QUARTETTO VI
Le sixième quatuor est en trois mouvements : larghetto 3/4 en do mineur, allegro moderato 2/4 en ta mineur et fugue allegro (^ en do mineur.
CHAr. II. — LES ANNÉES D'ÉTUDE A ROME 69
cAiItcvi.ci-vvoîc.'a-to
Grétry écrivit aussi à cette époque un concerto de flûte pour un lord anglais de séjour à Rome ; il eut l'habileté d'y intercaler les traits de flûte préférés de cet amateur, dont le maître de musique, appelé Charles Weiss, engagea Grétry à se rendre à Genève, où il était établi ('), nous dit Grétry.
Né à Muhlhausen vers 1738 et venuàRome vers 1760, Weiss obtint plus tard, grâce à son protecteur, la place de première flûte dans la musique particulière du roi d'Angleterre, Georges III. D'après Fétis(=), il mourut à Londres en 1795, mais d'après
(2) Aux Arcliives de Genève nous n'.ivons rien trouvé concernant Weiss. [i) Fétis, Biographie univeneUe ties musiciens.
Eitner (') il retourna à Mûhlhausen, où il installa une fabrique d'indigo, ne s'occupant plus de musique que pour son plaisir (^).
Cependant Grétry avait fini son temps au collège Darchis ; arrivé à Rome'î' en 1760, il en repartit au début de 1766. « Je partis donc de Rome, nous dit-il, et laissai tous mes psaumes, mes messes et mes morceaux de composition dans les mains des Liégeois (4). »
Grétry va rester foncièrement italien ; la culture française pourra enrichir et varier l'inspiration italienne, mais n'arrivera jamais à la supplanter.
(1) Eitner, Bibliogrnphhches Qiidlen Lexikon der MusH, etc.
(2) Ses œuvres sont peu nombreuses : Opns II, 6 trios (au Royal Collège of Music); 0/ius III, 6 trios pour flûte, violon et violoncelle. London, I.ongmann and Brode (Bibliothèque Wagner); Opiis II', 4 quatuors pour flûte, violon, alto et basse; Opiis T, 3 quatuors pour flûte, violon, alto et basse; Opiis FI, ; quatuors idem; Opus VU, b symphonies pour orchestre; enfin un solo pour la flûte traversière, en manuscrit, à Rostock.
(3) Dans son ouvrage de La Vérilé (vol. I, p. 31), Grétry nous raconte un épisode de son séjour à Rome. Un enfant ayant jeté un couteau à la tête de sa gouvernante, sa mère para le coup mais fut blessée. Pour le punir, on organisa une réception cérémonieuse, on tendit le salon de noir, et on donna un concert de musique lugubre auquel fut invité Grétry. La mère chanta une scène de Jomelli : « Une scène pathétique où une mère malheureuse pleure les égarements de son lils. Pendant ce récitatif, l'enfant, le visage p.île, regardait sa mère, son père, et nous tous l'un après l'autre ; mais arrivée .1 l'allégro agiiato de l'air, l'expression de la mère devint si passionnée, si tendre, ces paroles souvent répétées : « O m.idre sfortunata, o madré sventurata, » en gesticulant avec son bras blessé, produisirent un tel effet, que l'enfuil se mit â faire des cris, se jeta par terre en s'arrachant les cheveux... Nous pleurions tous, on l'emporta dans sa chambre, sa mère le suivit, nous observ.imes dans ce moment le plus grand silence. » Il s'agit probablement d'un petit élève de Grétry.
(4) Mémoires, l. I, p. 112.
Isabelle et Gertrude
O m« concitoyens, vous ai'cx. dé la science, du jugement et de l'esprit, mais ce n'est pas assex^, sacrifie:^ aux Grâces.
(Observations sur la Comédie, 1790).
Mon intention ei, allant à Genève était de faire quelques épargnes pour nie mettre en état d'aller à Paris chercher à me faire connaître.
(Grétry, Mémoires, t. I, p. 112.)
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iir.
^^^-£r> E partis de Rome, écrit Grétry, le i^' janvier 1767. Je ne W!(^ tn vis rien sur ma route, je n'eus ni plaisir ni peine, j'étais ^S^ dans une bonne voiture. Arrivé à Turin, j'y rencontrai un baron allemand que j'avais connu à Rome; il me proposa de ■faire route ensemble pour Genève, il était pressé, et nous partîmes le lendemain. Dès que nous fûmes sortis de la ville, je voulus lui dire : « Ah! Monsieur le baron, que je suis enchanté de... » Il m'interrompit et me dit brusquement : « Monsieur, je ne parle point en voiture. » — « Fort bien », lui dis-je. Étant descendu le soir dans l'auberge, il fit faire grand feu, passa sa robe de chambre, et vint à moi les bras ouverts, en me disant : « Ah! mon cher ami, que je suis aise de... » Je l'interrompis à mon tour pour lui dire d'un ton sec : « Monsieur, je ne parle point dans les auberges. » Il se mit à rire comme un fou, et me fit le détail d'une cruelle maladie dont il était atteint ('). >>
Le lendemain, les deux voyageurs traversèrent le mont Cenis, et le redescendirent en traîneau (^\ comme cela se pratiquait à cette époque, puis ils se quittèrent à Genève.
Grétry est-il vraiment arrivé à Genève!;) en 1767, comme il le dit dans ses Mémoires, ou plutôt en 1766 ? Sa première lettre
(i) Mémoires, t. I, p. 127.
(2) <c La pente Ju cliemin est douce ea sortant de Lanebourg (Lans-le- Bourg), m.iis elle devient bientôt extrêmement r.ipide, on emploie une heure de temps à aller jusqu'aux Ramasses, d'où l'on descend en traîneau lorsqu'il y a de la glace, en moins d'un quart d'heure; cela s'appelle se faire ramasser, ce n'est que du côté de la Savoie qu'on a cette facilité. • J. Le Français de la Lande, Voyage d'un Français en Italie, fait dans les années i']6^ et iy66.
(3) Sur le séjour de Grétry à Genève, voir l'article du regretté professeur de chant, M. Kling, dans la Fédération artistique Aa 26 décembre 1897 et 2 janvier 1898. « Grétry à Genève, » conférence donnée à l'.^ula de l'Université, le 19 novembre 1897.
74 LA JEUNESSE DE r.RéxRY
autographe adressée au P. Martini, est datée du 29 mars 1766; d'autre part^ l'intermède des Vendangeuses a été exécuté à Rome en 1765, et Grétry dit : « Ce fut pour une autre circonstance que je quittai l'Italie, où je pouvais demeurer avec agrément, car l'on m'avait proposé de faire pour le carnaval suivant des intermèdes pour les théâtres di Tordinona et délia Pace ('). » Il semble donc certain qu'il a quitté Rome en janvier 1766 puisqu'il n'y était plus au moment du carnaval.
Quelques semaines après son arrivée à Genève, Grétry écrit au P. Martini : « Genève, le 29 mars 1766 ^-), Très Révérend Père. Je craindrais que vous ne m'accueilliez mal. si je n'avais une entière confiance dans votre caractère plein de bonté. Il n'y a pas de ma faute, je vous assure, si je ne vous ai pas écrit plus tôt, j'ai même dû abandonner des affaires de première importance. Les Anglais que j'ai connus à Rome m'ont fait une si bonne réputation, que
(0 Mémoires, t. I, p. iio.
(2) L'original de cette lettre est au Liceo Musicale de Bologne.
