CHAPITRE IV
Depuis que je m'étais vu bien vêtu, continua Francion, j'avais acquis une infinité de connaissances de jeunes hommes de toutes sortes de qualité, comme de nobles, de fils de justiciers, de fils de financiers et de marchands : tous les jours nous étions ensemble à la débauche, où je faisais tant que j'emboursais plutôt que de dépendre. Je proposai à cinq ou six des plus galants de faire une compagnie la plus grande que nous pourrions, et de personnes toutes braves et ennemies de la sottise et de l'ignorance, pour converser ensemble et faire une infinité de gentillesses.
Mon avis leur plut tant, qu'ils mirent la main à l'œuvre et ramassèrent chacun bonne quantité de drôles qui en amenèrent encore d'autres de leur connaissance particulière. Nous fîmes des lois qui se devaient garder inviolablement, comme de porter tous de l'honneur à un que l'on élirait pour chef de toute la bande de quinze jours en quinze jours ; de s'entre-secourir aux querelles, aux amours et aux autres affaires ; de mépriser les âmes viles de tant de faquins qui sont dans Paris, et qui croient être quelque chose, à cause
de leurs ridicules offices. Tous ceux qui voulurent garder ces ordonnances-là, et quelques autres de pareille étoffe, furent reçus au nombre des braves et généreux (nous nous appelions ainsi), et n'importait pas d'être fils de marchand ni de financier, pourvu que l'on blâmât le trafic et les finances. Nous ne regardions point à la race, nous ne regardions qu'au mérite. Chacun fit un banquet à son tour : pour moi je m'exemptai d'en faire un, parce que j'avais été l'inventeur de la confrérie, et, ayant été Chef le premier, j'eus après la charge de recevoir les amendes auxquelles on condamnait ceux qui tombaient en quelque faute que l'on leur avait défendu de commettre ; l'argent se devait employer à faire des collations : mais Dieu sait quel bon gardien j'en étais et si je ne m'en servais pas en mes nécessités.
Mes compagnons étaient si pécunieux et si prodigues, qu'ils vidaient librement leurs bourses et ne demandaient point compte de ma recette. J'étais le plus brave de tous les braves ; il n'appartenait qu'à moi de dire un bon mot contre les vilains, dont je suis le fléau envoyé du ciel.
Le fils d'un marchand, ignorant et présomptueux au possible, arriva un jour en une compagnie où j'étais ; il était superbement vêtu d'une étoffe qui n'avait point sa pareille en France : je pense qu'il l'avait fait faire exprès en Italie ;
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à cause de cela, il croyait qu'il n'y avait personne qui se dût égaler à lui. Je remarquais qu'en marchant il enviait le haut bout, et que, quand l'on le saluait fort honnêtement, il n'ôtait non plus son chapeau que s'il eût eu la teigne : comme j'ai toujours haï de telles humeurs, je ne pus souffrir celle-là, et dis hautement à ceux qui étaient auprès de moi, en montrant au doigt mon sot :
— Mes braves, voici la principale boutique de sire Huistache (j'appelais ainsi son père par l'ancien titre). Dieu me sauve, s'il n'y a mis sa plus belle étoffe à l'étalage. Véritablement il y gagnera bien ; car on n'a pas besoin d'aller à sa maison pour voir sa plus riche marchandise : cette boutique-ci est errante, son fils va la montrer partout.
— Parlez- vous de moi ? me vint-il dire avec un visage renfrogné.
— Messieurs, ce dis-je en riant à mes compagnons, ne vous offensez point de ce qu'il dit. Il croit vraiment qu'il y a encore quelqu'un entre vous qui lui ressemble et qui mérite que l'on lui dise ce que je lui ai dit.
Se sentant offensé tout à fait, il me repartit, après avoir juré par la mort et par le sang, qu'il ne portait pas l'épée comme moi, et que ce n'était pas son métier, mais que si... Il en demeura là, n'osant pas passer plus outre.
