‹ La jeunesse de FléchierChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les amis de Fléchier (suite). — Amitié toute particulière de Flécliier pour Huet. Différence du caractère des deux amis. • — Vers 1659, Flécliier entre en relation avec Huet, et lui envoie ses vers latins. — En 1663, Fléchier vient visiter Huet, en Normandie. — Huet engage son ami à faire l'oraison funèbre de Marie-Eléonore de Rohan, abbesse de Malnoue. — En 1690, ces relations continuent encore. — Fléchier fait nommer Huet à l'Académie française, presque malgré lui. Discours remarquable par lequel il répond à son docte ami.

Fléchier eut des rapports beaucoup plus fréquents avec Huet; de bonne heure, ils furent unis l'un et l'autre par les liens d'une étroite et solide amitié. On sera, peut-être^ tout surpris de trouver deux vrais et fidèles amis dans ces deux hommes différents d'habitudes, d'idées et de caractère. L'un, violent et emporté quelquefois, même avec ses meilleurs amis (1), d'un naturel assez difficile, que la contradiction irritait, et qui avait bien, « grâce à son air natal, quelque ouverture pour le jargon de la chicane (2) » ; l'autre, au contraire, doux envers tout le monde, officieux pour ses inférieurs, commode à ses égaiix^ aimait peu les procès; et, tandis que Huet se

(1) Voy. les Mémoires de Huet, édit. Ch. Nisard, p. 20. , (2) Histoire de r Académie franc. Edit. Gh. Livet, vol. II, p. 358.

montra presque toujours intraitable, et fit valoir intrépidement ses droits, Fléchier relâcha volontiers des siens, et préféra sa tranquillité au gain d'une cause, alors même qu'elle lui paraissait juste (1). Tous deux aimèrent beaucoup l'étude : mais chez l'un, ce fut un goût calme et tranquille; chez l'autre, ce fut une véritable passion, qu'il conserva jusqu'à la plus extrême vieillesse, et c'est sans vanité qu'il pouvait dire : « Je cède volontiers à beaucoup de gens studieux la gloire du succès de leurs études ; mais, pour l'amour des lettres, je ne le cède à personne du monde (2). » L'un et l'autre eurent des connaissances variées; ils s'appHquèrent tous deux à l'étude de l'éloquence, de la poésie, de l'histoire, et des lettres en général ; mais Fléchier ne prit en quelque sorte que la fleur de la science, tandis que Huet aborda les questions les plus âpres de l'érudition, et mérita, par la vaste étendue de ses connaissances, d'être appelé le Varron français. Chose étonnante, ni les frivolités de la jeunesse, ni le tumulte de la cour, ni les distractions du monde, ne purent l'arracher à ses travaux, qu'il poursuivit jusqu'à la fin de sa vie avec une ardeur qui ne se ralentit jamais. « Ni le feu de la jeunesse, nous dit-il, ni l'embarras des affaires, ni la diversité des emplois, ni la société de mes égaux, la plupart d'inclinations fort différentes, ni le tracas du monde, n'ont pu modérer cet amour indomptable de l'érudition

(1) Toy. Pièces justificatives, VI, la lettre noblement résignée que Flécliier écrit à M. de Nobilô après la perte d'un procès. — Sur les nombreux procès de Huet, voir aussi ses Mémoires, édit. Gh. jSIisard, p. 222 et suiv.

(2) Haetiana, p. 3. Paris, Jacques Etienne, 1722, 1 vol. in-12.

qui m'a toujours possédé : et, dans l'âge avancé où je suis, je le sens aussi vif qu'au plus fort de mes études (1). »

Comment Huet, le roi des opiniâtres^ c'est ainsi que l'appelait un jour le duc de Montausier, put-il se plaire dans la société d'un jeune homme qui lui ressemlolait si peu? De tels contrastes ne sont pas rares en amitié; nous ne choisissons pas toujours pour amis ceux qui nous ressemblent le plus par les mœurs, les goûts ou le caractère. Quels hommes plus différents en toutes choses que Brutus et Cicéron! et cependant, la rudesse du sévère stoïcien a-t-elle empêché l'immortel orateur d'admirer et d'aimer cet inflexible Romain, à qui on ne peut rien reprocher dans sa vie qu'une vertu, peut-être excessive, et une fidélité parfois rigoureuse à ce qu'il croyait être son devoir? Et, de son côté, Brutus a-t-il été moins attaché à Cicéron, parce que celui-ci, plus faible et aussi plus crédule que son ami, avait encore sur les projets de César et sur la triste situation de la république, bien des illusions que l'illustie vaincu de Pharsale était loin de partager (2)? Non, assurément; pour se comprendre et s'aimer, on n'a pas besoin de se ressembler parfaitement. L'amitié vit de concessions mutuelles; c'est ce qui explique comment des personnes, différentes d'âge, de situation, d'habitudes, souvent même de caractère, con-

(1) Huetiana, p. 3.

(2) Sur cette amitié de Brutus et de Cicéron, voyez dans le bel ouvrage de M. Gaston Boissier, Cicéron et ses amis, le chapitre intitulé : Brutus, ses relations avec Cicéron, p. 405 et suiv. 1 vol. iu-S". Paris, Hachette, 186-5.

çoivent l'une pour l'autre une de ces profondes et sincères affections qui font le charme de la vie tout entière, affection qui résiste à toutes les vicissitudes de l'existence, sur laquelle ne peuvent rien ni les succès, ni les revers; que la présence ne rend pas plus vive, que ne diminuent pas les douleurs d'une longue séparation, qui reste enfin toujours la même, et que le temps, qui emporte tout dans son cours, respecte comme une chose sacrée, comme si elle avait l'unique privilège de ne vieillir jamais.

