LA JEUNESSE DE CRETRY
l'Italie. Il n'y avait alors que deux organistes, dont l'un, Georges Eyselin, était à la fois luthier, ébéniste et organiste (■').
Un violoniste renommé, Fritz (1716-1782), établi depuis près de trente ans à Genève, élève dans sa jeunesse de Somis à Turin, vivait dans une maison de campagne aux environs de la ville. Ce vieillard aimable avait été sifflé autrefois aux concerts spirituels à Paris, pour avoir joué dans le style italien, c'est ce qui l'avait décidé à quitter sa profession et à se retirer à Genève. Il reçut fort bien Burney, lui joua une de ses compositions extrêmement difficile, avec une expression admirable et une technique parfaite qu'il avait su conserver malgré le peu d'occasions qu'il avait de jouer. En ce moment, il préparait la publication de ses six symphonies (-'. Ce qui est très flatteur pour Fritz, c'est que Burney lui sacrifia une visite à Voltaire"' avec quelques étrangers, cela l'ennuyait, disait-il, d'être introduit à Ferney par un simple libraire (Cramer). Il s'y rendit seul, visita les jardins, le château et finit par rencontrer Voltaire, avec lequel il s'entretint quelques instants. Il nous dit que le théâtre de Pregny était transformé en grenier à bois, on n'y avait pas joué depuis quatre ans, donc depuis le départ de Grétry, fin
orew vcry well acquaiiitcd. He w.is so obligiiijj as to pl.iv me ont- of liis own solos, wliich thouj^li extremely difficult, was pleasiiig; and though lie must be iiear seventy vears of âge, lie still perfornis witli as niuch spint as a youn» nian of twenty five. His bowing and expression are admirable ; and lie must liimself be a real lover of nnisic to keep in such higli practice, witli so few opportunities of displ.aying his talents, or of receiving tlieir due rcward.He is on tlie point of publishing by suscriplion 6 symphonies. (En note). This excellent pcrformer when .it Paris some ycars ago, h.id tlic same honours confered upon him at the Concert spirituel as M. Papin. I. c. lie had thc honour of being hissed at thc Concert spirituel for daring to play in the Italian style, and this was tlie reason ofhis quitting thc profession. »
(i) Roi c des dizenicrs 1769. .archives de ticnévc. Georges Eyselin, luthier ébéniste et organiste, sa femme Andrée Eyselin, son neveu, Suzanne-Marie Hyselin sa petitenièce et Jacqueline Dittmar, orpheline, cinq personnes habitaient la maison Eyselin et Roland entre la Tour de Boël et la Fusteric
{2] Fritz a écrit en outre 6 quatuors, 6 solos, 6 duos, 6 trfbs et un grand concerto de clavecin variations du vaudeville de la bataille d'York.
(;) Burney. Hislorv, etc. « My going to M. Fritz brokc into a pl,in I had fornied of visiiing M. de Voltaire at the sanie liour, witli some othcrs strangers, who wcre then going to Ferney. But to say the truth, besidcs thc visit to M. Fritz, bcing more niy business, I did not niuch like going witli thèse peopic, who had only a bookseller to introducc thcm.... I drove to it alonc after I lud Icft M. Fritz, etc. »
Burney vit également Jean Adam Serre '), peintre, musicien et philosophe (1704-1788), auteur de la Théorie de l harmonie en général (1753) et d'un Essai sur les principes de i harmonie Çïj 6]), où il réiute les théories de Rameau. Il s'entretint avec lui du plan de son histoire de la musique, auquel Serre donna son entière approbation. Il est très possible que ce soit Grétry qui ait engagé Burney à rendre visite à ces deux hommes, intéressants pour un musicographe.
Grétry rencontra très probablement Mozart à Genève. En effet il dit dans ses Mémoires (^> : « Je rencontrai jadis à Genève un enfant qui exécutait tout à la première vue; son père me dit en pleine assemblée : — Pour qu'il ne reste aucun doute sur le talent de mon fils, faites-lui pour demain un morceau de sonate très difficile. — Je lui fis un allegro en mi bémo!, difficile sans affectation; il l'exécuta, et chacun, excepté moi, cria au miracle. L'enfant ne s'était point arrêté, mais en suivant les modulations, il avait substitué une quantité de passages à ceux que j'avais écrits. »
Grétry trouvait quelque peu impertinent de la part du petit Mozart de corriger une de ses compositions. Mozart avait dix ans, il n'avait pas encore été en Italie; il jouait, il improvisait, il chantait, il obéissait à son père, qui le conduisait à travers l'Europe, sans détruire son génie. On les accueillait avec beaucoup de courtoisie et sans beaucoup d'argent.
Or, les Mozart après avoir séjourné plusieurs mois à Paris, de mai à juillet 1766, le quittèrent pour la Suisse le 9 juillet. Ils s'arrêtèrent une semaine à Dijon, où le père Mozart trouve les
(i) Burney. History, etc. " BesiJes M. Fritz, on the pr.ictic.il siile. Geneva c.in bo.ist of an excellent theorist, M. Serre, an eminent niiiiùiture painter, wlio has written sonie learned and ingénions essays on the tlieory of harmony. I had the pleasure on conversing with him on the subject, and of conimunicating to him the plan of my intended history of music. Hc is tliought lo be very deep in the science of Sound, seenied pleased with my visit, and retired it in the sanie evening, entering very heartily into my views, and seeming sollicitons that 1 should pursue them. » Jean-.\dam Serre écrivit en 1742 dans Le Mercure de France des Rèjlexions sur la supposition d'un troisième mode en musique, contre la théorie de Blainville sur le mode mineur pur. Voir La Borde : Essais sur la musique.
