‹ La jeunesse de FléchierChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Vie littéraire de Fléchier à Paris. Ses amis : Gonrart, protecteur de Flécliier. Du talent et des écrits de Gonrart. Sa correspondance galante avec M"'' Godefroy, qui fut plus tard la marquise d'Andeville. De l'opinion de Talleœant des Réaux. Gonrart met Fléchier en relation avec M. de Montausier. Il le recommande à Chapelain. — Estime de Ghapelain pour Fléchier. Fléchier, défenseur de Ghapelain aux Grands Jours d'Auvergne. Il est possesseur du manuscrit original de la Pucelle.

Nous touchons à la période la plus piquante, et, nous dirons même, la plus agréable de la vie de Fléchier, période pleine de charme et d'intérêt, que nous allons essayer de faire connaître, en ajoutant quelques détails à ceux qui ont été déjà publiés sur ce sujet (1). Parles premiers essais de sa jeunesse, comme

(1) Dans différents articles, sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir, M. Sainte-Beuve a tracé, avec beaucoup de goût et de vérité, le tableau de la jeunesse de Fléchier. Il était difficile de parler de l'évêque de Nîmes avec plus de tact, de finesse et de mesure, que ne l'a fait le remarquable auteur des Causeries du lundi. — Voyez, Gharles Labitte : la Jeunesse de Fléchier- [Revue des Deux-Mondes. Mars, 1845.) — M. Sainte-Beuve : un article remarquable en tête de l'édition des Mémoires des Grands- Jours d'Auvergne; 1 vol. in-12, Paris, Hachette, 1862. — Voir aussi M. Delacroix, Histoire de Fléchier : les trois premiers chapitres ; Paris, Louis Giraud. un vol. in-8, 1865.

par ses relations, Fléchier mérite parfaitement le titre d'homme de lettres qu'il se donnait un jom% en écrivant à son ami Huet, le savant évêque d'Avranches. « Il appartient par le goût et par la manière, dit avec raison M. Sainte-Beuve, à la société de l'hôtel de Rambouillet, et aux gens de lettres de la première académie, dont il était en quelque sorte l'élève; c'est là, c'est dans ce double cercle qu'il prit son pli à l'heure où son talent se forma, et il le garda, même en se développant par la suite et en s'élevant ; mais il ne se renouvela point (1). » Oui, Fléchier suit les traditions de la première académie : disciple et admirateur de Balzac, ami de Conrart et de Chapelain, il continue fidèlement l'école du passé, sans s'inquiéter beaucoup de celle qui grandit déjà, et qui, représentée par Molière et Boileau, va déclarer la guerre à tous ces beaux esprits du temps, naïvement épris de leurs talents, qui croyaient avoir atteint les dernières limites de l'art, parce qu'ils savaient tourner un joli compliment, et composer sur toute espèce de sujet un madrigal ou un sonnet. Poète officiel, Fléchier fait sa cour à Mazarin, aligne de beaux vers latins sur la paix des Pyrénées^ comme, dans la suite, il chantera la naissance du Dauphin, ou les splendeurs de la fête que Louis XIV donna en 1662, et à laquelle prirent part les seigneurs les plus distingués (2) . Causeur aimable et spirituel, il fréquente

(1) M. Saiûte-Beuve, Inivodiucûon smx Mémoires sur les Grands- Jours d'Auvergne, p. 11.

(2) Voici, dans leur ordre chronologique, la liste des pièces latines de Fléchier, imprimées dans les Œuvres complètes, vol. IX, p. 91 et suiv. Edit. Ducreux :

les salons en renom, accepte leurs idées, leurs goûts, et quelquefois même leurs travers; écrit de petits madrigaux à la façon de Ménage ou de Voiture, envoie des billets tout parfumés de galanterie aux précieuses de son temps, et cherche ainsi à s'acquérir la réputation d'un bel esprit, qui sait plaire dans la conversation et charmer dans ses lettres (1). Ce fut là, vraiment, la société au milieu de laquelle Fléchier vécut à Paris ; dans laquelle il aimait à se trouver, et où il forma ces liaisons, qui indiquent nettement de quel côté inclinaient ses goûts littéraires. Aussi, nous ne sommes pas surpris qu'il ait réussi dans le monde, et, nous le croyons sur parole, quand il nous dit, dans le délicieux portrait qu'il nous a

Em. card. Julio Mazarino, carmen eucharisticum; ob pacem Gallise et Hispaniœ partam, anno 1660.

In itinerariam lUustrissimi Brienufe oomitis, carmen, anno

Augustissimi G-alliarum Delpliini genethliacon, 1662.

Gircus regius, sive pompa equestris Ludovic! XIV, carmen lieroïcum, 1662.

De religiosissimi doctissimique viri Joannis Frontonis obitu, 1663, Epistola.

xld illustrissimum virum Franciscum Ludovicum Lefèvre de Gdumartin, pro restituta filii sui valetudine, Soteria.

In conventus juridicos Arvernis habitos, anno 1665. Carmen.

Sur ces diverses compositions de la jeunesse de Fléchier, voir ce que dit M. l'abbé Delacroix, dans son intéressante Histoire de l'évêque de Nîmes, ch. ii, p. 22 et suiv. Nous n'osons renvoyer nos lecteurs à l'étude particulière que nous avons faite des vers latins de Fléchier, De latinis Flecherii carminibus. Paris, Didier, 1872; ces sortes de travaux commencent à passer de mode.

(1) « On était alors au dix-septième siècle pour le bel-esprit, comme on a été de nos jours pour le talent; c'était un mot magique qui couvrait tout. » (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, p. 139, t. XV.)

— dOS —

laissé de lui-même : <( 11 a fait des vers fort heureusement, il a réussi dans la prose, les savants ont été contents de son latin. La cour a loué sa politesse, et les dames les plus spirituelles ont trouvé ses billets galants. Il a écrit avec succès, il a parlé en public, même avec applaudissement (1). »

Le premier, et le plus utile des amis de Fléchier, fut Conrart. Cet homme excellent lui procura d'illustres amitiés, vanta tout haut son mérite, le fit admettre parmi les meilleures compagnies du temps; c'est grâce à son active et bienveillante protection, que le jeune abbé parvint bientôt à la gloire, et de là à la fortune. Récemment arrivé à Paris, mécontent du refus qu'il avait essuyé de ses supérieurs, Fléchier prit la résolution de quitter une congrégation qu'il aimait, et au sein de laquelle il avait toujours vécu. Pauvre, inconnu, sans autres ressources que son talent, il sentait qu'il allait se trouver désormais aux prises avec les dures nécessités de la vie ; aussi, hésitait-il avec raison à sortir d'une maison qui l'avait accueilU jeune encore, oîi il avait trouvé jusque-là une existence commode, facile, et parfaitement conforme à ses goûts. A cette heure critique, Conrart Taida affectueusement de ses conseils, lui promit son amitié, releva doucement son courage, lui apprit à avoir confiance dans l'avenir, et l'affermit dans le dessein qu'il avait formé de rester libre de tout engagement (2). On comprend quel

(1) Voyez ce que nous avons dit de ce joli portrait de Fléchier, dans notre ouvrage de la Correspondance de Fléchier avec i)i™f^ Des Hoidières et sa fille, p. 245 et suiv. Paris, Didier, 1M7'2.

