes de Fléchier, préface, vol. I, p. lxxxiv.

prunts laits à Liiigendes, évêque de Màcon, à Godeau, et à un certain ablié Ogier (1), ce disciple de Balzac, qui a les défauts du maître, et qui en possède rarement les qualités. Fléchier a dû étudier aussi les sermons du P. Lejeune, dont il paraît s'être servi plus d'une fois ; il y a, entre le futur évêque de Nîmes et le rude prédicateur, des ressemblances frappantes : au ton ferme et sévère de quelques passages, à la hardiesse de certaines invectives, à la vigoureuse et libre peinture de certains tableaux, il est facile de reconnaître la mâle empreinte laissée par l'intrépide missionnaire sur l'esprit de notre élégant orateur (2).

A tous ces travaux consciencieux, à ces utiles lectures,

(l) Jean de Lingendes, précepteur du comte de Moret, lils naturel de Henri IV, sacré évêque de Sarlat le 14 décembre 1642, transféré, le 11 novembre 1650, à Févèché de Mâcon, où il mourut, en 1666, à l'âge de soixante-dix ans. Il ne faut pas le confondre avec Claude de Lingendes, célèbre orateur Jésuite, mort en 1660, parent et contemporain du premier. — François Ogier, né au commencement du dix-septième siècle, mort en 1670. Bel esprit, bien plutôt qu'orateur, il prit une part active aux débats littéraires de cette époque. Lorsque le P. Garasse publia, en 1623, sa Doctrine curieuse, dans laquelle il attaquait avec violence les écrivains à la mode, Fr. Ogier répondit par un livre intitulé : Jugement et censure de la doctrine curieuse. Paris, 1623, in-8». Quelques années après, lorsque le F. André, religieux Feuillant, fit paraître sa Conformité de réloquence de M. de Balzac, avec celle des plus grands personnages du temps passé et du présent, et accusa celui-ci de n'être qu'un plagiaire, Ogier composa l'Apologie de M. de Balzac. (Paris, 1627, in-S".) Parmi les ouvrages assez nombreux de F. Ogier, on remarque ses Actions publiques, qui contiennent des sermons, des éloges et des oraisons funèbres, celle de Louis XIII en particulier. (Paris, 1652- 1655. 2 vol. in-4.)

(2) Le P. Lejeune, oratoricn, né à Poligny, dans le Jura, en 1592, mourut en 1672.

Fléchier joignit encore l'étude des meilleurs moralistes de son temps, se nourrit de leurs idées, se pénétra de leurs observations, et, par la méditation attentive de leurs ouvrages, compléta les connaissances qu'il avait déjà sur le cœur humain, dont il devait montrer, un jour, les misères aussi bien que les grandeurs. Rien ne nous indique qu'il ait fait usage des Maximes de la Rochefoucauld; on ne peut guère douter qu'il ait lu ce petit hvre, qui, dès son apparition, fit tant de bruit, et dont les éditions s'écoulèrent avec une si grande rapidité. Peut-être comprit-il que, par leur forme brève et concise, ces Maximes convenaient peu à la langue oratoire, qui demande plus d'abondance et d'ornements ; c^est pour cela, croyonsnous, qu'il ne lui a pas été facile de reproduire, dans ses discours, quelque chose de ce tour vif, précis et délicat dans lequel la Rochefoucauld savait enfermer ses pensées. Mais nous avons la certitude qu'il étudia Pascal, à qui il a emprunté l'une des plus belles pages de l'éloquent écrivain. Notre orateur ne pouvait faire de lecture plus profitable ; et si, dans plusieurs de ses discours, on trouve une morale souvent élevée, une observation quelquefois profonde du cœur humain, des idées fortes et graves, on peut dive qu'il est en partie redevable de ces mérites à l'illustre solitaire de Port-RoyaL Il lut aussi les ouvrages de Nicole, le sage et doux moraliste que M""" de Sévigné goûtait si particulièrement^ et pour lequel elle a exprimé son admiration d'une façon si piquante. Le 12 novembre 1707, il écrivait à M"° de la Fare, qui lui avait envoyé une multitude de bons livres, une bibliothèque entière, dans laquelle se trouvaient, sans

doute, les Essais de morale, k cette occasion, Flécliier la remercie du présent qu'elle vient de lui faire, et mêle à son compliment une juste appréciation de Nicole : « J'ai déjà, dit-il, la plus grande partie des œuvres de M. Nicole. C'est un bon auteur, plein d'esprit et de réflexions, mais un peu sec et subtil, qui a plus de pénétration et de savoir que de sentiment et d'onction (1). »