• Al Padre Giovanni Battista Martini. Ginevra a di 29 Marzo 1766. Rmo PaJre. Temerei di non essere ascoltato apresso di Lei, se non coufidasse, totalmente nel suo caraltere piu ch'umano, non è colra mia gU assicuro se non gli ho scritto prima, ho dovuto anche lasciare dell'affare di primo interesse ; gli Sig'' inglesi che hoconosciulo in Roma, m'ahanno fatto una buona reputazione, ch'avio pena a sostener. Tutti gli dilettanti di musica vorrebero délie mie lezioni, hanno fatto di più di due societa. cive una di dame che vogliono sei Concerti da cimbalo et l'altra di Sig'' per sei duetti da flauto traverse ; in somm.i con molli altri lavori, io conto d'essere occupato una parte dell'estate future: non nii mancheni mai tempo pero se si tratta di servirla; non posso bramar più gran onore in questo monde, che di aver corrispondcnza con Lei. La prego di mandar mi il titolo del libro che p.Trlammo insieme, faro quel che si più fare per trovarlo, persuaso che non basterà per soddisfare .i gli obligazioni che gli devo a Ginevra sta in moto per l'occasione di tre Sig'' mediatori, uno del Re di Francia, gli altri di Zuric e Berne ; questi Sig" sono stati richiesti per decidere d'un contrasto tra gli cittadini et gli magistrati sopra la spiegazione di alcune lege. Mi do l'onore di essere con ,1 più gran rispetto di Vostra Reverenza. umilissimo e divotissimo servo .\ndrca Greiry. P. S, Sono allogiato in casa di Monsieur Choisy à la Grand rue. Ginevra. »
Mozart comme Gréir}' resta en correspondance avec le vieux maître bolonais. Voici quelle charmante lettre il lui écrivait le 4 septembre 1776, plus enfantine et beaucoup plus câline que celle de Grétry : • Tris Révérend Père et Maître, .Mon cher .Maître bien-aimé. La vénération, l'estime et le respect que je n'ai jamais cessé d'entretenir pour vous, m'engagent à vous envoyer aujourd'hui un faible échantillon de ma musique, que je voudrais soumettre à votre jugement infaillible.... Très cher et vénéré Pérc et Maître, je vous prie bien instamment de m'en dire votre opinion toute franche et sans réserve. Que de fois, oh ! que de fois j'éprouve le désir d'être plus prés de vous, afin de pouvoir m'entretenir Axtc vous. Ah ! pourquoi sommes-nous si éloignes l'un Je l'autre, bien cher .Maître et Père, j'aurais tint de choses à vous dire. Jamais je ne cesse de me désolera la pensée de devoir vivre si loin de la personne que j'aime, que j'estime et que je vénère le plus au monde. »
j'aurai de la peine à la soutenir. Tous les amateurs de musique voudraient avoir de mes leçons. En outre, ils ont fondé deux sociétés, l'une de dames qui désirent six concertos de clavecin, et l'autre de messieurs qui réclament six duos de flûte traversière. En somme, par beaucoup d'autres travaux, je compte être occupé une partie de l'été prochain, mais il ne me manquera jamais de temps pour vous rendre service. Je ne puis désirer de plus grand honneur au monde que d'être en correspondance avec vous. Je vous prie de m'envoyer le titre du livre dont nous avons parlé ensemble. Je ferai tout mon possible pour le trouver, persuadé que cela ne saurait suffire à m'acquitter des obligations que je vous ai à Genève. Je suis en campagne pour les trois médiateurs, '", l'un du roi de France, les autres de Zurich et de Berne. Ces messieurs ont été appelés pour décider d'une contestation entre les magistrats et les citoyens à propos de l'interprétation de certaines lois. J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, le très humble et très obéissant serviteur de votre Révérence. Andréa Grétry. Je suis logé à la maison Choisy (^), à la Grand'rue, Genève ».
Il faut bien se représenter Genève comme elle était alors: une petite ville au.K rues étroites, aux maisons vieilles, et tout autour la campagne. En haut de la colline, la cathédrale de Saint-Pierre et ses trois clochers, le collège fondé par Calvin, l'hôtel de ville, les rues enchevêtrées de la ville haute, puis les remparts, les bastions, les tourelles, les rues basses et le commerce, enfin le Rhône et les vieux moulins de l'île. Grétry s'installa, peut-être après un court séjour à l'hôtel des Balances ou à Séchercn, à la Grand'Rue, faisant suite à la rue de l'Hôtel-de-Ville. Cette rue n'est ni bien alignée ni bien large, et ne possède comme édifice intéressant au point de vue architectural, que l'hôtel du résident de France, actuellement occupé par la Société de lecture. Grétry iiabitait la même maison que le notaire Jean-Louis Choisy,
(i) Le chevalier de Beauteville, Henri Escher Je Keffikeii et Beat-Sigismond Augshourguer.
(2) Jean-Louis Clioisy. né en 1758, mort en 17S2, reçu notaire eo 1754, habitait en 1766 la maison Lefort, Grand'Rue. n" 199.
c'est-à-dire à l'ancien n° 199, actuellement n" 29 ou 31, presque en face de la maison où naquit Jean-Jacques Rousseau. Cette construction du X\'P siècle a gardé, sur la rue, de vieilles portes et des fenêtres en accolades, et donne de l'autre côté sur une petite cour où un vieux puits met sa note pittoresque. •
Les voisins de Grétry étaient : le notaire Jean-Louis Choisy, âgé de 28 ans, sa femme née Comparet, et son secrétaire Daniel Zwahlen ; Marc Lefort, âgé de 43 ans, sa femme, née Marie- Élisabeth Falquet, leurs deux petites filles, Suzanne, âgée de 8 ans, et Jeanne-Louise, âgée de 7 ans, M""" veuve Lefort, M"^ Durand et M. Masbou.
Grétry arrivait dans un moment plein de troubles politiques.
Le gouvernement de Genève, démocratique en principe, était devenu peu à peu oligarchique et aristocratique. « La majeure partie des hommes, au moins dans notre ville, crient à la liberté, et en même temps voudraient asservir leurs semblables à leur façon de penser. L'égalité et la liberté régnent, dit-on, dans notre Etat, mais il n'y en a peut-être point en Europe, relativement à sa grandeur, où il y ait plus de nuances d'inégalité ('\ » On distinguait trois partis. L'assemblée de tous les citoyens ou Conseil général ayant perdu ses privilèges, les habitants commencèrent à faire des représentations au Petit Conseil et au Conseil des Deux Cents (CC), d'où leur nom de représentants. Le parti au pouvoir s'opposa à leurs revendications, d'où le nom de parti des négatifs. Enfin un troisième parti, qui se met, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, est celui des natifs, c'est-à-dire de ceux qui sont nés à Genève, mais qui ne sont pas fils de bourgeois. En 1762, lors de la condamnation de V Emile et du Contrat social, le peuple et la bourgeoisie prirent le parti de Rousseau, tandis que l'aristocratie était contre lui. La bourgeoisie demanda la convocation du Conseil général, ce que le Petit Conseil refusa. Les
Dans la collecte pour l'Hôpital génilTal qui se Liisait en suivant maison par maison, le notaire Choisy est mentionne après Marc Lefort, les demoiselles Lefort, la veuve Lefprt, le syndic Masbou, les demoiselles Durand, et avant la veuve Baudol et sa fille, toit en 176; (colleclc lo. folio 271), soit en mars 17(16 (collecte 10, folio 301).
(i) Dialogue entre un professeur et un comédien, 1776.
troubles augmentant, on fut obligé de recourir à la médiation des ambassadeurs de France, de Zurich et de Berne. La France décida de soutenir les magistrats du Petit Conseil (négatifs) contre les citoyens (représentants). Elle envoya à Gex la légion de Flandre et le régiment de Conti, pour intercepter le commerce genevois, et fit garder les communications en Dauphiné. Cette mesure n'eut pas tout l'effet qu'en attendait la France, car Genève s'approvisionna par le lac, mais elle fut par contre fort préjudiciable au pays de Gex, et c'est ce qui fit naître dans l'esprit de Voltaire l'idée du port de Versoix.
Quelle était l'attitude de Voltaire dans ce conflit politique ? D'une part, il est lié intimement avec plusieurs familles de l'aristocratie genevoise. « Qui croirait après cela si on ne le voyait, dit Dupan (0, que cet homme s'est lié secrètement avec ces mêmes bourgeois, ses ennemis déclarés, les ennemis des Tronchin et de toutes les personnes qu'il connaît à Genève? Et malgré ces nouvelles liaisons, au vu et au su de toote la ville, il recourt encore au procureur général dans ses embarras. C'est que Voltaire ne pense qu'à lui, et sera toujours prêt à sacrifier ses amis pour satisfaire une fantaisie. »
Cependant on était très inquiet à Genève. La société genevoise s'était retirée en grande partie dans les maisons de campagne des environs t^). Cette triste situation demeura stationnaire jusqu'au mois de novembre. « Notre pauvre république, ajoute Dupan, tend aussi à sa destruction, les deux partis ont toujours la fièvre chaude, les représentants continuent à dire qu'ils ne veulent ni faire ni permettre qu'on fasse des syndics avant qu'on se soit arrangé avec eux, et les négatifs ne
(i) Correspoudance inédite de Dupan. Bibliothèque de Genève.
(2) Correspond.mce inédite de Dup.in : • Plusieurs familles entières sont parties, la rue des maisons Boissier sera vide, on a mis la vaisselle en sûreté, M. le comte et la comtesse d'Harcourt vont à Malagny et de là à Coppet, on dirait qu'on est menacé d'un siège, on craint quelque désordre quand les médiateurs seront partis, et lorsqu'il ne viendra plus de denrées du pays de Gex (ji décembre 1766). On nous mande (de Genève) que notre quartier est presque désert, et que plusieurs ouvriers, natifs ou habitants ont quitté la ville, que tout le monde, soit négatifs, soit représentants, ont l'air morne, les marchands ne vendent rien, on ne paye point, chacun garde son argent. » (5 janvier 1767).
veulent pas entendre parler d'accommodement. » (30 novembre 1767.) Les vrais patriotes souffraient de cet état, et Dupan avouait que, s'il devait revivre, la première condition qu'il ferait après la santé, serait de ne pas naître dans une république.
Genève était à cette époque une ville très courue, on venait y consulter le célèbre docteur Tronchin (de 1754 à 1766), qui faisait des cures merveilleuses. Nous y trouvons le duc et la duchesse de Mecklembourg-Schwerin, le prince Henri de Prusse, le comte Gorani, M™" d'Épinay, Boufflers en 1765 et beaucoup d'autres; mais lorsque Tronchin eut décidé de se fixer à Paris, en 1766, une grande partie de cette noblesse quitta la ville. D'autre part, de nombreux visiteurs passaient aussi par Genève pour se rendre à Ferney.