(2) Voir Ménard, volume déjà cité, p. 11.

secours un jeune homme intelligent, doué d'une gi-ande souplesse et d'une rare dextérité, allait trouver dans le secrétaire perpétuel de l'Académie française, fort connu dans le monde des lettres, uni d'amitié avec les écrivains les plus estimés alors, Pellisson, Chapelain, Godeau. M"" de Scudéry ; écrivain lui-même, sinon fécond, du moins fort goûté pour l'agrément et la facilité de ses vers et de sa prose.

Gonrart est le vrai modèle de l'homme de lettres à cette époque : esprit droit et sensé, aimant la littérature pour le pkisir, et non pour la réputation qu'elle donne, l'un des hommes les plus modestes et les plus polis de son temps, il vécut toute sa vie tranquille et indépendant, dans une aisance assez honnête , au milieu d'amis charmants, qu'il était heureux de réunir souvent à sa délicieuse maison, dont M"" de Scudéry nous a tracé une aimable peinture (1).

Ghose singulière, celui qui occupa une place si honorable à côté des beaux esprits alors en faveur, qui fut {( un des arbitres de la littérature de son temps », ne savait pas, ou plutôt, savait peu le grec et le latin ; ce ne fut que par son travail personnel, par la lecture de quelques bons écrivains français, peu nombreux alors,

(1) Menagiana, vol. III, p. 183 ; Edit. d'Amsterdam, 1762, 4 vol. in-12. — « Né protestant, quelque effort qu'aient fait ses amis, surtout son parent l'évêque de Grasse et de Vence, pour le ramener dans le sein de l'Eglise catholique, il garda la foi de ses pères et n'imita pas Pellisson, quoiqu'il sût bien quel mérite avait déjà, aux yeux des dispensateurs de la fortune et des grâces, une conversion venue à propos. » (V. Cousin, Société française; y o\. II, p. 100.) — Clélie, II« partie, liv. IL p. 796.

que (bnrart se forma un style qui n'était pas sans mérite, et acquit une facilité vraiment surprenante, dans un homme dont les premières études avaient été entièrement négligées (1).

Tallemant des Réaux, qui le traite avec la dernière injustice, lui reproche d'avoir (( caballé la réputation de toute sa force », et d'avoir fait « par imitation, ou plutôt par singerie, tout ce que les autres faisoient par génie ». Cependant, le malicieux auteur des Historiettes^ tout en parlant dédaigneusement de Conrart et de ses œuvres,

(1) c( Gonrart e&t fils d'un homme qui était d'une honnête famille de Valenciennes, et qui avait du bien; il s'était assez bien allié à Paris. Cet homme ne voulait point que son fils étudiât, et est cause que Gonrart ne sait point de latin. » (Tallemant des Réaux, vol. III, p. 1; édition Techener, Paris, 1862.) — Ge fait est confirmé dans une lettre en vers, que nous avons trouvée dans les manuscrits de Gonrart. Puisé à pareille source, ce témoignage n'est pas sans valeur.

Lettre du 12 octobre 1659.

Mon cher Conrart n'a point appris

Ces langues de Rome et d'Athènes,

Que Cicéron et Démosthène

Font revivre dans leurs écrits.

Cependant, tout ce qu'il compose

Mérite l'immortalité ;

Ses beaux vers et sa belle prose

Cliarmeront la postérité.

Sa bouche instruit notre ignorance,

Elle est l'oracle de la France;

Chacun la consulte aujourd'huy.

Certes, ce prodige m'estonne :

Il n'a rien appris de personne, Et tout le monde apprend de luy.

{31anuscrits de Conrari, t. II, 151, p. 281, in-8", Belles-Lettres françaises, Biblioth. de l'Arsenal. Gité par MM. René Kerviler

témoigne quelque part de la souplesse de sou talent, qui lui permettait d'aborder également tous les genres. « A-t-on fait des rondeaux et des énigmes? 11 en a lait. A-t-on fait des paraphrases? En voilà aussitôt de sa façon ; du burlesque, des madrigaux, des satires même, quoiqu'il n'y ait chose au monde à laquelle il faille tant être né. Son caractère, c'est d'écrire des lettres couramment; pour cela, il s'en acquittera bien : encore, y aura-t-il quelque chose de forcé; mais, où il faut quelque chose de soutenu ou de galant, il n'y a personne au logis (1) . »

et Ed. de Barthélémy, dans leur récent ouvrage, ValentinConrat-t, sa vie et sa correspondance; Préface, p, vir, Paris, Didier, 1 vol. 111-8°. 1881.)

« Rien ne prouve que Gonrart ait su le grec. Mais il ne semble pas possible qu'il n'ait eu une certaing connaissance du latin, quand on voit, dans ses papiers conservés à la bibliothèque de l'Arsenal, ses dissertations critiques sur certains textes de Cicéron et d'Horace. Peut-être, a-t-on. mis Gonrart au nombre des gens qni ne savaient pas le latin, comme Ménage, qui a fait des vers grecs, ne s'est pas compté au nombre des trois Français qui, seuls de son temps, savaient le grec, selon lui. » (Gh. Livet, Histoire de l'académie française, vol. II, p. 139.) Gette remarque est assez juste, et peut servir à expliquer une difficulté peu aisée à résoudre. — Voir à ce sujet d'utiles renseignements dans l'ouvrage que nous avons cité : Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 9 et suiv. — Il faut avouer, cependant, que les témoignages de Ghapelain, du chevalier de Gailly, de Yaugelas, et de Balzac, rapportés par les mêmes auteurs un peu plus loin, p. 107 et suiv , sont bien formels: nous voilà dans une grande perplexité. M. Gousin, si bien instruit de tout ce qui touche à cette époque de notre histoire littéraire, dit aussi que Conrart ne savait ni le grec, ni même le latin {Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 98.) — « Le procès se trouve maintenant complètement instruit », nous disent les auteurs de la Vie de Conrart, p. 13; oui : mais quelle en est l'issue? (1) Tallemant, vol. III, p. 3.

11 ne faut pas s'en tenir aux appréciations malveillantes de Tallemant sur Conrart; en somme, c'était un esprit distingué, doux, obligeant, d'un commerce agréable, et qui unissait à un cœur excellent un mérite réel (1). Aussi, M"*" de Scudéry avait-elle raison de vanter la solidité du jugement, la capacité, la politesse et la galanterie de Théodamas (2). Ce qui paraît lui avoir manqué le plus, pour devenir un écrivain remarquable, ce ne sont pas les dons de l'intelligence, car il en était abondamment pourvu; mais, c'est un sujet grave, élevé, digne de fixer son attention, un sujet qui l'eût forcé de développer toutes les ressources qu'il possédait, et qui eussent ainsi trouvé un meilleur emploi. On ne peut nier que sa prose et ses vers n'aient quelquefois un caractère aisé et plaisant ; et, toutefois, n'est-il pas étonnant qu'avec des qualités réelles, on ne trouve dans ses écrits aucun passage, aucun trait qui indique un écrivain supérieur? On peut dire de Conrart, ce que Fléchier disait de Camus, l'évêque de Belley, que so7i malheur étoit d'avoir eu trop d esprit^ et trop de facilité. « C'étoît, ajoutait-il, une source trop abondante et mal ménagée ; en la resserrant, en la conduisant, on en auroit fait un canal charmant et utile; il ne l'a employée qu'à des jets d'eau, ou

(1) Yoir tout le cli. m du volume de Conrart : Portrait de Conrart. — L'homme privé, p. 54 et suiv. Paris, Didier. Voir surtout la remarquable notice que M. Gou&ia a consacrée à Conrart ; la Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 97 et suiv.