(2) Mémoires, t. I, page 84.
musiciens détestables, puis quatre semaines à Lyon, du 17 juillet au 17 août environ, ce qui les ferait arriver à la mi-août à Genève. Léopold Mozart écrit de Lyon le 16 août : « Nous resterons au moins quatorze jours à Genève, puis nous quitterons la Suisse en passant par Lusane (sic) et Berne » ; et cette même lettre débutait ainsi : « Ne vous effrayez pas de recevoir une lettre de Lyon ; lorsqu'elle vous sera parvenue, il 3' aura beau temps que nous connaîtrons l'aspect de Genève et de ses horlogeries. Car d'ici un ou deux jours nous partons pour cette ville. »
Mozart était recommandé à Voltaire par son fidèle correspondant Damilaville ; il se rendit avec son père à Ferney, où ils ne furent pas reçus. « Comment vouliez-vous, écrit Voltaire i"), que je visse votre jeune joueur de clavecin, M"'' Denis était malade, il y a plus de six semaines que je suis au lit. Ah ! nous sommes loin des fêtes. »
MM. de Wyzewa et de Saint-Foix, dans leur remarquable ouvrage sur Mozart -', disent qu'ils n'ont pu se procurer aucun renseignement sur le voyage de Mozart en Suisse : « Ni sous la forme d'oeuvres composées par Mozart, ni sous la forme de comptes rendus de ses concerts ou de notices sur les musiciens intéressants qu'il a pu connaître. » On ne po.ssède malheureusement pas de lettres de Léopold Mozart entre août et novembre 1766. Mais sa lettre du 10 novembre 1766 à Munich (î) ne fait aucune mention du séjour à Genève. Cette lettre paraît incomplète ; elle débute ainsi : « De Lusanne (i/c) nous sommes allés à Berne puis à Zurich. » Par contre, Van der Straeten, dans son ouvrage sur Foliaire musicien, cite une lettre de Léopold Mozart à Haguenaucr, de novembre 1766 : « Nous sommes restés quatre semaines à Lyon, nous ne sommes pas entrés à Genève qui était en grande agitation. » Faut-il admettre que
lil Lettre de Volt.iire à D.miil.iville, 7 novembre 1766. (;i T. de Wy7.e\v.i et G. de St. I-'oix. W. A. Mo2.irt. tome I. page 165. (j) Voir Britfe H'.-^ Moiarl «. stiiier Fainilie, volume IV, p.ige j;S, cd (icorg Mullcr, publiée par Scliiedermsir.
Van dur Straeten avait vu le texte complet de cette lettre, ou les Mozart ont-ils renoncé au dernier moment à leur projet de séjour à Genève ('> ? comment, dans ce cas, auraient-ils été voir Voltaire et auraient-ils rencontré Grétry ?
Grétry retrouva à Genève un compatriote, le graveur Dever (->, qui s'y trouvait déjà en 1763 et y séjournait encore en 1768.
Il rencontra peut-être Liotard, car Burney ('• nous dit que lors de son passage à Paris il dîna avec l'abbé Arnaud, Grétry et le fameux peintre Liotard, de Genève. Liotard, revenu se fixer à Genève après son long séjour en Orient, ne repartit pour Paris qu'en 1770 pour faire le portrait de la dauphine Marie-Antoinette. Depuis 1763, il vivait l'hiver en ville :\ Saint-Antoine; l'été, au château de Confignon, retiré et heureux, peignant sa femme et ses enfants.
Grétry était venu à Genève muni de lettres de recommandation. Le P. Martini lui en avait donné ainsi que son maître Casali, dont la lettre est citée par plusieurs historiens de Grétry, « Caro amico, vi mando un mio scolare, vero asino in musica, che non sa niente, ma giovane gentil assai, e di buon cos-
(i) M. de St. Fois nous écrit à ce sujet : « Je me r.icpelle p.irf.utenient votre be.iu projet concernant Grétry, et je sens toute l'importance qu'aurait, au point de vue historique, la solution du problème de la rencontre de Grétry et des Mozart à Genève in 1766. Si Grétry se trouvait dans votre ville en août-septembre 1766, il y a sûrement vu les Mozart, ses Mémoires me paraissent presque formels; et le témoignage concordant de Voltaire n'est pas moins décisif. 11 faudrait encore faire des recherches à Genève, voir les journaux du temps, et votre travail en fixant ce point d'histoire rendrait un grand et important service, car il s'agit ici de personnalités éminentes, et vous seriez la première à tracer le récit de leur rencontre et des relations qu'elles ont pu entretenir par la suite. »
(2) Registre des permissions accordées aux catholiques romains. Archives de Genève.
17 janvier 1763. Dever de Liège, et Gabé graveur de Paris pour six mois. — i; m.irs 1765. Continué la permission pour six mois. — 28 juin 1766. Le nommé Dcvert Graveur Liégeois, chez le sieur Boidard pour trois mois, prolongé jusqu'à la fin de l'année. — 22 août 1767. Le nommé Deverre Liégeois, chez le sieur Boidard pour le reste de l'année. — 16 avril 1768. Prolongé au sieur Boidard, le sieur de Verre Liégeois, fin de l'année.
J'ai respecté les diverses orthographes du registre pour faciliter les recherches ultérieures.
(5) Burney. The pusent slaleo) Mmic in France and Italy. London 1771. « At dinncr to-day, I .again met with M. l'abbé Arnaud; Mr. Grétry and the famous Liotard, thc paiuter of Geneva, were of thc party. »