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Quant à moi, tournant sa fâcherie en risée, je recommençai à le brocarder :
— Certes, lui dis-je, c'est une bonne finesse de s'efforcer de couvrir d'autant mieux une chose qu'elle est plus infecte et plus puante ; néanmoins la mauvaise odeur parvient jusqu'à nous. Puisque vous vous efforcez de paraître en habillement, c'est un témoignage que vous n'avez rien autre chose de quoi vous rendre estimable ; mais, ma foi, vous avez tort, car vous avez voulu aller tantôt au-dessus d'un galant homme : toutefois sachez que, si votre corps va au-dessus du sien, son esprit ne laisse pas d'aller au-dessus du vôtre.
Un de mes compagnons me vint dire alors que je le quittasse là.
— Aussi veux-je, repartis-je ; j'ai bien peu de raison de disputer contre un habit, car je ne vois rien ici autre chose contre qui je puisse avoir querelle : l'épée vaut beaucoup moins que le fourreau, et, pour dire la vérité, il a raison, ce beau manteau, d'avoir voulu être placé en un lieu plus éminent que cet autre-ci, qui ne le vaut pas. L'on lui pardonne, mais à la charge qu'il n'entrera jamais en contestation qu'avec des manteaux comme lui.
Mon vilain, craignant qu'après avoir affligé son badaud d'esprit de railleries, je ne vinsse à perse-
cuter son corps à bons coups de bâton, enfila la venelle plus vite qu'un criminel qui a des sergents pour ses laquais.
Comme les belles choses s 'entresuivent, le lendemain, étant à la porte d'un conseiller avec ses filles et fort bonne compagnie, un enfant de ville (*) bien pimpant vint à passer ; il avait le pourpoint de satin blanc et le bas de soie flammette : bref, il était accommodé en gentilhomme, excepté qu'il n'avait point d'épée : il en avait bien une, mais il la faisait porter derrière lui par son laquais.
— Voici la coutume des enfants de Paris, ce dis-je ; ils veulent tous trancher les nobles et quitter la vacation de leurs pères, laquelle est pourtant la cause principale de leurs richesses ; mais certes encore celui-ci n'est-il pas trop désireux de paraître gentilhomme : il aime si peu les armes qu'il ne les veut avoir que derrière soi, et, outre cela, je connais qui veut montrer que son laquais est plus noble que lui, car il lui fait porter son épée.
Il n'y eut pas un brave qui n'admirât un si bon trait donné si à propos, lorsque l'on l'eut publié, et, parce qu'il y avait en nos lois que nos belles paroles et nos remarquables actions de-
(a) Jeune bourgeois.
valent être récompensées, chacun ordonna que je prendrais la valeur d'un chapeau de castor sur les deniers de ma recette, pour le prix que je méritais à cause de bien d'autres galanteries que j'avais mises à exécution.
Nous n'attaquions pas seulement le vice à coups de langue ; le plus souvent nous mettions nos épées en usage, et chargions sans merci ceux qui nous avaient offensés. Malaisément nous eût-on pu rendre le change, car nous allions ordinairement six à six, et quelquefois tous ensemble, quand nous sortions de la ville pour aller au cours jusqu'au bois de Vincennes : je n'avais point de cheval à moi ; quelque riche brave, enfant de trésorier, m'en prêtait toujours un, quand il était question de faire de telles cavalcades.