(2) C'est sous ce nom que Conrart est désigné dans la Clélie et le Grand Cyrus. — Voyez Clélie, !!« partie, liv. II, p. 796; cité par M. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 328, édit. in-S". Paris, Didier.

laissé se répandre, et n'a fait qu'un marais bourbeux (l) . » Ce dernier trait ne peut s'appliquer au secrétaire perpétuel de l'Académie ; mais tout le reste lui convient parfaitement : il a fait des madrigaux, des chansons, des sonnets, des lettres, et rien de tout cela n'est assez achevé pour mériter une grande attention (2). Homme de bonne compagnie, ami de M'^'' de Scudéry, familier de M. et 'de M""" de Montausier, il a laissé ce que l'on pourrait appeler des vers de société ; content de briller dans les salons, il ne s'est nullement préoccupé du pubUc du dehors, et, c'est pour cela, que son nom est tombé peu à peu dans un oubli qu'il ne chercha pas à éviter.

On le devine aisément, Conrart, qui assista aux beaux jours de l'hôtel de Rambouillet, et fréquenta les Samedis de M"" de Scudéry, où la galanterie était fort à la mode, ne fut pas le dernier à se pliera ce genre convenu, qui était généralement admis, et qui, au fond, était parfaitement innocent. Presque toutes ses lettres roulent sur ce thème éternel de tendresse langoureuse, si commune alors,

(1) Mémoires de Trévoux, pour le mois de novembre, 1711 ; cités dans les Œuvres complètes de Fléchier, vol. I, p. lxxxv, édiL, Ducreux.

(2) D'ailleurs, Conrart avouait lui-même qu'il lui arrivait rarement de bien rendre ses pensées. La raison de ce défaut est fort simple : incapable de travailler patiemment son style, son plaisir était d'écrire des lettres couramment, et il n'était nullement disposé à faire dégénérer en fatigue ce qu'il regardait comme un agréable délassement. « Je n'exprime jamais bien à mon gré ce que je sens, écrit-il à Saint-Pavin; mon esprit est un valet paresseux, et mon cœur un maitre mal obéi. » (Lettre du 18 mars 1668; manusc. de Conrart, vol. XIIL p. 420, in-f". Publiée par MM. René Kerviler et Ed. de Barthélémy, p. 603; ouvrage cité plus haut.)

qui blessait le bon sens de Boileau, et que notre satirique fit enfin disparaître, en livrant au mépris tous ces poètes transis,

Qui, toujours bien mangeant, meurent par métaphore (1).

Du temps de Conrart, ce ton guindé et précieux était en pleine faveur ; aussi n'est-il pas étonnant qu'il l'ait entièrement adopté. Si on voulait prendre à la lettre les différents billets qu'il adresse à M"' Godefroy (2), qui fut plus tard la marquise d'Andeville, à M"" de la Vigne ou à M'^' Dupré, il faudrait avouer que sa vie fut troublée par bien des chagrins et des déceptions. Il n'est question, en effet, dans cette correspondance, que de rivaux, de jalousies, de désespoirs; mais, heureusement, tout cela n'est que pour la rime, et les aimables précieuses, auxquelles étaient adressées de si brûlantes missives, en connaissaient bien la véritable signification. C'est là une remarque importante, dont il faut tenir grand compte, si on ne veut pas se faire la plus fausse idée des personnes et des choses de ce temps ; on peut justement appliquer à tous les écrits de ce genre la judicieuse observation de Ch.Labitte, à propos des lettres de Fléchier à M""" de la Vigne : '< Il ne faut pas voir, dit-il, dans ces singuliers billets entremêlés de prose et de vers, plus qu'il n'y a réellement. Quelquefois ce sont de simples lieux-communs de ruelles, et comme des développements de politesse amoureuse, de passion

(1) Boileau, satire IX,

(2) Les lettres à M"e Godefroy ont été publiées pour la première fois par MM. René Kerviler et Ed. de Barthélémy; {Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 580 et suiv.

de société, relevés par l'effort du tour élégant, par la recherche de l'expression précieuse (1). »

Tel est le caractère des lettres de Conrart cà M'" Godefroy (2); lettres bien étranges à notre époque, assurément, mais qui alors n'avaient rien que de fort honorable pour les personnages même les plus graves, et les plus connus par la sé\ère dignité de leur vie. Laissons donc le secrétaire de l'Académie écrire hardiment à M"° Godefroy : (c Mon cœur ne peut plus vivre sans vous », et affecter une profonde douleur en apprenant que son aimable Iris, qui était venue le visiter à Athis, va bientôt le quitter ; laissonsle dire que la funeste nouvelle de son cruel départ le jette dans la surprise et r accablement (3). Ailleurs, quand il lui parle d'une proposition, qu'il ne fait pas comme un étourdi, on croirait qu'il s'agit d'une affaire bien sérieuse. A le voir si humble, si timide et si réservé, on s'imaginerait qu'il va enfin lui révéler un secret important : « Je me suis consulté moi-même, et j'ai consulté encore des gens plus sages que moi, et qui ont autant d'intérêt à ce qui vous touche; ils ont approuvé mon désir, et m'ont promis même de l'appuyer de leur suffrage. Après cela.

(1) Gh. Labitte, la Jeunesse de Fléchier. [Reinie des Deux-Mondes , mars 1845.) — Voj^ez aussi ce que nous clisous du ton galant au dix-septième siècle. [Correspondance de Fléchier avec M'"-" Des Houlières, p. 114, 139 et suiv.)

(2) Fille d'un consoiller du roi, et amie do M"" de Ghalais, dont parle M. Cousin. (Suciété franc . , vol. II, p. 430.)

(3) Lettre à M"« Godefroy, du 5 novembre 1667, Mauusc. de Conrart, vol. XIII, p. 295, in-f«; publiée par MM. René Kerviler et Ed. de Barthélémy, p. 585.

Nous verrons, belle Iris, ce qu'il en faudra croire, Si vous rendrez mon sort heureux ou malheureux; Si votre cœur m'est doux, ou s'il m'est rigoureux. Si vous me comblerez ou de honte, ou de gloire (1). »

On s'attend, évidemment, à quelque grave révélation, qui va décider du sort de celui qui parle ; on est tout surpris, quand on voit que ce langage plein de mystère est sans conséquence, que ce n'est là qu'un manège de bel esprit qui connaît bien sa carte de Tendre^ et sait comment on donne un air galant à un modeste billet. Ici, il est simplement question d'un portrait que Conrart demande à la belle Iris : « Afin, dit-il, qu'il puisse tenir une place dans mon cabinet, quand je ne vous y pourrai voir. Ce n'est pas que j'aie besoin d'un objet visible pour me faire souvenir de vous ; mais, c'est que l'on doit toujours tirer tous les avantages que l'on peut de son amitié, quand elle est tendre et respectueuse comme la mienne ». Le 2/i novembre 1667, il écrivait encore à M"" Godefroy ; c'est toujours le même ton de politesse exagérée, qui ferait supposer un tout autre sentiment, si on n'était averti : « Depuis mon retour d'Atys, j'ai beaucoup d'affaires sur les bras, mais je ne puis venir à bout des plus importantes sans vous. On me menace de tous côtés, et je n'entends parier que de blondins et de brunets, que de braves et que de beaux esprits, que d'envieux et de rivaux. Je me sens le cœur assez ferme p'jur résister à tous ces gens-là, pourvu que vous ne soyez pas de leur côté; mais, si vous n'avez autant de bonté que j'ay de courage,

(1) Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 581. Lettre du 29 octobre 16G7. — Conrart était né en 1603; il avait donc soixantequatre ans, quand il écrivait sur un ton si précieux.

je puis bien combattre, je puis bien mériter la victoire, mais je ne puis m'assurer de la remporter. » Il supplie la cruelle de se déclarer pour lui contre ces rivaux qu'il veut braver ; sans cela, ajoute-t-il, « ni la douceur de vos billets, ni les marques de tendresse que j'y lis quelquefois, ni la manière obligeante dont vous recevez les miens, ne me pourroient empescher de mourir d'affliction, ni de vous estimer, en mourant, plus cruelle que la goutte et le rhumatisnie, qui n'ont pu encore me mettre au tombeau » .