Le vrai modèle de Fléchier, celui qu'il étudia avec le soin le plus attentif, celui qu'il avoue réellement pour son maître, c'est Balzac. C'est à son école, bien plus qu'à celle de Voiture, qu'il se forma : c'est lui, en effet, qui apprit au jeune Doctrinaire à revêtir de belles moralités d'une prose harmonieuse et cadencée, à orner sa phrase de toutes les richesses d'une dictiou nombreuse et choisie, enfin, à donner à son style cette dignité, cette distinctiou, qui manquaient à tant d'écrivains contemporains. « Balzac, disait Fléchier lui-même, a une noblesse et une harmonie dans l'expression, qu'on ne sauroit trop admirer, ni trop copier (2) . » 4ussi, dans presque tous ses ouvrages, senton l'influence du maître, influence salutaire, en définitive, car, s'il doit à Balzac quelques défauts, il lui doit aussi quelques-unes des meilleures qualités de son style.

Fléchier ne pouvait négUger l'étude de l'Ecriture sainte et des Pères de l'Eglise, ces deux sources fécondes,

(1) Lettre inédite; collection de M. de Buzonnière, à Orléans. C'est à lui, nous nous plaisons à le rappeler, en témoignage de notre gratitude, que nous devons toutes les lettres qui forment la Correspondance de Fléchier avec M" Des Houlières, lettres que nous avons publiées pour la première fois.

(2) Mémoires de Trévoux, mois de novembre 1711, avticle glxi; • — Notice biographique par Ménard, p. 87.'

où doivent puiser les orateurs cin-étiens, s'ils veulent traiter dignement les graves sujets de la religion et de la morale. Ménard nous apprend que, dans le but de perfectionner son éloquence, « il fit une lecture profonde et appliquée des livres sacrés » ; afin de donner à sa parole plus de force et d'autorité, il étudia les Pères de l'Église, dont la connaissance est indispensable à un prédicateur, pour présenter avec sûreté des explications « sur la doctrine de la foi, ou sur les principes des mœurs (1) » . Il ne se contenta pas de lire assidûment les ouvrages de ces éloquents interprètes de l'Ecriture sainte, il forma encore un recueil de leurs meilleures pensées et de leurs plus beaux passages. Il put ainsi, en quelque sorte, les avoir toujours sous la main, les retrouver sans peine aux dilïerentes époques de sa vie : méthode excellente, la seule qui permette de tirer un profit durable des nombreuses lectures qu'on a faites ; à moins d'être doué d'une mémoire prodigieuse, c'est le moyen le plus sûr de conserver toujours, au milieu des défaillances de l'âge, des matériaux précieux, dont on a perpétuellement besoin. Ménard, qui nous paile de ces extraits, nous dit qu'ils formaient un (jros volume in-folio. Ce travail, fruit de longues et laborieuses recherches, ne nous est pas parvenu ; à la mort de l'évêque de Nîmes, le volume disparut, et ses héritiers ne purent jamais le retrouver (2).

(1) Féiielon, Dialogues sur r éloquence, dialogue III, p. 239; Edit. classique de M. Despois; Paris, Dezobry, 1 vol. in-12.

(2) Voici en entier le passage de Ménard ; il nous montre par quelle suite de travaux Fléchier se prépara, avant de paraître dans la chaire : « Cependant Fléchier cultivoit avec soin l'étude

Telles forent les études par lesquelles Fléchier se pi'épara à la prédication ; études plus sériauses, on le voit, qu'on ne le croirait d'abord, et que ne sembleraient le faire supposer les frivoles et agréables amusements qu'il se permit quelquefois. Il put bien, pour se distraire, aligner de jolis vers, ou écrire à de spirituelles amies des lettres quelque peu précieuses, et nullementexemptes de recherche et d'affectation ; mais il ne perdit jamais de vue le but élevé vers 'lequel il se dirigeait. Il faut donc se garder de dire que Fléchier passa tout le temps de sa jeunesse dans de mesquines occupations : une telle assertion est formellement démentie par les faits que nous venons de signaler, et qui attestent un travail considérable et soutenu. D'ailleurs, cette opinion aurait un grand inconvénient; il faudrait alors résoudre un problème singulièrement difficile, et expliquer par quel brusque changement celui qui ne connut longtemps que le langage des ruelles et des réduits à la mode, renonça tout à coup à un genre qu'il avait