Ne soyons donc pas surpris que Huet et Fléchier, si peu semblables par certains côtés, aient été attirés l'un vers l'autre ; qu'ils aient aimé à se voir, à causer de leurs études communes et de leurs travaux commencés. D'ailleurs, au fond, Huet n'était pas aussi terrible qu'on pourrait bien le croire : ce qui nous le prouve, c'est qu'il eut des amis nombreux et dévoués qui lui restèrent fidèlement attachés. La bonne et douce M"" de la Fayette recherchait sa société, et lui écrivait des lettres charmantes dont plusieurs nous ont été conservées (1) ; l'indulgente M"'' de Scudéry vantait l'agrément de son commerce, et aimait à le recevoir dans sa modeste demeure de la rue de Beauce, au Marais, après les beaux jours de l'hôtel de Rambouillet ; enfin, il fut

(1) On trouve à la Bibl. nationale, département des manuscrits, une Correspondance de Huet a.\ec les personnages les plus célèbres de son temps. Ce recueil, qui est plein d'intérêt, renferme vingtcinq lettres inédites de M'""^ de la Fayette, des lettres de M'^» de Scudéry, de M™" de Montespan, de Montausier, de Chapelain, de Ménage, de Bossuet et de bien d'autres encore. Il serait à désirer qu'on fit, pour cette correspondance de Huet, ce que M. Tamizey de Larroque vient de faire pour les lettres de Chapelain ; cette publication, nous en sommes sûr, serait accueillie avec une £çrande faveur.

l'ami et le confident de deux femmes aimables, aussi distinguées par leur esprit que par leur vertu, de Marie-Éléonore de Rohan, d'abord supérieure des religieuses de la Trinité, à Caen, dans la suite, abbesse de Malnoue; de Gabrielle de Rochechouart, abbesse de Fontevrault, qu'il connut dans sa jeunesse, et avec laquelle il conserva toujours les plus agréables relations (1).

De plus, Fléchier qui avait intérêt à gagner les bonnes grâces de Huet, dut se résigner à supporter patiemment les aspérités de ce caractère turbulent. Celui-ci, en effet, venu à Paris jeune encore, avec le désir de connaître « les hommes fameux par leur esprit et par leur savoir (2) » , se vit dès l'âge de vingt ans en commerce avec tous les pri?îces de la littérature qui vivaient alors : Saumaise, Pétau, Bochart, Heinsius, Descartes, Ménage, Gassendi et bien d'autres encore qu'il nomme dans ses Mémoires, comme Chapelain, Pellisson, Desmarets de Saint-Sorlin, Benserade, Santeuil et Conrart (3). Vers 1659, Huet, malgré sa jeunesse, jouissait déjà d^une réputation que lui avaient méritée ses rares connaissances, qui étaient vraiment extraordinaires dans une personne de son âge {h).

(1) Malnoue est un petit village de Seine-et-Marne; il y avait autrefois une abbaye de Bénédictines. — Fontevrault, célèbre abbaye de Bénédictines, dans le dép. de Maine-et-Loire. C'est aujourdliTii une maison centrale de détention, pouvant contenir 1,500 détenus. On y a annexé une colonie agricole. Yoy. : Mémoires de Huet, p. 122 et 239; Edition de M. Charles Nisard.

(2) Mémoires de Huet, p. 125,

(3) Voy. Huetiana, p. 4.

(4) Huet nous apprend lui-même qu'il fit son premier voyage à Paris, à l'âge de vingt ans, et qu'il se lia avec la plupart des

Fléchier arriva à Paris au mois d'avril de l'année 1(559 ; aussitôt nous le voyons empressé auprès de Huet, cherchant à obtenir l'amitié de celui dont on admirait déjà l'inépuisable érudition, et qui, à la fois philosophe, critique, grammairien, était en même temps un excellent poète latin (1). Fléchier qui, lui aussi, de son côté, maniait assez bien la langue de Virgile, se servit de son talent poétique pour lier amitié avec Huet. Comme il avait envoyé des vers latins à Chapelain, il en envoya au jeune érudit, les soumit humblement à son approbation, lui promettant de se montrer docile à ses avis. La lettre, pleine de réserve et de modestie, annonce une amitié qui

commence à peine.

« Ce n'est pas sans confusion, monsieur, que je vous

envoie ce petit poème (2) ; et, si je ne m'y étois engagé

moi-môme, je n'aurois pas commencé à vous témoigner

savants de cette époque. Or, Huet naquit, nous dit d'Olivet, le 8 février 1630; il vint donc à Paris vers la fin de 1650 ou au commencement de 1651. [Histoire de l Académie française, édition de M. Ch. Livet, t. II.)

(1) « Ce qu'il y a de merveilleux; est que l'érudition universelle de l'auteur n'a laissé nulle trace "d'obscurité, ni de sécheresse dans aucune de ses pièces; qu'on y remarque en toutes la même élégance de style et la même vivacité, en sorte que celles qu'il a faites à quatre-vingts ans et plus, sont aussi pleines de feu que les poésies de sa plus verte jeunesse. » [Menagiana, t. III, p. 92.) Sur le style des différents ouvragés de Huet, voir l'appréciation nioins élogieuse et plus juste de M. Flottes, p. 21; Elude sur Daniel Huet, par TaUbé Flottes. 1 vol. in-S", Montpellier, Félix Séguiû, 1857.