La nuit, nous allions donner la musique aux \ / dames, et fort souvent nous faisions des ballets que nous dansions aux meilleures maisons de la ville, où nous combattions toujours pour notre nouvelle vertu, à qui jamais l'on n'en avait vu de semblable. Les bourgeois blâm.aient nos galanteries ; les hommes de courage les approuvaient ; chacun en parlait diversement et selon sa passion. Au Louvre, au Palais et aux festins, nos exploits étaient les entretiens ordinaires. Ceux qui voulaient jouer quelque bon tour se rangeaient
en notre compagnie ou réclamaient notre assistance. Les plus grands seigneurs mêmes étaient bien aises d'avoir notre amitié, quand ils désiraient punir de leur propre mouvement quelqu'un qui les avait offensés, et nous priaient de châtier son vice comme il fallait. Néanmoins, avec le temps, notre compagnie perdit un peu de sa vogue : la plupart étaient forcés de s'en retirer, songeant à se pourvoir de quelque office pour gagner leur vie et épouser quelque femme ; étant sur ce point-là, ils ne pouvaient plus se mêler avec nous.
Il y en avait bien quelques nouveaux qui parfaisaient le nombre ; mais ce n'étaient pas des gens qui me plussent. Leur esprit ne soupirait qu'après une sotte friponnerie et une brutale débauche : pourtant je tâchais de supporter leur humeur, quand je me trouvais avec eux ; mais je ne les hantais que le moins qu'il m'était possible, et me tenais fort souvent chez moi, feignant d'être mal disposé, pour éviter leur fréquentation. En ce temps- là, j'étudiai à tout reste, mais d'une façon nouvelle, néanmoins la plus belle de toutes : je ne faisais autre chose que philosopher et que méditer sur l'état des hommes, sur ce qu'il leur faudrait faire pour vivre en repos, et encore sur un autre point bien plus délicat, touchant lequel j'ai déjà tracé le commen-
cernent d'un certain discours que je vous communiquerai. Je vous laisse à juger si cela n'était pas cause que j'avais davantage en horreur le commerce des hommes ; car dès lors je trouvai le moyen de les faire vivre comme de petits dieux, s'ils voulaient suivre mon conseil.
Toutefois, puisqu'il faut essayer d'étouffer le désir des choses qui ne se peuvent faire, je ne songeai plus qu'à procurer le contentement de moi seul. Me délibérant de suivre en apparence le trac (*) des autres, je fis provision d'une science trompeuse, pour m'acquérir la bienveillance d'un chacun. Je m'étudiai à faire dire à ma bouche le contraire de ce que pensait mon cœur, et à donner les compliments et les louanges à foison aux endroits où je voyais qu'il serait nécessailfe d'en user, gardant toujours néanmoins ma liberté de médire de ceux qui le méritaient. J'avais bien intention de rencontrer quelque grand seigneur qui me baillât appointement, pour rendre ma fortune mieux assurée, mais je n'avais guère envie de m 'asservir sous des personnes qui ne fussent pas dignes de commander, car j'avais reconnu le mauvais naturel des courtisans.
Un de mes amis me mena un jour chez une demoiselle appelée Luce, me disant que c'était
(a) Trace.
la femme du meilleur discours qui se pût voir,
et que je ne manquerais point à trouver en sa compagnie des plus beaux esprits du monde, parmi lesquels j'aurais de l'honneur à faire éclater mon savoir : elle avait aussi appris de lui qui j'étais, et que je la viendrais visiter ; de sorte qu'elle me fit un bon accueil et me donna place près d'elle ; il y avait encore, pour l'entretenir, beaucoup d'hommes bien vêtus, qui, à mon avis, n'étaient pas les moindres de la cour. Je prêtai l'oreille pour ouïr les bons discours que je m'imaginais qu'ils feraient. De tous côtés je n'entendis rien que des vanteries, des fadaises et des contes faits mal à propos, avec un langage le plus galimatias et une prononciation la plus mauvaise que l'on se puisse figurer (^).
— C'est une étrange chouse, mademoiselle, disait l'un en retroussant sa moustache, que le bon hasard et moi sommes toujours en guerre : jamais il ne veut loger en ma compegnie : quand j'aurais tout l'argent que tiennent les trésoriers de l'Épargne, je le perdrais au jeu en un jour.
— C'est signe que les astres, disait un autre, vous décocheront une influence qui suppliera l'amour de métamorphoser votre malheur au jeu en un bonheur qu'il vous donnera en femme.