Vers la même époque, M"° Godefroy devenait la marquise df Andeville . Mais Conrart n'en continue pas moins d'écrire à sa jeune amie, absolument sur le même ton ; changez l'adresse, et vous croirez ces lettres destinées encore à if"" Godefroy. Arrivée à Athis le 1" novembre 166S, la marquise en partit quatre jours après. Aussitôt, comme jadis, Conrart de se plaindre de ce départ précipité, et de pleurer son malheur dans les vers suivants :

J'avois assez senti les douleurs de l'absence,

Sans apprendre aujourd'huy,

Que même la présence

Peut causer de l'ennui.

Quoi! paroistre un moment, et soudain disparoistre ! Quoi! paroistre un moment, pour convaincre mes yeux, Que de tous vos appas mon rival est le maître, Et me rendre témoin de son sort glorieux ! C'est pour moy, belle Iris, une triste aventure,

Et je dois, désormais

Ne vous voir qu'en peinture,

Ou ne vous voir jam.ais (I).

(1) Manusc. de Conrart, vol. XIII, in-f ', lettre inédite, publiée par MM. René Kerviler et Ed. de Barthélémy, Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 192. En 1667, M"'' Godefroy avait épousé le marquis d'Andeville,

Un compliment flatteur, des couplets qui ne manquaient ni de gaieté ni d'agrément, voilà ce qu'on remportait ordinairement d'Athis, comme un souvenir des beaux jours qu'on avait passés dans cette charmante demeure (1). La muse de Théodamas était complaisante, dans ces occasions : elle Taidait à faire les honneurs de la maison, à chanter les joies de l'arrivée, ou les tristesses du départ : et, il faut l'avouer, elle s'en acquittait assez bien. C'est ainsi qu'au moment de dire adieu à M™" d'Andeville et aux autres personnes qui étaient venues le voir, il compose une chanson pleine d'à-propos, semée d'idées ingénieuses et finement rendues. Il nous semble entendre d'ici la voix bruyante des invités répéter, au milieu des préparatifs du départ, ces couplets faciles et charmants, où le maître de la maison mêlait à ses regrets l'éloge de la belle troupe des vendangeuses qui allait le quitter :

Peuple d'Atys, chantez en basse note De Profanais au lieu de Te Deum ; Voj'ant partir cette charmante flotte, Entonnons tous d'un lamentable ton :

Ton teron, ton ton.

A son abord, on vit dans nos prairies, Danser, sauter, bergères et moutons ; A son départ, on les voit défleuries.

Echo, partout (2), tristement nous répond : Ton teron, ton ton.

(1) Sur cette demeure de Conrart, à Athis-Mons, petit village situé près de Paris, voyez la délicieuse description que M. Cousin en a faite : la Maison de Conrart à Athis. [Société franc., vol. II, p. 324.)

(2) Et non, comme ont imprimé par erreur MM. Kerviler et Ed. de Barthélémy : Echo pasteur tristement nous répond... Il y a partout dans le manuscrit de Conrart.

En quatre jours, ces belles vendangeuses Ont vendangé de toutes les façons ; Tout a passé par leurs mains dangereuses, Vignes et fruits, dindons, chapons, pigeons: Ton teron, ton ton.

Jusqu'à leurs yeux, ils ont fait leur vendange ; Nos pauvres cœurs savent comme ils en sont Pressés, foulés, par un prodige étrange ; Et, toutefois, ils le regretteront :

Ton teron, ton ton (1).

Qu'on dédaigne, tant qu'on voudra, cette poésie familière et aisée, qu'on la condamne sans pitié, comme pauvre de sentiments et d'idées, comme dépourvue de richesse et d'éclat; pour nous, nous jugerons avec indulgence des vers faits sans prétention, souvent improvisés, et qui, à défaut de mérite plus sérieux, avaient du moins celui d'égayer un instant de spirituelles personnes. Sans doute, il ne faut pas donner trop d'importance à ces mille petites pièces : impromptus, sonnets, madrigaux, énigmes, qui couraient de main en main, et faisaient le charme de quelques cercles du temps; mais aussi, il serait injuste de les décrier avec humeur, car, en somme, il y a quelquefois, dans cette poésie de salon, bien de l'enjouement et de la finesse, bien des traits piquants ou ingénieux, et des idées délicates exprimées avec bonheur. Nous partageons, à ce sujet, le sentiment d'un illustre écrivain, qui connaissait admirablement cette époque; il serait de mauvais goût

(1) Bibl. de l'arsenal, manuscrits de Gonrart, vol. XIII, in-f", p. 293. Autographe de Gonrart, avec ce titre : Couplets envoyés à la belle troupe des vendangeuses à leur départ d'Atys. Les deux premiers couplets ont été cités par MM. Kerviler et Ed de Barthélémy, p. 196. Conrart, sa vie et sa correspondance ,

— diO —

d'être plus exigeant que lui : « Toute cette poésie galante, dit M. Victor Cousin, ne veut pas être prise au sérieux et soutient à peine la publicité; mais il ne faut pas oublier qu'elle n'y était pas destinée; c'est un pur badinage, qui n'est pas dépourvu de facilité et d'agrément, et nous n'avons pas l'honneur de connaître de société qui fût capable de s'amuser de cette façon (1) . »

Pour le bel esprit et le ton précieux, Fléchier est un vrai disciple de Conrart. L'empreinte laissée par le secrétaire de l'Académie est encore, pour ainsi dire, visible ; et, les lettres de l'un sont la copie fidèle des lettres de l'autre. Qu'on nous permette de répéter ici ce que nous avons écrit autrefois, en parlant du style de Fléchier et de Conrart : « Ce sont, disions-nous alors, les mêmes qualités et les mêmes défauts, les mômes agréments un peu affectés, les mêmes tours de phrase, les mêmes coquetteries de langage et, en quelque sorte, les mêmes inflexions de voix. Comparez les lettres de Conrart à M"" de la Vigne (2) avec celles que Fléchier écrivait à M'^'' Des Houlières, et vous aurez de la peine à remarquer la plus légère différence : mêmes joies, mêmes tristesses, mêmes inquiétudes, chez le secrétaire de l'Académie et le noble orateur; tout se ressemble, jusqu'à la forme du style, qui est maniéré de part et d'autre, avec plus d'élégance et de clarté dans Fléchier, avec un ton plus vif et plus gai dans Conrart, qui veut être amusant quand même. Tous deux furent

(1) V. Cousin, Société française, vol. II, p. 285.

