CHAPITRE VI
Les amis de Fléchier (suite). — Montausier. Son caractère. Que penser de la vertu inflexible de M. de Montausier? — Son courage; sa fidélité au roi pendant la Fronde; sa franchise; son bon cœur; son attachement pour ses amis. — Montausier bel esprit. Médisances de Tallemant à son sujet. Montausier et Chapelain. Montausier et Boileau. Est-il le type du Misanthrope? Montausier et Yoiture. Son assiduité à l'hôtel de Rambouillet. La Guirlande de Julie. — On doit à Montausier la publication des éditions ad usum Delphini. Huet dirige cette grande entreprise. Fléchier prépare l'édition de Térence. — Montausier appelle Fléchier, puis Huet à la cour. Discussion littéraire de Montausier avec Tabbé de Saint-Leu. Fléchier et Huet prennent part à cette discussion. En 1672, Montausier charge Fléchier de prononcer l'oraison funèbre de sa femme.. Bénéfices que Montausier lui fait accorder. En 1685, Montausier fait nommer Huet à l'évêché de Soissous, et Fléchier à celui de Lavaur. Lettres inédites de Montausier à Huet. — Fléchier vient de Nîmes assister son protecteur et son ami à ses derniers moments. Le 11 août 1690, il prononce son oraison funèbre. — Relations de Fléchier avec Bossuet, de 1670 à 1685. — Fléchier et Ménage. Lettres inédites de Ménage. — Fléchier et Bussy-Rabutin.
L'ami le plus illustre et le plus dévoué en même temps; qu'ait eu Fléchier, c'est sans contredit M. de Montausier : par son crédit, il lui obtint les premières faveurs de la cour, et contribua le plus à son élévation par la
protection qu'il ne cessa de lui accorder (1). Comment Fléchier le connut-il? Il le connut par ses amis, Chapelain, Conrart, Huet, qui étaient aussi les amis de Montausier^ et qui, à la première occasion, ne manquèrent pas de présenter le jeune abbé dont ils voulaient préparer la fortune. Conrart, surtout, lui concilia la bienveillance de Montausier, comme il lui avait déjà concilié celle de Chapelain. « C'est lui qui donna Fléchier à M. de Montausier ); , lisons-nous dans le Menagiana (2) ; Ménard nous affirme le même fait, et assure que l'honneur d'avoir procuré à l'ancien doctrinaire un si puissant protecteur revient au secrétaire perpétuel de l'Académie française : (; Celui-ci, dit-il, le fit connoître et le présenta au duc de Montausier, l'un des seigneurs de la cour le plus renommé par sa rare probité et par son savoir : ce duc lui donna toute son amitié, et fut pour lui, dans toutes les occasions, le plus ardent et le plus affectionné Mécène, qu'homme de lettres ait peut-être jamais eu (3). »
(1) En 1668, Montausier fait nommer Fléchier Lecteur du Dauphin; au mois de février 1681, il le fait nommer kumànier oriinaire de M^^" la Dauphine. « Ce fut encore le duc de Montausier, dit Ménard, qui lui procura ce nouveau bienfait. Ce seigneur cherchoit ici autant à l'attacher à la cour, qu'à le faire récompenser, afin de jouir avec plus de continuité de son commerce. » [Notice sur Fléchier, p. 26.)
(2) Vol. I, p. 151; Edit. de 1762. Amsterdam, 4 vol. in-i2.
(3) Ménard, Notice sur Fléchier, p. 11. — M. l'abbé Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 114, sur la foi d'un vieux dictionnaire biographique, pense que ce fut M. de Gaumartin qui donna Fléchier à M. de Montausier. Mais l'autorité d'un dictionnaire biographique peut- elle prévaloir sur celle de Ménard et du Menagiana?
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Chose singulière, cependant, Fléchier commença tout d'abord par déplaire beaucoup à Montausier. D'Alembert raconte, à ce sujet, une anecdote assez piquante, qui prouve avec quelle souplesse le jeune orateur savait s'accommoder aux différents caractères de ceux qu'il rencontrait. Ce fut là, en grande partie, ce qui lui assura de brillants succès dans le monde : sans doute, le charme et l'agrément de ses causeries firent rechercher sa conversation et admirer son esprit; mais ce qui le fit aimer pardessus tout, ce fut cet art consommé avec lequel il sut faire des concessions, éviter soigneusement tout ce qui aurait pu blesser, et parler à chacun le langage qui lui convenait le mieux. Pour plaire dans les sociétés les meilleures et les plus distinguées, dans celles même où l'esprit est le plus en honneur, l'esprit souvent ne suffit pas; il faut encore avoir assez de tact pour se faire valoir sans prétention, assez de prudence ou de finesse pour savoir avancer à propos ou reculer au besoin, dès qu'on s'aperçoit qu'on vient de faire un faux pas. Ce talent, Fléchier le posséda au suprême degré; la plaisante aventure qu'il eut avec Montausier nous en fournit la preuve. « Le courtisan misanthrope, raconte d'Alembert, affichoit, comme l'on sait, une grande horreur pour Tadulation ; Fléchier, dont le caractère étoit aussi liant et aussi doux que le style, et qui croyoit Montausier aussi bénignement disposé que les autres hommes à écouter ses louanges, avoit commencé par l'en accabler sans mesure, et n'avoit reçu pour remerciement que cette réponse brusque et sévère : Voilà mes flatteurs. Averti par ce reproche du caractère peu commun de son Mécène, il
ne cessa plus de le contredire, et obtint bientôt son amitié et sa confiance (1). »
On a 23arlé beaucoup de la vertu de Montausier; les éloges que lui ont prodigués tous ses amis, Ménage, Huet, Fléchier, M'^*^ de Scudéry, M""" de Sévigné ellemême, ont singulièrement contribué à nous faire prendre le gouverneur du Dauphin pour un homme incorruptible, qui ne voulut jamais admettre que pour réussir à la cour, il fallait, « selon les temps, ou déguiser ses passions ou flatter celles des autres (2) . » Mais cette sévère franchise, presque devenue proverbiale, ne fut pas toujours inflexible. Au tort d'avoir accepté, pour M""^ de Montausier, la succession de la vertueuse duchesse de Navailles, privée de sa charge de dame d'honneur de la reine, pour avoir refusé de favoriser les amours de Louis XIV et de M^^" de la Vallière, s'ajoute la faute plus grave encore d'avoir montré dans ces circonstances difficiles une coupable complaisance. « M""" de Montausier, dit M. Cousin, dut son élévation au poste de première dame d'honneur, non pas seulement à son mérite très réel, mais à l'espoir qu'elle et son mari donnèrent à Louis XIV, qu'ils seraient plus accommodants; et ils le furent (3). «
(1) Histoire des membres de l'Académie française, vol. I, p. 411; 6 vol. in-12. Paris, 1787. — Peut-être Fléchier faisait-il allusion à cette petite aventure, lorsque, parlant de l'indulgente bonté de Montausier pour ses amis, il disait : « H leur laissoit, dans l'agréable commerce qu'il avoit avec eux, toute la liberté, qu'il prenoit lui-même, de soutenir leurs opinions, et ne leur interdisoit que la flatterie. » (Oraison funèbre de Montausier , vol. IV, p. 175.)
(2) Oraison funèbre de Montausier, vol. IV, p. 166.
(3) Société française, vol. Il, p. 48. Voir les passages des Mé-
Il faut rabattre quelque, chose de cette réputation d'irréprochable probité que l'on a faite à Montausier, réputation qui n'est pas entièrement justifiée. Ce n'est pas que nous voulions nous appuyer sur des fâcheux récits, pour nier la vertu d'un homme justement estimé : non, Montausier fut honnête homme, il eut réellement l'amour du bien; mais il eut aussi des faiblesses que ses panégyristes et ses historiens ont essayé de cacher, et que rendent incontestables les témoignages les plus positifs. Devons-nous conclure de là que Montausier n'eut que de fausses vertus? Ce serait évidemment tomber dans une exagération contraire à la vérité. Que ceux qui seraient tentés de traiter trop durement Montausier, parce qu'il eut le tort de faillir une fois, se souviennent des belles paroles de d'Alembert, remarquant, à ce sujet : « Qu'il ne fut jamais sur la terre de vertu intacte et sans reproche ; et que la plus sévère même paye toujours, par quelque endroit, un léger tribut à la foiblesse humaine, surtout quand elle a le malheur d'habiter la cour. Si la vertu qu'affichoit le duc de Montausier s'égara quelquefois, soyons plus indulgents à l'égard de cet homme de bien, qu'il ne l'a été lui-même à l'égard des autres, et n'oublions jamais le beau vers que dit le grand prêtre, dans Olympie :
Hélas! tous les humains ont besoin de clémence (1). » M. Cousin a jeté une vraie lumière sur ce côté singu-
nioires de M^ de Mottevillo et de M''" de Montpensier, qui prouvent la complicité de Montausier et de sa femme. (Cité par M. Cousin, ibid.)
(1) D'Alembert, Notes sur reloge, de Fléchier, t. TF, p. -il.
lier du caractère de Montausier; il nous a montré que le gouverneur du Dauphin ne fut pas aussi austère qu'on se le figure généralement. (( Pour qui connaît le dessous des cartes, le stoïcien en lui était surmonté du courtisan ; mais il faut convenir aussi que ce courtisan possédait non seulement des dehors stoïques, mais bien des parties de la plus solide vertu (1). » Jugement parfaitement vrai, parce qu'il tient également compte des qualités et des défauts du célèbre protecteur de Fléchier. Montausier eut, en effet, des défauts qu'il est inutile de dissimuler : ses contemporains, séduits par ses grands airs d'austérité^ ont pu le prendre pour le plus honnête homme de la coîir; mais, comme le dit fort bien d'Alembert, ceci prouve seulement, que « le plus honnête homme de la cour n^est pas toujours le plus honnête homme du monde (2) ». Mieux instruits sur sa conduite par des dépositions que nous avons le droit de croire exactes, nous ne pouvons avoir de lui une opinion complètement favorable. Montausier fut ambitieux, et les moyens qu'il employa pour arriver, dans la suite, à sa haute fortune, furent loin d'être toujours avouables. Avoir rivalisé avec sa femme pour servir les plaisirs du roi, c'est là une action qui n'est guère digne d'un homme, qui, dit-on, « ne se détourna jamais de ses devoirs, qui pour maintenir la raison se roidit contre la coutume, qui n'eut jamais d'autre intérêt que celui de la vérité et de la justice, et qui, ayant eu part à toutes les prospé-
(1) M. V. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, t. II, p. 55.
(2) D'Alembert, Notes sur Vêlage de Fléchier, t. II, p. l'I-'i.
rites du siècle, n'en a point eu à ses corruptions (1) ». De plus, s'il était quelquefois trop complaisant pour ses supérieurs, il traitait souvent ses inférieurs avec une dureté et une hauteur dont on cite de fréquents exemples. Le doux Fléchier eut une fois à souffrir quelque chose de cette brusquerie , qui , plus tard , fit regarder le gouverneur du Dauphin comme un censeur courageux des vices de son temps (2). Tallemant, qui connut Montausier, en traçait un portrait peu flatté en 1657 ; il exagère bien quelque peu, mais, sous ces exagérations^ est un fond sensible de vérité. «■ C'est un homme tout d'une pièce, dit-il; M"^ de Rambouillet dit qu'il est fou, à force d'être sage. Jamais il n'y en eut un qui eût plus besoin de sacrifier aux grâces. Il crie, il est rude, il rompt en visière, et s'il gronde quelqu'un, il lui remet devant les yeux toutes ses iniquités passées. Jamais homme ne m^a tant servi à me guérir de l'humeur de disputer. Il vouloit qu'on fit deux citadelles à Paris, une au haut et une au bas de la rivière, et dit qu'un roi, pourvu qu'il en use bien, ne sauroit être trop absolu, comme si ce pourvu étoit une chose infaillible. A moins qu'il ne soit persuadé qu'il y va de la vie des gens, il ne leur gardera pas le secret. Sa femme lui sert furieusement dans la province : sans elle la Noblesse ne le visiteroit guère; il se lève à onze heures, comme ici, et s'enferme quelquefois pour lire, n'aime point la chasse et n'a rien de populaire. Elle est tout au rebours de lui (3). » Cette austérité
(1) Fléchier, Oraison funèbre de Montausier, t. IV, p. 162.
(2) Voir plus haut, p. 164.
(3) Tallemant des Réaux. T. II, p. 301. Edit. Techener.
excessive n'était pas sans une certaine affectation, D'yVlembert soupçonne Montausier, et non sans raison, de quelque ostentation à cet égard. Celui-ci parait bien avoir fait un peu étalage de sa vertu : on dirait qu'il était jaloux de passer aux yeux de tous pour le personnage le plus grave et le plus intègre de la cour, comme d'autres alors étaient désireux d'en être regardés comme les plus frivoles et les. plus mondains.