Hennin, résident de France, arriva à Genève peu de temps avant Grétry, le 16 décembre 1765. C'était un homme d'une trentaine d'années, de beaucoup d'esprit, fort aimable ; il prit aussitôt le parti des négatifs.
Puis ce furent les médiateurs. « J'aurais voulu, dit Dupan, que vous puissiez, Madame, voir arriver Messieurs de Zurich et de Berne, leur cortège était plus brillant que celui de M. de Beauteville. La rue où ils logent offrait un coup d'œil très agréable, nos dragons à pied dont l'uniforme est rouge avec parements de velours noir, tous gens qui se mettent dans cette compagnie par plaisir, formant la haie d'un bout de la rue à l'autre, et toutes les fenêtres étaient garnies de dames. Il est vrai que plusieurs de nos dames ont pris chacune un jour où elles ont promis de rester chez elles, afin que les médiateurs sachent toujours où trouver compagnie lorsqu'ils voudront faire une partie. Monsieur le syndic Saladin et sa nièce Saladin de Crans, M™' Turettini- Boissier et sa sœur, M^'de Vincy, MM. les Conseillers Jaquet et Rilliet, M"'" Tronchin, Boissier, Cramer, Buisson, Bertrand, etc. Hier au soir, j'allais inviter ces Messieurs pour aujourd'hui ù un concert chez M"" Cramer, et pour aller demain à la société de M""-" Tronchin. Tous ces pauvres médiateurs ont été accablés de
SEJOUR A GENEVE 7g
monde et du Conseil des Deux Cents, et des citoyens de l'un et l'autre parti ('). »
En août 1766, deuxpnnces allemands séjournèrent à Genève. « Ils y ont fait peu de séjour, écrit Dupan. L'un était le prince héréditaire de Brunswick'^), qui reçut un beau bal la veille de son départ ; l'autre, le prince landgrave de Hesse-Cassel, qui reçut un divertissement sur le lac, deux jours avant son départ. Ils ont honoré chacun deux fois le spectacle de leur présence. »
La société genevoise était alors divisée en deux camps, les familles qui voulaient avant tout conserver les vieilles mœurs calvinistes, et celles qui avaient rapporté de Paris le goût des arts et d'un certain luxe. La richesse était grande chez les Genevois, dont plusieurs étaient concessionnaires de la Compagnie du Levant. Sans posséder au Levant ni coiîiptoirs ni navires, ils avaient obtenu le passage en franchise des productions d'Orient, c'est ainsi que leurs bateaux remontaient le Rhône jusqu'à Seyssel et ramenaient des soieries, des indiennes et des fromages. Plus tard, à la fondation de la Compagnie des Indes, ils purent importer en franchise le thé, les porcelaines de Chine et les mousselines de l'Inde (J'.
Quelles étaient les distractions que pouvait se procurer cette société? D'après un petit dialogue intitulé Essai sur le pour et le contre relatif à la comédie M, qui se tient entre un étranger et un Genevois au café de Bel-Air, il existait des cercles pour les hommes, et des sociétés pour les femmes.
« Nous avons. Monsieur, des amusements de divers genres et selon les goûts; des coteries journalières, soit cercles d'hiver composés d'hommes, plus ou moins nombreux selon les liaisons, situés dans des salles commodes et agréables. Les uns s'y ren-
(l) Correspondance manuscrite de Dupan. Bibliothèque de Genève.
(j) Le prince Karl Wilhelm Ferdinand de Brunswick, se rendant de France en Italie, séjourna .i Genève en juin, juillet 1766. Le 22 juillet il est à Turin. L'archiviste de Wolfenhiittel nous écrit, que dans la correspondance du prince il.n'a rien trouvé concernant Grétrj'.
(5) Voir à ce sujet un rapport très intéressant aux Archives Nationales. Il, 178, p. 21-40, cité par Fernand Caussy dans Voltaire seigneur de village.
(4) 1776, Rivoire, n" 1497.
8o LA JEUNESSE DE GRETRY
dent l'après-midi, d'autres à l'entrée de la nuit jusqu'à huit ou dix heures du soir; l'on y joue des jeux de commerce, l'on y lit des gazettes, la feuille d'avis, l'on disserte sur la politique et l'on raisonne quelquefois de littérature, de commerce et des arts. ... Les femmes ont des sociétés journellement, nommées après-midi, où elles se transfèrent, elles en ont de plus particulières les jeudis et les dimanches, et dans ces différentes assemblées les hommes aimables, polis et honnêtes sont admis lorsqu'ils sont annoncés et agréés, il y a des hommes qui préfèrent ces sociétés à leurs cercles. En été, la plupart des habitants ont ou louent des campagnes agréablement situées, où sont des maisons dont les appartements ont plus ou moins d'étendue selon le prix qu'on y veut mettre ; on y passe paisiblement et délicieusement la belle saison, l'on se lie avec ses voisins, l'on double ainsi ses relations et ses plaisirs. »
Ces passe-temps paisibles, très agréables pour des gens tranquilles, ne semblaient pas suffisants aux jeunes et aux mondains. Aussi réclamaient-ils le théâtre, une des grandes questions du XVIIP siècle dans cette république d'abeilles qu'était Genève.
« On ne souffre point de comédie à Genève, dit d'Alembert, ce n'est pas qu'on désapprouve les spectacles eux-mêmes, mais on y craint le goût de h parure, la dissipation, le libertinage que les troupes de comédiens apportent avec elles. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens ? Par ce moyen, Genève aurait des spectacles et conserverait ses mœurs. Les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est bien difficile d'acquérir sans ce secours. »
A quoi Rousseau répond par la célèbre lettre â d'Alembert, dont nous n'avons point à parler ici.
Déjà en 1738, lors de la médiation française et sarde, une troupe de théâtre s'était établie au jeu de paume de Saint-Ger-
CHAP. III. — SÉJOUR A GENÈVE 8l
vais'); il y eut une soixantaine de représentations. Le répertoire comprenait des tragédies, Cinna, des comédies, Tartufe, L'Avare, Le Joueur et même une pièce de circonstance. Le Printemps à Genève, encore en manuscrit à la bibliothèque de Genève. Les acteurs reviennent le i6 avril de l'année suivante, mais ils s'endettent et quittent la ville le i6 août 1739.
Pendant quinze ans on ne joue plus la comédie à Genève.
Lorsque Voltaire est aux Délices, on y donne la comédie, malgré les protestations du Consistoire v^). Il a l'habileté de faire représenter MrtnV ^//^(î//, du conseiller Tronchin, puis on joue à Tournay(j), près du village de Pregny. En 1760, dès qu'il est installé à Ferney, le philosophe organise une troupe mondaine avec le duc de Villars, Gabriel Cramer, Chapeaurouge, Pictet, Turettini, Boissier et M-"" Denis, de Constant, Gallatin et Rilliet de Normandie. Ce n'était qu'un théâtre de société et 'Voltaire en voulait un véritable. Rien ne lui coûte pour cela. Il écrit au marquis deChauvelin .ambassadeur de France à Turin, pour obtenir qu'une troupe s'installe à Carouge sur territoire sarde en 1758. Puis Voltaire détermine M. de Beauteville, ambassadeur de France, à écrire au Conseil « qu'il n'est pas séant qu'un plénipotentiaire français aille prendre du plaisir à Carouge, et que la reine des flots ne possède pas même un méchant théâtre ». Beau-
(1) Le Consistoire ne cessa de récLimer auprès du .Magnifique Conseil contre l'autorisation accordée à la requête des amb.issadeurs et de leur suite. Malgré les réclamations, la permission donnée en premier lieu pour six mois fut prolongée jusqu'en août «759
(2) En 1755, le Consistoire ayant fait quelques démarches pour prévenir la comédie qui devait se jouer à Saint- Jean, h iieur de Voltaire le fit assurer <. en termes les plus exprès qu'il ne se ferait chez lui aucune représentation puisque cela était contraire à nos règlements •.
Le Consistoire s'indigne que des hommes destinés « par leur naissance, leur éducation et leurs talents au gouvernement de l'état, se produisent sur un théâtre, pour mériter les éloges de vrais comédiens o, et que de jeunes femmes n qui devraient donner des exemples de modestie, osent se mettre en quelque sorte au rang de comédienues ». Le Consistoire délègue .M. Sarazin auprès du Premier Syndic pour obtenir d intimer à Voltaire « une défense expresse de faire jouer ou permettre que l'on joue dans sa maison à Saint-Jean aucune pièce de tliéàtre ».
(5) En 1760, le Consistoire s'inquiète de ce qu'on a représenté plusieurs comédies et tragédies à Touraay . avec tout l'éclat et l'appareil de la comédie publique .. Les spectacles ont continué en juillet, août et septembre « avec un concours extraordinaire de personnes ».
teville rappelle qu'en 1737 les ambassadeurs avaient obtenu l'autorisation d'avoir la comédie. M. de Montpéroux, résident français, appuie cette demande, à laquelle le Conseil fut bien obligé de faire bon accueil.
