I06 LA JEUNESSE DE GRÉTRY
tume »". — Mon cher ami, je vous recommande un de mes élèves, vrai âne en musique, qui ne sait rien, mais jeune homme aimable et de bonnes mœurs. » On ne sait pas à qui était adressée cette introduction peu flatteuse, et qui prouve qu'il est préférable de recevoir les recommandations non cachetées ; elle n'empêcha pas Grétry de trouver des élèves et même d'outrepasser le prix des leçons ordonné par le gouvernement (^). Weiss, alors à Genève, l'introduisit dans la société genevoise : « Après que j'eus été présenté dans les meilleures maisons par mon ami Weiss, je me trouvai avoir accepté vingt femmes pour écolières '3'. Le métier de maître à chanter ne me plaisait point.
(i) J'ai cherché en vain ce qu'était devenue cette lettre en possession, dit Castil Blaze, de M. Lampurdi à Turin.
(2) Voici le règlement sur les maîtres de musique et de danse approuvé par le Magnifique Petit Conseil. 19 mars 1788.
Art. I. Toutes personnes qui veulent donner des leçons, soit de musique, soit de danse, doivent en obtenir la permission des seigneurs commis.
Art. 2. Les citoyens, bourgeois, natit's, habitants ou sujets qui donneront des leçons de musique ou de danse sans permission, sont mandés au conseil d'après le rapport des seigneurs commis, lequel statuera ce qui lui paraîtra convenable.
Art. 5. Les étrangers qui s'ingéreront .à donner des leçons, sans en avoir obtenu la permission des seigneurs commis, seront mandés par devant l'un des seigneurs syndics qui leur enjoindra de se retirer de la ville et du territoire.
Art. 4. Les seigneurs commis inscriront sur un livre les noms de ceux auxquels ils auront accordé la permission de donner des leçons.
Art. 5. Tous les susdits maîtres devront donner seize leçons au moins par mois, d'une heure chacune.
Art. 6. Les maîtres de danse les plus distingués dans leur an ne pourront exiger ni recevoir au-delà de 51 florins pour 16 leçons, pour une persoitne, de 76 florins 6 sols pour deux personnes et de 102 pour trois ou plusieurs personnes.
Art. 8. Les maîtres de musique et de danse qui ne feront dans la ville qu'un séjour de peu de durée, et qui désireront donner des leçons, devront en obtenir la permission des seigneurs commis, lesquels fixeront le prix de leurs leçons d'une manière proportionnée au rapport qui leur aura été fait sur leurs talents, etc.
Art. 9. Quant à ceux des susdits maîtres qui exigeraient ou recevraient un prix plus haut que celui qui est fixé ci-dessus, s'ils sont citoyens, bourgeois, natifs, habitants ou sujets, les seigneurs commis leur interdiront de donner des leçons pendant le temps qu'ils trouveront convenable. S'ils sont étrangers, les seigneurs commis informeront l'un des seigneurs syndics qui leur donnera l'ordre de se retirer de la ville et du territoire.
.\rt. 10 Le premier lundi du mois de novembre, les seigneuis commis feront assembler les susdits maîtres pour être informés des contraventions qui peuvent avoir eu lieu, renouveler les permissions qui auraient été données, et faire lecture du présent règlement afin que nul n'en prétend cause d'ignorance. Puerari Bibliothèque de Genève. Gf. 515. vol. 46.
(5I Mémoires, t. I, page 129.