En 1667, il jouissait de cette réputation de probité; et, lorsque, à cette époque, Molière créa la sévère physionomie du misanthrope (1), on put croire que Montausier en avait été l'original. « S'il n'avait pas tout à fait l'âme d'Alceste, dirons-nous avec M. Cousin, il en avait la tournure et le langage; et, encore une fois, Molière qui, en traversant la cour, n'en voyait guère que les masques, a pu très bien emprunter à Montausier son ton et ses manières pour en parer son héros (2) . » Ne l'oublions pas, sous le manteau du jihilosophe ^ il garda toujours I uniforme du courtisan (3) ; et, sans nier ses qualités, évitons de lui attribuer des mérites qui ne lui conviennent pas entièrement. Comme Alceste, il fut au fond sincèrement vertueux ; comme lui aussi, il faut l'avouer, il eut ses défaillances et ses faiblesses. f< Montausier était honnête homme, mais il était ambitieux. Comme en outre il était grondeur et bourru, surtout avec ses inférieurs, ces défauts semblaient repousser l'apparence même des vices de la cour et promettre des
(1) Le Misanf.hrope est de 1666,
(2) Société française, t. Il, p. 55.
(3) D'Alemhert. Notes sur l'éloge de Fléchier, t. II. p. 410.
vertus qu'il avait très réellement, mais qu'il gâtait à la fois par un grand faste en public, et par de secrètes complaisances (1). » Dans Montausier, comme chez tous les hommes, le bien et le mal se trouvent mêlés; et, quoique nous soyons disposé à lui rendre toute la justice qu'il mérite, nous sommes forcé cependant de reconnaître que ses panégyristes ont exagéré quelque peu, en nous le représentant comme le type achevé de la vertu.
Toutefois, il eut de rares qualités : homme d'honneur et de courage, il resta fidèlement attaché à la cause de la cour, dans un temps où bien d'autres cherchaient dans les troubles de l'État le moyen de satisfaire leur folle ambition et leurs coupables projets. Gouverneur d'une modeste province, pendant que le grand Condé occupait toute la Normandie (2), il sut résister aux promesses du vainqueur de Rocroi, et triompher des séductions de M""' de Longueville qui avait déjà entraîné Turenne dans une rébellion contraire, en même temps, et à ses goûts et à ses intérêts. Montausier eut peu de talents supérieurs pour la guerre, mais il montra une rare bravoure dans les diverses affaires auxquelles il prit part. Après la mort de son frère, officier de la plus brillante espérance (3), il fut envoyé, jeune encore, en Lorraine et en Alsace, pendant la période française de la guerre de
(1) M. Cousin, Société française, t. II, p. 53.
(2) Montausier avait été nommé gouverneur de Saintonge, vers 1646.
(3) A vingt-sept ans, il était déjà maréchal de camp, titre qui correspond à celui de général de brigade. Blessé à l'attaque de Bormio, en Italie, le 4 juillet 1635, il mourut des suites de sa blessure, quelques jours après.
Trente ans. Il s'y fit remarquer de Bernard de Saxe-Weimar, cet illustre élève de Gustave-Adolphe, qui, héritier du courage et du génie militaire de son maître, -combattait pour nous dans la lutte que nous avions héroïquement engagée contre l'Espagne, la Savoie et l'Autriche. Gustave-Adolphe, tombant à Lutzen (1632), s'était écrié, dit-on : « A d'autres le monde! » Et Richelieu, comprenant bien qu'il y allait alors du salut de la France de briser cette puissance de la maison d'Autriche, désireuse de réunir sous son unique autorité l'Allemagne tout entière, ramassa l'espérance et la fortune du jeune héros.
Le célèbre ministre de Louis XIII eut raison de ne rien épargner, pas même les plus lourds sacrifices, pour arrêter les empiétements de l'Autriche : ce sera l'un des plus beaux titres de gloire de Richelieu d'avoir osé le tenter, sans se laisser effrayer ni par la grandeur, ni par les difficultés d'une telle entreprise. En ce moment, il y avait là pour la France un immense danger; et, à cette époque, il devenait aussi nécessaire de mettre un frein à la puissance toujours envahissante de cette monarchie, qu'il l'a été, dans ces dernières années, de la chasser de l'Italie, dont elle était deventie peu à peu maîtresse presque absolue. Ce fut dans cette guerre, dirigée contre l'Autriche, et conduite avec une habileté consommée par le génie de Richeheu, que se distingua le futur gouverneur du Dauphin. «. Devenu baron de Montausier, nous dit M. Cousin, il alla servir en Lorraine et en Alsace, montra la plus brillante valeur sous le grand-duc Bernard de Weimar, particulièrement au siège de Brissac et dans l'affaire de Cerné, où il prit trois étendards de cavalerie
de sa propre main (1). Il fit ensuite la campagne d'Allemagne sous le maréchal de Guébriant, en qualité de marechai de camp, et fut chargé du commandement de la haute et basse Alsace. » Le 25 novembre 1643, Montausier est fait prisonnier à la bataille de Tudlingen (2), perdue par Rantzau contre Charles IV, duc de Lorraine; il revient à Paris, après une captivité de dix mois patiemment supportée, et qui laissa l'honneur pleinement intact. Personne, alors, ne songea à douter de la bravoure de cet homme de guerre ; s'il s'était rendu à l'ennemi , on savait que ce n'avait pas été par lâcheté. Bien des années après, lorsque éclata cette déplorable lutte de la Fronde, qui fit tant de coupables, Montausier remplit courageusement son devoir, et exposa plusieurs fois sa vie pour défendre la cause du roi. En 1652, il eut le mérite de contenir la
(1) Cerné ou Gernay, chef-lieu de canton du département du Haut-Rhin. Ce fut, sans doute, à cette occasion que le fidèle correspondant de Montausier, Chapelain, lui écrivait en Alsace, le 6 novembre 1638 ; « Monsieur, il faut que les coups que vous avez rués au combat de Mulhausen aient été bien rudes, puisqu'ils ont retenti jusqu'ici, et que le bruit qu'ils ont fait a longtemps empêché que l'on n'entendît parler d'autre chose... » (Lettre citée en partie par M. Ch. Livet : Précieux et Précieuses, p. 45.) M. Tamizey de Larroque vient de la publier en entier; Lettres de Chapelain, vol. I, p. 313; Paris, Imprimerie nationale, 1880. — « On le vit à la bataille de Cerné, nous dit Fléchier, charger trois fois les ennemis, couvert de sang et de poussière, et dresser aux pieds de son général, comme un honorable trophée, trois drapeaux qu'il leur enleva. » [Oraison fun. de Montausier, vol. IV, p. 167.) — Après de tels exploits, on comprend que Montausier reproche à Huet, qui lui adressait toutes sortes d'éloges, de ne rien dire de son véritable métier, qui est celui de la guerre. (Voy. Pièces justificatives, XII, parmi les lettres inédites de Montausier à Huet, celle du 9 décembre 1688.)
(2) Petite ville du royaume de V^urtemberg.
Saintonge dans l'obéissance royale ; il fut môme blessé grièvement au combat de Montancé, qu'il soutint conti'e le prince de Conti (1), qui eût voulu le chasser de ce pays, pour avoir noblement refusé de sacrifier l'intérêt de l'État à celui d'une famille particulière (2).
D'autres qualités, non moins précieuses, doivent reconmiander Montausier à nos yeux. On ne peut l'excuser d'avoir secrètement favorisé les amours de Louis XIV; mais, comme cette faute a été réparée, dans la suite, par le langage le plus libre et le plus loyal que jamais courtisan ait peut-être fait entendre dans une cour! Gouverneur du Dauphin, il ne craignit pas d'adresser à son royal élève de sages et sévères avis : dans une position aussi difficile, que d'autres eussent montré moins de cou-
(1) Fi^ère cadet du grand Condé.
(2) Montausier ne recueillit d'ahord d'autre récompense de son inébranlable fidélité que l'oubli. Gomme le dit fort bien Fléchier, on le négligea parce qu'il ne fut pas de ceux qui surent à propos « se faire soupçonner ou se faire craindre... et l'on ne songea pas à sa fortune, parce qu'on n'avoit rien à craindre de sa vertu ». {Œuvres complètes, Oraison funèbre de Montausier, vol. IV, p. 174.) Ces paroles de Fléchier sont confirmées par un passage de Tallemant : «. Pour peu, dit-il, qu'il eût voulu donner des soupçons au Cardinal, quand Monsieur le Prince était en Saintonge, le cardinal l'eût fait tout ce qu'il eût voulu être; mais il ne voulut point escroquer le bâton de maréchal de France; aussi ne l'a-t-il pu avoir quand il l'a demandé. » {Historiettes, vol. II, p. 302.) — Mais Louis XIV se chargea de réparer l'injustice de Mazarin : en 1661, M'"" de Montausier est nommée gouvernante du Dauphin; et en 1664, première dame d'honneur de la reine. Lui-même reçoit le gouvernement de la Normandie en 1663; il est fait duc et pair en 1664, et gouverneur du Dauphin, en 1668. (Histoire de France du président Hénault, vol. II, p. 736 ) Pour tous ces détails, voir un excellent chapitre de M. Cousin, Société française, vol. II, p. 33 et suiv.
fage et de fermeté ! Un jour, le fils de Louis XIV se promenait dans la campagne avec son gouverneur; il aperçoit "quelques cabanes de paysans, et demande avec étonnement quelles sont ces cliétives demeures. M. de Montausier conduit alors le jeune prince dans ces tanières que La Bruyère qualifie si énergiquement; et là, il lui adresse ces paroles qui rappellent le langage que Fénelon tiendra plus tard au duc de Bourgogne : « Voyez, Monseigneur, c'est sous ce chaume, c'est dans cette misérable retraite, que logent le père, et la mère, et les enfants, qui travaillent sans cesse pour payer l'or dont vos palais sont ornés, et qui meurent de faim pour subvenir aux frais de votre table (1) . »
En 1680, lorsque l'éducation du Dauphin fut terminée, M. de Montausier lui laissa pour adieu ces fîères paroles : « Monseigneur, dit -il, en se séparant de son élève, si vous êtes honnête homme, vous m'aimerez ; si vous ne l'êtes pas, vous me haïrez, et je m'en consolerai (2) . w
(1) Mémoires du P. Petit sur Montausier. — On sait avec quelle Vigoureuse et poignante éloquence, La Bruyère a peint les misères des laboureurs au dix-septièmê siècle. « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont la voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières^ où ils vivent de- pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » La Bruyère, chapitre De l'homme, p. 293. Edition annotée par M. Hémardinquer. Paris, Dézobry.
(2) M™« de Sévigné, lettre du 21 février 1680. — Pour tous ces détails, voir la notice biographique de Montausier, Oraisons
Quoi qu'en dise d'Alembert (1), il y a aussi bien de la dignité dans la lettre mémorable que M. de Montausier écrivit au Dauphin, après la prise de Philisbourg. M""" de Sévigné avait raison d'admirer ce style qui lui plaisait tout à fait. « Briole, raconte-t-elle, nous a dit une lettre que M. de MSntausier écrivit à Monseigneur, après la prise de Philisbourg, qui me plaît tout à fait : « Monsei- (( gneur, je ne vous fais point de compliment sur la prise (( de Philisbourg ; vous aviez une armée, des bombes, du « canon et Vauban. Je ne vous en fais point aussi sur ce « que vous êtes brave, c'est une vertu héréditaire dans « votre maison ; mais je me réjouis avec vous de ce que « vous êtes libéral, généreux, humain, et faisant valoir « les services de ceux qui font bien : voilà sur quoi je « vous fais mon compliment. » Tout le monde aime ce style digne de M. de Montausier et d'un gouverneur (2). » Ce franc parler, Montausier le garda toujours, en présence même de Louis XIV, qu'il eut souvent le courage de contredire et de blâmer. Aussi, M™' de Sévigné, parfaitement instruite des fréquentes hardiesses du gouverneur du Dauphin j pouvait s'écrier avec raison en 1677 : c( C'est une sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie (3). » Cette généreuse liberté d'un courtisan, qui savait faire entendre le langage de la vérité, dans le pays du mensonge et de la dissimulation, remplissait les
fiinèbi-es de Fléchier; édition annotée par M. Didier. Paris, Dézobry.
(1) Notes sur P éloge de Fléchier, vol. Il, p. 410.
(2) Mi'^" de Sévigné, lettre du !«'' décembre 1688. —Philisbourg est une petite ville du grand-duché de Bade.