(2) Il s'agit ici de la pièce composée en l'honneur do Mazariu : f< Eminentissimo cardinali Julio Mazarino, carmen eucharisticum ob paceni Gallite etHispania; partam, anno 1660 ». (Œuvres complètes, t. IX, p. 91.)

mes respects par une si misérable confidence; mais il est difficile de rompre une première parole, et j'ai cru qu'il valoit mieux passer pour mauvais poète, que pour infidèle et peu sincère ami. Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas si modeste que vous eussiez pensé, et que vous avez affaire à un homme hardi et confiant, qui prend déjà des titres d'amitié, qui veut se mettre en réputation auprès de vous,. et qui se hasarde à se décrier, quelque intérêt qu'il ait à s'établir dans votre esprit. Je ne prétends pas pourtant d'être fort criminel, et c'est à vous, monsieur, à répondre de toutes mes hardiesses : ce fonds de bonté qu'on reconnoît en vous à la première visite, donne une confiance extraordinaire; et quand M. Graindorge ne m'auroit pas assuré que vous avez toutes les inclinations douces et obligeantes, il me suffiroit de vous avoir vu. Cela veut dire que je vous envoie mes vers presque sans rougir ; ils ne sont quasi pas sortis de mon cabinet, et je les tiens au rang de mes occupations secrètes : que s'ils sont tombés entre les mains de deux ou trois savants, c'est avec précaution et sans faire tonnoître leur auteur. Comme j'ai toujours eu assez mauvaise opinion de moimême, j'ai toujours vécu sans ambition, et je n'ai été jusqu'ici homme de lettres que pour moi. Je suis dans le dessein de persévérer dans cette vie cachée, et de ne rendre jamais mes défauts publics. En me réduisant à cette juste retenue, je me réserve quelques confidences particulières; et comme mes petites études ne méritent aucune approbabation, il est juste que je leur procure quelques censures, et que je m'instruise sans me décrier. Vous serez toujours^ monsieur, un de ceux à qui je ferai gloire de communi-

quer mes foiblesses, et dont je rechercherai les avis avec plus de soin. Il n'est personne qui aime mieux d'être averti que moi. J'ai déjà reçu quelques avis sur ce poème, et j'en ai corrigé ailleurs quelques endroits, mais je vous envoie une des premières copies (1) . Je suis bien aise de vous faire la confidence entière, et de vous témoigner que quelques avis que j'aie reçus, ils me seront plus agréables quand je les tiendrai d'une personne que je considère infiniment. Je ne puis pas m^'empêcher de vous témoigner mon impatience pour l'impression de votre livre et de celui de M. Graindorge(2). Les verrons-nous bientôt? Les imprimeurs ne cesseront-ils jamais d'être paresseux? Qui nous payera le temps qu'on nous fait perdre? Je me rendrois volontiers poète sur cette matière, mais il n'est pas juste de vous accabler d'abord de méchants vers; et il me suffît de vous dire que je suis de tout mon cœur, votre, etc.. (3) ».

Quelque temps après, Fléchier qui, à l'exemple de tous les poètes officiels du temps, venait de chanter la naissance du Dauphin, communiquait encore ses vers à son savant ami , et joignait à son envoi une lettre flatteuse, remplie d'éloges délicats, toute parfumée de « quelques grains d'encens odoriférant ».

« Je vous envoie, monsieur, un petit poème de ma

(1) Copie dans le sens d'exemplaire.

{2] Il s'agit ici, sans doute, d'André Graindorge, compatriote de Huet, né à Gaen, en 1616, mort en 1676. Huet fait un bel éloge de lui dans ses Mémoires, p. 33 et suiv. Edit. Gh. Nisard.

(3) A la fin de la lettre, on lit : Aux Bergeries, ce 31 mai, environ 1661. (Œuvres complètes de Fléchier, t. X, p. 20.)

façon, sur la naissance de Monseigneur le Dauphin (1). Ce n'est pas sans quelque pudeur que je vous oflVe de méchants vers, après en avoir reçu de si beaux de vous, et je vous assure que j'ai été sur le point de renoncer à mon généthliaque, après avoir lu la relation de votre voyage. Y a-t-il rien de plus doux, de plus naïf, de plus juste et de mieux tourné que cet ouvrage? Les quatre 'vers à la louange de la reine Christine ne valentils pas un éloge tout entier? Et votre voyage de Suède ne vaut-il pas celui d'Horace, de Piome à Brunduse? Je vous avoue que j'ai d'abord pensé que je lisois sa cinquième satire (2); et, que si j'eusse lu Plotius, Varius et Virgile, au lieu de Vossius, de Heinsius et de Bochart, j'aurois pris votre ouvrage pour un ouvrage du temps d'Auguste. Mais je n'ose pas vous en témoigner tout ce que je pense. Il sembleroit que' je voudrois vous prévenir en ma faveur, et vous demander par bienséance les louanges que je vous donne par justice. Je n'ai donc qu'à vous offrir mes très humbles services, et à vous dire que je suis, de tout mon cœur, votre, etc. (3). »

Une fois devenus amis, l'intrépide travailleur et le doux abbé ne se perdirent plus de vue ; ils profitèrent de toutes les occasions pour se voir. Jusqu'en 1670, Huet vécut à Caen, sa patrie, « sans emploi, tout à lui

(1) Le Dauphin naquit le l""" novembre 1661.

(2) Horace, liy. I, satire V. — La pièce dont parle Fléchier est intitulée : Ifer Suecicum, et insérée dans le Recueil des vers latins de Huet, p. 77. Carmina Huetii... 1 Yol. in-12. Paris, Barbou, 1761.