La troupe de Carougese transporta bientôt à Châtelaine ('>, sur terre de France. Le roi de Sardaigne, sur la requête que lui présenta le Magnifique Conseil, consentit à révoquer le privilège qu'il lui avait accordé. Le bâtiment du théâtre de Châtelaine existe encore. D'après une description de Bordier i-^', c'était à l'extérieur un massif rectangulaire de la plus modeste architecture, et à l'intérieur un hémicycle en charpente, portant seulement deux rangs de loges au-dessus du parterre. Le fond des loges était orné d'une draperie peinte en grisaille, et la balustrade d'appui divisée en panneaux, décorés alternativement d'une palmette à la grecque, et d'une couronne traversée par des thyrses en sautoir.
On sut bientôt que la troupe de Châtelaine avait l'intention déjouer le dimanche, et le Consistoire > fit opposition aussitôt. Elle n'était pas exactement composée comme la première fois,
(i) En 176;. Le Consistoire apprend que plusieurs des comédiens de Li troupe de Châtelaine logent en ville si que l'on débite dans les cafés les ■. affiches des pièces qui se représentaient -. D'autre part que les voituriers préparent leurs carrosses et les font rouler pour prendre les particuliers qui vont à la comédie de Châtelaine pendant le sermon de l'après-midi, «ce qui cause beaucoup de scandale •. Le syndic de la Garde promit qu'il donnerait des ordres à ce sujet. Les i, et 22 août, les comédiens continuent à loger en ville. Nouvelle plainte au Premier Syndic. Entîn le 17 avril 1766, le chevalier de Beauteville demande d'introduire la comédie en ville. Le Consistoire est battu et Voltaire l'emporte.
(2) Bordier. Le théâtre de Châtelaine, avec planches de l'architecte Henri Junod, manuscrit prêté obligeaniment par M. Théophile Dufour. » En 1867, on pouvait parcourir encore non sans risque le premier rang de ces loges, et la scène assez vaste au-devant de laquelle pendait encore un lambeau de toile jaune comme les palmettes et les thyrses. » Le thé.itre de Châtelaine fut vendu aux enchères le 25 mars 1867 (Gampert, notaire). L'année suivante, les propriétaires firent transformer l'immeuble, percer des fenêtres dans la fa<ade. et aménager des appartements.
(5) Archives du Consistoire. Registres du Consistoire, 24 avril 1766 : « Il a été rapporté, qu'il a couru un bruit dans le public, que la troupe des comédiens qui doivent représenter à Genève, lorsque le théâtre y sera établi, se propose de jouer le dimanche .i Clutelainc où ils ont un thè.'itre établi, ce qui détournerait le peuple du Service divin et causerait du scandale lorsqu'on verrait aller à Châtelaine, i la Comédie avant le sermon du soir. Dont opiné, r.ivis a été de laisser à la prudence de MM. les Conseillers BulTe et Pasteur de faire à ce sujet les réflexions qu'ils jugeront convenables au Magnifique Conseil. »
comme nous le voyons par la correspondance de Mouclion (0, Le î6 avril 1766, !e Magnifique Conseil (2) décida de déférer aux désirs des plénipotentiaires, en permettant l'introduction de la comédie en ville. Le lendemain, le conseiller Buffe en informa le Consistoire^î^.
(1} 8 avril 1766. « Les Comédiens sont revenus à Châtelaine, la plus grande partie ne sont pas les mêmes qui vinrent la première fois, par exemple le fidèle Tancrêde avec la tendre Aménaïde, c'est-à-dire Camely et sa femme ne reviennent pas, ni les chevaliers Lorédan et Catane dont j'ignore le vrai nom. Mais en récompense reviennent le bon père Argus (M. de Rosimond;, le duc Orbassan (Nicéti), Guillaume (Lecomte) mais non pas son maître, le jeune Michou. Il vient pour remplacer la Camely une bonne actrice de Lyon, qui l'égalera à ce qu'on dit. Ils paraissent être le double de l'autre fois; ils seraient bien entrés à Genève, s'ils n'avaient pas eu un théâtre hors de cette ville. Pendant que je t'écris ils n'ont pas encore fait leur ouverture, leur équipage n'étant pas encore arrivé. »
Correspondance d'Antoine Mouchon. Bibliothèque de Genève.
(2) Registres du Magnifique Conseil. Archives de Genève, 16 avril 1766. M. Jallabert, seigneur syndic, rapporte que, s'étant trouvé hier chez S. E. M. de Beauieville, ce seigneur lui a dit qu'il venait de recevoir une supplique de François Hébrard^ directeur de la troupe des comédiens du prince de Conde, dans laquelle ce directeur le prie de vouloir bien le protéger près du Magnifique Conseil pour obtenir la permission de faire entrer la comédie en ville, et lui remit la dite supplique, le priant de la remettre sous les yeux du conseil. M. Jallaberta ajouté que S. E. lui a témoigné qu'elle verrait avec plaisir que le Conseil lui accordât cette demande, et que l'introduction de la comédie ferait plaisir aux plénipotentiaires de Zurich et de Berne. Dont opiné, l'avis a été de déférer aux désirs des plénipotentiaires, en permettant l'introduction de la comédie en ville. M. Buffe a été chargé d'informer demain le Vénérable Consistoire de la résolution du conseil.
(3) Registre du Consistoire. Archives du Consistoire, 17 avril 1766. M. le conseiller Buffe a rapporté qu'il avait été chargé par le Magnifique Conseil d'informer cette vénérable assemblée, que S. E. M. le chevalier de Beauteville avait remis à M. le syndic Jallabert un placet qui lui avait été présenté par le directeur de la comédie établie à Châtelaine, riére le territoire de France, que ce placet tendait à obtenir la permission d'établir dans cette ville un théâtre pour y représenter la comédie. S. E. a dit que si le conseil- ne trouvait pas trop d'inconvénient à accorder cette permission, elle verrait avec plaisir qu'elle fut accordée. Que les seigneurs plénipotentiaires de Zurich et de Berne (Henry Escher et Jean-Conrad Heidegger) le verraient aussi avec plaisir. Q.u'une partie des seigneurs plénipotentiaires de Zurich et de Berne ont témoigné la même chose â M. le syndic Jallabert [en marge, Beat-Sigismond Ousspurguer et Frédéric Sinner]. Que vu le rapport que M. le syndic en a fait au conseil, l'avis a été qu'il y avait lieu d'agréer â la réquisition de S. E. M. le chevalier de Beauteville, et en conséquence d'accorder au directeur de la comédie la permission par lui demandée. Dont opiné, l'avis a été de remercier le Magnifique Conseil en la personne de M le conseiller Buffe de celte communication, et de prier en même temps M. le conseiller de témoigner au Magnifique Conseil, que le Consistoire ne peut voir qu'avec peine que les circonstances aient mis le Magnifique Conseil dans le cas de permettre la comédie dans cette ville, mais que le Consistoire a lieu d'espérer de la sagesse et de la piété du Magnifique Conseil, que cette permission cessera avec les circonstances, qu'il voudra bien ordonner, que la comédie ne puisse être représentée les jours de dimanche, et pendant les semaines qui précédent et suivent les communions, et qu'il veillera à prévenir les inconvénients qui en peuvent résulter quant aux moeurs.
« Nous aurons, dit Dupan, cette comédie à Genève, le Conseil l'a permis, on construira un théâtre de bois, mais on n'est pas encore convenu du lieu où on le placera. » (i" avril 1766). Au début de juillet, on jouait déjà. « Nous avons la comédie à Genève, où je doute que l'entrepreneur fasse ses affiiires.Le Conseil des Vingt-Quatre a défendu à ses sujets d'y aller, tout est affliire de parti. » (i" juillet 1766.)
D'après le registre de l'hôpital ('), on voit que la comédie n'était pas aussi fréquentée que le régisseur s'en était flatté, c'est pourquoi il demande une diminution du droit des pauvres, ce qui lui fut accordé.
Voltaire, enchanté d'avoir enfin obtenu ce qu'il désirait, fit venir en septembre (-) 1766 toute la troupe au château de Ferney.