— Je ne sais quel édit fera le ciel là-dessus, reprit le premier, mais je vous appelle en duel
comme mon ennemi, si vous n'ouvrez la porte de votre âme à cette croyance que, pour être des favoris du destin en mon mariage, il me faut avoir une épouse semblable à mademoiselle.
— Que vous êtes moqueur ! lui dit Luce en lui serrant la main et en lui souriant.
— Je vous veux donner des marques plus visibles que le soleil, reprit-il, comme je vous chéris d'une amour toute léale : mon cœur flottera toujours dans la mer de deux cents millions de pensées, à l'appétit glouton de l'ouest et surouest de mes désirs, jusquesà tant queje vous aie fait paraître (belle beauté) que je vous adore avec une dévotion si fervente que...
Il en demeura là-dessus, s'égarant en ses conceptions. Or il disait toutes ces paroles à l'oreille de Luce, pour montrer qu'elles étaient fort secrètes ; mais, par une sottise admirable, il ne laissa pas de les prononcer un peu haut, afin que chacun les ouït, croyant qu'elles fussent extrêmement bien arrangées.
Tôt après, changeant de discours, il vint à dire :
— Mon âme était dernièrement si grosse d'envie d'avoir une terre qui me plaisait, que j'en donnai trois cent mille livres, encore qu'elle n'en vaille au plus que deux cent cinquante ; désormais je désire que l'on m'appelle du nom de cette belle possession.
« Mon Dieu ! ce dis-jc en moi-même, qu'est ceci? Un homme, qui se croit des plus braves du monde veut porter le nom d'une terre, au lieu que la terre devrait porter le sien : quelle faquinerie ! Que ne s'acquicrt-il plutôt un beau titre par sa générosité ! » Me tournant alors vers un autre endroit, j'en vis deux qui parlaient ensemble, et n'eus plus d'attention que pour leurs discours :
— Quel jugement faites-vous de mon habit ! disait l'un, n'est-il pas de la plus belle étoffe pour qui jamais l'on ait payé la douane à Lyon ? Mon tailleur n'entend-il pas bien les modes ? c'est un homme d'esprit, je l'avancerai, si je puis : il y a tel bourgeois qui a un office aux finances qui ne le vaut pas ; mais que me direz-vous de mon chapeau ? cette forme vous plaît-elle !
— Hélas ! monsieur, répondit l'autre, je trouve tout ce que vous avez extrêmement parfait ; tant plus je vous contemple, tant plus je suis ravi d'admiration : je ne crois pas que les anges soient mieux vêtus dans le ciel que vous l'êtes sur la terre, quand ils auraient six aunes chacun de l'étoffe du ciel pour se faire un habit dont la broderie serait faite avec des étoiles. Seigneur Dieu, vous êtes un Adon ! combien de Vénus soupirent pour vous ! que les charmes de votre
rotonde (») sont puissants ! que cette dentelle si bien retroussée a d'appas pour meurtrir un cœur I toutefois en voilà un côté qui a été froissé par votre chapeau, dont les bords sont un peu grands ; faites-en rogner, je suis votre conseiller d'État en cette affaire, je vous le dis en ami, ce n'est pas pour vous dépriser. Je sais bien que vous avez assez d'autres rares vertus ; car vous avez des bottes les mieux faites du monde, et surtout vos cheveux sont si bien frisés, que je pense que les âmes qui y sont prises s'égarent dedans comme en un labyrinthe.
— Le plus cher de tous mes amis ! lui dit l'autre en le baisant à la joue, vous me donnez des louanges que vous méritez mieux que moi ; l'on sait que vos braves qualités vous font chérir de la majesté réale ; qui plus est, l'on a connaissance que vous êtes la seule pierre calamité (b) de tous ces courages de fer qui vivent à la cour. J'entends parler des dames qui, nonobstant leur dureté, sont navrées des flèches de vos yeux, et n'ont point de feu dont votre beauté n'ait été l'allumette.