(3) Datée de Paris, le 18 février, 1662. [Œuvres complètes, t. X, p. 21.)

et à ses livres, ne se dérangeant que pour venir tous les ans se montrer un ou deux mois à Paris (1). » En -1663, Fléchier, qui était déjà lié avec Huet, fit le voyage de Normandie pour voir M. de Montausier, depuis peu gouverneur de cette province (•2). Notre voyageur ne négligea pas une si bonne occasion de surprendre son ami; sans l'avoir averti, il arrive à Caen, pénètre sans bruit jusque dans sa bibliothèque, et se jette à l'improviste à son cou, sans lui donner le temps de se reconnaître. Huet, qui raconte ce fait dans ses Mémoires^ avoue qu'il fut charmé de la visite inattendue de cet agréable ami, jucimdissimus amicus. « Comme il passait dans le pays de Coutances, en basse Normandie, et que nous étions amis d'ancienne date , il vint à pas de louj) me surprendre dans ma bibliothèque, et se jeta à mon

(1) ViOiYr^çi, Histoire de V Académie française, t. II, p. 155. Edit. Gh. Livet.

(2) Dans son Introduction aux Mémoires sur les Grands- Jours, M. Sainte-Beuve fixe la date de ce voyage à l'année 1662, et croit que Fléchier fut amené dans cette province par le désir de voir M. de Montausier, avec qui il commençait à être en relation. M. Delacroix pense que ce fut une ciixonstance imprévue qui le conduisit en Normandie. « On suppose, dit-il, qu'il allait voir M, de Montausier, alors gouverneur de cette province; mais le vrai est que M. de Montausier ne fut nommé en Normandie que le 11 mai 1663. » (Histoire de Fléchier, p. 41.) — Il nous parait cependant que M. Sainte-Beuve ne s'est pas trompé sur le motif véritable du voyage de Fléchier. Son opinion est pleinement justifiée par un passage des Mémoire^: de Huet. Après avoir parlé de la visite de Fléchier, Huet ajoute presque aussitôt : « A cette époque, le duc de Montausier parcourait la province de Normandie dont il était gouverneur depuis peu. (L. IV, p. 151.) Ce sera donc en 1663 et non en 1662 que Fléchier aura fait ce voyage; mais il y sera venu, comme le suppose avec liaison M. Sainte- Beuve, dans le but de voir M. de Montausier.

COU, sans me donner le temps de me reconnaître. Sa présence me fit mi singulier plaisir (1) . » — « On voit d'ici, ajouterons-nous avec M. Sainte-Beuve, cette jolie scène familière des deux futurs prélats, dont l'un petit abbé alors, et l'autre un simple gentilhomme normand (5). )) Lorsque, quelques années plus tard, ils furent appelés à la cour par la faveur de M. de Montausier (3), qui les estima également l'un et l'autre, il est facile de comprendre avec quel bonheur ils durent se retrouver, avec quel plaisir ils reprirent leurs doctes entretiens, fréquemment interrompus par l'éloignement volontaire de Haet.

A partir de ce moment, ils eurent des rapports plus suivis, et il se forma entre eux une véritable intimité. Fléchier a-t-il à résoudre pour M. de Montausier une question difficile, il s'adresse au sous-précepteur du Dauphin, le priant de lui fournir la réponse qu'il ne pouvait donner lui-même (/ï). S'il a quelqu'un à patronner, c'est encore à Huet qu'il a recours, bien persuadé que sa demande sera écoutée avec bienveillance, et sa recomman-

(1) Mémoires, 1. IV, p. 151. Traduction de M. Ch. Nisard.

(2) Introduction aux Mémoires sur les Grands- Jours, p. ix.

(3) Ce fut en 1670 que M. de Montausier fit donner à Huet la charge de sous-précepteur ; Flécliier était déjà lecteur du Dauphin. Sur la nomination de Huet au poste de sous-précepteur du Dauphin, voir les remarques de M. l'ahbé Flottes : Etude sur Daniel Huet, p. 63. M. Flottes démontre clairement qu'en 1670, à la mort de M. de Périgny, précepteur du Dauphin, quand il s'agit de lui donner un successeur, Louis XIV fit choix de Bossuet d'après ses inspirations personnelles, et non parce qu'il suivit lé conseil de Montausier. Le gouverneur appuya davantage la nomination de Huet.

(4) Voir plus loin quelques détails à ce sujet.

dation favorablement accueillie (1). A son tour, Huet désirait-il trouver un orateur capable de célébrer dignement les vertus et le savoir de Tune de ses plus illustres amies, Marie-Éléonore de Rohan, l'aimable et savante abbesse de Malnoue, c'est Fléchier qu'il chargeait tout d'abord de cette honorable mission. Mais celui-ci, dont la santé était alors ébranlée, et qui était réduit « à prendre du lait pour rétabhr sa poitiine affoiblie » , n'accepta pas l'ofFre de son ami. Nous ne pouvons nous empêcher de regretter ce refus de Fléchier; car, mieux que personne, l'élégant panégyriste de M""" de Montausier pouvait faire l'éloge d'une femme aussi distinguée par ses talents que par sa piété, qui avait été liée avec les hommes les plus remarquables de son temps, Conrart, Huet, la Rochefoucauld, Pellisson, et qui joignait « à l'éclat de la naissance un grand esprit naturel, et parlait et écrivait avec une rare facilité (2) ». — « J'ai bien du déplaisir, monsieur, de n'être pas en état d'entreprendre l'oraison funèbre ]\|me (jg Malnoue. Je sais combien vous l'honoriez; je sais à quel point elle méritoit d'être honorée, et quelque sujet

(1) Voy. une lettre inédite de Fléchier à Huet; Pièces justificatives, YII.