(3) Lettre du 4 août 1677.
contemporains d'admiration pour une vertu si haute, et qui paraissait à l'abri de toute faiblesse. M°"= de Sévigné raconte une petite anecdote fort piquante, qui prouve que Montausier, lui aussi, savait dire des vérités à bride abattue, et qu'au risque même de déplaire, il ne craignait pas de faire connaître son sentiment. « Voici une petite histoire, écrit-elle à sa fille, que vous pouvez croire comme si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins : (( En vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir « Philisbourg; mais enfin, je n'en serai pas moins roi de « France. » M. de Montausier,
Qui, pour le pape, ne diroit Une chose qu'il ne croiroit,
lui dit: n II est vj'ai. Sire, que vous seriez encore fort bien « roi de France, quand on vous aurait repris Metz, Toul « et Verdun, et la Comté, et plusieurs autres provinces « dont vos prédécesseurs se sont bien passés. » Chacun se mit à serrer les lèvres; et le roi dit de très bonne grâce : « Je vous entends bien, monsieur de Montausier; c'est-à-dire (( que vous ci'oyez que nos affaires vont mal : mais je trouve « très bon ce que vous dites, car je sais quel cœur vous avez (( pour moi. » Cela est très vrai, et je trouve que tous les deux firent parfaitement leur personnage (1). » Ce sont là des paroles qui font plaisir à entendre, qui honorent à la fois, et celui qui eut assez d'indépendance pour les dire, et celui qui eut assez de bon sens pour les écouter sans s'irriter. Par ce caractère plein de droiture et de fermeté, Montausier se fit craindre et estimer en même temps. Ce
(1) Lettre du 5 août 1676.
langage hardi lui valut à la cour la plus légitime considération, et lit oublier les fautes et les faiblesses d'autrefois. Aussi Fléchier n'était-il que l'écho de l'admiration publique, quand il disait : « Son âge, son crédit, ses dignités, et je ne sais quoi d'austère et de vénérable dans ses mœurs et dans sa personne, lui avoient acquis une espèce d'autorité universelle contre laquelle le monde n'osoit réclamer (1). »
Tel fut le caractère de Monlausier, cet homme vraiment digne d'être considéré comme le plus honnête courtisan de son temps. M"' de Sévigné le trouvait orné de toutes sortes de vertus (2) ; M"" de Montpensie]', qui raconte la fâcheuse aventure de M""^ de Montausier, et qui soupçonne le mari d'avoir volontairement fermé les yeux sur cette triste affaire, n'avoue pas moins que Montausier était digne par ses vertus d'être le gouverneur du Dauphin. « Ses envieux et ses ennemis, dit-elle, voulurent gloser sur ce choix et en établissoient des raisons. Ceux qui savoient le bon goût du roi et connoissoient le mérite de M. de Montausier, étoient persuadés que personne de tout le royaume ne s'en acquitteroit si bien que lui. » Nous pouvons nous en rapporter au jugement de l'illustre frondeuse; comme il n'a pas été dicté par la complaisance, nous avons le droit de croire qu'il exprime assez exactement l'opinion générale sur le gouverneur du prince. Telle était aussi l'opinion de Louis XIV lui-même; le langage que le monarque tint au Dauphin, en lui pré-
(Ij Oraison funèbre de Montausier, vol. I.V, p. 179. (2) Lettre du 4 août 1677,
sentant lie duc de Montausier, est un magnifique témoignage rendu à son mérite. « Voilà , mon fils , dit le roi, l'homme que j'ai choisi pour avoir soin de votre éducation. Je n'ai pas cru pouvoir rien faire de meilleur pOUt vous et pour mon royaume. Si vous suivez ses instructions et ses exemples, vous serez tel que je vous désire ; si vous n'en profitez pas, vous serez moins excusable que la plupart des princes dont on néglige ordinairement les premières années ; et, moi, je serai quitte envers tout le monde, le choix que j'ai fait, me mettant à couvert de tout reproche (1). »
A part la Restriction que nous avons du faire, Montausier fut un grand caractère : capitaine intrépide, sinon supérieur, il fut encore un serviteur fidèle dans une époque de trouble, un courtisan d'une rare franchise, et mérita d'être regardé comme un homme droit, intègre et véridique. Mais, disons-le, malgré toutes ces quahtés, on aime peu Montausier. En général , nous avons peu de sympathie pour cette austère physionomie ; nous sommes assez disposés à croire que cet inflexible stoïcien n'eut guère de ces sentiments tendres et compatissants, dons précieux que les plus brillantes facultés de l'esprit, que le talent, et même le génie, ne sauraient jamais remplacer. C'est là une injuste prévention; car, si Montausier eut un caractère énergique, il eut encore un plus noble cœur. Nous avons cité les belles paroles qu'il adressa au Dauphin dans la pauvre chaumière de quelques paysans^
(1) Ducreux, Œuvres complètes de Fléchier, vol. IV, p. cxxix, Notice sur Montausier.
le langage qu'il tint en cette circonstance, n'est certainement pas cekii d'un homme qui, indifférent aux soufrances de ses semblables, ne s'inquiétait pas de leui' triste sort, parce qu'il vivait lui-même au milieu du luxe et de l'abondance de toutes choses. Non, Montausiel' n'eut pas l'âme insensible : les infortunes des malheureux le troublaient profondément, et ce qui le prouve, c'est quej pendant sa vie, il les soulagea toujours par des aumônes généreusement distribuées (1). Cette bonté se montre dans une lettre qu'il écrivait à Huet, quelques années avant de mourir. Ce ne sont pas de grandes phrases déclamatoires et creuses ; ce sont les sentiments vrais d'un homme qui est loin de considérer sans émotion le douloureux spectacle des misères d'autrui.
« Ce 5 août 1685, à Versailles.
« Monseigneur le Dauphin a fait donner 15 pis-
toles aux pauvres gens pour qui vous lui aviez demandé la charité, et moi, j'y en ai ajouté 3 : ce que je donne est bien peu de chose ; mais j'ai eu des gens brûlés aussi bien que vous dans un village dépendant de Rambouillet. Il ne faut rien espérer de la charité des courtisans, qui est plus froide que la glace. Adieu, monsieur, aimez -moi, et souvenez- vous que personne n'est plus cordialement à vous que j'y suis (2). »
(1) Voir Fléchier, Oraison funèbre, vol. IV, p. 176.
(2) Correspondance de Hâet, vol. II, p. 28. Bibl. nationale. Ce précieux manuscrit de Huet renferme uu bon nombre de lettres de Montausier à Huet; elles sont toutes inédites. — La pistoie valait 10 francs.
Fléchier a célébré aussi l'inviolalDle attachement de M. de Montausier pour ses amis : « Fidèle dans leurs disgrâces, dit-il, il osa les louer et les servir en des temps où les autres n'osoient presque pas les plaindre (1). » Il était digne de goûter les douceurs de l'amitié, il en sentait tout le prix, celui qui écrivait ces fortes et simples paroles, expression si énergique de sa tristesse et de ses regrets : « La mort du pauvre M. de Brieux, écrit-il à Huet, m'a donné une douleur sensible. Il me semble, en voyant mourir mes vieux amis les uns après les autres, qu'on m'arrache tantôt un bras et tantôt une jambe; mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu, et songer à suivre les autres ( 2) . »
A nos yeux, le principal mérite de Montausier, c'est qu'il fut un véritable ami des lettres, un ami souvent utile, et presque toujours dévoué. M"" Le Fèvre, avant d'être M""" Dacier, avait dédié au roi un ouvrage qu'elle voulait lui présenter. En sa qualité de protestante, elle devait être particulièrement désagréable à Louis XIV : aussi à la cour, n'y avait-il personne qui osa i se charger de lui faire obtenir la faveur qu'elle sollicitait, celle d'être introduite auprès du monarque. « Montausier seul, luimême protestant converti, brava ce danger; il présenta M"° Le Fèvre au roi, qui dit fort sèchement au protecteur qu'il faisoit très mal de se rendre l'appui d'une race proscrite; que pour lui, il alloit défendre à tout
(1) Oraison funèbre de Montausier , vol. IV, p. 175.
(2) Correspondance de Huet, vol. Jl, p. 16. Au commencement de cette lettre, dont nous ne citons qu'un fragment, on lit : Au camp de la Loye, entre Dôle et Salins, le 13 juin 1671.
écrivain huguenot de lui dédier ses ouvrages, et qu'il commencei'oit par faire supprimer celui de M'^" Le Fèvre. (( Sire, répondit le duc de Montausier au roi, avec une « liberté à laquelle ce prince n'étoit pas accoutumé, est-ce « ainsi que vous favorisez les talents et le mérite? Kt « que vous importe que l'auteur soit catholique ou pro- « testant, pourvu que son livre soit bon? J'ose vous « le 'dire avec vérité : une superstition si puérile est bien « indigne d'un roi, et bien peu faite pour vous. » Il ajouta qu'il alloit envoyer à M"" Le Fèvre 100 pistoles de la part du roi, et qu'il dépen droit de Sa Majesté de les lui rendre ou non (1). »
iVlontausier s'intéressa toujours vivement aux lettres qu'il cultiva toute sa vie. Dans sa jeunesse, il fait des vers, et fréquente les plus beaux esprits du temps ; dans la suite, nous le voyons procurer aux uns des faveurs, aux autres des privilèges pour l'impression de leurs ouvrages, donner même son avis sur une forme de phrase, en un mot, s'occuper activement de tout ce qui, de près ou de loin, touchait aux questions littéraires. Le 25 septembre 1678, il écrivait à Huet : a J'ai reçu, monsieur, votre lettre du 19 de ce mois, avec la liste des œuvres que le P. Chifflet voudroit faire imprimer. Comme ce dessein est grand et considérable, je remets à* vous en entretenir de bouche à notre première vue : à l'égard du livre qu'il veut dédier à Mgr le Dauphin, il le peut faire, et je disposerai les choses de la manière qu'il le souhaite pour le faire agréer. Pour ce qui est des questions dont vous
(1) B'Alombert, Notes sur l'éloge de Fléchier, vol. II, p. 412.
me parlez qui ont été agitées à l'Académie, ma fille et M'^'' de la Mark, qui vont demain à Paris, vous en diront leurs sentiments et en disputeront avec vous. MM. de Condom et PelUsson, ainsi que tous les gens à qui j'en ai parlé, trouvent, comme eux, qu'il est mieux de dire : Ils en faut quatre doigts que je ne sois aussi grand que vous; que de dire : // s' 672 faut quatre doigts que je sois si grand que vous. Et l'un et l'autre se peuvent dire. Pour ce qui est du mot ào. profil ou porfll, je ne sais pas bien lequel il faut dire; je crois pourtant que c'est profil. Je souhaite... (1) »
(1) Correspondance de Huet, vol, II, p. 24. Cette lettre qui est inédite, porte la date de Fontainebleau, le 25 septembre 1678. — Pierre-François Ghifflet, né en 1592, mourut en 1682; savant Jésuite, professa la philosophie, l'hébreu et l'Ecriture sainte dans divers collèges de son ordre, et fut nommé, en 1675, garde du médaillier du roi. Il y a, dans la correspondance imprimée de Fléchier, vol. X, p. 298, une lettre adressée à un P. Chifflet, mais ce n'est pas le même. La lettre de Fléchier porte la date du 9 janvier 1709. — Sur Julie de Montausier, voir plus Ipin, p. 191, note 2. — Marie-Françoise Echallard de la Marck, dont la famille fut alliée aux ducs de Glèves, de Nevers et de Bouillon, M"» de la Marck épousa, en juin 1680, Pieri'e, comte de Lannion, capitaine des gardes de la reine en 1677, lieutenant général en 1702, qui mourut en 1717 ou 1727. Elle mourut le 27 avril 1726. — Je lis, dans les lettres de M™« de Sévigné, à la date du 27 novembre 1673, un passage où il est évidemment question de cette demoiselle de la Marck, dont parle M. de Montausier. « Il n'y a plus de filles de la reine depuis hier. On soupçonne qu'il y en a une qu'on aura voulu ôter, et que pour brouiller les espèces, on a fait tout égal. M'"' de Goëtlogon est avec M'^" de Ricbelieu; la Mothe avec la maréchale; la Marck avec M'"'= de Grussol ; Ludres et Dampierre retournent chez Madame; du Rouvroi avec sa rqère, qui s'en va cUez elle; Lannoi se mariera, et paroit contente; ïhéobon apparemment ne demeurera pas sur le pavé. Voilà ce que l'on sait jusqu'à présent. » On sait que il/"'" de Crussol est Julie de Montausier.
Ce qui est remarquable, et montre toute la droiture dQ M. de Montausier, c'est sa parfaite impartialité à l'égard des savants. Il eut bien des préférences pour ses amis; mais s'il leur accorda des faveurs particulières, il ne blessa jamais les justes droits des autres. Ainsi, lorsque le P. de La Rue, qu'il estimait, et qui travaillait à la collection des éditions destinées au Dauphin, voulut faire paraître les Géorgiques, il s'y opposa, eu déclarant à Huet, qu'il n'y avait pas lieu de faire pour les Jésuites une exception que l'on ne faisait pour personne.