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outre qu'il fatiguait ma poitrine, mais il fallait me préparer aux dépenses qu'entraîne le séjour de Paris (■;. »
Peu de temps après son arrivée à Genève, Grétry avait écrit à 'Voltaire cette lettre agréablement tournée qu'il lui fit remettre par M"'" Cramer : « Monsieur, Un jeune musicien arrivant d'Italie, et établi depuis quelque temps à Genève, voudrait essayer ses faibles talents sur une langue que vous enrichissez chaque jour de vos productions immortelles, je demande en vain aux gens d'esprit de votre voisinage de venir au secours d'un jeune homme plein d'émulation; les Muses ont fui devant Bellone ; dles sont sans doute réfugiées chez vous. Monsieur, et j'implore votre protection auprès d'elles, persuadé que si j'obtiens de vous cette grâce, elles me seront Hivorables dans cet instant, et ne m'abandonneront jamais. Je suis avec respect (^).... » M"" Cramer, très liée avec Voltaire, introduisit le jeune musicien à Ferney. « Je lui fus présenté le dimanche suivant, dit -il dans ses Mémoires (5), par M"'" Cramer son amie. Que je fus flatté de l'accueil gracieux qu'il me fit ! Je voulus m'excuser sur la liberté que j'avais prise de lui écrire : « Comment donc, mon- « sieur, me dit-il en me serrant la main, j'ai été enchanté de « votre lettre ; l'on m'avait parlé de vous plusieurs fois, je « désirais vous voir. Vous êtes musicien et vous avez de l'es- « prit ! cela est trop rare, monsieur, pour que je ne prenne pas « à vous le plus vif intérêt. » Je souris à l'épigramme et je remerciai Voltaire. « Mais, me dit- il, je suis vieux et je ne connais « guère l'opéra-comique qui aujourd'hui est à la mode à Paris « et pour lequel on abandonne Zaïre et Mahomet. Pourquoi, (' dit-il en s'adressant à M""' Cramer, ne lui feriez-vous pas un « joli opéra en attendant que l'envie m'en prenne, car je ne
II) Mémoires, t, I. page i;o.
'i) Cette lettre se trouve citée par Grétry lui-même dans ses Mémoires, tome I. page 132. « Je pris le parti d'écrire à Voltaire à peu prés dans ces termes [suit la lettre]. Voltaire me lit dire par la personne qui s'était chargée de ma lettre, qu'il ne me répondait p.is par écrit parce qu'il était malade et qu'il voulait me voir chez lui le plus tôt qu'il me serait possible. Je lui lus présenté le dimanche suivant par M""' Cramer son amie. »
(il Mémoires, tome I, p. i;2.
loS LA JEUNESSE DE GRÉTRY
« VOUS refuse pas, monsieur. — Il a commencé quelque chose « de moi, lui dit cette dame, mais je crains que cela ne soit mau- « vais. — Qu'est-ce que c'est ? — Le Savelier philosophe. — « Ah ! c'est comme si l'on disait Fréron le philosophe. »
M"^ Cramer-Delon, fille de François Delon de la Salle, en Languedoc, avait épousé en 175 1 Gabriel Cramer. Les contemporains parlent souvent de l'esprit piquant de cette Genevoise par alliance. Grimm ■', dans sa correspondance, prétend qu'elle avait commencé une traduction en vers de VOrlando Jurioso. Elle ne plaisait pas en revanche à M"" Necker, qui, dans une lettre du 18 juillet 1767, écrivait à M""= de Brenles : « Je vous dirai par parenthèse, Madame, à l'occasion de M""^ Cramer, que je n'ai aucune raison de vous la recommander. » Et en septembre 1767 : « J'ai fait quelques politesses à M"'= Cramer, qu'elle a eu l'honnêteté d'exagérer, nos goûts ne se rapprochent pas (^). » C'est M""' Cramer à qui l'on demandait : « Que fliit M""' Tronchin ? » qui répondit : « Elle fait peur ». A propos du scepticisme de Voltaire, elle disait encore: « MM. de Voltaire et Rousseau sont jaloux de Notre-Seigneur, parce qu'ils désespèrent de faire une aussi longue sensation que lui. » Dupan parle souvent de M"^ Cramer : « M"" Cramer vint hier passer la soirée avec nous et nos voisins depuis cinq à huit heures; elle était de si belle humeur que personne ne pensa à faire une partie II ne faut qu'une femme comme elle pour mettre en mouvement toute une ville, son mari aime le plaisir autant qu'elle, et comme il est très excellent acteur, ce sont eux et Chapeaurouge que vous avez à Berne, qui mettent sur pied toutes ces comédies.... M"" Cramer et lui sont toujours sur les grands chemins. » (28 octobre 1768) 'î'.
« On a joué quelques comédies plus agréables cet hiver, et en dernier lieu M. Cramer-Delon, acteur parfait, sa femme, M"*^^ Sales, etc., ont représenté La religieuse, pièce très mal faite
(1) Grimm. Corresponihnce. !. IX. p.\f,c 476.
(2) Golowka. Lettres recueillies en Suisse.