(2) Mémoires de Huet, p. 122. Edition de M. Ch. Nisard. — Dans les manuscrits de Conrart (t. Il, 151, Belles-Lettres françaises), on trouve quelques lettres fort spirituelles de M™'' de Rohan. — Voir : Poésies d'Anne de Rohan-Soubise, et lettres d'Éléonore de Rohan-Montbazon, abbesse de Caen et de Malnoue, à divers membres de la Société précieuse, publiées pour la première fois avec notes et introduction par M. E. deRarthélemy. Paris, 1862, petit in-8". — Yoir encore M. V. Cousin, Société française, vol. I, p. 247 et vol. H, p. 242. — Madame de Sablé, p. 166 et suiv. Édit. in-S".

que j'eusse de me défier de mes forces, j'aurois reçu de grands secours de la grandeur du sujet ; mais, ni les occupations dont je suis chargé maintenant, ni ma santé qui me réduit à prendre du lait pour réparer ma poitrine affoiblie, ne me permettent pas de prêcher de longtemps. Ayez la bonté, monsieur, de recevoir mes excuses et de les faire savoir aux dames qui m'avoient fait l'honneur de jeter les yeux sur moi pour un sujet qui les louche, et qui m'auroit été fort avantageux, puisque c'étoit une occasion de leur témoigner la vénération que j'ai pour la mémoire de leur illustre abbesse et le respect que j'ai pour elles. Si j'avois pu sortir, j'aurois eu l'honneur de vous voir ce matin, pour vous assurer que je suis, monsieur, avec respect (1), etc..

Bien des années après, alors qu'il n'était plus à la cour, et qu'il vivait retiré à Lavaur (2), Fléchier écrivait encore à Huet, qui venait de le féliciter de sa récente nomination à l'évèché de Nîmes. Celui-ci se souvenait toujours de leur ancienne et sincère amitié, regrettant,

(1) Correspondance de Huet, 3 vol. ia-S, Bibliothèque nationale; Suppléments français, 5272, p. 292; Département des manuscrits. Lettre inédite, publiée seulement en partie par M. Delacroix; Histoire de Fléchier, p. 169, eu note. — Cette lettre est datée de Paris, le 14 avril, sans désignation d'année; mais il est évident qu'elle est de 1681, puisque l'abbosse de Malnoue mourut le 4 avril 1681.

(2) Fléchier avait été nommé à l'évèché de Lavaur, le 12 novembre 1685; mais les différends survenus entre la Cour de Rome et celle de France ne lui permirent pas de se faire sacrer évêque; pendant toute la durée de sou séjour à Lavaur, il gouverna son diocèse eu qualité de vicaire général du chapitre. Fléchier fut ensuite nommé à l'évèché de Nîmes, vers le milieu de l'année 1687. (Voir Ménard, p. 29 et suiv.)

disait-il, de ne pouvoir aller à Paris, jouir du charme de cette conversation si douce et si savante dont il avait si souvent profité (1). Plus tard encore, lorsque la mort, en les privant l'un et l'autre de leur meilleur ami et de leur plus puissant protecteur (2), lui fournit une douloureuse occasion de se signaler une dernière fois dans la chaire, l'orateur ne manque pas d'envoyer son oraison funèbre à Huet, avec lequel il avait longtemps partagé la faveur de M. de Montausier. En lisant la lettre de Fléchier, on sent que l'affection était restée toujours la même entre les deux amis, vive et profonde comme au temps de leur jeunesse.

« Je reviens de la campagne, Monseigneur, et je retrouve ici le paquet que j'y avois laissé pour vous. Ce sont les deux oraisons funèbres que j'ai faites pour Madame la Dauphine (3) et pour M. le duc de Montausier. Dans le temps de votre départ, comme je ne me trouvois pas à Paris, j'avois donné ordre qu'on vous portât la première, et je ne sais pas précisément si l'on s'est acquitté de ma commission. Pour la seconde, elle est plus faite pour vous. Monseigneur, que pour un autre, puisqu'elle contient l'éloge d'un homme que vous avez honoré, et qui a connu et estimé, plus que personne, votre savoir et votre vertu.

(1) Cette lettre de Fléchier est inédite. (Voy. Pièces justificatives, VII, lettre datée de Lavaur le 12 septembre.)

(2) Né le 6 octobre 1610, M. de Montausier mourut le 17 mai 1690, âgé de près de quatre-vingt-cinq ans.

(3) Marie- Anne de Bavière, née à Munich, en 1G60, morte le 26 avril 1690. Fléchier prononça l'oraison funèbre de cette princesse à Notre-Dame, le 15 juin 1690. — Celle de M. de Montausier fut prononcée à l'église des Carmélites du faultourg Saint- Jacques, le 11 août de la mémo année.

Le commerce d'amitié que vous avez eu avec lui, vous avoit fait voir de plus près la bonté, la droiture et la fidélité de son cœur, et sa mémoire vous en est d'autant plus chère. Recevez donc, Monseigneur, le portrait que j'ai essayé d'en faire, et suppléez, par les connoissances que vous avez de mon sujet, à la foiblesse de mes expressions et de mes idées. Les vôtres sont toujours nobles et sublimes. J'ai lu avec admiration vôtre dernier livre {i). Quelle profonde érudition! quelle politesse de langage! quelle force de raisonnement ! Je n'entreprends pas de vous donner des louanges que vous méritez. Qui est-ce qui le pourroit faire? Je me contente de vous assurer que personne ne vous honore plus, et n'est avec plus de respect et d'attachement que moi. Monseigneur, votre... etc.. » (c A Paris, ce 23 septembre 1690. »

Nous n'hésitons pas à le dire, cette admiration pour Huet était sincère. En 1690, alors qu'il n'a plus besoin ni de sa protection, ni de ses conseils, Fléchier parle absolument comme autrefois, comme en 1661, tandis qu'il voulait s'insinuer doucement auprès d'un homme déjà, célèbre, et en relation avec les personnages les plus distingués à Paris par la naissance ou le talent. Mais aujourd'hui que Fléchier est déjà vieux, que sa réputation est faite, qu'il est arrivé à une haute fortune, on a bien le droit d'affirmer qu'en vantant la "profonde érudition de son ami et la force de son raisonnement^ l'évêque de Nîmes exprimait franchement sa pensée.