(2) Dans les manuscrits de Conrart, vol. X, p. 83, in-f". Biblde l'Arsenal. Quelques-unes de ces lettres viennent d'être pul)liées. (Voyez Conrart, sa vie et sa correspondan,ce,^. 606 et 609.

fidèles jusqu'à la fin de leur vie aux goûts de leur jeunesse : Conrart était déjcà fort vieux, quand il entretenait M'"^ de la Vigne de mille bagatelles qui nous font sourire aujourd'hui; et, en ^1686, Fléchier, académicien depuis longtemps, Fléchier, qui avait déjà prononcé la plupart de ses Oraisons funèbres, Qi qui avait alors cinquante-quatre ans, passait encore son temps à composer des épitres, vrai modèle de ce style précieux tant goûté autrefois (1) . »

Qu'bn ne le croie pas, ce n'est pas là un rapprochement forcé, ou une ressemblance fortuite; non, l'aimable protégé s'est certainement appliqué à imiter son protecteur. Comme Conrart se plaint à M"'' Godefroy des envieux ou des rivaux qu'il redoute ; des ennuis où son absence va le précipiter; de son indifférence, de sa froideur ou de ses cruautés; de même, Fléchier ne parle à M"'' de la Vigne ou à M"" Des Houlières, que ù' injustices, de rigueurs, de tourments, en un mot tout le thème de la politesse amoureuse en usage dans les belles compagnies (2). Comme Conrart demande son portrait à la belle Iris, Fléchier, pendant les loisirs que lui laisse le voyage d'Alsace, crayonne le sien pour plaire à W^" Des Houlières. Enfin, détail assez piquant, comme pour rendre un dernier hommage à la mémoire de Conrart, Fléchier, en traçant son propre portrait, semble avoir les yeux fixés sur celui du maître, dont il a reproduit plus d'un trait. Ainsi, « l'âme de Théodamas est grande, ferme et généreuse ;

(1) Correspondance de Fléchier avec 3/'"" Des Houlières, p. 115. Paris, Didier, 1872.

(2) Voyez ces lettres à M'"* G-odefroy, Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 580 et suiv.

il est le plus régulièrement civil de tous les hommes, et le moins capable de désobliger quelqu'un » ; à son tour, Fléchier écrit à M"'' Des Houlières : « Ce cœur, mademoiselle, n'est pas indigne-de vous. Il a de la grandeur et de la générosité. . . Son plus sensible plaisir, c'est de pouvoir obliger ses amis, ou de pouvoir reconnoître les obligations qu'il leur a. » Si « l'âme de Théodamas n'est ouverte qu'à un petit nombre de gens », de son côté, le futur prélat déclare que a le nombre de ses amis est, comme celui des élus, fort petit » . Comme Théodamas est doux, civil; comme sa conversation est douce, facile, agréable, naturelle, galante; comme il ne cherche pas « à contester, laissant parler ceux qui en ont envie, et demeurant toujours en pouvoir de le faire, quand il veut » ; de même, Fléchier avoue qu'il est facile, populaire, officieux; qu'il naime pas à contredire; « lorsqu'il parle, on voit bien qu'il sauroit se taire, et lorsqu'il se tait, on voit bien qu'il sauroit parler » . Rencontre accidentelle, dira-t-on peut-être ; non, assurément: mais rencontre, dirons-nous plutôt, qui vient du désir d'honorer une noble mémoire, ou d'adresser, par ces emprunts mal dissimulés, une flatterie déhcate à Fauteur du portrait de Théodamas, à M"** de Scudérj% avec laquelle Fléchier eut d'aimables relations, comme nous le verrons dans la suite (1).

Esprit agréable, « à la fois poli et judicieux », Gonrart eut encore un cœur excellent; toutes les médisances de Tallemant ne peuvent nous empêcher de rendre hom-

(1) Voyez plus loin, cli. vu. — Voyez lo portrait do. Théodamas, cité par IVl. Cousin, Société française, p. 102, vol. II.

mage à ses rares qualités (1). Dévoué à ses amis, auxquels il ne refusa jamais ni son temps, ni sa bourse, il semble avoir été bien plus occupé de la gloire des autres que de la sienne. Trop modeste pour publier ses ouvrages, il publia ceux de ses amis, dans le seul but de leur être utile. Tallemant des Réaux, qui l'appelle dédaigneusement f< un correcteur général d'imprimerie », prétend que la vanité se mêla, plus d'une fois, au désir de rendre service; mais on sait ce que valent les malveillants propos de l'auteur des Historiettes (2). On a dit que c'était par calcul que Conrart n'avait rien fait imprimer; et Tallemant, toujours prêt à répandre quelque bruit désagréable sur le secrétaire de l'Académie, semble le faire entendre assez clairement (3). Faut-il le blâmer de cette réserve? Pour nous, nous pensons plutôt qu'il faut l'en féliciter. Comme le remarque M. Cousin, « ce silence prudent^ que relève malicieusement le satirique, très convenable dans un homme toujours malade et chargé de la conduite

(1) Voyez pièces justificatives, VIII, la belle lettre que Conrart écrit à Huet, à roccasion des démêlés de ce dernier avec Bochard.

(2) Voici ce que Huet dit de Conrart dans ses Mémoires : « Je fis en outre la connaissance de Valentin Conrart, ce rare et singulier exemple d'une réputation littéraire , acquise sans la moindre teinture de l'antiquité. Mais il n'en était pas de même des modernes que Conrart connaissait parfaitement. Il était d'ailleurs si prompt à obliger, que personne ne l'était davantage. Je l'ai éprouvé plus d'une fois, et c'est du fond du cœur que j'en fais l'aveu. » [Mémoires de Huet, traduits par Ch. Nisard, p. 130; 1 vol. in-8. Paris, Hachette, 1853.)

(3) « Chapelain et lui imposent encore à quelques gens, mais cela se descoutfort; et, si celui ci imprimait comma l'autre, tout s'en irait à vau-l'eau. » (Tallemant, Historiettes, p. 5, vol. III.)

délicate d'une grande compagnie, n'est pas un signe de si mauvais goût, devant la fertile stérilité de plusieurs de ses confrères (1) ».

Tallemant relève encore en lui beaucoup d'autres graves défauts. Il lui reproche d'avoir été un grand avare^ d'avoir eu l'humeur si tyrannique, qu'il ne pouvait souffrir la moindre contradiction, et qu'il a toujours affecté « d'avoir des jeunes gens sous sa féjule » ; ridicules bavardages, dirons-nous avec M. Cousin, et démentis par les témoignages les plus positifs. Voici le portrait qu'en a fait d'Olivet : il est loin de ressembler à celui que Tallemant a tracé avec une insigne mauvaise foi. « On en parle, dit-il, comme d'un homme qui avoit souverainement les vertus de la société. Il gouvernoit son bien sans être ni avare ni prodigue; et il savoit tirer d'une médiocre fortune plus d'agrément, pour lui et pour ses amis, que la fortune la plus opulente n'en fournit à d'autres. Il étoit touché des malheurs d'autrui, et trouvoit le moyen d'y

(l) V. Cousin, Société française, vol. II, p. 98. — Linières fit contre lui une épigramme, « sur ce qu'il avoit été plus avisé que les autres de n'avoir jamais publié que son nom : voulant dire qu'il n'avûit mis au jour aucun ouvrage, et ({u'il s'étoit contenté de signer les privilèges des livres comme secrétaire du roi.

Conrart, comment as-tu pu faire, Pour acquérir tant de renom ; Toi qui n'as, pauvre secrétaire.

Mis en lumière que ton nom?

{Menagiana, vol. I, p. 35.)