(le leloquence chrétienne. Il fit alors, dans la vue de s'y perfectionner, une lecture profonde et appliquée des livres sacrés; et s'en rendit les nobles expressions si familières, qu'il en faisoit toujours les applications les plus heureuses aux sujets qu'il traitoit. De plus, il fit d'excellents extraits des Pères de l'Église. C'étoient les ouvrages de ces admirables interprètes de l'Écriture sainte, qui lui fournissoient ses raisonnements et ses pensées. Les extraits qu'il en fit, formoient un gros volume in-folio, qui fat enlevé après sa mort, et que ses héritiers n'ont point retrouvé. Il en faisoit un merveilleux usage dans toutes ses compositions : Tertullien, saint Augustin, saint Ghrysostome, étoient les principaux auteurs dans lesquels il puisoit. En un mot, il fit. de l'Écriture Sainte et des Pères de l'Église tout le fonds de ses richesses dans l'éloquence chrétienne. » (Ménard. Notice biographique de Fléchier, p. 24.)

uniquement cultivé jusque-là, devint un orateur grave, sérieux, digne d'être comparé à Bossuet et à Bourdaloue, sinon par l'éclat du langage ou la" fermeté des idées, du moins par la noblesse de ses pensées, par la sévère dignité de son style , et par l'élévation de son enseignement. Pour rester dans les limites de la vérité, il faut voir dans Fléchier autre chose qu'un bel esprit de salon, exclusivement occupé de bagatelles, satisfait de ses petits triomphes littéraires, et charmé de vivre dans un milieu qui était si peu propre à le former au ministère qu'il devait bientôt remplir. Il y a un point qu'on ne doit pas perdre de vue, quand on parcourt les légères compositions de sa jeunesse : en les lisant, il faut songer en même temps qu'il ne négligea pas, pour cela, des études plus austères, qu'il se soumit volontairement à un travail assidu, travail que les hommes les plus studieux eux-mêmes auraient, peut-être, quelque peine à égaler aujourd'hui. Certaines pièces de vers latins, quelques lettres adressées à M"° de la Vigne, une correspondance agréable avec M^^"^ Des Houlières, et une piquante relation des principaux événements survenus pendant la tenue des Grands Jours d'Auvergne, ne peuvent suffire pour remplir l'intervalle de plus de douze ans, qui s'est écoulé depuis l'arrivée de Fléchier à Paris, jusqu'au moment où il prononça sa première Oraison funèbre. Evidemment, il appliqua l'activité de son esprit à des travaux plus sérieux, que nous avons essayé d'énimiérer : des conférences de Senault, il passe tour à tour à l'étude des orateurs itahens et espagnols, ou à celle de nos sermonnaires français; tantôt, il lit l'Écriture sainte et les Pères de l'Église, dont il recueille avec soin les plus

remarquables passages ; tantôt enfin, il se pénètre de la lecture de Balzac, de Pascal ou de Bossuet, désireux d'imiter l'harmonie «de l'un, la vigueur de Tautre, et la magnifique éloquence du troisième.

Maintenant que nous savons par quelle suite de travaux il se forma à l'éloquence, nous pouvons parler de ses délassements. Nous les jugerons avec indulgence : nous croirions manquer de goût, si nous allions apprécier' avec sévérité des œuvres auxquelles l'aimable prélat n^attachait certainement pas beaucoup de valeur. Nous abordons volontiers cette partie intime de la vie littéraire de Fléchier. Mais, nous F avouons, tout d'abord nous avons éprouvé quelque embarras; nous nous sommes demandé si en révélant certaines particularités, si en nous arrêtant à quelques détails, qui paraissent singuliers aujourd'hui, nous ne nous exposions pas à porter atteinte à un nom respecté, et vraiment digne de l'honorable réputation dont il jouit parmi nous (1). Ces scrupules, que l'on saura bien apprécier, se sont dissipés, lorsque, comparant ce que nous appellerons les écrits compromettants de Fléchier, avec les mœurs de son époque, ses habitudes personnelles, ses goûts, son caractère, nous avons acquis la conviction que c'étaient là de simples badinages, de ces amusements innocents, qu'un honnête homme, et un homme d'esprit peut se permettre quelquefois, pour se délasser des soucis de l'étude. D'ailleurs, pour tout ce qui concerne

(1) Voyez nos réflexions à ce propos : Correspondance de Fléchier avec M'' Des Houlières, p. 101 et suiv.

ces questions délicates, nous pouvons nous appuyer sur l'autorité d'un critique, dont on ne niera ni la finesse, ni la pénétrante sagacité, et qui, par ses judicieuses remarques, nous a été de la plus grande utilité : nous serons heureux d'abriter souvent nos opinions derrière celles d'un juge aussi compétent et aussi éclairé.

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