(;) Correspondance de Dupin, Bibliothèque de Genève.
SEJOUR A GENEVE lOQ
et qui pourtant fait verser force larmes, et une petite pièce composée par M""= Cramer, où il y a plusieurs traits d'esprit qui font bien rire et de la bonne musique. » (25 mars 1767.) Il s'agit peut-être du Savetier philosophe.
Quant au physique, Dupan dit que M"'" Cramer ressemblait à l'impératrice de Russie.
M""' Cramer fut en correspondance suivie :ivec Jean-Jacques Rousseau ('^ au sujet de La nouvelle Héloise. Pour donner une idée de son style, je citerai sa lettre au résident Hennin (-'. « Il est bien difficile, monsieur, d'être juste avec ses amis, quand on désire vivement de ne pas en être oublié. Cependant je l'ai été avec vous, et j'ai très bien compris que, quoique vous ayez été longtemps sans me donner de vos nouvelles, je ne devais point m'alarmer; je connais un peu le tourbillon de Paris, et je vous remercie de tout mon cœur d'avoir trouvé ce moment de vous occuper de moi. Notre hiver n'est point triste du tout, on y fait tout comme ailleurs ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas ; autrefois on se violentait de le dire, nous avons gagné à cet égard. Voltaire est plus aimable que jamais, j'ai passé deux jours avec lui, il était gai, causant, nous avons parlé de la mort, en étouffant de rire. Pendant que nous causons, P. Adam mange comme un loup. Je suis fâchée que M"'' Denis ne s'amuse pas à Paris, je désirerai la revoir ici, mais je crois son affaire faite; j'en ai dit un petit mot plusieurs fois, mais j'ai vu que le propos ne prenait pas. Bonjour, monsieur, aimez-moi, et revenez dans votre petit ermitage ; j'irai habiter le mien avant l'arrivée des hirondelles. »
Son mari, Gabriel Cramer, né à Genève en 1723, mort en 1793, avait un esprit vif et agréable, tout en étant excellent homme d'affaires. Il fut lié avec le prince Henri de Prusse, le duc de Gloccster, lors de son séjour à Genève, et surtout avec Voltaire, dont il édita les oeuvres. En 1767, Voltaire lui prêta le
(i) AniLilei de lu Sociàé J -J. Rousse.iu 191;. Lettres Je M"" Cr.-iiiier- Delon à J.-J. Rousse.u,.
(2) Lettre de Hennin. Bibliothèque de l'Institut.
château de Tournay, où il donna de grands soupers. « Il renoncera bientôt, dit le vieillard, au métier d'imprimeur, comme moi à celui d'auteur. Il est d'ailleurs si dégoûté par l'interruption totale du commerce, qu'il ne songe qu'à se réjouir (''. »
Voltaire, au moment de la visite de Grétry, avait soixantetreize ans, je l'imagine d'après la description du prince de Ligne : « En souliers gris, bas gris de fer roulés, grande veste de bazin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue perruque et petit bonnet de velours noir », se promenant dans la large avenue du château, ou, par les journées chaudes de l'été, sous la charmille. Le dimanche, mettant quelquefois « un bel habit mordoré, uni, veste ei culotte de même, mais la veste à grandes basques, et galonnée en or à la Bourgogne, galons festonnés et à lames, avec de grandes manchettes à dentelles jusqu'au bout des doigts, car, avec cela, disait-il, on a l'air noble ». On le voit jouer au seigneur de village avec les paysans. Près de lui se tiennent la bonne grosse M"'" Denis, M""' Dupuis née Corneille, jeune femme aux grands yeux noirs et au teint brun, le tendre et mélancolique Chabanon et le suffisant La Harpe. Voici donc les deux littérateurs français que Grétry rencontra chez Voltaire.
Michel-Paul-Guy de Chabanon i^), qui se trouvait à Ferney en 1766 et 1767, avait fait de bonnes études, il s'intéressait beaucoup à la littérature, surtout, à la poésie lyrique et à la musique >) des anciens; il possédait non seulement de l'érudition, mais aussi du goût.
(1) Lettre .i d'.Mcmbcit, 50 septembre 1767.