« Ce 15 octobre 1674, à Versailles.
« Quoique les Géorgiqiies du P. de La Rue soient ach^' vées d'imprimer, je ne prétends pas qu'il les renç^e. publiques que tout Virgile ne soit achevé, Je vous renverrai le projet du privilège que vous m'avez envoyé pour lui, afin qu'il le fasse mettre en forme, et après cela je le lui ferai donner. Les récompenses dont vous me parlez me paroissent raisonnables ; ce n'est point trop de 500 écug pour VAuhi-Gelle, autant pour le Justin^ et /i.00 pour le Velkius, les tables y étant jointes. Mais on ne peut pas le^ faire donner aux Jésuites, non plus qu'aux autres, que les auteurs ne soient achevés d'imprimer. Songez que c'est vous-même qui m'avez fait cette proposition, que j'ai trouvé fort bon que ce fût une règle pour tous ; que vous l'avez dit, et moi aussi, à plusieurs personnes. Après cela, quelle apparence de faire une exception pour les Jésuites ! tous les autres prétendroient avec raison la même chose, et ce seroit renverser la loi établie : ainsi, cela ne se peut pas. M. Fléchier a déjà travaillé à l'épître et à la préfacée
de Térence, et aura bientôt achevé. Je presserai Léonard, et lui ferai dire ce qu'il faut ; ne vous relâchez pas de votre côté (1). »
Gomme écrivain, il n'a pas de grandes qualités; ses vers, en général corrects, quelquefois même élégants, manquent surtout de variété, de souplesse, et, ce qui est plus fâcheux , de poésie : c'est de la prose rimée, rien de plus. Remarquons toutefois, comme nous l'avons fait en parlant de Conrart, que les vers de Montausier, écrits souvent sans prétention, composés en toute hâte, sans . autre but que celui de charmer un instant une spirituelle société, ne . doivent pas être jugés avec beaucoup de sévérité (2) . Mais sa prose vaut beaucoup mieux ; là , du moins, il n'est pas maniéré, et c'est un mérite dont il faut bien tenir compte à un homme qui avait passé presque toute sa vie à l'hôtel de Rambouillet, où les lettres de Ralzac étaient lues avec admiration, et où Voiture se voyait familièrement reçu. Ses lettres ressemblent assez à ses réphques : vives et concises , elles sont simples, naturelles, remplies de traits précis, remarquables quelquefois par la noblesse et la distinction du langage f3). Nos lecteurs connaissent la lettre célèbre qu'il adressa au
(1) Lettre inédite; Correspondance de Huet, vol. II, p. 17.
(2) « D'année en année, de mois en mois, et je dirais presque chaque jour, la correspondance de Chapelain, dont il fut toujours un des amis les plus dévoués, nous le présente tantôt occupé à faire des vers sur la Pucelle, tantôt improvisant trois sonnets d'une traite, trois sonnets d'adieu sur son départ, au moment où il courait en poste prendre la lieutenance du gouvernement d'Alsace. » M. Ch. Livet : {Précieux et Précieuses, p. 42.)
(3) Voy. Pièces justificatives, XIII, nous puhlions plusieurs lettres de Montausier à Huet.
Dauphin, pour le féliciter de la prise de Philisbourg. Accusé auprès du roi de traiter son élève avec une trop grande sévérité, le gouverneur, sans s'abaisser à une timide justification, composa, un mémoire qui révèle un écrivain de mérite. La marche qu'il suit est régulière et assurée, ses idées sont nettes et bien exprimées, ses observations ingénieuses et justes; son style^ ferme et nerveux, est dépouillé de ces faux ornements, qui, alors encore, étaient si bien dans le goût du temps. « J'avais ouï parler confusément de cette lettre de M. de Montausier, écrivait à cette occasion M""'' de Sévigné; je trouve, comme vous, son procédé digne de lui ; vous savez à quel point il me paroît orné de toutes sortes de vertus. On avoit cherché à le tromper; on avoit corrompu son langage; on s'est enfin redressé, et lui aussi : c'est une sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie (1). »
Qu'il n'ait pas eu le goût très sur, c'est possible. Tallemant lui reproche son admiration pour la Piicelle; mais Tamitié ne rend-elle pas aveugle quelquefois? Est-il surprenant que, lié depuis de longues années avec Chapelain, Montausier ait montré une indulgence excessive pour le triste poème d'un fidèle ami ? La critique même de Tallemant nous prouve que Montausier n'était pas indifférent aux choses de l'esprit, et y prenait un intérêt qui allait jusqu'à une certaine exagération : a II fait trop le métier de bel esprit pour un homme de qualité, ou, du moins, il le fait trop sérieusement. Il va au Samedi fort souvent. Il a fait des traductions; regardez le bel auteur qu'il a choisi :
(1) Lettre du 4 août 1677.
il a mis Perse en vers françois. Il ne parle quasi que de livres, et voit plus régulièrement M. Chapelain et M. Gonrart que personne. Il s'entête, et a assez méchant goût; il aime mieux Claudian que Virgile : il lui faut du poivre et de l'épice. Cependant, comme nous disons ailleurs, il goûte un poème qui n'a ni sel ni sauge, c'est la Pucelle, par ce, seulement, qu'elle est de Chapelain, Il a une belle bibliothèque à Angoulême (1) . » Oui, il eut tort d'admirer la Pucelle; mais, en vérité, nous lui pardonnerions volontiers, si sa prédilection pour Chapelain ne lui avait fait méconnaître tout d'abord le génie de Boileau. Celui-ci avait attaqué hardiment des écrivains chers à Montausier ; il s'était permis surtout de dire que la Pucelle était un ouvrage détestable. Le bel esprit ne put oublier les traits dirigés contre un ami qu'il estimait, et montra pour le poète une regrettable sévérité (2) .
Heureusement, pour son honneur, il revint de cette première opinion ; après s'être opposé fortement, en 167Zi, au privilège réclamé pour X Art poétique, le grand seigneur se réconcilia avec l'auteur, en 1677, et lui accorda son amitié qu'il lui avait refusée jusque-là (3). A la fin de sa belle épître à Racine, notre satirique avait montré
(1) Tallemant des Réaux, Historiettes, vol. II, p. 307.
(2) Et ce qu'il y a d'assez piquant, c'est que Montausier aima d'abord les satires et en composa dans sa jeunesse. « Le talent réel ou prétendu qu'il avoit marqué pour ce genre, est l'objet d'une partie des éloges que Ménage lui donna, en lui dédiant le recueil de ses poésies. » (D' Alembert, Notes sur l'éloge de Boileau, vol. m, p. 30. — Eloge de Boileau, vol. I, p. 42.)
(3) L'Art poétique, commencé en 1669, ne parut en entier qu'en 1674.
quel prix il attachait à Testime de Montaiisier : il ne pouvait (a solliciter d'une manière plus flatteuse pour l'amour-propre du noble duc. Peu touché de la critique de misérables censeurs, ou de l'admiration de quelques personnages inconnus, Boileau était fier de voir ses vers favorablement accueillis du roi d'abord, et ensuite des hommes les plus illustres de son temps : Colbert, le grand Condé, ' Pomponne et la Rochefoucauld ; il n'exprimait qu'un seul regret, celui de n'avoir pu encore obtenir l'approbation du gouverneur du Dauphin (1) ;
Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage, Que Montausier voulût leur donner son suffrage!
Ce dernier eut le bon goût de se rendre enfin , et montra qu'il avait été touché d'un vœu si déhcatement exprimé. Un jour, ils se rencontrèrent dans la grande galerie de Versailles, après la mort de M. de Puymorin, frère aîné de Boileau (2), et qui avait eu quelque part dans l'amitié du rigide Galon. Despréaux , qui tournait un compliment avec autant d'habileté qu'il savait aiguiser un trait satirique, s'approcha de celui qui l'avait
(1) Voyez Boileau, la fin de l'épître vu, adressée à Racine ; l'épître est de 1677. Sur les premières relations de Montausier et de Boileau, voir M. Amédée Roux, Montausier, sa vie et son temps, p. 203. « Toute la sévérité du courtisan misanthrope, nous dit d'Alembert, échoua contre ce petit grain d'encens. Il est vrai, ajoute-t-il, que l'encens étoit habilement préparé pour chatouiller la modestie revèche du Gaton rigide, à qui Despréaux avoit besoin de plaire. » {Histoire de^ membres de l'Académie française, Eloge de Boileau, vol. I, p. 43.')
(2) Boileau de Puymorin était le frère aîné; il était issu d'un premier mariage, — Gilles Boileau, greffier de la grand'Chambre du parlemerit de Paris, épousa en secondes noces Anne de
toujours poursuivi de son ressentiment, et lui dit : f< Je « sais que mon frère faisoit grand cas de l'amitié dont (( vous l'avez honoré; mais il en faisoit encore plus de « votre vertu, et il m'a toujours dit que les grâces dont le (( roi m'a comblé, et les bons traitements que je reçois « ici, ne peuvent réparer le malheur que j'ai eu de ne « pouvoir mériter jusqu'à présent les bonnes grâces du « plus vertueux et du plus respectable seigneur qui soit « à la cour. » Pour toute réponse Montausier l'embrassa. « Oublions le passé, dit-il, je veux être de vos amis comme « je l'étois de votre frère; et pour commencer connois- « sance, venez, je vous en prie, dîner aujourd'hui avec (( moi. »
Montausier montra plus de modération et de goût, quand on voulut l'exciter contre Molière. Sous cette indulgence se cacha, peut-être, un sentiment de secrète vanité; peut-être, ce fut pour cette raison que l'adversaire longtemps obstiné de Boileau, ne songea pas à molester l'auteur du Misanthrope. « Je n'ai garde, dit-il, de vouloir du mal à Molière; il faut que l'original soit bon, puisque la copie est si belle. Le seul reproche que j'aie à lui faire, c'est qu'il n'a pas imité parfaitement son modèle, si c'est moi; je voudrois bien ressembler à son Misanthrope, car c'est un honnête homme (1). »
Nielle; il eut de ce mariage : Gilles Boileau, homme de beaucoup d'esprit, contrôleur de l'argenterie du roi, et reçu à l'Académie française en 1659; Jacques Boileau, docteur de Sorbonae et chanoine de la Sainte-Cliapelle ; enfin, notre poète, Nicolas Boileau. (Sur ces frères deBoileau, voir d'Alemb8rt,vol. III, p. 17.) (1) Ducreux, Notice sur la vie de Montausier : Œuvres complètes de Fléchier, vol. IV, p. cxxxvi. — Au dix-septième siècle,
Puisque nous pailons du Misanthrope, qu'il nous soit permis de faire ici une remarque importante. Après Segrais, on a constamment répété que Molière, en traçant le portrait d'Alceste, avait eu Montausier en vue (1). Mais prenons garde de rien exagérer : d'abord, le poète n'a révélé son secret à personne; ensuite, s'il a emprunté quelque chose au célèbre courtisan, il lui a pris seulement certains traits de caractère, dont il s'est servi pour compléter la physionomie de son personnage. Car Molière ne pouvait songer à Montausier, quand il représentait, dans Alceste, l'ennemi déclaré de cette pompe fleurie et de tous ces faux brillants (2) , qui ornaient alors les écrits les plus goûtés, (c En vérité, le grand seigneur qui se plaît à vivre avec Chapelain et Gonrart, et qui admire tant la Pucelle^ l'auteur de tant de médiocres et maniérés madrigaux dans la Guirlande de Julie, est bien plutôt l'original d'Oronte que celui d'Alceste; et, au lieu de tant s'emporter contre le fameux sonnet, s'il n eût pas eu l'esprit de l'inventer, il y aurait très vraisem.blablement applaudi (3) . » Il fut, en effet, un véritable bel esprit; bel esprit comme Voiture, Cotin et Chapelain, faisant des vers dans toutes les occasions, à propos de tout, et les faisant médiocres.
l'honnête homme désignait rarement une personne recommandable par sa probité. Dans Pascal, La Bruyère, Saint-Evremond, l'honnête homme est l'opposé du pédant; c'est l'iiomme éclairé, poli, qui fuyait toute affectation de science, et qui, sans écrire, aimait les lettres et savait en juger.
(1) Œuvres de Segrais, Mémoires-anecdotes, vol. II, p. 72.
(2) Le Misanthrope, acte I, scène ii.
(3) M. Cousin, la Société française, Yol II, p. 56.
C'est à lui que l'on doit la Guirlande de Julie^ « une des plus illustres galanteries qui aient jamais été faites (1) ». Les écrivains les plus renommés de l'époque, les habitués de l'hôtel de Rambouillet, Chapelain, Conrart, Godeau, Scudéry, et bien d'autres encore, prirent part à cette fête poétique (16Zil), imaginée par Montausier, qui épuisait tous les moyens pour plaire à la spirituelle fille de M""" de Rambouillet (2) . Il composa pour la mémorable Guirlande le plus grand nombre de vers ; mais, nous sommes fâché de le dire, ils ne sont pas au-dessus de l'ordinaire, et s'ils valent quelque chose, ce n'est guère que par l'intention.