(1) Il s'agit sans doute ici de rouvrage de Huet, intitulé : Quses^ tiones Alnetanee, imprimé à Gaen, en 1690.

Celui-ci avait la plus grande estime pour le talent de Huet. Fléchier, en effet, fut au nombre de ceux qui le firent entrer, presque malgré lui, à l'Académie française. Absorbé par ses différents travaux, surtout par les immenses recherches qu'exigeait la préparation de sa Démonstration évangélique, Huet ne pouvait se résigner à négliger cette grave étude, pour perdre son temps « en visites de cérémonies, assister aux séances, et prononcer des discours en public » . Les amis, qui étaient nombreux, « ourdirent contre lui une véritable conspiration » ; sans s'arrêter aux motifs qu'il faisait valoir, ils le dispensèrent des visites d'usage et le reçurent membre de leur compagnie. « A la tête de cette faction, nous dit-il dans ses Mémoires, étaient Bossuet, Pellisson, Courcillon, marquis de Dangeau, Fléchier, Mézerai et plusieurs autres, que M. de Montausier s'efforçait, par tous les moyens, de confirmer dans leur dessein. Le résultat fut que j'entrai dans cette compagnie, malgré moi, et à mon corps défendant, 167/i {i). »

Par une singulière coïncidence , l'un des conjurés, et, parmi eux, le meilleur ami du récipiendaire, fut chargé de lui répondre. Le choix ne pouvait être plus heureux : car Fléchier, depuis peu membre de l'Académie française (2), avait à louer « l'un des plus savants hommes de son siècle (3) », un écrivain, un érudit

(1) Mémoires de Huet, 1. V, p. 190.

(2) Fléchier avait été reçu le 12 janvier 1673; Huet fut reçu le 13 août 1674.

(3) i( Je vous envoie un petit livre qui contient deux discours et quelques poésies, qui furent prononcés à l'Académie, où j'avois l'honneur de présider à la réception d'un des plus savants

qu'il connaissait intimement depuis de longues années, et dont il avait pu apprécier les remarquables qualités. C'était là pour Fléchier une occasion solennelle de rendre une justice éclatante à celui qui avait été le témoin de ses premiers travaux, qui s'était intéressé à ses modestes débuts, et qui, dans le monde des lettres, jouissait, à cette époque, de la plus légitime considération. Le futur prélat paya généreusement le tribut de reconnaissance qu'il devait à Huet; ses éloges, mesurés mais justes, distribués avec cette souveraine délicatesse qu'il savait mettre en toutes choses, exprimés avec une distinction et une élégance parfaites, charmèrent le nouvel académicien qui se montra pleinement satisfait de son ami (1).

hommes de notre siècle. Pour le discours que je fis au roi, à la tête de l'Académie, lorsque Sa Majesté revint de sa conquête de la Franche-Comté, je ne manquerai pas de vous en faire part dès que je l'aurai fait imprimer. » (Lettre datée de Versailles, 16 octobre, environ 1684. Œuvres complètes de Fléchier, t. X, p. 44.) Cette date de 1684 nous parait bien difficile à accepter : si elle était exacte, il faudrait admettre, ce qui n'est pas croyable, que Fléchier n'envoya qu'en 1684, c'est-à-dire après plus de dix ans d'intervalle, un discours prononcé en 1674. De plus, pour ce qui regarde le discours qu'il fit au roi, à son retour de la Franche-Comté, Fléchier annonce qu'il l'enverra dès qu'il l'aura fait imprimer. Or, dans les Œuvres complètes de Fléchier, t. IX, p. 58, ce discours porte la date de 1674 ; il n'est pas possible qu'il ne fût pas encore imprimé en 1684. Evidemment, il y a là une faute d'impression : au lieu du 16 octobre, environ 1684, comme porte le fragment de la lettre que nous avons citée, il faut lire : 16 octobre, environ 1674.

(1) Dans ses Mémoires, Huet énumérant les écrivains dont il devint alors le collègue, Conrart, Mézerai, Corneille, Racine, Benserade, Pellisson, etc., termine ainsi sa liste : « Enfin Esprit Fléchier, depuis évêque de Nîmes, personnage d'une grande

Ce discours de Fléchier, moins connu que celui qu'il prononça, quand il fut reçu lui-même, est cependant beaucoup plus remarquable. Le récit des nombreux travaux de Huet, le tableau des premiers âges de l'Académie, la peinture des hommes qui y entrèrent à l'époque de sa fondation et le portrait de l'académicien véritable, tout cela est décrit avec beaucoup d'intérêt, dans un style excellent, plein de grâce, de finesse et de distinction. De si précieuses qualités font de ce discours le vrai modèle d'un genre, qui, s'il n'exige pas beaucoup de force, de hardiesse ou de chaleur, demande toujours du goût, de la précision, de la politesse et du naturel. L'éloge même de Louis XIV,parfai' tement amené, n'a rien d'exagéré, et paraît bien moins inspiré par le sentiment des convenances, que par le désir de remercier, au nom d'une illustre compagnie, le prince qui avait rendu aux lettres de si mémorables services. Nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire ici ce discours. Dans toutes les paroles de Fléchier, on sent le langage d'un ami heureux de faire l'éloge de son ami, heureux de lui donner ainsi un témoignage public de son affection .

éloquence. Il était directeur de l'Académie le jour de ma réception. Quand j'eus débité, en présence d'un nombreux auditoire, le discours d'usage, il me fit une réponse éloquente, où il me loua beaucoup. » [Mémoires de Huet, p. 192.)

