‹ La jeunesse de Grétry et ses débuts a ParisChapitre 12 sur 29 · CHAP. 1". — L ENFANCE II · texte numérisé non relu

CHAP. 1". — L ENFANCE II

Il prétend même qu'il y fut amoureux, vaguement amoureux. Mais il fallut quitter la campagne pour rentrer dans le quartier d'Outre-Meuse, sale et mal odorant. Le père Grétry était devenu premier violon à la collégiale Saint-Denis (-) et désirait qu'André y entrât comme enfant de chœur.

« Il n'y eut plus de plaisir pour moi dès que je sus les intentions de mon père, le deuil se répandit sur chaque objet qui, la veille encore, avait charmé tous mes sens. »

Le pauvre enfant semblait pressentir le sort qui l'attendait. « Depuis qu'il existe des enfants malheureux sur la terre, aucun ne le fut autant que moi, dès que je fus abandonné au pouvoir du maître de musique le plus barbare qui fut jamais (-). »

Le 25 août 1750 (i) les chanoines de Saint-Denis l'ayant admis comme enfant de chœur, il dut, pendant trois ans, se rendre six fois par jour de la rue des Récollets à Saint- Denis.

« Un jour que la pendule de mon père était arrêtée, j'arrivai trop tard aux matines, qui se chantaient entre cinq et six heures du matin. Je fus puni pour la première fois ; on me fit tenir deux heures à genoux au milieu de la classe. Que de mauvaises nuits je passai ensuite ! cent fois le sommeil fermait mes yeux, et cent fois la frayeur m'éveillait. Je prenais enfin mon parti, et sans consulter ni l'heure ni le temps, je me mettais en route souvent dès trois heures du matin, à travers les neiges et les frimas : j'allais m'asseoir à la porte de l'église, tenant sur mes genoux ma petite lanterne, à laquelle je réchauffais mes doigts. Je m"endormais alors plus tranquille ; j'étais sur qu'on ne pourrait ouvrir la porte sans m'éveiller (■»). » Ainsi donc il sortait de

(i) Registres aux recès capituK-iires de la collégiale Saint-Denis, aui archives de l'État à Liège. Messieurs [les membres du chapitre] ont accepté le sieur Grétry pour i" violoniste de leurs églises au prix de 14 francs par mois, 21 j unit IJ46 (vol. 44, p. 117).

(2) Mémoires, t I, p. 6.

()) 3j augusiii ryjo. .Messieurs [les chanomes] ont admis André-Ernest Grétry pour enfant de chœur de leur église, au prix ordinaire, requérant les seigneurs maîtres de fabrique de lui faire une robe (vol. 44, p. I46).

(4) Mémoires, t. I., p. 9.

la porte basse de la maison Grétry, la lanterne à la main, au petit jour et souvent même la nuit. Il devait suivre la rue Puits-en- Sock, se diriger vers l'église Saint-Pholien, passer les anciens ponts de la Meuse, prendre la rue Sur-Meuse et celle du Dragon-d'Or et arriver enfin à une des portes de la collégiale Saint- Denis,

Ces longues promenades prirent fin, car, le lo octobre 1753, Grétry obtint une place vacante à la Cigogne, maison située près de l'église et où étaient élevés un certain nombre d'entants de chœur (').

Cette institution (^' avait été fondée par le chanoine Pierre

(i) Registre aux recès capitulairesde la collégiale Saint-Denis, vol. 44, p. 209. Dechna meiisis octohris lysS- Messieurs ont accordé à André-Ernest Grétry, aussi enfant de chœur à leur église, une place vacante à la Cicogne (sic) et.i Alexandre Davam une autre.

Le prévôt de Saint-Denis ét.iit alors Michel Clercx, archidiacre de Hessbaye, qui fut remplacé en 1758 par Simon-Joseph de Harlez.

(2) Collégiale de Saint-Denis, n*" 2. Voici l'acte assez curieux de la fondation.

Liber secundus diversarum materiarum, 1224-1654, fol. ijo v.

Clausa fundatiouis menibri ciconire ex testamento quodam domini Pétri Brebechon canonici sancti Dionisii, anno 1382.