Bel esprit par ses habitudes, Montausier le fut aussi par ses relations. Il eut bien quelque éloignement pour Voilure, mais c'est la personne, et non l'écrivain, qui lui déplut; car il était lui-même de l'école de Voiture, et l'un des partisans de ce genre affecté et précieux, si fort à la mode à cette époque. Il faut donc chercher ailleurs la cause d'une telle antipathie. Ce fut d'abord le mauvais
(1) Tallemant des Réaux, Bistoriettes, vol. Il, p. 294. — L'exemplaire offert par M. de Montausier à Julie « est un magnifique in-folio, avec les miniatures de Robert, la belle écriture de Jarry, et la brillante et double reliure de Le Gascon ». Pour la description de ce manuscrit, voyez M. Cousin : La Société française (vol. IL p. 39). — Voir encore la notice faite par M. de Gaignères, et insérée dans l'ouvrage de M. Cli. Livet : Précieux et Précieuses. (Appendice, p. 383 et suiv.) Ce magnifique in-folio appartient aujourd'hui à la famille d'Uzès.
(2) Julie d'Angennes, marquise de Montausier, née en 1607; elle mourut le 15 novembre 1671. En 1661, elle fut nommée gouvernante des enfants de France; en 1664, après la disgrâce de la duchesse de Navailles, elle fut nommée dame d'honneur de la reine.
caractère de l'épistolier, homme vain, irascible, inégal, et qui poussait la familiarité avec les grands , à tel point que Condé, blessé de ses insolences, s'écriait un jour avec humeur : « Vraiment, cet homme seroit insupportable, s'il étoit des nôtres (1). » A ces premiers griefs, vint s'en joindre un autre, d'autant plus grave qu'il atteignait directement Montausier. Celui-ci ne put jamais pardonner au bel esprit d'avoir osé se faire son rival, en lui disputant M"" de Rambouillet, dont la conquête était déjà si difficile par elle-même (2). « Les chiens de M. de Montausier et les siens, remarque Tallemant, n'ont jamais trop chassé ensemble ); . Cette rancune de l'adorateur opiniâtre de la belle Julie , nous explique pourquoi Voiture, qui, en prose et en vers, nous parle si souvent « de l'esprit merveilleux de M^^'' de Rambouillet )), n'a composé aucune pièce pour la Guh^lande. Par un reste de jalousie, Montausier aura écarté cet adversaire incommode; il aura craint que son rival ne mit
(1) Sur le caractère de Voiture, voyez un jugement sévère, mais juste de M. Cousin, Société française, vol. II, p. 2i suiv.
(2) On sait avec quelle constance Montausier aima M'^" de Rambouillet. Venu à l'hôtel de Rambouillet vers 1631, il aima dès cette époque la fille de la célèbre marquise; et, toutefois, le mariage n'eut lieu que quatorze ans après, le 13 juillet 1645. Cette date est indiquée par M. Cousin [la Société française, vol. II, p. 45); par M. Amédée Roux (p. 61). Ducreux, dans sa notice sur if™'= de Montausier et dans celle de M. de Montausier, fixe à tort le 16 juillet [Œuvres complètes de Fléchier, vol. IV). — ^ Née en 1607, M'i<' de Rambouillet avait trente-huit ans, quand elle se maria; de son côté, Montausier en avait trente-cinq ; il était né en 1610. Tallemant a donc raison de le dire : « C'a été un mourant d'une constance qui a duré plus de treize ans. » Ce fut là une longue et rare fidélité, qui méritait bien d'être récom-
— lya —
trop de sincérité et de chaleur dans l'expression de ses sentiments ; en homme prudent, et pour ne pas lui fournir une si belle occasion de faire sa cour, il n'aura rien voulu lui demander.
Mais s'il fut peu favorable à Voiture, il eut des rapports excellents avec les autres habitués des brillantes réunions de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Lié d'amitié avec Conrart, C-hapelain, Ménage et Segrais, Montausier se forma ainsi comme une cour de beaux esprits, au sein de laquelle il demeurait volontiers, et dont il ne s'éloignait jamais qu'avec regret. Dès 1638, pendant qu'il était obligé d'aller combattre en Alsace, nous le voyons entretenir avec Chapelain une correspondance régulière (1),
pensée. « M. de Montausier, dit Tallemant, porta sa passion partout avec lui. Il faisoit des vers, il eu parloit; tout cela ne servoit de rien. M"'' de Rambouillet disoit qu'elle ne vouloit point se marier; lui, plus épris ou plus opiniâtre que jamais, persévéra toujours. » Ebranlée d'abord par les sollicitations de ses amies, M™'^ d'Aiguillon, M''" Paulet et M'"'' de Sablé, elle se rendit enfin aux prières de sa mère. « M"^" de Rambouillet, dit encore Tallemant des Réaux, se plaignoit alors de la dureté de sa fille. Ce fut ce qui fit l'aflaire; car, de peur de fâcher sa mère, elle s'y résolut et changea du soir au matin. La veille, elle étoit aussi éloigné du mariage que jamais. Je l aurais fait, disoit-elle, pour l'amour de lui, sans tous ses gouvernements, si favois eu à le faire. » Tallemant des Réaux, Historiettes, vol. II. p. 287 et suiv. De ce mariage naquit, en 1647, Julie de Montausier, qui, le 16 mars 1664, épousa le comte de Grussol, lequel prit le titre de duc d'Uzès en 1680.
(1) (Voyez, Lettres de Chapelain, publiées par M. Tamizey de Larroque, 1 vol. grand in-4o. Imprimerie nationale, 1880; p. 225 et suiv.) Ce premier volume renferme les lettres écrites par Chapelain, de septembre 1632 à décembre 1640. Nous attendons impatiemment le second volume, qui nous donnera les lettres de Chapelain, de 1640 à 1674, époque de la mort de
s'intéresser de loin aux fêtes littéraires et aux plaisirs de l'hôtel de Rambouillet. Ses campagnes finies, il revenait en toute hâte, heureux de se mêler de nouveau à si aimable compagnie, attiré à la fois par son amour et par le désir de revoir des amis dont il estimait le savoir et le talent. Eq 1657, Tallemant lui reprochait de « faire trop le métier de bel esprit pour un homme de qualité )). Ces paroles, que nous ne prendrons pas pour un blâme,' sont parfaitement vraies. En effet, il eut toujours pour les lettres une véritable passion ; il aima les poètes et les écrivains de son temps; il les rechercha avec soin, et souvent même essaya de les retenir auprès de lui. Lorsque la mort et surtout les dissensions civiles eurent porté le dernier coup aux réunions du célèbre hôtel, si longtemps le rendez- vous des hommes les plus distingués par la naissance ou le talent, fidèle aux goiits de sa jeunesse, il ne dédaigna pas de passer de la rue Saint- Thomas du Louvre (1), de la brillante demeure de la marquise de Rambouillet, aux modestes assemblées que
l'auteur. Ce volume renfermera les lettres nombreuses adressées à Huet, à Golbert, à Montausier; quelques lettres à Godeau, à Gonrart, à Fléchier, et une lettre à M. de la Fontaine, M" des eaux et forêts, à Château-Thierry. Ce manuscrit, qui autrefois appartenait à M. Sainte-Beuve, est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. Il comprend six volumes; cinq renferment la correspondance de Chapelain, qui va de l'année 1632 à l'année 1673. Le sixième volume renferme des poésies fugitives. A toutes celles qui avaient été publiées Chapelain a joint, transcrit de sa main, un choix de celles qui n'avaient pas été imprimées.
(1) Cette rue n'existe plus depuis que le Louvre a été réuni aux Tuileries. Elle commençait autrefois rue des Orties, près du quai de la Seine, et finissait place du Palais-Royal.
M^^° de Scudéry tint plus tard dans son humble maison du Marais (1).
Ce fut là qu'il rencontra les amis d'autrefois : Chapelain Conrart, Pellisson, Ménage et Huet; ce fut là, aussi qu'il vit des écrivains qu'il ne connaissait pas encore, et qui devinrent plus tard ses protégés et ses amis : Rapin, Bouhours, Fléchier, et quelques autres beaux esprits. Montausier, nous l'avons dit, recherchait la société des hommes instruits, et aimait à les réunir ou à les garder près de lui. Ainsi, en 1663, sur le point de partir pour son gouvernement de Normandie, il priait Ménage de l'accompagner ; celui-ci, flatté de cette marque d'estime, satisfait surtout de faire un voyage qui lui permettrait de voir son ami Huet, écrivait au studieux Normand un rapide billet, et lui annonçait son arrivée.
« Mardi, 27 février (1663).
« Pour réponse à votre lettre : venez^ venez^ venez^ je vous dis : je vais, je vais, je vais. M. de Montausier m'emmène avec lui à Rouen ; et il me mènera ensuite à
(1) « Tl Ya au Samedi fort souvent », dit Tailemant des Réaux; mais l'auteur des Historiettes exagère singulièrement : car, Montausier, gouverneur de la Saintonge, dès 1645, puis de la Normandie, en 1663, et ensuite gouverneur du Dauphin, ne venait à Paris que de temps en temps. Aussi, M. Cousin ne compte-t-il Montausier que parmi les rares visiteurs de M'^^ ^q Scudéry. [Société française, vol. II, p. 189.) — M"« de Scudéry « logeait au Marais, près du Temple, paroisse Saint-Nicolas des Champs, dans une ruelle retirée et peu fréquentée, nommée la rue de Beauce, qui subsiste encore aujourd'hui, et sert d'étroit passage entre la rue d'Anjou et la rue de Bretagne. » (V. Cousin, la Société française, vol. II, p. 187.)
Caen. Nous passerons par Forges (1), d'où je vous écrirai, et nous y arriverons demain au soir. Adieu donc, jusqu'à demain soir ('2). »
Mais entre tous les amis de Montausier, Fléchier et Huet furent les plus fidèles et les plus dévoués. Ctiarmé, sans doute, par l'esprit de l'un et la science de l'autre, Montausier voulut les attacher à sa personne. Dans ce but, non seulement il leur donna des marques de sa confiance et de son affection, mais il les combla encore de tous ses bienfaits. En appelant les deux amis à la cour (3), le gouverneur du Dauphin avait bien l'intention de récompenser leur mérite ; mais il espérait aussi, nous en sommes persuadé, tirer profit de leurs lumières; il espérait trouver en eux des causeurs instruits, qu'il put consulter facilement, et pour ainsi dire à toute heure, sur les diverses matières qui faisaient l'objet de ses études. C'est surtout en leur qualité d'iiommes de lettres, que Fléchier et Huet nous paraissent avoir été admis à la cour de Louis XIV. A cette époque, on le sait, les plus grands personnages aimaient assez avoir autour
(1) Aujourd'hui, chef-lieu de canton de la Seine-Inférieure.
(2) Lettre inédite de Ménage à Huet; Correspondance de Huet, vol. II, p. 61. Bibl. nationale. — (Voy. Pièces justificatives XII, quelques lettres inédites et fort intéressantes de Ménage à Huet.) — Le duc de Longueville mourut le H mai 1663. Son fils aîné, qui avait la survivance de son gouvernement, étant trop jeune pour remplir les fonctions de gouverneur, Montausier obtint provisoirement le commandement de cette importante province. (Sur le voyage de Montausier en Normandie, voir M. Amédée Roux, p. 129 et suiv.)
(3) Fléchier en 1668, Huet en 1670. (Voyez plus loin, p. 203, la note.)
d'eux quelques beaux esprits, poètes, historiens, érudits, dont ils se déclaraient ouvertement les protecteurs, et qu'ils entretenaient à leurs dépens. Comme Bois-Robert était à Richelieu, comme plus tard Pellisson fut à Fouquet, et Chapelain à M. de Longueville, Huet et Fléchier nous semblent avoir été à peu près, au même titre, à M. de Montausier, qui eut un goût constant « pour la conversation et pour toutes sortes de belles-lettres (i) ». C'est à lui, en particuUer, que nous devons les éditions connues sous le nom à! Editions ad usum Delphini. Sans l'active intervention du gouverneur , qui ne cessait de stimuler les lenteurs des libraires, qui encourageait les auteurs et leur assurait les récompenses qu'ils avaient méritées, il est probable que cette œuvre, l'une des plus utiles, sinon des plus brillantes du siècle de Louis XIV, fût demeurée interrompue. Dans l'accomplissement de cette tâche ingrate et laborieuse, dans l'exécution de ce long travail que mille difficultés vinrent embarrasser, et que l'on ne put achever qu'à force de patience et de temps, le premier rôle appartient sans contredit à Montausier (2). Mais aussi, il faut le dire, il fut admirablement secondé par Huet; c'est là une entreprise dont ils doivent tous les deux partager la gloire : l'un y
(1) Fléchier, Oraison funèbre de Montausier ^ vol. IV, p. 167.