IbO —

Réponse de M. Fléchier au discours de M. l'abbé Huet, le jour de sa réception à l' Académie fraiiçoise, le 13 août l'on h-

« Monsieur,

(( L'Académie n'entreprend pas de répondre aux louanges que vous lui avez données, ni de vous donner celles que vous méritez vous-même. Le remerciement que vous venez de lui faire la confirme dans l'opinion qu'elle avoit de vous ; et la reconnoissance que vous lui avez témoignée si éloqueinment, lui fait connoître combien vous étiez digne de la grâce que vous croyez cpi'elle vous a faite.

« Vous appelez ainsi, monsieur, le choix qu'elle a fait de vous pour remplir une de ses places, et vous croyez tenir de sa bonté ce que vous ne devez qu'à son jugement et à sa sagesse. Quelque désir qu'elle eût depuis si longtemps de vous voir dans ses assemblées, elle a suivi ses lois plutôt que ses inclinations; rien ne l'a prévenue en votre faveur que votre propre mérite; elle a eu plus d'égard à sa dignité qu'à vos emplois ; et, cherchant à se faire approuver du public, plutôt qu'à se satisfaire ellemême en vous associant à tant de personnes illustres qui la composent, elle a bien prétendu vous faire honneur, mais elle n'a pas cru vous faire grâce.

a Elle regrettoit la perte qu'elle avoit faite, et ne pensoit qu'à la réparer. Vous le savez, monsieur, elle voit avec douleur céder à la nécessité fatale des ans ces hommes choisis qui présidèrent à sa naissance, qui formèrent sa première réputation, qui ont suivi toutes ses fortunes, et qui l'ont relevée par leurs ouvrages jusqu'au

degré de gloire où elle est montée; ces hommes des premiers âges, où les kimières étoient si pm-es, la société si douce, l'émulation si noble, la vie si tranquille et si innocente; ces hommes qui ayant reçu, pour ainsi dire, les prémices de l'esprit académique, l'ont entretenu dans la compagnie ; et qui, joignant la raison à l'usage, et les réflexions à l'expérience, ont été tout ensemble nos compagnons et nos maîtres, et nous ont laissé des règles et des exemples de bien parler, de bien écrire et de bien vivre.

« Tel étoit celui dont vous occupez aujourd'hui la place (1); son imagination vive et féconde, son discours pur et poli, sa raison droite et éclairée, son génie noble et élevé, ont paru dans ses narrations ingénieuses, où, sous des noms de héros supposés, il représentoit des vertus véritablement héroïques.

« Ces pertes ne peuvent être que très sensibles, mais, grâce au Ciel, elles ne sont pas irréparables. Le siècle est fertile en beaux esprits ; nos suffrages ne peuvent tomber que sur de bons sujets, et nous n'avons jamais eu plus de droit d'espérer cette glorieuse immortalité que le destin semble avoir promise à l'Académie.

« Vous commencez, monsieur, à y partager avec nous tous les avantages qui s'y rencontrent : jusqu'ici, il manquoit quelque chose à votre gloire et à votre réputation, et vous montez aujourd'hui comme d'un degré dans Tordre des lettres.

(1) De Gomberville, né vers 1600, mourut à Paris, le M juin 1674; un des premiers membres de l'Académie française, auteur de romans ennuyeux, entre autres de Polexandre, 1632-1639; 4 vol. in-4o.

« Quelle douceur ne trouverez-vous pas dans nos assemblées? Là, sous les lois d'une agréable société, se fait un commerce d'esprit, où chacun fournit de son fonds et profite de celui des autres ; chacun vient s'y décharger en commun des trésors qu'il a recueillis dans ses études particuUères ; il se forme comme un cercle brillant, où plusieurs pensées, comme autant de lignes de lumière, venant à se réunir en un point, réfléchissent après sur le public. La communication, le conseil, l'exemple, tout instruit, tout excite une louable émulation ; on s'affermit dans ses connoissances, on s'éclaircit dans ses doutes , on se défait de ses préventions, on règle ses études, on polit ses discours, on redresse ses jugements.

« C'est à ces soins et à ces secours mutuels, que notre siècle doit tant d'ouvrages où l'on admire également la force et la délicatesse de l'esprit ; ces traductions si nobles et si naturelles, qu'on quitte souvent les originaux pour les copies ; ces poésies ingénieuses qui ont fait les déUces de la cour et de la ville ; ces tragédies qui étalent pompeusement sur nos théâtres les héros anciens avec toute la grandeur et la majesté qu'ils avoient autrefois dans la Grèce et dans l'Italie; ces traités de physique ou de morale, dépouillés des duretés et des rudesses d'une autre philosophie, où l'on trouve la solidité et l'agrément tout ensemble ; ces histoires qui remettent devant nos yeux les siècles passés, ou qui préparent à la postérité le siècle présent, les unes lues avec plaisir, les autres attendues avec impatience.

« Comme autrefois c'étoit assez pour animer les braves de Sparte, de leur montrer des trophées d'armes, des

inscriptions et des portraits de leurs ancêtres, ou de leur raconter en peu de mots les guerres et les victoires de leur république, j'ai cru, monsieur, que pour réveiller en vous l'ardeur que vous avez toujours eue pour les lettres, je n'avois qu'à vous faire le plan de nos assemblées, et à rappeler en passant dans votre mémoire les travaux et la gloire de nos confrères, qui deviennent aujourd'hui les vôtres.