(2) Chibjiioii a écrit deux ouvrages sur la musique : OhservnlioHS sur Ui muiique et principulemenl sur lu vttiaph\sique de l'art, 1772. La musique consitlérèe en elle-mrnie et dans ses rapports avec la parole, la langue, h poésie et le tljéâtre, 1785. lin outre, il a écrit deux ir.igèdies : Eponiue cl Eudoxie, un opéra, Sahinus, une Vie de Dante^ un Vlan de construction pour la colonie de Saint-Domingue, dont il était originaire.
(;) Voici uueanecdote curieuse sur les sensations que la musique lui faisait éprouver. ■ A celte impression succéda celle de l'orgue qui me soulevait pour ainsi dite de ma place. Enlin, quand la musique commenta, transporté d'une ivresse dont mes scrupules me lireni aussitôt uti crime, je ne co>KUS pas que je pusse sans otVenscr Dieu, atteindre à ce comble de volupté. D'tiieurant par obéissance, je résolus de tranquilliser nu conscience sur l'excès de mon plaisir, et je t.ii:li.ii de fermer mes oreilles aux clurines de la musique, en les obstruant de bouclions de papier, que j'y faisais entrer de force — J'ai vécu plus de vingt-cinq ans avec une oreille plus dure que l'autre. • Tableau de quelques circonstances de ma vie. On voit par là combien son ànie était sensible et scrupuleuse.
SKJOUR A GENEVE
Au mois de février 1766, il se rendit pour la première fois chez le patriarche de Ferney, sans aucune recommandation spéciale.
« Dès que j'eus passé Saint-Genis, dit-il ('), la dernière poste, tout ce que je voyais au loin me semblait Ferney, et ma pensée, pénétrant dans l'intérieur de tous les châteaux, y cherchait Voltaire. Dès qu'on m'annonça chez lui, il vint à moi et m'embrassa Il me présenta à M"" Denis, m'installa dans la chambre
où je devais coucher, et retourna ensuite à son travail. » L'année suivante, nouveau séjour à Ferney. Chabanon travaillait alors à sa tragédie d'Eiidoxie, discutant avec Voltaire au sujet du plan, des scènes, des phrases même et des moindres détails de style. « On ne se figure pas, ajoute-t-il, le ravissement où il était lorsqu'il transmettait à autrui son ardeur dévorante pour l'étude. Je lui ai entendu dire cent fois à ce sujet : » J'aime à débaucher la jeunesse. » Lorsqu'on devait lui communiquer quelque chose de nouveau : Bravo ! s'écriait-il, bravo, notre petit Ferney ! Si nous nous rencontrions dans son parc rêvassant l'un et l'autre, il me disait : « Allons, promenez-vous avi^c la toile de la maison. » Chabanon resta sept mois durant en 1767 l'hôte de Ferney, car on savait pratiquer largement l'hospitalité à cette époque.
Comme on jouait très souvent la tragédie chez le philosophe, toute la société de Suisse (=) et de Savoie était conviée à ces représentations, ainsi que les officiers des régiments des environs. C'est ainsi qu'on joua à Ferney la tragédie des Scythes avec de la musique. M. et M'"" La Harpe, M""-' Dupuis, de Chabanon, Gabriel Cramer étaient les acteurs. Plusieurs scènes des Scythes se prêtaient à la musique, particulièrement celle où de jeunes villageoises, vêtues de blanc, attachent des guirlandes aux arbres qui ombragent l'autel.
Après le spectacle. Voltaire venait embrasser les acteurs, rete-
(i) TahUiia Je iiufliiucs circomtancei de ma vie.
(2) Parmi les visiteurs genevois à Ferney, on rencontrait les Pictet de Saint-Jean, M"" Saladin-Vaiidenel, les de Saussure, les Huissier, les Favre, les Labat, les Turettini et le peintre Hubert.
nait soixante à quatre-vingt personnes à souper, et l'on dansait toute la nuit ; Voltaire ne faisait que paraître quelques instants puis il se retirait chez lui et travaillait ou s'endormait aux sons des violons.
La Harpe séjournait chez Voltaire en 1767 ('). « Il avait, dit Grimm, fait la sottise d'épouser une petite limonadière, jeune et jolie, et aussi pauvre que lui. » Voltaire les recueillit et M™= de La Harpe apprit à jouer la comédie avec quelques succès.