(2) M'"« Dacier travailla à cette collection; dans ses lettres, il est presque constamment question de Montausier. Ces lettres, que l'on trouve dans la Correspondance de Huet, renferment à ce sujet des détails intéressants. On le verra, que M™'= Dacier écrive une lettre ou compose un ouvrage, son style demeure à peu près le même, plus viril que féminin, sans grâce et presque sans politesse. C'est en vain qu'elle s'efforce d'être aimable
contribua par son crédit, et l'autre se dévoua vaillamment à l'œuvre commencée. Seul capable, par sa vaste érudition et l'étendue de ses connaissances, de diriger les travaux de tous les savants, Huet répondit pleinement à la confiance de M. de Montausier. 11 revit avec soin les manuscrits de ses collaborateurs, corrigea attentivement les épreuves de leurs ouvrages, en surveilla l'impression avec le zèle le plus infatigable ; en un mot, il ne négligea rien, pour que ces éditions fussent dignes du Dauphin et de la postérité (1).
Le rôle de Fléchier fut plus modeste que celui de Huet. Il n'avait pas son immense savoir, ce n'était donc pas à lui qu'il appartenait de diriger une publication qui demandait une science presque universelle, et la connaissance la plus familière et la plus approfondie de tous les auteurs de l'antiquité. Mais ce que l'on pouvait attendre de lui, professeur autrefois, versé dans l'étude des écrivains anciens, et poète latin distingué lui-même, c'était de contribuer pour sa part à l'œuvre commune, commencée sous l'impulsion de Montausier, et courageusement poursuivie sous ses auspices (2).
avec Huet, son intermédiaire accoutumé auprès de Montausier : de ses longues disputes, il lui est resté un ton maussade et grondeur dont elle a de la peine à se défaire. (Voir quelques unes de ces lettres, Pièces justificatives XI.) — Ces lettres de M^'î Dacier viennent d'être publiées par M. G. Henry : Unérudit, homme du monde, homme d^ Eglise, homme de cour, p. 40 et suiv., 1 vol in- 8", de 126 pages. Paris, Hachette, 1879.
(1) Voir, à ce sujet, Montausier, sa vie et son temps, par M. Amédée Roux, p. 171. 1 vol. in-S". Paris, Didier.
(2) Ces éditions parurent successivement dès l'année 1671 ; mais on continua d'en publier sous le même nom, quand
Pressé par Huet, et peut-être aussi par son protecteur, Fléchier suivit l'exemple de tous les savants français, et donna l'édition de Térence, dont il composa l'épître et la préface. Bien qu'ignoré jusqu'à présent, ce fait nous paraît incontestable ; il nous est affirmé par M. de Montausier lui-même, dans une lettre que nous avons citée plus haut : « M. Fléchier, écrit-il à Huet, a déjà travaillé à l'épître et à la préface de Térence, et aura bientôt achevé (1). »
Les deux futurs prélats, chacun, selon la mesure de leurs forces et la nature de leur talent, n^aidèrent pas seulement leur Mécène à terminer la collection des classiques ad usiim Delphmi, ils l'aidèrent aussi dans les discussions qu'il eut quelquefois à soutenir. Montausier s'était formé à Versailles une petite cour de
réducation du Dauphin eut été terminée. Le mariage du Dauphin avec Marie-Anne-Ghristine- Victoire de Bavière eut lieu le 8 mars 1680. Le jeune prince, qui était né le l'^'' novembre 1661, n'avait pas encore vingt ans.
(1) Lettre du 15 octobre 1674. (Voir cette lettre, p. 183.) Quelques années auparavant, M. de Montausier, paraît-il, avait eu l'intention de demander à Fléchier une édition d'Horace. Voici ce que M. Sainte-Beuve dit à ce sujet : « Je vois qu'en 1669, M. de Montausier avait songé à appliquer Fléchier à une interprétation et à un commentaire d'Horace, sans doute pour l'édition à l'usage du Dauphin. » (Introduction aux Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, p. xxxii ) — Plus tard, Montausier ou Huet changèrent d'idée, car l'Horace de la collection ad usum Delphini est de Louis Desprez, ancien professeur de rhétorique du collège du cardinal Lemoine. Dans l'édition de Térence ad usum Delphini, l'épître est signée : Frédéric Léonard, du nom du libraire; la préface est sans nom. — Sur cette édition d'Horace et celle de Térence, voyez quelques remarques, Pièces justificatives XIV.
beaux esprits, au sein de laquelle, comme autrefois à riiôtel de PiamboLiillet, l'on parlait de tout, de philosophie, d'histoire, de religion ou de poésie. Un jour, à propos d'Apollon, s'éleva dans l'assemblée un débat assez vif. Montausier soutint qu'entre le Soleil et Apollon les anciens ne mettaient aucune différence ; et, afin de battre plus sûrement son contradicteur, il demanda des armes à Huet. « Monsieur, lui écrivait-il à cette occasion, il est survenu une grande dispute entre M. l'abbé de Saint-Leu et moi, sur ce que je disois que le Soleil et Apollon, quoiqu'ils aient beaucoup de fonctions bien différentes et distinctes, ne sont qu'un même dieu dans l'opinion commune de tous les anciens, surtout des poètes grecs et latins (1). »
Huet n'eut garde de manquer une si belle occasion de disputer, alors surtout qu'il était invité à entrer en lice. Presque aussitôt, il répond à M. de Montausier par deux longues dissertations datées de Paris, l'une du 6 février 1683, l'autre du. 10 février de la même année. « Monseigneur, disait Huet dans sa première réponse, j'avois entendu parler de votre gageure, et j'avois pris un parti sans être consulté. Je suis bien fâché de ne m' être pas trouvé au choc; vous savez combien les occasions de disputer me sont chères ! Vous auriez eu un bon second, surtout en cette question, où l'on peut accabler sans grande peine ceux qui soutiennent que le Soleil et
(1) Lettre du 4 février 1683. [Correspondance de Huet, vol. II, p. 322.) II est fâcheux que cette lettre de Montausier ne soit pas complète; en cet endroit de la Correspondance, il y a cinq ou six feuillets qui on été déchirés,
Apollon ne sont pas un même dieu (1). » Puis, le célèbre émdit accable, en effet, les adversaires de M. de Montausier sous le flot de son intarissable science. Il nous est impossible de citer le nom de tous les auteurs dont il invoque l'autorité : poètes, historiens, philosophes, grammairiens, les Pères de l'Église eux-mêmes, viennent tour à tour prouver, par leurs témoignages, qu'il n'y a pas de différence entre le Soleil et Apollon. A la fm de sa seconde lettre, Huet se montrait tout fier d'avoir pu accumuler tant de textes, pour défendre le sentiment de M. de Montausier; avec le langage superbe d'un homme glorieux de sa victoire, il ajoutait : (( Quand je repasse sur tous ces passages si formels et si exprès, que je pense qu'on chicane encore et qu'on ne s'y rend pas, je me trouve un très raisonnable et très modeste disputeur en comparaison de ces gens-là; et j'espère que vous avouerez enfin que M. Pelhsson et moi, nous ne sommes pas les deux plus opiniâtres hommes du monde, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire tant de fois (2). »
Il paraît que les deux réponses de Huet, si décisives cependant, ne purent clore le débat ; il durait encore le
(1) [Correspondance de Huet vol. tfl, p. 133.) Ces deux lettres de Huet sont fort longues ; on lit en tête de la première : Savoir si le Soleil et Apollon sont la même chose. Inédit.
(2) Lettre de Huet du 10 février 1683. M. de Montausier lui-même était assez ami de la dispute, si nous en croyons M^^*^ de Scudéry, qui, tout en rendant justice à félévation de son caractère, ajoute : « Ceux qui cherchent le plus à trouver à reprendre en lui, ne l'accusent que de soutenir ses opinions avec trop de chaleur. » (M. Cousin, Société française, vol. II, p. 60.) — Sur l'humeur batailleuse de Huet, voyez, Pièces justificatives XII, la lettre de Ménage du 17 novembrel663.
mois suivant. A cette époque, en effet, nous voyons Fléchier, embarrassé au sujet d'un nouveau texte qu'on avait envoyé à Montausier , recourir à son ami Huet, et lui demander une explication qu'il ne pouvait fournir luimême.
« A Versailles, le 28 mars...
« M: le duc de Montausier m'a chargé, monsieur, de vous envoyer le passage grec qu'on lui a fourni pour sa dissertation d'Apollon et du Soleil (1), et dont il vous parla, il y a quelques jours. Voici les termes dont on se sert : « Clarius déclarât Orpheus in Cratère min. ubi « scribit quod Nymphae aqua, ignis Vulcanus, panis Gères, « mare Neptunus, Mars bellum. Venus pax, Bacchus « vinum, Themis justitia, denique
"HXioç ov xaXÉouatv 'AuôXXwva xluxàxo^ov, ^otôov r/.r)6£),ÉT:r)V, [aocviiv Tïavxtov Izaspyov, 'Irjxrjpa v6awv, 'AoxX-^Tûtôv • fjv xaoE uâvia (2).
« Nous n'avons pu deviner cette citation, et nous ne savons s'il n'y a point quelque faute ou sur le nom de l'auteur, ou sur le nom de l'ouvrage qui est cité. Tout ce que nous savons, c'est que vous savez tout, et que vous aurez la bonté de marquer au plus tôt à M. le duc de
(1) Ce passage prouve que la lettre de Fléchier est évidemment de 1683.
(2) On lit dans le manuscrit de Huet : Iv xàSe jravxa, ce qui n'offre aucun sens. Eschenbach a mis : Ivôdos %m-a., qui se comprend. Pour respecter le texte du manuscrit, nous mettons : ^v xàÔ£ Tcdtvxa ; il était tout cela.
Montausier de quel poète sont ces vers. Il vous en prie ; et moi, je vous assure, monsieur que je suis très parfaitement, etc. (1). »
Comment se termina cette petite querelle littéraire? nous l'ignorons ; il est probable cependant que la victoire resta à M. de Montausier. On peut croire, du moins, que dans une discussion à laquelle Huet prit part, les adversaires de Montausier n'eurent pas le dernier mot : le roi des opiniâtres n'avait pas l'habitude, quand il avait raison surtout, de laisser cette légère consolation à ses contradicteurs.
Ces relations , d'abord purement littéraires , entre l'illustre courtisan et ses deux protégés, devinrent bientôt tout à fait intimes. Toujours plein de déférence pour Huet, à qui il écrivait les lettres les plus affectueuses, il s'intéressa à ses travaux, présenta au roi ses ouvrages ou ceux de ses amis , et , afin de lui être agréable, poussa même le dévouement non seulement jusqu'à louer, mais encore jusqu'à flatter contre sa conscience un auteur chez qui il n'avait rien trouvé que de faible et de languissant, et, pour le mieux, que de très mé^ diocre (2) .
(1) Ces vers se trouvent dans les fragments des poèmes d'Orphée : Orphei argonautica , hymni, libellus de lapidibus, et fragmenta cura notis H. Stephani et And. Christ. Eschenbachii. Lipsiee, G. Fritsch, 1764, 1 vol. in-12, p. 390. — Co?Tes/i. de Huet. — M. l'abbé Delacroix [Hht. de Fléchier, p. 139), a cité un court passage de cette lettre. Publiée par M. G. Henry dans son volume : Un érudit; p. 94.
(2) Voyez cette lettre et quelques autres de Montausier, Pièces justificatives XIII. Elles prouvent combien Montausier s'intéressa à la publication des éditions ad usum Delphini. On remar-
Montausier eut pour Fléchier les mêmes égards et la même bienveillance ; il rechercha son commerce, l'appuya de son crédit, et, jusqu'à la fin de sa vie, ne cessa de lui donner des marques constantes de sa protection. C'est lui, qui, le premier, en fournissant à notre orateur l'occasion de s'essayer dans un genre qu'il devait illustrer plus tard, signala son nom à l'attention publique, lui ouvrit les portes de l'Académie française et, par là, celles de la gloire (1). Aussi, serait-il difficile de décider lequel des deux, de Huet ou de Fléchier, Montausier paraît avoir préféré : les faits semblent prouver qu'il eut pour eux une égale estime et une égale affection. On croirait même que, par une attention délicate, il s'appliqua à réunir deux amis qui allaient si bien ensemble, et se complétaient l'un Tautre. Il est curieux en effet de le remarquer, après les avoir appelés à la cour tous les deux presqu'en même temps; après avoir vécu de longues années avec eux dans une véritable intimité; après avoir donné bien des fois à l'un et à
quera le ton poli, spirituel et enjoué de ces lettres : le Misan^ thrope avait parfois de très agréables sourires. La prose de Montausier, comme celle de Gonrart et de Chapelain, est de beaucoup supérieure à ses vers.