L'autre répondit là-dessus, avec une vanterie étrange, que certes il y avait quelques dames qui l'affectionnaient ; et, pour le témoigner,
(a) Collerette.
(b) Aimant.
il montra un poulet, que possible il avait écrit lui-même, disant qu'il venait d'une amante.
Cet entretien-là ne me plaisant pas, je retournai à celui des autres, qui n'était pas de beaucoup meilleur : ils jugeaient des affaires d'État comme un aveugle des couleurs, et celui qui avait parlé de sa terre, faisant extrêmement le capable, disait que, depuis que le roi l'avait démis d'une certaine charge qu'il avait, il n'y avait rien eu que du désordre dans la France, et que c'était lui qui avait été la cause qu'elle s'était longtemps maintenue en paix. Là-dessus l'on vint à parler de guerre, et chacun conta les exploits imaginaires qu'il y avait mis à fin. Parfois il y en avait qui disaient qu'on appelât leurs pages, d'autres leurs gentilshommes suivants, pour montrer seulement qu'ils en avaient, et, s'ils leur donnaient quelque message à faire, c'était pour paraître grandement affairés. .
J'étais si las de voir leurs simagrées, et d'en- '/ tendre leurs niaiseries, que j'eusse donné tout ce que l'on eût voulu pour être dehors. Enfin, tout le monde s 'étant levé pour saluer un seigneur nommé Clérante (i), qui arrivait, je trouvai moyen de m'échapper parmi la confusion, après avoir fait une petite révérence à la compagnie, qui, je pense, n'en vit rien.
Ayant rencontré au sortir celui qui m'avait
fait aller là-dedans, je lui dis que véritablement tous ceux que j'y avais vus avaient beaucoup d'éloquence, mais que c'était à la mode du siècle, où parler beaucoup, c'est parler bien ; que rien n'était si sot ni si vain que leur esprit ; que, si la cour n'avait point de plus habiles personnages, j'étais content de ne la point voir, et que je m'étais abstenu de parler, non point pour mieux entendre les autres et y apprendre davantage de leur savoir, mais afin de ne leur point donner occasion de me tenir quelques-uns de leurs discours, qui m'eussent été encore plus ennuyeux s'ils se fussent adressés particulièrement à moi. Je lui contai comme j'avais remarqué la sottise étrange qu'ils faisaient paraître, usant à tous coups de sept ou huit mots affectés entre eux, et qu'ils croyaient s'être montrés bien habiles hommes, quand ils disaient : Très indubitablement ; ils allarent ; ils parlarent ; vous avez bien de la propreté ; vous êtes fort admirable ; vous vous piquez de jouer du luth et de faire V amour ; vous avez tout plein d'habitudes chez les ministres des affaires de l'État ; vous êtes en bonne posture chez M. le surintendant ; vous êtes dans le grand commerce du monde ; vous êtes un homine d'intrigues, et quelques autres inventés de nouveau.
La réponse que j'eus de cet ami fut qu'il connaissait bien, par le train qui était à la porte,
quelles personnes étaient dedans la maison de Liice, et que c'étaient des seigneurs et des gentilshommes estimés pour les meilleurs esprits de la France. Je lui répliquai là-dessus qu'au royaume des aveugles les borgnes sont les rois. Cependant Clérante, à ce que j'ai su depuis, me connaissant, parce que je lui avais été autrefois montré par quelqu'un, s'informa de Luce si elle avait eu bien du plaisir en mon entretien. « Car, disait-il, j'ai ouï dire que ce jeune gentilhomme fait extrêmement bien des vers, a les pensées les plus belles, le langage le plus poli et les pointes les plus vives du monde. »
— Je l'ai ouï dire aussi, lui repartit Luce, mais il ne m'en est rien apparu ; je pense que c'est plutôt sa statue envoyée ici par art magique que lui-même, car je n'ai rien vu auprès de moi qu'une souche sans parole, qui ne répondait que par quelque signe de la tête aux demandes que je lui faisais quelquefois, et qui a fait sa sortie sans aucun compliment.