Item volo et ordino quod executores mei acquivant de bonis meis unam domnm prope ecclesiam sancti Dionisii, in qua possint recipi duodecim pauperes innocentes pueri et ibi morari, régi et gubernari juxta ordinationem meorum execulorum et secundum quod de mea intentione sunt et erunt imposterum informati.

Quibus domui et pueris innocentibus lego et in puvam elemosynam assignari volo per meos executores decem bonuaria terre arabilis et quinque virgatas magnas vel circiter hereditarie jacentes in territorio de Waremia, in loco dicte « âpre malebea » in una petia, quas vel que teneo in feudum a revercudo pâtre domino episcopo leodiensis de quibus etiam testandi licentiam habeo per littaras ab eodem mihi concessas.

Item lego eidem domui et innocentii)US VIII carettas huUarum quolibet anno quandiu huile mea; durabunt quas habeo apud Hocheapoit.

Item lego eidem domui et innocentibus IIII sextaria pisorum alborum et nigrorum hereditarii quolibet anno et III sextaria seminis navettic assignanda super domum des trois rois juxta domum meam quam inhahito vel per excutores meos alibi acquirenda.

Item volo per executores mei provideant dicte domui et innocentibus de lectis et usteusilibus juxta possibilitatem et competentiam secundum quod meim sciverint intentionem.

Residuum vero bonorum meorum ultra legata lego pure propter deum domui prcdicte et pauperibus innocentibus pueris suprascriptis pro hereditate acquircnda.

Omnia vero bona mca presentia et futura, mobilia et immobilia, jocilia et vasa argentea seu alla superlectilia, aut domus ustcnsilia volo quod ad maims meorum executorum perveniant, nisi de ipsis disposuero aut ordiuavero in vita aliter ad complendum presentem ordinationem meam et ultimam Voluntatem. I;t de rcsiduo facicudum prout de mea voluntate erunt informati.

Conditiones ni.igistri domus sive prsefecti Ciconie.

Assumcniu pueri 4 excedcntes seu saltem ingressi decimum .ttaiis sux annuni qui dcbebunt intrando adferre par linteaminum et lectistragulum.

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Brébéchon, qui, par son testament de 1382, ordonne aux exécuteurs de ses dernières volontés d'acquérir une maison près de l'église pour l'entretien de douze enfants pauvres, et dote cette maison d'une terre située à Maleve, dans le territoire de Waremme, de 8 charrettes de charbon de sa houillière de Hocheapoit, de 4 setiers de pois noirs et blancs, etc., hypothéqués sur la maison des trois rois, et lui laissa tous ses biens meubles et immeubles. Ce bon chanoine Brébéchon pense à tout. Les entants doivent apporter avec eux leur linge et leurs couvertures. Ils auront chacun un lit, une bouillie quotidienne, et 2 pains de ménage par semaine, ainsi que leur blanchissage, pour lequel le préfet recevra 16 florins de Brabant par an. Le préfet devra prendre grand soin des enfants, il exigera qu'ils soient dociles, studieux et qu'ils fréquentent avec assiduité Téglise et l'école. Ils devront dire matines et vêpres aux heures habituelles, le préfet devra surveiller les progrès qu'ils font dans leurs études, il devra aussi leur fournir le chauffage et l'éclairage. C'est une chose assez curieuse qu'aucun des biographes de Grétry n'ait

Habebunt singuli lectum, pulmentamquotidianum et duos panes domesticosin liebdomada necnon loiionem linteaminum ac indusiorum pro quo habebit prœfectus aniiue sedecim florenos graves brab', Dictus prsefectus debebit habere sedulam et preceptorialem curam dictorum pueroruni ut morigerati et in studiis diligentes sint utque ecclesiam et scholam suis horis diligenter visitent et consuetis horis matitunas et vespertinas preces dicant ac subinde omnes debebit examinare quomodo in studiis proficiant.