(1) Fléchier prononça l'oraison funèbre de M™" de Montausier, le 2 janvier 1672; il entrait à l'Académie française un an après, le 12 janvier 1673. G-ràce à la faveur de Montausier, il avait été nommé lecteur du Dauphin en 1668 ; pourvu de l'abbaye de Saint-Séverin, dans le diocèse de Poitiers, en 1673; en 1680, Aumônier ordinaire de la Dauphine; en 1681, pourvu de l'abbaye de Baignes, dans le diocèse de Saintes, et du prieuré de Peyrat. Ces deux bénéfices étaient situés dans les terres de M. de Montausier. — (Voy. Ménard, p. 26 ; Ducreux, Préface, p. xxxr; Delacroix, Hist. 'de Fléchier, p. 287.)
l'autre la preuve d'un sincère attachement, il contribua à leur faire accorder en même temps les honneurs de l'épiscopat : en félicitant Huet de sa nomination à l'évêché de Soissons, il put ainsi se réjouir de celle de Fléchier au siège de Lavaur (1). Dans sa lettre, Montausier garde discrètement le silence sur la part qu'il avait eue dans ce choix simultané de Louis XIV ; le protecteur s'efface pour laisser parler l'ami seulement, l'ami satisfait de voir élevés à une même dignité ceux qu'il aima toujours avec une égale tendresse.
« Ce 10 novembre 1685, à Fontainebleau.
« Je n'ai point été surpris, monsieur, que le roi vienne de vous nommer à l'évêché de Soissons, connoissant comme je fais votre mérite. Mais il y a longtemps que je souhaitois avec passion de me pouvoir réjouir avec vous pour une occasion comme celle-là. C'est assez pour vous faire juger quelle a été ma joie, et je ne saurois dans la vérité vous témoigner combien elle est grande. J'en ai eu beaucoup aussi, de ce que le roi a donné l'évêché de Lavaur à M. l'abbé Fléchier, et de ce qu'il s'applaudit fort sur le bon choix qu'il vient de faire des évêques. Je vous supplie, monsieur, de compter toujours que nul ne
(1) Huet, né à Gaen en 1630, mourut à Paris en 1721, à la maison professe des Jésuites de la rue Saint- Antoine. Il fut nommé à l'évêché de Soissons en 1685; plus tard, en 1689, il fut évêque d'Avranches ; il se démit de son évèché en 1699. Huet entra fort tard dans les ordres, en 1676; il avait alors (Quarantesix ans. — Fléchier, nommé à Lavaur, au mois de novembre 1685, fut envoyé à Nîmes, en 1687.
prendra jamais plus de part que moi à ce qui vous regardera, et que je suis (1)... »
Cette amitié entre les deux prélats et Montausier ne s'affaiblit pas avec le temps : de part et d'autre, elle demeura toujours la même, vive, empressée et sincère. Deux ou trois mois avant sa mort, Montausier, alors vieux et souffrant, pensait encore à Huet, et malgré l'état déplorable de sa santé, il trouvait assez de force pour lui peindre les douleurs de sa triste situation.
« A Versailles, le 2 février 1690.
« Pour ce qui est de moi, monsieur, je suis presque
tous les matins travaillé de mon asthme, et réveillé à quatre heures et quelquefois plus tôt, ce qui m'oblige de quitter le lit et d'aller m'appuyer sur un siège, en me tenant courbé pour respirer plus facilement : et je vais ensuite m'asseoir dans un fauteuil, où je passe la plus grande partie de la matinée; j'y sommeille peut-être une heure, quelquefois plus ou moins. S'il n'y avoit que ce mal, il seroit supportable quoique fâcheux, mais il s'y mêle beaucoup de douleurs de rate, et c'est ce qui m'abat et me rend tout à fait languissant. Je vous rends grâces très humbles, monsieur, de la part que vous avez la bonté de me donner à vos prières; je ne saurois assez vous conjurer de me les continuer, sachant la confiance que j'y ai; et qu'il n'y a personne qui vous honore, et qui soit si entièrement à vous que moi (2) . »
(-1) Correspondance de Huet, vol. II, p. 28; inédit. (2) Ihid., vol. II, p. 33; lettre inédite.
De son côté, à la nouvelle que son ancien protecteur est en danger, Fléchier, malgré la longueur et les dilficultés du voyage, accourt en toute hâte à Paris, du fond de son diocèse de Nîmes; il vient consoler M. de Montausier mourant, et donner une dernière preuve de son attachement à celui qui, pendant sa vie, n'avait cessé de l'honorer de son affection (1). Puis, quand la mort eut brisé les liens qui unissaient de si nobles âmes, ce fut lui qui, avec la gravité d'un évêque et l'émotion d'un ami, vint rendre un hommage public à la mémoire de M. de Montausier. C'était à Fléchier, en effet, plus qu'à tout autre, que revenait le doux et triste honneur défaire l'éloge de cet homme vertueux; c'était à lui, son compagnon assidu et le confident de ses dernières pensées, qu'il appartenait de nous raconter cette vie si glorieusement remplie, de nous parler de cette mort chrétienne, acceptée avec résignation, supportée sans pâhr, et au milieu des plus vifs sentiments de confiance dans la miséricordieuse bonté de Dieu.
Cet éloge funèbre fut digne à la fois, et de celui qui en fut l'objet, et de l'orateur qui le prononça. Fléchier célébra de mâles vertus dans un langage remarquable d'élévation et de vigueur ; il trouva des accents pathé tiques pour déplorer la perte d'un homme qu'il avait aimé et dont il avait pu apprécier, en maintes Circonstances, les lumières, la sagesse et l'intégrité. Et, comme Bossuet, en venant déposer sur le cercueil d'un grand
(1) Montausier mourut le 17 mai 1690, âgé de quatre-vingts ans. — Voyez le P. Nicolas Petit, Yie de Montausier', cité par M. Amédéé Roux, Montausier et son temps, p. 233 et suiv.
prince le tribut de sa reconnaissance et de ses regrets, fit éloquemment ses adieux à un genre qu'il avait élevé à une incomparable perfection, ce fut aussi par l'éloge funèbre d'un illustre ami que Fléchier termina sa brillante carrière (1). Il était jeune encore, et n'en était alors qu'à ses débuts, lorsqu'il eut à célébrer la mémoire de M"° de Montausier; mais il n'habitait plus Paris depuis bien longtemps, il touchait même déjà à la vieillesse, quand, à près de vingt ans de distance, et au milieu d'une lugubre cérémonie, il répéta du haut de la chaire ce même nom qu'il avait prononcé autrefois : un nouveau deuil et de nouvelles funérailles l'appelaient à rendre à M. de Montausier les tristes devoirs qu'il avait rendus à sa femme bien des années auparavant. Lorsque la mort eut rejoint ce qu'elle avait séparé, lorsque l'époux et l'épouse ne furent plus qu'une même cendre, Fléchier, en jetant un dernier et mélancolique regard sur ce tombeau qui lui rappelait toutes les affections de sa jeunesse et les joies de sa vie passée, Fléchier ne put s'empêcher de laisser un suprême adieu à ce monde évanoui^ de regarder sa car-
(1) L'oraisoa funèbre de M. de Montausier fut prononcée le il août 1690, dans l'église des Carmélites du faubourg Saint- Jacques. Il fut enterré dans une chapelle des Carmélites, auprès de M™e (Je Montausier, qui était morte en 1671. — Montausier porta le nom de marquis de Salles, jusqu'en 1635, époque de la mort de son frère Hector. En 1638, il est nommé maréchal de camp, fait campagne sous les ordres de Bernard de Saxe- Weimar et du maréchal de Guébriant, et obtient le gouverment de la haute Alsace. Vers le mois d'avril 1645, il est nommé gouverneur d'Angoumois et Saintonge; il épouse Julie- Luciae d'Angennes, le 16 juillet 1645; chevalier de Tordre du Saint-Esprit, en 1661; gouverneur de Normandie, en 1663; duc
rière comme finie désormais-; et, à l'exemple de Bossuet, déplorant la mort du grand Condé, il put s'écrier, lui aussi, en face d'un cercueil, et avec le même accent de douleur et de vérité : « Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. » Depuis ce temps, en effet, Fléchier ne parut plus dans la chaire. Le nom de Montausier qu'il avait prononcé à ses débuts, ferma la liste de ses oraisons funèbres ; son dernier discours, qui ne fut pas un chef-d'œuvre comme celui de Bossuet, demeure cependant l'un des meilleurs qu'il nous ait laissés dans ce genre : le style, plus sobre et plus dédaigneux des faux ornements, semé de traits fermes et vigoureux, a je ne sais quoi de sévère qui sied bien à la grave physionomie de Montausier.
Nous avons parlé un peu longuement du gouverneur du Dauphin; mais les rapports suivis qu'il eut avec Fléchier, la place considérable qu'il tint dans la vie de notre orateur, les bienfaits dont il ne cessa de le combler, l'amitié particulière dont il l'honora, tout cela nous imposait l'obhgation de faire connaître les relations qu'eurent ensemble l'homme de cour et le prélat.
et pair, en 1664; gouverneur du DaupMn, en 1668. Les revenus de Montausier étaient énormes, ce qui lui permit d'être très utile à sa famille et à ses amis. « Le roi lui avait conservé ses appointements de gouverneur qui étaient de 48,000 livres; le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois lui en rapportait 30,000; il en tirait 25,000 de son gouvernement de Normandie, et 8,000 de sa lieutenance de roi d'Alsace, qu'il avait depuis plus de quarante ans. Tout cela, joint à sa fortune personnelle et à celle de sa femme, lui permettait de paraître avec éclat, et sans s'incommoder, dans la cour la plus luxueuse du monde. » M. Amédée Roux, p. 210.)
De plus, comme aujourd'hui encore, et après les justes remarques de M. Cousin, on se fait en général une très fausse idée de M. de Montausier, dont on ne veut savoir qu'une chose, qu'il fut d'une vertu inflexible et d'une humeur intraitable, nous avons cru utile d'insister sur les qualités et les défauts de son caractère (1). « Le galant marquis delà Salle, comme l'appelle M. Ch. Livet, chansonnier accompli, improvisateur fécond, dont on a tant assombri l'image pour en faire l'austère duc de Montausier, et dont nous ne voyons plus les traits à tout âge, que sous le masque du Misaîithrope (2), » fut beaucoup moins terrible qu'on ne se l'imagine ordinairement.
Si nous l'osions, et si nous n'avions peur de paraître un peu trop subtil, nous dirions qu'il y eut deux hommes en Montausier, l'homme d'État et le bel esprit : l'un, peu commode, brusque même, conservant dans ses
(1) Dans une brochure publiée, je crois, par M. Ed. de Barthélémy, ordinairement si bien renseigné sur ce qui regarde le dix-septième siècle, je lis que Montausier fut jy/ai devant ses supérieurs, plein de morgue envers ses égaux et ses inférieurs. (Lettre en vers sur les mariages de M^''' de Rohan, de M"'= de Rambouillet et de M"« de Brissac, p. 48. Paris, Aug. Aubr\, 1862.) Jugement d'une sévérité excessive; non, il n'était pas plat devant ses supérieurs, celui qui, au sujet de Philisbourg, eut le courage de faire à Louis XIV la réponse que l'on connaît. (Voyez plus haut, p. 176.)
(2) Le Dictionnaire des précieuses, par Somaize; préface, p. 10, vol. I, édition de M. Gh. Livet; 2 vol., petit in-12. Paris, Paul Jannet, 1856. — Dans un ouvrage, d'ailleurs intéressant, Montausier, sa vie et son temps (Paris, Didier, 1860), M. Amédée Roux, a contribué à assombrir cette image du duc de Montausier. Le sous-titre du livre : Un misanthrope à la cour de Louis XIV, montre quelle idée l'auteur s'est formée du rôle de Montausier à la cour du grand roi.
relations officielles quelque chose de cette fierté et de cette froideur qu'il avait dans le visage (1); l'autre, au contraire, gai, aimable, spirituel, aussi prompt que Voiture et Ménage à tourner un madrigal ou à improviser un sonnet, et n'ayant absolument rien de cette raideur qui indisposait contre lui les gentilshommes de la province dont il était gouverneur. Près de celle qu'il aimait éperdumeîit, Montausier n'était plus le même ; familier avec les habitués de l'hôtel de Rambouillet, ami de la plupart de ceux qui se rendaient à ces agréables réunions, il était doux, affable, poli avec tout le monde (2), et n'avait guère qu'un défaut, celui d'être un peu vif à la dispute. Enfin, doué d'un esprit distingué, possédant des connaissances variées et un goût sinon toujours sûr, du moins parfaitement éclairé, il eut encore un cœur excellent, et une âme plus sensible que ne le ferait supposer cette réputation de rigide stoïcien qu'on lui a faite, et qu'il a conservée. Qu'on se rappelle le passage d'une lettre que nous avons trouvée dans la Corresporidance de Euet. Ces paroles honorent infiniment celui qui les a écrites, et adoucissent bien les traits de cette physionomie qu'on s'obstine à nous représenter toujours sous des dehors si sévères. En 1674, pendant la guerre de Hollande, M. de Montausier fait la campagne de Franche-Comté; il est au camp, entre Dole et Salins, et
(1) « Mégabate est grand et de belle taille, ayant l'air du visage un peu fier et un peu froid, et la physionomie spirituelle. » (Mlle de Scudéry, citée par M. Cousin, Société franc., vol. II, p. 58.)