— Vous verrez, dit Clérante, qu'il y a quelque mécontentement en lui ; je le veux gouverner ; qui est-ce qui me donnera sa connaissance ?
Luce lui répondit que ce serait le gentilhomme qui m'avait introduit chez elle. Clérante lui en parla quelques jours après, et, suivant sa prière, je l'allai voir, en intention de lui faire paraître
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ce que j'étais. Je l'abordai avec des compliments sortables à sa qualité, et l'entretins plus de deux heures sur divers sujets, sans qu'il se lassât de m'entendre. A la fin je lui montrai mes vers, qui, à son dire, lui plurent davantage que tous ceux qu'il avait vus à la cour. Après cela, il me parla de Luce, me dit qu'elle se plaignait extrêmement de ce que, l'ayant été visiter, je n'avais daigné ouvrir la bouche pour repaître ses oreilles des douceurs de mes discours. Le bon naturel de ce seigneur me convia à ne lui rien celer, et à lui dire que, quand j'eusse eu les rares qualités qu'il m'attribuait, je n'eusse pas pu le résoudre à parler, d'autant qu'il y avait des gens avec Luce à qui les bons et solides discours étaient comme le soleil aux aveugles. Il confirma mon dire, et m'avoua que ce n'étaient que des badins, mais qu'il me ferait discourir avec Luce, sans être interrompu par de telles gens, et que je trouverais bien en elle un autre génie. Comme de fait m'y ayant mené peu de temps après, je reconnus que la louange qu'il lui donnait était juste ; aussi vit- elle tout de même qu'il ne fallait guère que je ne fusse ce qu'on lui avait dit.
Quelques jours après, il tomba entre les mains de Clérante une certaine satire qui médisait librement de presque tous les seigneurs de la
cour : il y était aussi compris : mais tout ce que l'on avait su dire, c'est qu'étant marié à une belle femme il ne laissait pas de chercher la fortune ailleurs. Je m'amusai à philosopher sur cette pièce en sa présence, et fis dessus un admirable jugement.
— Je m'en vais gager ma vie, ce dis-je, que c'est Alcidamor qui a fait faire ceci.
— Pourquoi croyez-vous que ce soit ce seigneur plutôt qu'un autre ? repartit Clérante.
— Je m'en vais vous l'apprendre, lui dis-je ; vous ne me nierez pas qu'il est le plus vicieux de la cour, car même je vous l'entendis avouer hier. Or ceux qui ne sont point en cette satire-ci sont exemptés d'y être par leur vertu signalée ; mais, pour lui, je ne sais à quel sujet le poète ne l'a pas mis sur les rangs, si ce n'est à cause qu'il n'a composé ceci qu'à sa persuasion.
Ma conjecture sembla infiniment bonne, et Clérante eut l'opinion que je disais la vérité. Là- dessus il tira encore d'autres vers de sa pochette, qu'il avait trouvés à ses pieds dedans le Louvre, et ne les avait pas lus tout du long. Tandis qu'il parlait à un sien ami, je les lus tout à fait, et vis qu'ils n'en voulaient qu'à lui : l'on lui reprochait là-dedans qu'il était stupide, ignorant et ennemi mortel des hommes de lettres.
— Monsieur, lui dis-je, je vous supplie de me permettre que je brûle ce papier-ci.
— Non ferai, répondit-il, jusqu'à tant que j'aie vu entièrement ce qu'il contient.
— Ce sont les plus grandes faussetés du monde, lui répliquai-je.
— Il n'importe donc pas que je les voie, reprit Clérante.
— Elles vous irriteront, lui dis-je.