« J'étais dans une si horrible mélancolie, écrit-il à d'Argental, que pour me guérir j'ai fait venir toute la troupe des comédiens de Genève au nombre de 49 en comptant les violons. J'ai vu, ce que je n'avais jamais vu, des opéras-comiques; j'en ai vu quatre. Il y a une actrice bien supérieure, à mon gré à M"' Dangeville, mais ce n'est pas en beauté, elle est pourtant très bien sur le théâtre. Elle a par dessus M"' Dangeville le talent d'être aussi comique en chantant qu'en parlant. Il y a deux acteurs excellents, mais rien pour le tragique, ni pour le haut comique, en aucun lieu du monde. Cela prouve évidemment que le cothurne
(1) Registre Je l'Hopit.il. Archives de l'Et.it, 7 juillet 1766. M. le Syndic .1 nipporté que MM. les conseillers Mallct et Tronchin, seigneurs commis sur les spectacles, lui ont dit que la comédie n'étant pas aussi fréquentée que l'entrepreneur s'en était flatte, il se proposait de baisser le prix des places, et qu'il priait cette noble direction, de vouloir bien lui faire un rabais proportionné sur les 6 sols par billet qui reviennent .i l'Iiopital,.i moins qu'on ne veuille se contenter de 10 écus, soit 105 deniers (?), qu'il offre .i forfait pour cliaque représentation. Sur quoi opiné, l'avis a été d'accepter cette offre, mais seulement pour un mois, et sans tirera conséquence pour l'avenir. SI décembre 1766. M. le Syndic a rapporté que S. H. M. le chevalier de Heauteville, de même que M. le Résident de France, lui ont dit que le spectacle est si peu fréquenté dans les conjonctures présentes, que ce que les comédiens en retirent peut à peine suflire à payer les frais, qu'ils prient donc la noble direction, de vouloir bien se relâcher i leur égard, et les traiter favorablement. Sur quoi opiné, l'avis a été de réduire ce qu'ils doivent payer à l'hôpital à 6 écus par chaque représentation, et ce jusqu'au 1»' février prochain.
(2) Correspondance de Dupan, i) septembre 1766. Les comédiens pendant cette semaine de vacances ont joué 2 fois.i Ferney, mais il n'y est allé personne de Genève.
est à tous les diables, et que la nation est entièrement tournée aux tracasseries parlementaires, aux horreurs abbévilliennes [condamnation du chevalier de la Barre] et à la farce. J'ai vu aussi jouer Henri IV, vous croyei' bien que cela n'a pas déplu à l'auteur de La Henriade. » (19 septembre 1766.)
Hennin parle de ces représentations dans une lettre du 18 septembre 1766 ■'. « M"-' Denis a voulu faire voir à son oncle des opéras-comiques, dont il n'avait point l'idée; elle a foit venir toute la troupe de Genève. On a donné pour la première fois Le Roi et le Fermier ^^^ et Annette et Lubin î), la seconde fois La Chasse d'Henri 7^^-») et Rose et Colas (>)... Le spectacle a été suivi d'un grand soUj,tr et puis d'un bal. »
Il est probable que la troupe a donné à Ferney les mêmes opéras qu'à Genève puisque Picot raconte dans ses Souvenirs '^1 qu'il entendit à cette époque : Rose et Colas, La Fée Urgèle, Le Bikheron, Le Tonnelier, On ne s'avise jamais de tout, et Tom Jones. Grétry lui-même nous dit dans ses Mémoires : « J'entendis des opéras-comiques pour la première fois. Tom Jones, Le Maréchal, Rose et Colas me firent grand plaisir lorsque j'eus pris l'habitude d'entendre chanter le français, ce qui m'avait paru d'abord désagréable (/'. »
Totn Jones, de Poinsinet et Philidor, avait été représenté aux Italiens l'année précédente en février 1765. Le Maréchal, de Philidor également, avait été créé quelques années auparavant. Ces deux belles partitions étaient d'une harmonie et d'une instrumentation modèles pour l'époque. Philidor emploie déjà l'harmonie imitative, un air du Maréchal est accompagné du
(1) Bibliothèque de l'Institut, lettres de Hennin à Legcndre, dossier Hennin.
(2) Le Roi et le Fennierj opéra en trois actes de Sedàinc et Monsigny, avait été joué aux Italiens en 1762.
(3) Annctie et J.uhin, comédie en un acte et en vers de Favart et de l'abbé de Voisenon, musique de Biaise, joué en 1762.
{4) La Chasse de Henri IF. dont parle Voltaire, ne peut être ni Henri II' ou la halaillc d'hry, de Rozoi et Martini de 1774, ni La Partie de Chasse, de Collé, de la même année; il s'agit sans doute d'une pièce italienne de Sticotti et Morambert, Les Événements de la Citasse, créée en 1759 à la Comédie italienne.
(5) Rose et Colas, de Sedaine et Monsigny, joué en 1764.
(6) P. Picot, Souvenirs manuscrits, prêtés obligeamment p.ir M. V. Clioisy. {7) -Mémoires, t. I, page 150.
bruit de l'enclume, un autre d'un carillon de cloches. C'est donc à Genève que Grétry s'est initié à l'opéra-comique français.
« J'eus bientôt envie d'essayer mes talents sur la langue française, et cet essai n'était pas inutile, avant de songer à la capitale de la France. Je demandais partout un poème, mais, quoiqu'il y ait beaucoup de gens d'esprit à Genève, on était trop occupé des affaires publiques pour donner audience aux muses ('\ »
On peut reconstituer en partie la troupe dirigée par Rosimond, par une indication de Picot : « J'y avais vu représenter par de bons acteurs : Monvel, la Jonveau, la Gorion, la Sain val et son mari, de charmants opéras » et grâce aux registres des permissions accordées aux catholiques romains en 1766 (^). Nous y trouvons Darsis<5), Montrai M, Bernard de Lior(5), la demoiselle Arnaud i('\ le sieur de Saint-Ville (7), Dutilleul W, Châteauneuf (9\ sa femme et sa fille, Merdelet, Bertrand ("°>, Restier i"), la dame Michu, le nommé Le Comte ('^), Bigotini (' s), arlequin, et Gorion (h), danseur ; enfin pour les décors le sieur Dardignac '5', peintre de Toulouse. Comme ils n'étaient pas fournis de bons acteurs pour le tragique.
(i) Mémoires, t. 1, p. i;i.
(2) Archives d'État à Genève.
(;) 26 avril, sieur D.irsis, comédien et sa femme, deux petits enf.ints et ses deux sœurs chez la veuve Bérard.
(4) 2 mai, permis au nommé Montrai de Mont-en-Hainaut, et Ursule Bonncfoy son épouse, de Versailles, et sa niére, de rester en ville (en marge comédiens).
(ï) 10 mai, Bernard de Lior. comédien, chez maître Guillaume, tailleur.
(6) 21 juin, demoiselle Arnaud, comédienne, chez les mariés Oddos à I.-1 Tourde Boël.
(7) 21 juin, sieur de Saint-\'ille et sa femme, comédien, chez le sieur Leblond et son beau-frére.
(8) 2j juin. Le sieur Dutilleul comédien, chez le sieur Augiére, tailleur, avec sa femme et une servante, à la Tour de Boël, sont chez le sieur Portallié, est entré Lochon et Gorion frères {sic).
Il)) 24 juin. Chàteauneuf, sa femme et sa fille, et le nommé .Merdelet, tous comédiens, chez la veuve Jarau.
(10) 28 juin. Guillaume Bertrand, sa femme et trois enfants et Louis Compagnon comédiens chez le sieur Louis Morel, vers Rive.
(il) j" .août, Restier, sa femme et une servante, la dame Michu, deux fils et une servante, de la troupe des comédiens, chez le sieur Chérubin.
(12) 5 août, le- nommé Le Comte, comédien, pour loger chez le sieur Vevieux guimpier, dans la maison de la Corbière.
(ij) 21 juin, Bigotini, arlequin et sa fille chez Reimbac.
(14) 21 juin, Gorion danseur des comédiens chez le sieur J. .\nt. Qucllo. à la Tour, de Boél.
(15) 14 mai. Le sieur Dardignac de Toulouse, peintre pour la comédie chez la veuve Carol.
le directeur Rosimond fit venir M""^ Lebrot, directrice de la Comédie de Lyon. « Elle est fort vieille, écrit Mouchon '■) le 28 décembre 1766. Elle a représenté avec succès, dix-huit fois de suite, dans des tragédies où elle faisait les rôles de mère, surtout dans Athalie. Après son départ, comme les directeurs voyaient qu'il ne venait pas beaucoup de spectateurs, ils ont encore engagé M. et M"'= Camely à venir ici pour un mois ou deux. Ils arrivèrent ici le 26 novembre, et débutèrent le surlendemain par Tancrède. J'ai été beaucoup satisfait du Père de Famille, dont j'ai vu la seconde représentation. Ils vont repartir pendant les fêtes de Noël, après avoir représenté pour leur bénéfice une tragédie nouvelle de M. Voltaire. » Par la correspondance de Dupan, nous voyons qu'il s'agit de YOlyinpic. 4 novembre 1766. « Les comédiens donnent aujourd'hui pour la quatrième fois de suite Olyinpie, de Voltaire ; une actrice qui se jette de bonne grâce dans le feu, et la décoration y attirent une foule si grande, qu'on renvoya hier trois ou quatre cents personnes. Notre peuple aime la tragédie et, sans goût, bat des mains pour les plus mauvais acteurs. Une actrice de Lyon, grosse comme deux madame Cerber, est venue pour quinze jours et repart demain (-). »
Quant au théâtre lui-même, de construction très simple, en bois, il s'élevait à la Place Neuve, vers le jardin des Bastions. Il pouvait contenir environ huit cents personnes; à l'entrée, un petit foyer, comme chauffage des chaufferettes, et comme éclairage, un lustre de chandelles. Pour produire les effets de nuit sur les rares toiles à la détrempe que l'on appelait déjà décors, un cylindre en papier huilé descendait des combles et venait se placer autour du lustre. Bien des fois le cylindre prit feu au moment d'une scène tragique et mit en émoi les spectateurs.... La salle, décorée à la hâte, l'était sans goût, on l'appelait la Grange des étrangers ou la Grange broutc-en-ville (s'.