Item debebit diclis pueris concedeva calfaciionem ad focum domeslicum et habebit huilas ad dictanem superinteiidentium aut capituli per totum annum necessarias per receptûrem menibri submiiiistrandas. Item quotidianum subministrabit pulmentum pro quo annue habebit tria sextaria pisoruni. Et ad usum eorundum puerorum utetur propriis ustensilibus ut pote oUis scutellis et similibus. /

Habut dicta fuadatio,

In lerrilorio de Waremia, anno XIIIICXIX

Super Vin bonuarîa IIII virgatas magnas ferrie. ' XXII modios,

IIU sextaria spelta item pro XXXIIII virgatis magnis

III modium I sextarium.

în Kederhem et Oborne

Annue III modios II sextaria spelte.

Item IX sextaria.

Item pro XVII verg II niodio';.

In Nederhem XX sexuria.

hi Ora gallica. . . XIII sextaria. Habet alignes census, pisa, etc....

parlé de son séjour à la Cigogne, institution qui devait être bien connue des Liégeois. M. Th. Gobert seul en parle incidemment dans son ouvrage remarquablement documenté sur « Les Rues de Liège anciennes et modernes. »

L'enseignement était très dur. « L'heure de la leçon, dit Grétry, offrait un champ vaste aux cruautés du maître de musique (0 : il nous faisait chanter chacun à notre tour, et à la moindre faute il assommait de sang-froid le plus jeune comme le plus âgé. Il inventait des tortures dont lui seul pouvait s'amuser ; tantôt il nous mettait à genoux sur un gros bâton court et rond, et au plus léger mouvement nous faisions la culbute. Je l'ai vu affubler la tête d'un enfant de six ans d'une vieille et énorme perruque, l'accrocher en cet état contre la muraille, à plusieurs pieds de terre, et là il le forçait à coups de verge de chanter sa musique, qu'il tenait d'une main, et de battre la mesure de l'autre. Ce pauvre enfant, quoique très joli de figure, ressemblait à une chauve-souris clouée contre un mur et perçant l'air de ses cris. C'était toujours en notre présence qu'il accablait de coups le premier qui avait transgressé ses lois barbares. De pareilles scènes, qui étaient journalières, nous faisaient tous frémir ; mais ce que nous redoutions le plus c'était de voir terrasser le malheureux sous ses coups redoublés ; car alors nous étions sûrs de le voir s'emparer d'une seconde,- d'une troisième, d'une quatrième victime, coupables ou non, qui devenaient tour à tour la proie de sa férocité : c'était là sa manie. Il croyait nous consoler l'un par l'autre, en nous rendant tous malheureux. Et lorsqu'il n'entendait plus que soupirs et sanglots, il croyait avoir bien rempli ses devoirs.

(i) Registre aux recès capiiuUires, 25 aiigusli 175;. • Messieurs étant informés que le sieur Jalheau, lequel est présentement à Rome, et qui est élu maitre de chant de leur église, ne s'applique plus à la musique, requièrent le sieur écoUire Le Rond leur confrère, de vouloir bien lui écrire de revenir incessamment à Liège, pour y faire SCS devoirs, et de lui faire tenir 30 écus romains pour faire les frais de son voyage, lesquels lui seront retirés hors des revenus de son bénéfice.

Ûngesima mensis laniurii 1754. Messieurs ont accordé à Charles- François Jalheau, maitre de musique de leur église, 16 écus pour l'assister ^ faire les frais de sa réception à la chapelle des communs bénéficiers de leur église. » Il est probable que c'est le maître de chant dont parle Grétry,

CHAP. !<''. — l'enfance I5

« Que l'on juge ce que j'ai dû souffrir pendant quatre ou cinq années que j'ai passées dans cette horrible inquisition. J'ai été longtemps le plus jeune, le plus faible, le plus sensible, et cependant le moins maltraité ; mais malgré tous mes efforts pour lui plaire, malgré les progrès rapides que je faisais dans la musique, il saisissait la moindre circonstance pour me rejeter dans la classe commune. J'étais la victime sans tache réservée pour les grandes occasions, et mes larmes avaient le droit de sécher celles du plus malheureux. J'eus beau employer la douceur, le travail, la soumission, rien ne put me mériter un traitement plus doux. La seule bienveillance que je méritai (du moins la regardai-je comme telle), ce fut d'être choisi par lui tous les deux jours pour aller chez le marchand de tabac. J'avais soin d'ajouter quelques pièces de monnaie de mes petites épargnes (■), pour que sa tabatière fût mieux remplie ; j'obtenais pour toute récompense un coup d'œil d'approbation, et je me croyais trop heureux. Croirat-on cependant, et c'est une bizarrerie inconcevable, que jamais je n'ai dit un mot à mes parents des peines que j'ai souffertes! mon père qui était considéré du [chapitre et craint du maître de musique, l'aurait perdu sans ressource, s'il avait soupçonné ma situation (2). »