— Nullement, me répondit-il ; si l'on m'accuse de quelque chose que j'aie véritablement commise, j'en tirerai du profit et tâcherai de me rendre désormais si vertueux, que je ferai enrager l'envie de n'avoir plus d'occasion de tourner ses armes contre moi ; et si au contraire l'on me blâme sans cause, je ne me soucierai non plus de la médisance qu'un généreux lion se soucierait de l'aboi des petits chiens qui courraient après lui : l'on ose bien crier à l'encontre de moi, mais personne n'ose me mordre.
Cela dit, j'allai à part avec lui, et connaissant la grandeur de son courage, ne feignis point de lui montrer le pasquil (*). L'ayant lu, il me dit en riant :
— Eh ! ces gens-là sont bien menteurs de dire que je n'affectionne point les hommes de lettres ;
(a) Pamphlet.
ils ne savent pas la doctrine que vous avez, ou bien ils ignorent combien je fais état de vous.
Je le remerciai de la courtoisie qu'il témoignait envers moi, et lui demandai si jamais aucun poète ne l'avait prié de quelque chose qu'il ne lui eût point accordée : il songea quelque temps et me dit qu'il n'y avait pas trois mois qu'un certain homme lui avait présenté des vers à sa louange, pour lesquels il lui avait promis de lui faire bailler cinquante écus, mais qu'il croyait que ses gens avaient restreint sa libéralité.
— Pour le sûr, c'est donc celui-là qui a fait ces vers-ci en indignation, lui dis-je alors : je me doute bien qui est le personnage, et, qui plus est, je sais qu'il s'est mis maintenant au service d'Alcidamor ; c'est lui aussi, sans doute, qui a composé l'autre pièce.
— Cela peut bien être, dit Clérante : quand il venait ici, il ne me chantait autre ramage, sinon qu'il me rendrait immortel, si je le favorisais de quelque honnête récompense.
— Ah Dieu ! le pauvre vendeur d'immortalité ! m'écriai-je, sa marchandise n'est pas de bon aloi ; les vers qu'il a faits, il n'y a pas six ans, sont déjà au tombeau !
— Si est-ce qu'il se vantait qu'iln'y avait que lui qui eût des griffes assez aiguës pour monter sur 1^ croupe de Parnasse, me dit Clérante.
— Monsieur, lui repartis-je, quand nous mangeons quelque croûte de pain, il nous est avis que nous faisons un bien grand bruit ; mais il n'y a personne que nous qui l'entende. Ainsi en est-il de ce pauvre rimailleur ; ses œuvres ne paraissent bruyantes qu'à ses oreilles : examinons sa pièce sans prendre garde au sujet dont elle traite, nous l'avons déjà condamné en cela.
Après ces paroles, je montrai à Clérante toutes les fautes de la satire, et lui promis que j'y répondrais, afin d'effacer les mauvaises impressions que les courtisans pourraient avoir de lui : d'un autre côté, il s'efforça de rendre menteurs tous ceux qui l'accuseraient désormais d'ignorance, et se donna deux heures le jour, pour être seul avec moi dans son cabinet, et y apprendre à discourir en compagnie, sur toute sorte de sujets, bien d'une autre façon que ne font la plupart de ceux de la cour, qui tiennent des propos sans ordre, sans jugement et sans politesse. A n'en point mentir, il avait auparavant un peu haï les lettres, et même avait blâmé quelques personnes qui s'y adonnaient, ne croyant pas que ce dût être l'occupation d'un homme noble. Mais je lui avais ôté cette imagination-là, en lui remontrant doucement que ceux qui veulent commander aux autres doivent avoir plus d'esprit, non pas plus de force, ainsi qu'entre les
bêtes brutes. Au reste, pour se venger un peu du poète qui avait médit de lui, il lui fit épousseter le dos à coups de bâton.