(i) Lettres de Mouchon à son frtre. Manuscrits Bibliotlièque de Gcnc
(2) Correspondance Dupan.
(î) Besançon. H/s/oi'rc du Thi'àlrc de Genève.
Mouchon '.'), dans ses lettres, nous donne quelques détails sur la construction.
4 août 1766 : « Le théâtre composé de trois étages de loges, est bâti à l'entrée du bastion Bourgeois. Il est un peu plus vaste que celui de Châtelaine qui subsiste toujours. »
Et le 28 décembre de la même année : « Tu ne seras pas fâché que je te dise quelque chose sur l'état de notre théâtre. Je crois t'avoir dépeint la manière dont on l'a construit dans mon dernier billet. Ils l'ont fait plâtrer depuis peu, de tous côtés, pour préserver du froid. Pour la commodité des spectateurs, on fait un foyer à l'entrée, on loue des chauffe-pieds dans le théâtre et il y a un grand mortier au miheu du parquet. Vis-à-vis du théâtre, est bâti le café desservi par les cafetiers de Genève. »
C'est dans ce théâtre que fut créé le premier opéra de Grétry :
« Les comédiens de Genève, nous dit-il (') donnèrent alors l'opéra à" Isabelle et Gertrude, qn on avait représenté depuis peu au théâtre italien de Paris. Le poème fit plaisir mais la musique parut faible. Je résolus de faire mon premier essai sur ce poème de Favart. Je n'éprouvai pas trop de difficultés ; il est vrai que je ne connaissais pas la rigidité de la langue, et que j'employais toutes les voyelles pour faire des roulades ». Grétiy reprit donc l'Isabelle et Gertrude de Favart, qu'il entendit d'abord avec la musique de Biaise (').
Isabelle et Gertrude est tirée d'un conte en vers de Voltaire : Gertrude ou de l'éducation d'une fille.
Mes amis l'hiver dure et ma plus douce ctude Est de vous raconter les laits des temps passés. Parlons ce soir un peu de Madame Gertrude. Je n'ai jamais connu de plus aimable prude.... Son maintien était sage et n'avait rien de rude, bes veux étaient cliarmaiits, mais ils étaient baissés.
(1) Lettres de Mouchon.
(2) Mémoires, t. I, page 140.
(5) La p.irtition de BLiisc avec quelques airs de (jluck :i été reprise en 178; au thé.îtrc Tri.-inon avec Marie-.\ntoinette dans le rôle d'Isabelle. Plus lard en l8j2 à la Gaité avec des arrangements qui ne devaient pas être trùs heureux. linlin en 1914 à la salle ViUicrs. el en avril iqîo par la Petite Scène chez M"' la comtesse de Béarn
M"" Gertrude avait une fille nommée Isabelle. Or, un soir qu'Isabelle
Respirait dans la nuit sous un ombrage frais,
elle entend du bruit dans l'oratoire de sa mère, elle approche, elle écoute, elle entend soupirer et murmurer le nom d'André. Le lendemain sa mère répond à ses questions qu'elle invoquait saint André. Isabelle ne pensa pas mal faire de choisir saint Denis.
Denis fut aime d'elle, Et plus d'un rendez vous confirma leur amour, Gertrude les surprit et se mit en colère. La fille répondit : Pardonnez-moi, ma mère, J"ai choisi saint Denis comme vous saint André.
Voici la morale, qui porte bien le caractère du xviii" siècle : Il n"est jamais de mal en bonne compagnie.
Tel est le conte de Voltaire, voyons ce qu'en fait Favart dans sa comédie en un acte et en vers, mêlée d'ariettes, représentée pour la première fois à Paris le 14 août 1765 avec la musique de Biaise et en 1766-1767 à Genève avec celle de Grétry.
En faisant imprimer le libretto à'Isahelleel Gerlrude '.'' en 1765, quelques mois après la première représentation, Favart (^) rappela dans l'avertissement qu'il devait le sujet à Voltaire. « Je n'ai garde de m'attribuer le mérite de cet ouvrage, je n'en dois le succès qu'à l'immortel auteur qui m'en a fourni l'idée. Une seule étincelle de son génie suffit pour animer, c'est le feu créa-
d.ins son théâtre de la rue Saint-Dominique. La Petite Scène est un groupe mondain d'amateurs, fondé il y a quelque dix ans pour rechercher et pour jouer des ouvrages de l'ancien répertoire. Dispersé par la guerre il s'est reconstitué avec comme chef d'orchestre Félix Raugel et comme secrétaire le vicomte Xavier de Courville qui écrivit dans La Revue critique du 25 mai 1914 un intéressant article sur Isabelle et Gertrude et qui a eu l'obligeance de me l'envoyer.
|I) .\\x-L Archives Nationales de Paris, on trouve le livret d'IsahelU et Gertrude sans nom d'auteur, sous la cote F. iS, 642.
(j) Voir la thèse d'Auguste Font sur Favart, et Julien, La Comédie à la Cour.
go LA JEUNESSE DE GRETRY
teur. » A quoi Voltaire répondit dans le Mercure de France de 1765 :
J'avais un arbuste inutile Q.ui languissait dans son canton ; Un bon jardinier de la ville Vient de greffer mon sauvageon.
Je ne recueillais de ma vigne Qu'un peu de vin grossier et plat, Mais un gourmet l'a rendu digne Du palais le plus délicat.
Ma bague était fort peu de chose, On la taille en beau diamant.
Honneur à l'enchanteur charmant Qui fit cette métamorphose !
L'indication de la scène est jolie.
« Le théâtre représente un jardin agréable, mais qui a l'air d'une solitude. On y voit de grands arbres touffus qui forment des allées. A droite est un pavillon d'architecture sur une terrasse à laquelle on monte par cinq ou six degrés.... Il y a une porte secrète qui répond à un petit sentier couvert de myrthes, de jasmin et de roses. Le ciel est sans nuages, et la lune qui est dans son plein, paraît au-dessus des arbres, et éclaire tout le jardin. »
Pendant que l'orchestre joue l'ouverture, Dupré, couvert d'un grand manteau, entre mystérieusement dans le pavillon, qui s'éclaire peu après. Ce veuf sérieux vient rendre visite à M"° Gertrude son amie, tandis que son neveu Dorlis cliante une jolie sérénade pour Isabelle, dont il est amoureux : « () nuit, charmante nuit, sois propice à l'amour. » Cependant Isabelle est descendue au jardin pour prendre le frais. Elle voit de la luiuière dans le pavillon, elle écoute et entend soupirer. Comme elle a entendu une partie de la conversation, dame Gertrude imagine de lui faire croire qu'elle conversait avec une « intelligence », nous dirions un esprit, qui avait pris la forme de M. Dupré, juge de la prévôté. L'innocente Isabelle, en se reti-
rant, rencontre Dorlis dans le jardin, elle le prend aussitôt pour une intelligence :
Isabelle. — Vous ne pouviez prendre une forme qui me plût davantage.
DoRLis. — Je n'y comprends rien, mais elle m'enchante.
Survient la voisine, M"'" Furet, soupçonneuse et mauvaise langue, qui croit plaire à Dupré. Tout le monde se rencontre enfin dans le pavillon. M. Dupré annonce son prochain mariage avec dame Gertrude et demande la main d'Isabelle pour son neveu.
Favart n'a pas su conserver dans sa comédie tout le charme du conte original, encore qu'on y trouve quelques jolis vers, ceuxci par exemple faisant allusion aux toilettes noires que préfère dame Gertrude :
Ainsi l'on voit dans un bocage sombre, Les rayons du soleil se jouer avec l'ombre.