Sur la charge des Secrétaires du roi qui avaient pour fonction d'expédier et de signer les lettres patentes et d'assister au sceau, voyez Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 16. Presque tous les privilèges de librairie, au dix-septième siècle, sont signés du nom de Conrart.

subvenir par des voies qu'on n'apercevoit point. 11 avoit le cœur très sensible à l'amitié, et, lorsqu'une fois on avoit la sienne, c'étoit pour toujours. S'il y avoit du défaut dans sa conduite à cet égard, c'étoit de trop excuser. Peu de personnes ont eu comme lui l'amitié, la confiance, et le secret de ce qu'il y avoit de plus grand dans tous les états du royaume, en hommes et en femmes. On le consultoit sur les plus grandes affaires ; et, comme il connoissoit le monde parfaitement, on avoit dans ses lumières une ressource assurée. Il gardoit inviolablement le secret des autres et le sien. On ne pouvoit pourtant pas dire qu'il fût caché, et sa prudence n'avoit rien qui tint de la finesse, Au reste, s'il disputoit quelquefois, c'étoit pour la vérité qu'il disputoit ; et comme il la préféroit à tout, son amour pour la vérité avoit aux yeux des personnes indifférentes un air d'opiniâtreté (1). »

Ce qui recommande surtout Conrart, c'est qu'il fut pour les gens de lettres un protecteur éclairé, « un ami chaud et adroit », comme le disait Chapelain. Il produisit Pellisson, jeune encore, et, en lui procurant d'illustres amitiés, surtout l'amitié de M"'' de Scudéry, il lui prépara le chemin de la fortune (2). Ce fut lui, aussi, qui

(1) Histoire de l'Académie française, par Pellissoa et d'Olivet; édit. Gh. Livet, vol. II, p. 142, iu-S», Paris, Didier. — Voir aussi le passage d'une lettre de Chapelain, V. Cousin, Société franc., vol. II, p. 101. — Voir encore le portrait que fait de Théodamas, M"" de Scudéry, dans le Grand Cyrus, yoI. YII, p. 528, cité par M. Cousin, Société franc., vol. II, p. 102.

(2) Yoyez Menagiana, vol. I, \-). Ibl. — Histoire de l'Académie franc., édit. Ch. Livet, vol. II, p. 160. — « Pellisson, nous dit M. Cousin, fit chez M"e de Scudéry, la connaissance de M™« du Plessis-Bellière, parente de Fouquet, qui le donna au surinten-

donna Fléchier à M. de Montausier; ce fut lui, enfin, qui présenta l'abbé à son ami Chapelain, et, si l'on songe à l'influence dont ce dernier jouissait encore à cette époque, on avouera que Conrart rendit un service considérable à Fléchier [\). En 1662, celui-ci avait envoyé à Chapelain sa pièce sur la naissance du Dauphin (2), et avait humblement prié son nouveau protecteur de lui dire son avis. La réponse de Chapelain, polie, mais réservée, comme la lettre qu'on écrit à une personne peu connue, renferme cependant des éloges, qui durent singulièrement flatter celui à qui ils étaient donnés. Chapelain, en effet, avouait qu'à la lecture de

dant, et fit ainsi sa fortune. » (V. Cousin, Société franc., \o\. II, p. 217.

(1) La publication d'une partie de laPucelle, en 1656, porta un coup fatal à la réputation de Chapelain. Ses ennemis profitèrent de l'apparition de ce malheureux ouvrage, pour le décrier sans mesure. Mais, en somme, c'était un écrivain distingué, un homme d'un mérite réel, et qui vaut mieux que la réputation qu'on lui a faite. Voir sur Chapelain, notice de M. Victor Cousin, Société franc., vol. II, p. 107. — Pellisson et d'Olivet, Histoire de r Académie franc., vol. U, p. 125, édit. Ch. Livet.

Qu'on nous permette de relever, en passant, une légère inexactitude de M. Cousin. L'illustre auteur semble croire que dès l'apparition de la Pucelle, l'opinion publique se tourna violemment contre ce poème, attendu depuis si longtemps. Cependant, d'Olivet affirme que Chapelain remporta d'abord une véritable victoire, « puisqu'il se fit jusqu'à six éditions de la Pucelle, en dixhuit mois ». Et, pour prouver que « l'impression de ce poème ne fit point de brèche d'abord à la réputation de son auteur », il ajoute qu'en 1662, ce fut à lui que s'adressa Colbert, pour connaître les savants de la France et de l'Europe, que le roi devait récompenser. A cette-occasion, Chapelain dressa le Mémoire de quelques gens de lettres vivants en 1662.

(2) Augustissimi G-alliarum Delphini, Genethliacon, p. 96, vol. IX, édit. Duci'eux.

cette pièce, il avait reconnu dans le poète « un homme de mérite et d'esprit »; il déclarait qu'il y avait trouvé « grande quantité de sentiments élevés et de vers noblement tournés » . Le ton un peu cérémonieux de la lettre semble indiquer des relations encore à leur début. On y voit aussi que ce fut sous le patronage de Gonrart, que Fléchier vint trouver « l'arbitre des grâces d'alors », artnter elegantiarum, et soumit à son appréciation les vers latins qu'il venait de composer. Voici un fragment de la réponse de Chapelain : « Je reçus votre lettre et le poème latin qui l'accompagnoit avec beaucoup de pudeur, ne pouvant sans rougir voir que vous le soumettez à mon jugement, lequel je ne puis exercer sans témérité sur d'autres ouvrages, que sur les miens propres ; et je vous avoue que, soit par cette raison, soit par le peu de loisir que me laissent mes occupations, je fus tenté de m'excuser du travail que vous exigez de moi, et que le seul nom de M. Conrart me fit retenir votre cahier, et résoudre de vous complaire (1) . »

Une fois commencée, les relations continuèrent entre le puissant académicien et l'aimable abbé. Chapelain profita de toutes les occasions pour faire valoir son jeune protégé. Déjà, en 1662, il en parle honorablement dans son Mémoire de quelques gens de lettres vivants^ et attire ainsi, sur celui dont il vantait le génie poétique,

(1) Lettre du 18 janvier 1662, portant à l'adresse ; Monsieur Fléchier, ecclésiastique à Paris; citée par M. Sainte-Beuve. [Introduction aux Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, p. v. Paris, Hachette, 1S62, ia-I2.) Cette lettre se trouve dans la correspondance de Chapelain que possédait le célèbre critique, et qui est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.

l'attention de Louis XIV, qui le comprit dans la liste des gratifiés : on appelait ainsi ceux qui, à cette époque, Fiançais ou étrangers, eurent part aux faveurs du monarque. Un peu après avoir parlé de Huet, qui, disait-il, écrit galamment bien en prose latine et en vers latins. Chapelain ajoutait : '< Fléchier est encore un très bon poète latin (1). » Encouragé par cet accueil bienveillant, et par ces premiers bienfaits de Louis XIV, Fléchier mêla sa voix à celle des poètes officiels, et, comme eux, il eut des vers tout prêts pour célébrer les travaux, les plaisirs, les conquêtes ou les victoires du roi. Ce n'était pas seulement l'amour de la poésie qui le poussait vers le temple des Muses. Sans doute, il n'était pas homme à faire un vil trafic de son talent, mais cependant il paraît avoir cherché autre chose que de stériles applaudissements; sans lui faire injure, on peut bien le soupçonner d'avoir un peu travaillé pour sa fortune, tout en travaillant pour la gloire du roi. C'est ce que semble indiquer assez clairement une lettre que Chapelain adressait, le 11 février 1666, à notre futur orateur, qui lui avait envoyé des vers latins sur les Grands Jours d'Auvergne (2), dans lesquels il célébrait hautement toutes les qualités de Louis XIV, surtout son amour pour la justice : « J'ai eu un fort grand sujet de contentement, lui disait-il, dans la lecture de votre poème latin sur la justice des Grands- Jours^ qui est sans doute l'un de vos meilleurs, bien