« Si j'avois à parler à quelqu'un qui ne fut que médiocrement touché de l'amour des sciences, je me servirois du pouvoir que donne la compagnie à ceux qui ont l'honneur de parler pour elle. Je dirois qu'un académicien n'est pas un homme sans fonction dans la république des lettres; qu'il a ses règles et ses obligations; que s' étant chargé volontairement d'une portion du travail commun, il doit répondre de ses occupations et de son loisir ; qu'il s'engage en une discipline, qui, toute douce et toute libre qu'elle est, ne laisse pas d'avoir ses soins et ses assujettissements; qu'il est d'un homme sage de remphr jusqu'au moindre de ses devoirs; qu'il seroit dur de gémir dans la servitude, mais qu'il n'est pas séant d'abuser de sa liberté ; et qu'enfin dans toutes les sociétés bien réglées, il y a des coutumes qui valent des lois, et des bienséances qui, sans donner aucune contrainte, ne laissent pas d'imposer une espèce de nécessité.

« Mais je sais, monsieur, les intentions de l'Académie : elle n'entend pas que je vous fasse de sa part des exhortations inutiles, elle connoît là passion que vous avez toujours eue pour tous les exercices académiques. Apprendre les langues les plus difficiles, connoître les

livres et les auteurs, fouiller curieusement dans la plus sombre antiquité , c'ont été vos premiers plaisirs et comme les jeux de votre enfance. Les études continuées de l'un à l'autre soleil , les jours confondus avec les nuits, l'avidité de tout apprendre et de tout savoir, les longues lectures, où le travail des yeux suffîsoit à peine au plaisir de l'esprit, ç'ont été les emportements de votre jeunesse.

« Que dirai-je de ces voyages entrepris, non par une vaine curiosité de voir des cours étrangères, ni par un désir ambitieux de faire valoir ses talents et d'avancer sa fortune, mais pour communiquer avec les savants et pour voir une reine célèbre, qui, plus touchée du désir de savoir que du plaisir de régner, établissoit la politesse dans des provinces autrefois barbares. Que dirai-je de cette modération qui vous lit préférer les douceurs de la retraite à l'honneur d'instruire ce jeune roi, qui remplit aujourd'hui le trône du grand Gustave (1)? Que dirai-je de ces académies dont vous avez été un des principaux ornements, de celle dont vous avez été le chef? Ne sont-ce

(1) Dans ses Mémoires (1. IV, p. 150), Huet raconte qu'on lui olïrit le poste de précepteur du roi de Suède, et qu'il ne voulut pas l'accepter. Voici à cet égard quelques observations de M. Flottes : « L'abbé d'Olivet, dit-il, dans VEloge de Huet, rapporte ce refus ; l'Europe savante (1719), les Nouvelles littéraires (1718) le rappellent sans observation, dans l'analyse qu'elles font des Mémoires de Huet. Le journal de Leipsick, intitulé : Acta eruditorum (1723), prouve que ce refus n'a pas eu lieu, puisque l'offre u'a point été faite. Le P. Niceron en convient. L'auteur des Méinoires pour servir à llmtoire de Christine, Brucker, cite cette réfutation; mais Brucker soutient qu'on ne peut en rien conclure contre la bonne foi de Huet. Il croit que ce dernier s'en sera rapporté trop légèrement à un faux bruit, ou, ce qui est

pas autant de gages de l'estime et du zèle que vous aurez pour l'honneur de cette compagnie, en un temps où sa ferveur se renouvelle, et où elle achève ce grand ouvrage qui lui a coûté tant de travaux et tant de veilles?

« Et certes, on peut croire que ce n'est ni la difficulté de l'entreprise, ni le relâchement de ceux qui la conduisoient qui en ont retardé si longtemps l'exécution ; c'est plutôt une certaine fatalité qui réserve aux soins et aux ordres du plus grand des rois, la fin et la perfection de toutes les grandes choses. Il étoit juste qu'après avoir désarmé le crime, arrêté le luxe des particuliers et les dissipations publiques, réprimé la licence dans ses armées, purgé la justice de ce qu'elle avoit d'incommode ou de mercenaire, aboli la fureur des duels, et donné par ses édits et par ses exemples la véritable idée de la valeur ; il étoit juste, dis-je, qu'après avoir réglé toutes les parties de son royaume, il réglât encore les belles-lettres ; qu'il réformât la langue des peuples, comme il en avoit réformé les mœurs, qu'il leur apprit à bien parler après les avoir obligés à bien vivre; et, qu'en un temps où il fait des actions si éclatantes, il fournît à ses sujets les moyens de les raconter noblement.

plus vraisemblable, qu'il a été trompé par Chapelain, qui aura voulu flatter le défenseur chaleureux de son poème. » {Etude sur Hiiei, p. 62.) — « Quant à nous, ajoute à ce sujet M. Gh. Livet, cette tromperie de Chapelain, loin de nous paraître vraisemblable, nous semble complètement impossible. Il aura voulu, dit-on, flatter le défenseur chaleureux de son poème. N'avait-il pas d'autre moyen pour flatter Huet, que de lui rendre un fort mauvais service, si celui-ci avait cru une invention aussi absurde, et eût entrepris le voyage de Suède? » (Histoire de l'Académie française, t. II, p. 355.)

« C'est à vous^ monsieur, qui partagez avec nous l'honneur de sa protection, de partager la reconnoissance que nous lui devons. Faites des portraits de lui qui puissent servir d'exemple à la dernière postérité ; et, pour dire quelque chose de plus, contribuez par vos soins et par vos lumières à faire un portrait vivant de ses héroïques vertus dans l'esprit de ce jeune prince, qui, rempli de grandes maximes pour sa conduite, et de grands principes pour ses études, commence déjà d'être le juge de nos ouvrages, et comme le second protecteur de l'Académie françoise (1). »

(l) Œuvres complètes de Fléchier, t. IX, p. 53,

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