Il n'est point inutile de rappeler le jugement de La Harpe (■), sur le livret. « Le sujet d'Isabelle et Gertrude exigeait beaucoup plus de ressources que Les trois sultanes, où l'auteur n'avait fait que mettre le conte en scènes, dont le fond était tout tracé; il fallait ici quelque invention, et le conte ne donnait rien qu'un bon mot, où la religion n'était pas plus ménagée que la morale ne l'est dans les galanteries de la mère et de la fille. La petite fable imaginée par Favart est très ingénieuse; elle réunit la vraisemblance et la décence, et l'on ne pouvait tirer un meilleur parti des rêveries aussi froides qu'absurdes débitées dans le comte de Cabanis, et qui trouvent encore aujourd'hui de très sérieux croyants dans ce siècle de lumières. Le personnage de la fausse dévote, M"^= Furet, sert très adroitement à amener un dénouement qui semblerait brusqué s'il n'était clairement nécessité par les circonstances, grâce à la présence d'esprit de Dupré et au caractère bien établi de M™'' Gertrude. Cette pièce est sans contredit celle où l'auteur a mis. le plus d'art, quoiqu'elle ne soit que d'un acte, mais il ne saurait être mieux rempli, et chaque
(il Li Harpe, Coun de LUIèraturt. tome XH, p. 370.
scène est une situation. La chimère des intelligences aériennes répand dans le dialogue des traits d'une gaieté fine ou d'une innocence naïve qui amusent également. En un mot, Isabelle et Gertrude me paraît ce que l'auteur a fait de mieux en opéracomique comme La chercheuse d'esprit en vaudeville. »
Quant à la partition musicale, on la croyait perdue, brûlée dans l'incendie du théâtre de Genève en 1768. On n'en connaissait qu'une phrase citée par Grétry ('' :
« Je me rappelle le premier trait où je crus saisir la nature et la Vraie déclamation. Cette découverte que d'autres avaient faite avant moi, me fit concevoir des espérances flatteuses pour l'avenir, c'est pourquoi je la rapporte. Dorlis, parlant à son oncle, dit de M""" Gertrude qu'il veut couvrir d'un léger ridicule :
7C faut ùx vovv cette danie. ^£^'tindi^ (L\'cc àcn àraiii rmticftfiix tu/ix,
« On voit que l'expression^est naturelle et vraie, et quej 'avais singulièrement mis en usage le précepte des e muets que m'avait donné Voltaire, l'on voit aussi que je ne les retrancliai pas tous, mais seulement lorsqu'ils m'embarrassaient. »
Un heureux hasard nous a fait retrouver la partition d'/sabelle et Gertrude dans le fond musical très riche et trop peu connu de la Bibliothèque Nationale, à Paris, sous la cote V" 5 98 bis. Ce n'est pas une partition d'orchestre, c'est la réunion des parties séparées, reliées ensemble et pas toujours dans l'ordre voulu. Les six premiers morceaux sont : Le duo d'Isabelle et Dorlis, l'air d'Isabelle : Quel air pur, l'andante qui précède le duo : Un secret ennui ; l'air : Il prend ma main ; le vaudeville et le chœur final : ^ende^-vous. Puis vient toute la partie du premier violon et successivement celles du second violon, de l'alto, de la basse, du premier haut-bois, du second haut-bois, du premier cor et du second cor.
(1) .Mémoires, t. I, p.ige i^2.
Cette partition comprend, outre l'ouverture et le chœur final, seize morceaux.
L'ouverture allegro assai débute en ré majeur; le premier thème, d'allure assez dégagée, n'a rien de très caractéristique; le second thème est assez banal. Ce n'est pas encore l'ouverture inspirée par le sujet de la pièce, comme Grétry l'écrira plus tard, c'est un simple lever de rideau, écrit pour premier et second violon, alto, basse, premier et second haut-bois, premier et second cor.
N" I. Largo en mi bémol majeur, est l'introduction de la sérénade : O ?iuil, charmante nuit, morceau de chant auquel Grétry devait avoir donné tous ses soins, et qui est malheureusement perdu. Nous avons le premier et second violon, alto, basse, premier et second haut-bois, premier et second cor.
N" 2. Allegro moderato en ré majeur : De sa modeste mère. La partie de chant manque, nous avons le premier et second violon, alto et basse.
N° 3. Allegro assai en ré majeur : Téméraire. Nous avons le premier et second violon, alto, basse, premier et second hautbois, premier et second cor.
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N" 4. Presto en la majeur : Oui, oui, le fard. Nous avons le premier et second violon, alto et basse ; le chant manque.
N° 5. Allegretto en sol majeur, duo : Eh non, dame Gertrude. Le chant manque; nous avons le premier et deuxième violon, alto, basse, premier et deuxième haut-bois, premier et deuxième cor.
N° 6. Allegro en do majeur : Rien n échappe à sa vigilance. Le chant manque ; nous avons le premier et deuxième violon, alto, basse, premier et second haut-bois, premier et second cor.
N" 7. Allegro en si bémol majeur : On ne peut jamais. Pas de chant, mais le premier et second violon, alto, basse.
N" 8. Allegro en fa majeur : Rompons ensemble. Le premier et second violon, alto, basse, le premier et second haut-bois, premier et deuxième cor, pas de chant.
N° 9. Allegro con moto en si bémol majeur : Femme curieuse, premier et second violon, alto, basse, pas de chant.
N" 10. Allegro en sol majeur : Sans souci. Premier et second violon, alto, basse, premier et second haut-bois, premier et second cor; pas de chant.
N" II. Tempo di Minuetto lento, en fa majeur : Vous me piles bien de l'honneur. Premier et second violon, alto, basse, pas de chant.
N" 12. Cantabile en mi majeur : Quel air pur. Premier et second violon, alto, basse. Ce morceau est très expressif; quoique avec des moyens très simples, Grétry a su rendre admirablement le sens du texte. Le premier et le second motifs renferment des harmonies d'un caractère calme ; le rythme, do, la, mi, — do, la, mi, — si, sol, mi, — si, sol, mi, — est
original, puis vient un effet de syncope destiné à marquer le trouble du cœur d'Isabelle. L'air débute en mi majeur, module en do dièze mineur, ton relatif, et se termine par une jolie modulation.
Cjiid. OM. fitifz- ! Cjuei ai'x. /vnx U cUL i^t ttaii .
N° 13. Andante con sordini, en fa mineur : Un secret ennui, chant, premier et second violon, alto, basse. Cet air, un peu dans le style de Gluck, est extrêmement expressif; la phrase « Si rien ne satisfait mon cœur » a du sentiment. La ligne des violons remplace à la fin les vocalises obligées.
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N" 14. Andante largo en fa mineur, duo : Isabelle qui m'appelle, chant, premier et second violon, alto, pas de basse.
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N" I). Allegro en sol mineur : // ùtni ma main, duo d'Isabelle et Dorlis, cliant, premier et second violon, alto, pas de basse.
N° lé. Vaudeville en fa majeur : On vous expliquera, premier et second violon, alto, pas de basse.
Chœur en fa majeur : %endei-vous, premier et second violon, alto, premier et second haut-bois, premier et second cor, pas de basse.
On voit que cette p.irtition, jusqu'ici absohiment inconnue, est incomplète surtout au point de vue du chant; il faut espérer qu'un jour ou l'autre, dans quelque album du xviii^ siècle, on retrouvera les parties de chant, ce qui permettra de reconstituer la partition en entier et de pouvoir l'étudier de plus près. Comme
écriture musicale, elle ne semble pas marquer un grand progrès sur le Confilebor. Quelques airs ont de la grâce et du charme, les numéros 12 et 13 mériteraient bien de sortir de l'oubli. Peut-être le compositeur a-t-il employé les meilleurs motifs dans ses compositions suivantes.
Grétry nous a raconté lui-même dans ses Mémoires un épisode de la première représentation d'Isabelle et Gerirude. « Un musicien de l'orchestre, maître à danser t'', vint chez moi pour me dire que les jeunes gens de la ville, pour suivre l'usage de Paris, m'appelleraient après la pièce. Je n'ai, lui dis-je, jamais vu cela en Italie. — Vous le verrez, me dit-il, et vous serez le premier auteur qui ait reçu cet honneur dans notre république. J'eus beau me détendre, il voulut absolument m'enseigner à faire une révérence avec grâce. Dès que l'opéra fut fini, on me demanda effectivement à plusieurs reprises, et je fus obligé de paraître pour remercier le public ; mon homme, dans son orchestre, me
criait: Ce n'est pas cela point du tout — mais allez donc
— Qu'as-tu donc ? lui dirent ses confrères. — Je suis furieux, j'ai été exprès chez lui ce matin, pour lui apprendre à se présenter noblement, voyez si l'on peut être plus gauche et plus bête (^). »
Ce premier opéra de Grétry eut six représentations, ce qui était beaucoup pour une petite ville.
Le succès d'Isabelle et Gertrude est confirmé par une correspondance du temps (î'. « On écrit de Genève : On vient de donner à l'Opéra-Comique de cette ville Isabelle et Gertrude de Favart, avec une nouvelle musique de Grétry. On ne peut rien ajouter aux applaudissements qu'a reçus à juste titre le compositeur. La musique est remplie d'idées neuves, d'un genre noble et relevé, et ses accompagnements sont fort brillants et variés.
(i) Il s'agit probablenieiu de Dubois, maître à d.iÊiser, qui, J'aprcs le rôle des di^.iiiies de 176}, habitait avec s.i femme la maison Barde, au second étage. D'après le registre des permissions, le 29 juillet 1767, on a prolongé pour siN mois la permission accordée au sieur Magnin de loger le sieur Médard Dubois, parisien, niaiire de danse.
(1) Mémoires, t. I, page 145.
(}) Cité par Grégoir : Lts Gloires de l'Ojvra. tome II, page jij.
Cette pièce a été bien exécutée par les acteurs. Grétry a augmenté le poème de quelques ariettes pour faire briller le talent de M"° Gorion, qui joua avec succès le rôle de Gertrude. L'auteur travaille à un nouvel opéra qu'on attend avec une grande impatience. »
En dépit des fréquentes objections faites par le Consistoire ''', la saison du théâtre de Genève dura jusqu'en avril 1767, et pendant ces neuf mois, la troupe donna cent quatre-vingtquatre représentations (^), soit environ cinq représentations par semaine, ce qui est énorme pour l'époque.