(1) Liste de quelques gens de lettres vivants en 1662, dans les i/emoires de littérature, par le P. Desmolets. Paris, 1726, 2 vol.

|2) In conventus juridicos Arvernis habitos, anno 1665, Carmen., vol. IX, p. 142, édit. Ducreux.

qu'il ne sorte rien que d'excellent de vous. Il n'eût été que bon, au reste, de m'en envoyer plus d'une copie (1), pour faire souvenir de vous où vous savez, et tenir toujours votre nom et vos talents en considération sur des fondements aussi solides que ceux-là (2). »

Fléchier n'a pas été ingrat envers son protecteur; à son tour, toutes les fois qu'il en a trouvé l'occasion, il lui a prouvé combien il gardait un souvenir reconnaissant de ses bienfaits. Au commencement de ses Mémoires sur les Grands-Jours <ï Auvergne , il fait adroitement l'éloge de M. Chapelain. Parlant de la rivalité qui existait entre les habitants de Glermont et ceux de Riom, il cite quelques vers du malheureux poète. L'aimable chroniqueur nous raconte que les habitants de Riom, jaloux de faire passer leur ville « pour la capitale de la province », s'appuyoient sur un passage de la Pucelle^ qu'ils savent tous en naissant. Mais , ajoute-t-il avec une ingénieuse flatterie, « les autres récusent les autorités poétiques, et disent que nous ne sommes plus dans ces siècles, où les vers de Sophocle terminoient les différends des principales villes de la Grèce (3) ». Voilà bien, cet encens odoriférant qui récrée et qui n étourdit pas., et tel que Fléchier aimait à le distribuer à ses amis {h).

(1) Copie clans le sens d'exemplaire.

(2) Correspondance de Chapelain; lettre citée en partie par M. Sainte-Beuve, Mémoires sur les Grands- Jours, introduction, p. XXXI. (Voyez cette lettre, Pièces justificatives, VIII; nous la publions en entier pour la première fois.)

(3) Mémoires sur les Grands- Jours , p. 2. Paris, Hachette, ia-12.

(4) Portrait de Fléchivr, par lui-même. Voir sur ce portrait, notre ouvrage : La correspondance de Fléchier avec if™" Des Houlières, p. 244 et suiv.

Ailleurs, il parle de Vichy, qu'il appelle « le plus beau paysage du monde ». Là encore, et nous n'avons pas besoin iie dire dans quel but, il s'empresse de citer deux vers de V éternel et inévitable Chapelain. Parti de Clermont, en compagnie des personnes qui composaient sa société ordinaire pendant les Grands- Jours., il vint coucher à Effiat, « qui est une maison très magnifique, que le maréchal d'Effiat (1) a fait bâtir, dont les dehors sont très beaux, mais le dedans n'est point achevé, et se ressent un peu du désordre de la famille; et, le lendemain, nous aperçûmes

Ces vallons où Vichy, par ses chaudes fontaines, Adoucit tous les jours mille cuisantes peines (2) ».

Dans un autre passage, Fléchier prend ouvertement parti pour Chapelain, et le défend contre les attaques dont il commençait déjà à être l'objet. (( Une troupe de comédiens de campagne » était arrivée à Glermont, dans l'espoir que la présence de Messieurs des Grands-Jours attirerait la fouie à leurs représentations, et leur procurerait ainsi quelques bénéfices. Ces comédiens, si nous en jugeons par ce que dit Fléchier, ressemblaient quelque peu à ceux qui parcourent encore aujourd'hui nos foires de province : vaniteux, tapageurs, ne doutant de rien, sachant mal leur rôle^ et n'ayant guère d'autre mérite que de travestir honteusement les plus graves sujets. « Ils disoient tout rôle du mieux qu'ils pouvoient, changeant l'ordre des vers et

(i) « Antoine Coiffier, maréchal d'Effiat, né en 1581, mort en 1632. Le grand écuyer Cinq-Mars, Henrir d'Effiat, était son second fils. » (Note de Sainte-Beuve.)

(2) MérÂoires sur les Grands-Jours, p. 45.

des scènes, et implorant de temps en temps le secoiii-s d'un des leurs, qui leur suggéroit des vers entiers, et tàchoit de soulager leur mémoire. Je vous avoue que j'avois pitié de Corneille, et que j'eusse mieux aimé, pour son honneur, que M. d'Aubigiiac eût fait des dissertations critiques contre ses tragédies, que de les voir citer par des acteurs de cette façon (1). » Mais, comme ces gens-là f( étoient meilleurs farceurs que comédiens )), voilà qu'ils s'avisèrent de représenter une pièce, qui venait d'être composée contre Chapelain (2). Ils crurent plaire davantage en donnant du nouveau ; ils ne soupçonnaient pas que l'estimable académicien avait, à Clermont, de chauds partisans, qui allaient protester avec énergie. Fléchier ne peut contenir son indignation, en parlant de l'audace de oes comédiens qui osaient exposer au mépris public un homme aussi recommandable : « Ils entreprirent, dit-il, de jouer une méchante parodie que quelques envieux ont composée , et dont ils ont fait une

(1) Je note en passant cet éloge de Corneille, et ce petit coup de griffe à l'adresse de l'abbé d'Aubignac, ami de M™" Des Houlières, fondateur de V Académie des belles-lettres, dont les réunions se tenaient tous les mois à l'hôtel Matignon, et où, très probablement, Fléchier est venu plus d'une fois avec ses amies, M™'= Des Houlières et Mi'<= Desjardins. — Voy. La Correspondance de Flédhier avec M"'"' Des Houlières, p. 22. — L'hôtel Matignon était situé non loin de l'hôtel de Rambouillet, dans la rue Matignon-du-Louvre. Cette rue, comme la rue Saint-Thomas-du- Louvre, a été entièrement démolie à l'époque de la réunion du Louvre et des Tuileries.

(2) Chapelain décoiffé, qui parut eu 1664. Le Chapelain décoiffe est l'œuvre de Furetière, bien que cette amusante parodie soit insérée dans les Œuvres de Boileau. (Voy. lettre de Boileau à Brossette, du 10 décembre 1701.)

satire contre M. Chapelain, dont la vertu, la prudence et l'érudition sont connues partout, où il y a des gens de bien et des gens savants. Je fus étonné, lorsque j'appris qu^ils avoient eu l'indiscrétion, ou l'effronterie, de réciter publiquement ces vers injurieux , et de faire revenir l'ancienne licence de la* comédie (1). » On s'empressa bientôt de signifier aux comédiens de ne plus jouer cette parodie. Au ton dont parle Fléchier, je soupçonne qu'il a eu un certain rôle dans cette affaire, et peut-être le rôle principal. L'intervention de M. de Caumartin, dans ce petit débat, rend cette conjecture assez vraisemblable; elle fait supposer, et avec raison, que le précepteur du jeune de Caumartin ne fut pas étranger à la décision que prirent Messieurs des Grands-Jours d'interdire cette parodie diffamatoire. Nous irons plus loin : sous le nom de M. de Caumartin, Fléchier cache discrètement le sien ; car il est évident pour nous que c'est le protégé de Chapelain qui a provoqué cette mesure, et fait cesser des représentations qui outrageaient un ami respecté. Un autre a rendu l'arrêt ; mais le spirituel abbé l'a dicté, et, afin que personne ne put s'y tromper, c'est au magistrat avec lequel il avait alors les rapports les plus intimes et les plus fréquents, qu'il donne, dans cette circonstance, le rôle principal.