(2) « Mégabate, malgré sa fierté, est extrêmement civil, et a tout à fait le procédé d'un homme de sa condition. » {Ibid., p. 62.)
apprenant la mort d'un de ses amis, il écrit à Hiiet : (( La mort du pauvre M. de Brieux m'a donné une douleur sensible ; il me semble, en voyant mourir mes vieux amis , qu'on m'arrache tantôt un bras , et tantôt une jambe : mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu, et songer à suivre les autres (1) . »
Nous venons de parler des vrais amis de Fléchier, de ceux avec lesquels il vécut dans une longue intimité; mais jusqu'à présent, nous avons négligé ceux qu'il connut et estima, sans avoir avec eux d'autres relations que celles que sa position ou certaines circonstances rendirent nécessaires. Lecteur du Dauphin pendant que Bossuet en était précepteur (2), il n'est pas douteux que le futur évêque de Nîmes n'ait eu souvent l'occasion de voir et d'entretenir M. de Condom. Il nous l'a dit luimême, il l'aima et le respecta particulièrement pendant sa vie; il sut apprécier la douceur de ses mœurs, qui étoietît aussi pures que sa doctrine; il fut touché, enfin,
(1) Voy. Pièces justificatives XV, la note sur ce -M. de Brieux. -^ La lettre porte la date du 13 juin 1674, et en titre : Au camp de la Loye, entre Ddle et Salins; Correspondance de Huet; Bibl. nationale, vol. II, p. 16j département des manuscrits. — La Loye est un village du Jura, près de Dôle.
(2) En 1668, la charge de précepteur du Dauphin était remplie par le président de Périgny; Fléchier était alors lecteur du Dauphin; Montausier en était gouverneur depuis la fin de l'année 1668. Quand mourut le président de Périgny, en 1670, Bossuet fut nommé précepteur, Huet, sous-précepteur ; Fléchier demeura lecteur, mais on lui adjoignit M. de Gordemoy. — En 1680, quand se maria le Dauphin, Bossuet fut nommé premier aumônier de la Dauphine, et Fléchier aumônier ordinaire. Agnès Fléchier écrit à sa sœur, M™'^ de Baculard : « Vous aurez appris la grâce que Sa Majesté a faite à notre honoré frère, en
de cet air de candeur et de vérité qui accompagnait les actions et les paroles de l'immortel évêque.
Le spirituel abbé et l'illustre prélat durent se visiter réciproquement ; et, nous aimons à nous le figurer, à Versailles, dans la tranquille et solitaire allée des Philosophes, loin du tumulte et da bruit, on dut les voir bien des fois l'un et l'autre causer gravement sur toutes les questions qui méritaient d'occuper ces deux nobles esprits. Toutefois, bien que Fléchier et Bossuet, pendant qu'ils se trouvaient à la cour, aient eu ensemble des rapports suivis, nous ne croyons pas qu'il y ait eu entre eux une liaison véritable. Parmi toutes les lettres de l' évêque de Nîmes, en effet, il ne s'en trouve pas une seule adressée directement à Bossuet. La correspondance de Fléchier est si incomplète, qu'on ne peut tirer de ce fait, nous le savons, une conclusion trop rigoureuse; mais d'un autre côté aussi, comme les lettres de Bossuet ne nous révèlent absolument rien sur ce point, nous avons le droit de supposer que nos deux orateurs n'eurent guère entre
lui donnant la place d'aumônier de Madame la Dauphine. Il vous mandera, je pense, bientôt lui-même le bon accueil que lui a fait la princesse, sur ce que M. l'abbé Bossuet a bien voulu lui dire de flatteur à son endroit. » (Cité par M. l'abbé Delacroix, Histoire de Fléchier, p. 286.) — Pendant quinze ans, de 1670 à 1685, époque où il fut nommé à l'évêché de Lavaur, Fléchier eut donc des relations obligées avec l'évêque de Meaux. Il n'est pas douteux que Bossuet ait exercé la plus heureuse influence sur cet esprit si fin, si souple et si délié, et lui ait inspiré le goût de cette éloquence grave, austère, vraiment évangélique, que nous trouvons en plus d'un endroit de ses oraisons funèbres ou de ses sermons. En vérité, nous espérons le prouver plus tard, ce que Fléchier a de meilleur, il le doit à notre grand Bossuet.
eux, tant qu'ils vécurent ensemble, que clés relations de bon voisinage : relations polies, agréables, et même fréquentes, mais qui ne devinrent jamais intimes, et cessèrent entièrement dès qu'ils furent séparés (1).
Il est très probable encore que Ménage et Fléchier se rencontrèrent plus d'une fois chez leurs amis communs, Conrart, Huet ou Montausier. Mais en 1663, Ménage
(1) Eq 1704, quand mourut Bossuet, Fléchier écrivit à son neveu une lettre, dans laquelle il rend un magnifique hommage à cette glorieuse mémoire. Cette grande lumière éteinte en Israël, doDt parle l'évêque de Nîmes, nous rappelle bien le mot de la Bruyère, proclamant Bossuet le dernier Père de l'Eglise, (Discours de réception, le 15 juin 1693.)
« J'ai été sensiblement touché, monsieur, de la mort de M. TEvêque de Meaux, votre oncle. La perte que vous avez faite, et la douleur que vous en avez, vous sont communes avec nous qui l'avons particulièrement aimé et respecté pendant sa vie, et avec tous ceux qui aiment l'Eglise, dont il a été très fidèle et très zélé défenseur. On peut dire qu'une grande lumière est éteinte en Israël. Ses mœurs étoient aussi pures que sa doctrine, et je ne puis me souvenir de cet air de candeur et de vérité qui accompagnoit ses actions et ses paroles, et qui le rendoit si honnête et si agréable, que je ne regrette le temps que j'ai passé loin de lui. La religion avoit encore besoin de son secours, mais il avoit consumé sa vie à travailler pour elle, et il étoit temps qu'il reçût la récompense de ses travaux. Je ne puis que prier le Seigneur pour lui, et vous assurer que sa mémoire me sera toujours précieuse, que je vous plains, et que je suis avec un sincère et parfait attachement... w (Œuvres complètes de Fléchier, vol. X, p. 252, éd. Ducreux.) Dans Ducreux, cette lettre est datée de Nîmes, le 23 avril 1707; mais il faut lire évidemment le 23 avril 1704, car, c'est le 12 avril 1704 que mourut Bossuet. — Le 12 juin 1705, Fléchier écrit au P. de La Rue, pour le remercier de l'oraison funèbre de Bossuet, qu'il vient de lui envoyer : « Je l'ai relue, lui dit-il, avec mon admiration d'autrefois, mais ce me semble, avec une affection nouvelle, comme l'éloge d'un illustre ami. » [Œuv. compl., vol. X, p. 199.)
ne le connaissait pas encore; c'est là du moins ce que semble prouver assez clairement le passage d'une lettre adressée à Huet. Ménage envoie à son ami quelques détails sur sa santé; à cette occasion, il parle de Fléchier, mais comme de quelqu'un qui lui est inconnu, « Comme nous avons eu quatre reprises d'hiver, lui dit-il, j'ai eu quatre reprises de fluxions. Ma dernière n'a pas été aussi dangereuse que les précédentes ; mais elle n'a pas été moins incommode, et c'est ce qui m'a empêché de vous écrire depuis quinze jours. Présentement, je me porte assez bien, et j'espère, avec l'aide du printemps, me tirer d'affaire et voir les premiers raisins mûrs. J'ai fait tenir votre lettre au P. Rapin. Pour celle de M. Maindal , vous avez oublié de la mettre dans mon paquet. L'élégie dont vous me parlez est d'un nommé Fléchier, précepteur du fils de M. de Caumartin (i)... »
Bien que le Menagiana ne nous donne aucun détail à ce sujet, il est permis de supposer que, dans la suite,
(1) Correspondance de Huet, vol. II, p. 58 au verso, inédite. — Cette lettre de Ménage est sans date; mais comme celle qui précède est du 24 février 1663, celle qui suit du 23 mai 1663, il est facile de déterminer à quelle époque a été écrite la lettre que nous venons de citer. — L'élégie dont il est question, est imprimée dans le vol. IX des Œuvres complètes de Fléchier : Plainte de la France à Rome, sur l'insulte faite à son ambassadeur, le 20 août 1662, Elégie. — Si cette date de 1663 était exacte, elle nous permettrait de fixer l'époque vers laquelle Fléchier entra chez M. de Gaumartin en qualité de précepteur. (Voyez plus haut, p. 22, la note.) Entré chez M. de Gaumartin vers 1663, il y serait donc resté jusqu'en 1668, époque à laquelle, grâce à la protection de M. de Montausier, il fut nommé Lecteur du Dauphin. (Voyez plus haut, p. 203.)
le vaniteux él'udit et le modeste abbé se virent dans le monde, surtout dans les réunions de M"" de Scudéry, réunions qu'ils fréquentaient également. Cette conjecture est d'autant plus fondée, qu'intimement liés tous les deux avec Huèt et Montausier, il est difficile de croire que Fléchier et Ménage aient pu rester étrangers l'un à l'autre, Sans doute, entre personnes d'une même société, et qui se voient régulièrement dans un même salon, il ne s'établit pas toujours des relations intimes, mais il y a du moins échange de politesses, rendues inévitables par de fréquentes rencontres.
C'est ainsi que Fléchier dut connaître la plupart des beaux esprits qui venaient assidûment aux Samedis de M^^'^ de Scudéry, en particulier l'excellent Pellisson, homme vraiment supérieur, écrivain justement estimé encore aujourd'hui, qui joignit à un mérite incontestable l'élévation d'un beau caractère. Fléchier ne s'attacha pas à tous également : les uns furent pour lui de simples connaissances qu'il ne vit jamais que par intervalles; tandis que Conrart, Huet, Chapelain et beaucoup d'autres, d'abord ses protecteurs, furent ensuite pour lui de vrais amis, qu'il se garda bien de négliger.
Il nous reste encore à faire mention d'un personnage fort connu au dix- septième siècle : nous voulons parler du frivole et turbulent cousin de M™" de Sévigné, de Bussy-Rabutin, avec lequel Fléchier échangea d'abord quelques lettres que nous aurons l'occasion de citer. Le caractère fanfaron de l'auteur d'un ouvrage scandaleux ne put-il plaire au doux abbé? c'est possible; ce qui est certain, c'est que, rapprochés un moment par une amiç
commune, M"^ Dupré, ils se séparèrent bientôt ; et nous ne voyons pas que leur correspondance, interrompue de bonne heure, ait jamais été reprise dans la suite (1). Aussi, malgré ces quelques relations, ne croyons-nous pas devoir compter Bussy-Rabutin parmi les vrais amis de Fléchier; de ces liaisons passagères à une affection durable, il y a encore bien loin : les unes disparaissent avec les circonstances qui les ont fait naître; l'autre, au contraire, qui a ses racines, non dans l'esprit de l'homme, mais dans son cœur, résiste à toutes les épreuves, à celles de l'absence comme à celles du temps. Fléchier aura connu ce vilain homme d'esprit^ comme il connut PeUisson, Ménage ou Bossuet; il put le voir souvent, il lui écrivit quelquefois, mais sans qu'on puisse dire pour cela qu'il y eût jamais entre eux une amitié véritable. Si le malicieux cousin de M""* de Sévigné et Fléchier avaient eu des rapports plus intimes, il nous semble qu'on en trouverait au moins la trace dans quelqu'un de leurs écrits, et, en particulier, dans les nombreuses lettres qu'ils nous ont laissées l'un et l'autre.
(1) Bussy-Rabutin était né à Epiry, dans la Nièvre, en 1618; il mourut en 1693. Nous avons de lui des Lettres et des Mémoires, suivis de l'Histoire amoureuse des Gaules. Ses lettres ont été publiées en 1727. (Paris, Delaulne, 7 vol. in-12.) M. Ludovic Lalanne en a publié une bonne édition, revue sur les manuscrits. (Paris, Charpentier, 1859, 6 vol. in-12.)