Sa bonne volonté s'augmentant de jour en y' jour envers moi, il fut curieux de s'enquérir des commodités que j'avais : je me fis encore plus pauvre que je n'étais en efi^et, afin de l'induire à m 'assister, et je me vis incontinent prié de demeurer avec lui. Il m'offrit un appointement honnête, que j'acceptai, pourvu que j'eusse toujours ma franchise, et qu'encore que je lui rendisse des services, que malaisément pouv?it-il espérer d'un autre, je n'eusse point la qualité de serviteur. Il me promit qu'il ne me tiendrait jamais que comme son ami : je me mis donc en sa maison, où je reçus des preuves infinies de sa libéralité, et m'assouvis entièrement des braveries.
J'étais ordinairement monté sur un cheval de deux cents pistoles, en piquant lequel je faisais presque trembler la terre, et toujours j'étais suivi d'hommes et de laquais. Ma mère fut comblée ds contentement recevant les nouvelles de ma bonne fortune, que je lui mandai par mes lettres. Je pris vengeance de ceux qui m'avaient morgue autrefois, en les morguant tout de même. De mes anciens camarades, il n'y en avait plus que deux ou trois de qui je fisse état ; pour les autres que j'avais fait semblant de chérir à cause du profit
que j'en tirais (ce qui est une invention dont l'on se peut quelquefois servir sans devoir craindre un juste blâme), je ne traitais plus avec eux si familièrement, pour leur montrer qu'ils n'étaient rien au prix de moi, et qu'ils se rendaient désagréables par leurs imperfections. La bande des généreux se dissipa alors tout à fait, n'ayant plus personne qui eût assez d'esprit et assez de courage pour la maintenir en un état florissant. De petites coquettes, qui m'avaient autrefois méprisé, eussent bien voulu alors être en mes bonnes grâces ; mais je leur faisais la nique.
Mon coutumier exercice était de châtier les sottises, de rabaisser les vanités et de me moquer de l'ignorance des hommes. Les gens de justice, de finance et de trafic passaient journellement par mes mains, et vous ne vous sauriez imaginer combien je prenais de plaisir à bailler des coups de bâton sur le satin noir. Ceux qui se disaient nobles, et qui ne l'étaient pas, ne se trouvaient pas non plus exempts de ressentir les justes efi^ets de ma colère. Je leur apprenais que d'être noble, ce n'est pas savoir bien piquer un cheval, ni manier une épée, ni se pannader avec de riches accoutrements, et que c'est avoir une âme qui résiste à tous les assauts que lui peut livrer la fortune, et qui ne mêle rien de bas parmi ses actions. Il semblait que, comme Hercule, je ne
fusse né que pour chasser les monstres de la terre : toutefois, pour dire la vérité, il n'y avait pas moyen que j'opérasse du tout en cela, car il faudrait détniire tous les hommes qui n'ont plus rien maintenant d'humain que la figure. Je ressemblais aussi à cet autre Hercule gaulois (^) qui attirait les personnes par les oreilles avec des chaînes qui sortaient de sa bouche ; je le puis dire sans vanité, et que ceux qui m'oyaient discourir, avec la modestie que je gardais quelquefois, étaient attirés à me vouloir du bien.
Que si Clérante faisait quelque chose dont je croyais qu'il méritât d'être repris, ma censure était si douce qu'elle ne l'offensait aucunement : joint qu'elle ne se faisait qu'en secret. L'on dit que Diogène, étant mis en vente avec des autres esclaves, fit crier s'il y avait quelqu'un qui voulût acheter un maître, et que de fait celui qui l'acheta souffrit d'être maîtrisé par lui, recevant les enseignements de philosophie qu'il lui donna : ainsi j'étais au service d'un maître qui me nourrissait et me baillait bon appointement, et je prenais de l'autorité sur lui, et lui commandais qu'il s'abstînt de beaucoup de choses ; je m'y comportais aussi d'une façon qui ne lui était point désagréable, et tout autre que moi n'y eût pas réussi de la sorte.