Les réflexions qu'il fait à ce sujet, il avait du les faire en particulier à M. de Caumartin ; et, sans doute, c'est à la suite de ses conversations avec le précepteur de son fils, que le père résolut d'user de son autorité, pour protéger la

(1) Mémoires sur les Grands-Jours, p. 134.

réputation d'un écrivain qu'on voulait tourner en ridicule, u M. Chapelain a été si peu touché de cette parodie diffamatoire, qu'on peut croire qu'il en mépriseroit la représentation avec la même force d'esprit qu'il a témoignée, lorsqu'on lui en a donné les premières nouvelles. Mais nous sommes dans un siècle où l'on a besoin de bons exemples, et où l'on doit empêcher qu'on ne décrie la vertu; Et si la faveur du Ciel fait naître parmi nous des Socrate, la justice des hommes doit punir les Aristophane qui les persécutent devant le monde. Ce fut cette considération qui obligea Messieurs des Grands-Jours de faire défense aux comédiens de réciter à l'avenir de telles satires. Ce fut M. de Caumartin qui représenta à l'assemblée que c'étoitune chose qui concerne les bonnes mœurs; qu'il étoit de la justice publique de régler ces sortes de dérèglements; que si l'on souffroit cet usage de médire des gens de bien, on ne verroit aucune vertu à l'épreuve de la calomnie; qu'on joueroit les plus sages par leur nom, et qu'on rendroit ridicules les actions les plus sérieuses; que c'est un intérêt public et particulier qui le poussoit à leur donner cet avis ; que ceux qui récitoient des satires contre un homme d'honneur et un auteur de réputation, pouvoient en réciter contre Messieurs des Grands-Jours, et qu'il se pourroit trouver dans la province des poètes satiriques, aussi bien qu'à Paris; qu'enfin, il étoit ami de M. Chapelain, et qu'il avoittrop d'estime pour lui pour assister à des représentations qui offensent la vertu, en général, plutôt que son mérite particulier, et qui doivent être plus fâcheuses à ses amis qu'à lui-même. Toute l'assemblée trouva la proposition fort raisonnable, et l'on

fit défense aux comédiens de jouer à l'avenir cette parodie (1). )) C'est M. de Caumartin qui est en scène, mais n'est-ce pas Fléchier qu'on entend? Ce soin pour la réputation de M. Chapelain, ce respect pour sa personne et pour sa gloire, ces considérants développés avec une si complaisante longueur, tout cela ne porte-t-il pas l'empreinte fidèle des pensées et des sentiments de l'abbé? Il nous semble voir d'ici le sourire approbateur qui accueillit la lecture de ce passage, dans lequel le jeune écrivain attribuait à un autre le mérite d'une actiqn dont l'honneur lui revenait en grande partie ; en vérité, on dut admirer l'art délicat avec lequel le narrateur cachait habilement sa présence, sans se faire oublier. Chapelain surtout, qui, dans la suite, eut très probablement connaissance de cette agréable relation, et en écouta la lecture dans la maison de l'un de leurs amis communs, chez Gonrart, peut-être, ou M^^'' de Scudéry, dut être singulièrement flatté d'avoir trouvé un si chaleureux défenseur. Aussi, bien que les lettres de Fléchier, ou celles de Chapelain, ne nous révèlent rien sur ce point, nous croyons volontiers qu'avec le temps il s'établit, entre l'académicien vieiUissant et l'auteur des Grands-Jours, une intimité véritable, qui paraît, d'ailleurs, assez bien établie.

Ainsi, en ilÇ)h, nous voyons l'évêque de Nîmes possesseur d'un manuscrit de la Pucelle; et, malgré toute son amitié pour Huet, malgré les prières du P. de La Rue, qui lui demandait copie de ce manuscrit au nom de l'évêque d'Avranches (3), il ne peut consentir à faire la moindre

Cl) Mémoires sur les Grands- Jours, p. 138.

(2) A^'oir cette lettre du P, de T^a Une, i)iècos justilieatives, IX,

• communication, et se contente de répondre de Nîmes qu'il portera son manuscrit à Paris, s'il a l'occasion de venir y faire un dernier voyage. « Je vous supplie de vouloir bien témoigner à Mgr l'évêque d'Avranches la reconnoissance que j'ai de l'honneur de son souvenir, et l'assurer du respect que je conserve toujours pour lui. Il est vrai que j'ai en original la seconde partie du poème de la Pùcelle de feu M. Chapelain, écrite de sa main. Nous en avons fait autrefois quelques lectures ensemble, d'un côté trop peu, d'un autre trop réjouissantes. Si les affaires de ce pays nous laissoient quelque solide tranquillité, j'irois faire un dernier voyage à Paris, et j'y porterois ce manuscrit (i). » Fléchier ne promettait pas grand'chose ; il ne refusait pas nettement , mais le silence qu'il gardait à ce sujet, indiquait assez bien, comme le P. de La Pme l'écrivait à Ëuet, que l'évêque de Nîmes « ne donnoit pas dans la proposition de la copie ». Le P. dé La Rue ajoutait : « A moins d'un voyage de Nîmes à Paris, il ne faut pas compter d'avoir pièce de cet ouvrage (2). )) Pour quel motif, le célèbre prélat ne voulait^

Huet aurait voulu que la secoude partie du poème de Chapelain fut publiée. Peut-être, était-ce daas ce but qu'il en demandait une copie. Il prétendait qu'en supprimant cette seconde partie, on avait ôté « aux bons juges et aux fins connaisseurs, les moyens déjuger sainement de l'une et de l'autre ». Mais Huet ne se faisait-il pas illusion, quand il disait que cette publication eût pu effacer la flétrissure que sa mémoire a reçue injustement, ou du moins sans connaissance de cause? Chapelain, au contraire, n'eût il pas couru le risque d'être condaTuné désormais en connaissance de came? (Voy. Huetiana, article xix.)

(1) Chapelain était mort le 22 février 1674. — Lettre du 12 juin 1705, au P. de La Rue; vol. IX, p. 199, édit. Ducreux.

(2) Le Menagiana, vol. III, p. 110, affirme que le manuscrit

il communiquer à personne, pas même au meilleur de ses . amis, la deuxième partie de ce poème si peu réjouissant ? Comment ce manuscrit était-il tombé entre ses mains? Nous l'ignorons. Peut-être l'avait-il reçu de Chapelain; peut-être celui-ci, qui n'eut pas le courage de publier la fm de son ennuyeux poème, pensa-t-il ne pouvoir mieux faire que de le léguer, comme une marque de son estime et comme un suprême souvenir, à celui qui, dans sa jeunesse, l'avait courageusement défendu contre d'injurieuses attaques (1).

désiré passa, dans la suite, « des mains de M. Fléchier, à celles de l'ancien évêque d'Avranches, M. Huet ».

(1) On trouve à la Bibliothèque nationale, im manuscrit des douze derniers chants de la Pucelle. Serait-ce, par hasard, l'exemplaire qui, des mains de Fléchier, passa dans celles de Huet? M. G-uizot, dans l'un de ses ouvrages, Corneille et son temps, a eu la patience d'analyser tout le poème. — Chapelain avait donné par testament la Pucelle, et ses autres ouvrages de vers et de prose à Gonrart. (Voy. Conrart,sa vie et sa correspondance, p. 116.) Mais Gonrart, qui mourut peu de temps après Ghapelain, le 23 septembre 1675, n'eut pas le temps de s'occuper du fameux ouvrage de son ami. Fléchier tenait-il de Gonrart Voriginal de Ghapelain?

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