Quant à la musique qu'il entendait ou exécutait à la collégiale de Saint-Denis, il est difficile de connaître exactement sa nature, mais il est très probable qu'elle consistait principalement en œuvres italiennes. M. Tirabassi, musicologue italien, fixé à Bruxelles, qui tait des études sur les archives musicales belges, a trouvé que les œuvres de la maîtrise de Saint-Rochat et Gudule à Bruxelles vers 1750-1760 sont presque toutes italiennes et de l'école napolitaine. Les avantages des maîtrises ou des écoles de

(1) Les enfants n'avaient pas beaucoup d'argent de poche d'après le registre aux recès capitulaires de la collégiale de Saint-Denis. Januarii i-j'^i) : « Messieurs assignent aux enfants de cliœur de leur église ; florins par année au lieu des petits dtinckelts qu'ils étaient en coutume de demander pendant l'année; que leur receveur paiera pour une moitié lors de leurs deux 2= trimestre et poiu l'autre moitié à chaque nouvelle année même date. »

(2) Mémoires, t. I, p. 10-12.

cathédrales ont été regrettés par les vieux amis de l'art musical. On apprenait à solfier, on chantait en suivant le violon, le maître, ayant besoin d'élèves, les choisissait jusque dans le peuple, les parents avaient avantage à les présenter; il y avait donc plus de voix connues.

Quoi qu'il en soit, Grétry continue son service à Saint-Denis. On voit en effet par le registre aux recès capitulaires de la collégiale qu'on lui fit faire une nouvelle robe d'enfant de chœur ('' le

17 décembre 1755. Le petit Grétry remarquait-il les chefs-d'œuvre qui l'entouraient : le retable en bois dans la chapelle du tiers-ordre de saint François, un des exemples les plus exquis de la sculpture sur bois qui florissait en Brabant dans la seconde moitié du xv' et au xvi^ siècle, le retable proprement dit, consacré au drame de la Passion de Notre-Seigneur, et la prédelle qui retrace les scènes de la vie de saint Denis l'aéropagite : saint Denis recevant le baptême, saint Denis prêchant à Athènes, saint Denis ordonné évèque, saint Denis faisant visite à saint Pierre et enfin saint Denis conduit en prison et au martyre ? Les costumes des figurines annoncent déjà les modes de la Renaissance, du moins celles de la légende de saint Denis, tandis que celles de la partie supérieure représentant la Passion ont un caractère plutôt gothique. La chair, les cheveux et la barbe sont coloriés et émaillés. C'est une merveille, et il nous plaît de penser qu'on chante plus volontiers dans un si beau décor. Il admirait sans doute aussi le martyre de saint Denis, chef-d'œuvre de Guillaume Carlier, grand tableau sur bois, ovale, placé à la voûte, qui se brisa quand les révolutionnaires voulurent s'en emparer. Et l'orgue à la luxueuse boiserie sculptée, toute dorée et argentée, un des meilleurs instruments de Liège (^), et la statue d'art populaire de saint Quirin. Il vit tout cela journellement de sa neuvième à sa dix-neuvième année et cependant il n'en dit

(i) 17a viensis xhris 1755. Messieurs requièrent les seigneurs maîtres de fibrique, leurs confrères, de fiire faire une robe pour l'usage d'Audrc-Ernest Grétry, enfant de chœur de leur église.

(2) Les orgues de Saint-Denis datent de ijSç ainsi que l'indique l'inscription sur le cul-de-lampe qui en supporte le buffet, elles ont été restaurées en 1717 et 1817.

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