(i) Archives du Consistoire. Registres du Consistoire. 22 janvier 1767. Il a été proposé que dans un temps aussi fielleux et critique dans lequel nous nous trouvons i présent, s'il ne conviendrait pas que la comédie ne continuât plus, et de se convoquer extraordinairement à la huitaine pour en délibérer.
29 janvier. M. le Modérateur a dit que cette Vénérable était assemblée aujourd'hui extraordinairement pour délibérer sur la proposition faite jeudi dernier au sujet de la comédie, dont les représentations continuent. II a fait lire le registre de jeudi dernier sur la proposition qui y fut faite, et celui du 17 avril 1766 où il est fait mention des raisons qui déterminèrent le Magnifique Conseil à permettre dans cette ville la comédie. Dont opiné, l'avis a été de charger M. le Modérateur, et M. Mollet, ancien, d'aller à M. le l" Syndic, pour lui représenter au nom de cette vénérable assemblée, que les circonstances qui ont engagé le Magnifique Conseil â permettre la comédie dans cette ville ayant cessé, et vu la situation fâcheuse et critique où se trouve à présent notre ville, on prie le Magnifique Conseil de vouloir bien là-dessus réfléchir et faire cesser la comédie le plus vite possible.
Registres du Conseil, 30 janvier 1767. Monsieur le Premier a rapponé que le spect. Sarasin, modérateur et Gabriel Mollet, ancien du Vénérable Consistoire étaient venus chez lui pour lui* faire part des réflexions qu'on a fait au Consistoire sur la comédie tolérée dans cette ville dans des circonstances affligeantes pour la République, et lui avaient dit que le V. C. espère que le Conseil ordonnera aux comédiens de se retirer dans le temps qu'il le j ugera convenable, sur quoi opiné, l 'avis a été qu'on doit prévenir les comédiens qu'ils feront bien de se retirer lorsque la rigueur du froid sera passée.
5 février 1767, M. le Modérateur a aussi rapporté qu'il avait eu l'honneur de voir M. le I" Svndic, qui lui avait dit que le Magnifique Conseil s'était occupé de cet objet avant que le Vénérable Consistoire eut fait sa représentation à ce sujet, que M. le conseiller Mallet avait été chargé de faire savoir aux comédiens qu'ils devraient se retirer lorsque la saison le permettrait.
12 mars 1767. II a été proposé s'il ne conviendrait pas de réitérer au Magnifique Conseil la demande de renvover les comédiens qui représentent encore sur le théâtre qu'ils ont dans cette ville. Dont opiné, l'avis a été qu'il n'y avait pas lieu de faire, quant à présent une nouvelle réquisition à ce sujet au Magnifique Conseil.
9 avril 1767. S'il ne serait pas convenable de délibérer s'il y a quelque chose à faire pour prévenir le retour de la comédie dans cette ville. Dont opiné, l'avis a été qu'il n'y a rien à faire quant à présent.
(21 Registres de l'Hôpital, i; avril 1767. M. le directeur Baraban a rapporté que la comédie a fini samedi dernier 1 1 courant, et qu'il y a eu pendant l'espace de neuf mois qu'elle a séjourné dans cette ville, 184 représentations, qui ont produit i l'Hôpital 4778.8.6 soit 16754 6 deniers ; que J.Kob Nicoud demande pour sa peine d'y avoir assisté, etc.
Mouchon écrit à son frère le 19 juillet 1767 (') : « Je ne puis te contenter sur l'article des comédiens que fort brièvement. Ils ont eu ordre de quitter Genève après Pâques, leur donnant à espérer d'y rentrer après la pacification de nos affaires. Ils n'y rentreront que trop; malgré les bons citoyens, le goût de la comédie est trop imprimé dans le haut et chez le plus grand nombre des particuliers pour qu'on leur en refuse l'entrée. Ainsi console-toi, le théâtre du Bastion bourgeois subsistera toujours. Que d'heureux moments j'y ai passés moi-même ! M. Rosimond a conduit sa troupe à Grenoble comme par entrepôt. Camély et sa femme en sont les premiers acteurs. »
Le théâtre de Genève fut complètement détruit par un incendie dans la nuit du 5 au 6 février 1768. « En me réveillant samedi à une heure du matin, dit Dupan (^), je tus surpris d'apercevoir ma chambre éclairée d'une lumière rouge, je crus d'abord qu'il y avait quelque feu dans le voisinage. Je me jette à bas du lit, et avec mes pieds goutteux je me traîne vers la fenêtre. Je vois au-dessus et derrière les maisons Boissier le ciel d'une couleur de feu très vif, les maisons de la rue éclairées comme en plein jour, je n'entends aucun bruit et personne ne passe dans la rue. Je pensai à une aurore boréale, mais ce n'était pas le côté où l'on peut en voir. Je me remets au lit, je sonne, mon laquais vient et me dit : J'étais sorti pour savoir où était le feu, j'ai rencontré un monsieur qui m'a dit : C'est le théâtre de b comédie qui brûle, on y a mis le ieu à dessein, rentrez chez vous. Je me renfonçai dans mon lit, où je ne dormis guère. Ce théâtre était au bout du bastion de la promenade, près de la porte Neuve, sous les terrasses Boissier. On le laissa brûler sans entreprendre d'éteindre le feu, heureusement le temps était calme; s'il eût soufflé du vent du midi ou du couchant, les
22 avril 1767, M. le directeur I5jr.ib.in ,» m|iporté qu'il a réglé avec J.icob Nicoud, huissier de 1.1 maison, au prix de ïî sols par chaque représentation, la peine d'avoir assisté , à la comédie et recueilli l'argent de la portion qui en revenait à l'Hôpital, ce qui lui a été payé par M. l'Hospitalier, et qui a été approuvé.
(1) Correspondance inédite d'A. Mouchon. Bibliothèque de Genève,
(2) Correspondance de Uupan à I"rcudenreich. liibliothéqne de Genève,
■SEJOUR A GF.KEVE
maisons Boissier eussent été en danger. Le peuple vint voir le spectacle comme on voit un feu de joie. Il était encore dû mille écus à des charpentiers sur ce théâtre, ce sont eux vraisemblablement qui perdront le plus. On fliit des informations pour découvrir les incendiaires. »
On voit par une lettre de Hennin ;' au duc de Choiseul que c'était une perte d'environ 25.000 livres pour la troupe. Le directeur Rosimond fut complètement ruiné.
Las que devint le pauvre entrepreneur.
Ce Rosimond plus généreux qu"habile ?
A ses dépens, il a pour son malheur Fait à grands frais meubler le noble asile Des doux plaisirs peu faits pour cette ville 12).
Au point de vue musical, Grétr}-n'a pas dû trouver de grandes ressources à Genève en dehors du théâtre. On peut s'en rendre compte par la relation de voyage du savant musicologue anglais Burney '5), qui séjourna à Genève en 1771, en route pour
(i) Lettre de Hennin au duc de Clioiseul. .< Monseigneur, La nuit de vendredi à samedi dernier, on a mis le feu à la salle de comédie b.itie ici pendant la médiation. 11 est plus que probable que les représentants sont auteurs de cette infamie, quoique jusqu'à présent les dépositions ne chargent personne en particulier. Ils ont eu pour objet : 1' d'intimider; 2° de satisfaire aux désirs de quelques-uns de leurs chefs qui ont toujours déclamé contre la comédie, parce qu'elle éloignait des cercles; 5° de faire pièce aux gens riches qui fréquentaient le plus le spectacle. La troupe est à Berne, mais elle avait encore des effets dans cette salle, et c'est une perte pour elle de 2 ;.ooo livres. Je ne puis vous rendre. .Msgr. la joie insensée des représentants vovant brûler cet édiiice quoiqu'il y eut beaucoup de danger que le feu ne communiquât aux maisons les plus voisines. Ils empêchaient d'y porter des secours, qui. à la vérité, n'auraient conserve que peu de chose d'un éditice de bois, où le feu s'était manifesté de toutes parts, etc. »
On trouve aussi quelques mauvais vers sur l'incendie du théâtre de Genève, intitulés : L'incendie très inléressante du Parnasse. Lettre du sieur Labeurs de Lyon à son ami Dubois à Genève.
(21 Voltaire. La Guerre civile à Genhe.
(5) Burney. The présent state 0/ Miisic in Fiance and Itah, or the Journal of a tour through Ihose countries, uiiderlatcn to collcct inaterials for a gênerai bistory of music. by Charles Burney. M. D., London, 1771. page 52. « Geneva. f hère is but little music t'o be heard in this pl.ice, as there is no playhouse allowed, nor are there organs in the churches except two, which are used for psalmody only, in the true purity of John Calvin: however M. Fiitz, a good composer and excellent performer on the violiu, is still living, he has resided hère nearly thirty years and is well known to ail the English lovers of music who hâve visited Geneva, during that time. In his youth, he had siudied under Somis at Turin. It was rather awkward to go to him, but I sent a message overnight, and he appoinied two o'clock the other day. He lives at a house about a mile out of town. 1 found him to be a thin, sensible looking old nian, and \ve soon