« Les derniers éditeurs [de Voltaire] dit La Harpe, nous apprennent qu'il avait fait Le Baron d'Olrante et Les deux tonneaux pour M. Grétry, lorsque ce musicien, devenu depuis si justement célèbre, passa par Ferney en 1767, en venant de Chambéry (-' à Paris. » Il ajoute en note : « Le tait est vrai, j'étais alors à Ferney, et l'on voulut aussi m'engager à faire quelques ouvrages pour M. Grétry. Je répondis que je ne me croyais point ce genre de talent et ce n'était ni fausse modestie ni mépris dans le genre. » L'auteur du Cours de littérature revint au début de l'année suivante, mais, comme il répandit des copies de la guerre de Genève, Voltaire le congédia en juillet 1768. D'autres disent que M""' Denis lui trouvait trop de charmes.
Grétry rencontra aussi à Ferney pendant l'été 1766 M""' de Saint-Julien, femme charmante, que Voltaire appelait « Mon papillon », et le P. Adam, que le philosophe présentait en disant : « J'ai l'honneur de vous présenter le Père Adam, qui n'est pas le premier homme du monde », ce qui n'était que trop vrai au point de vue de l'intelligence et de la dignité ecclésiastique de ce personnage.
Voltaire avait aussi auprès de lui un médiocre compositeur, de la Borde, qui s'occupait de mettre Pandore en musique; le vieillard se fliisait l'illusion qu'il écrivait des pages dignes de Rameau. « Ma nièce Denis en est tout aussi étonnée que n^oi,
(i) La H.irpe, Cours de Lilliralme, t. XII, p. ijo.
(2) J'ai écrit à Chambcry au sujet du passage de Grétry et on m'a répoiiJu n'en rien s.ivoir.
et son jugement est bien plus important que le mien, car elle est excellente musicienne (■'. »
Voltaire n'était pas connaisseur en musique, et ce qui est curieux, c'est qu'il prêterait la musique lente et le récitatif déclamatoire de LuUi à la musique brillante de Corelli. « Je ne connais guère la musique de Corelli, dit-il dans une lettre à Chabanon, j'entendis autrefois une de ses sonates et je m'enfuis parce que cek ne disait rien au cœur, ni à l'esprit, ni à mon oreille. » Un de ses morceaux de prédilection était un motet de Carissimi : Sunt rosne mtindi brèves, qui est une merveille de grâce. Comment concilier ces deux jugements ? En tout cas, les musiciens doivent lui être reconnaissants, puisqu'il pressentit tour à tour le génie de Rameau (^1 et celui de Grétr}'. En collaboration avec le Père de )a musique française, il a écrit La Princesse de Navarre, ce qui lui valut le titre d'historiographe de France, et Le Temple de la Gloire dont on a dit par raillerie que la musique était de Voltaire et les paroles de Rameau.
Quant à l'opéra, il veut que ce soit un beau spectacle, bien varié, avec des tètes brillantes, beaucoup d'airs, peu de lécitatits et des actes courts; et au point de vue musical, il voudrait réunir le génie français à celui de l'Italie. « Je veux, dit-il, que ma Dalila chante de beaux airs où le goût français soit fondu dans le goût italien. » On voit par ces citations que Voltaire reconnaissait lui-même qu'il n'avait pas de talent pour le libretto
(i) Lettre à Damilaville, 19 septembre 1766, lettre .i M™ du Deffant, 24 septembre 1766. Voir aussi v.ih der Straeten, Voltaire musicien. Haris, 1818. *
(2; D'après les afKnnatioiis de Voltaire lui-même, c'est pour contribuer â la gloire de Rameau qu'il écrivit Sairnon en 1752. qu'il le refit, qu'il le transforma, sans pouvoir obtenir de le faire représenter â cause du sujet sacré. « J'ai fait une grande sottise, dit-il, de composer un opéra, mais l'envie de travailler pour un homme comme M. Rameau m'avait emporté, je ne songeais qu'à son génie et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant est que j'en aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique. Aussi je lui mandai, il y a quelque temps, que j'aurais plutôt fait un poème épique que je n'aurais rempli des canevas. Ce n'est pas assurément que je méprise ce genre d'ouvrage, il n'y en a aucun de méprisable, mais c'est un talent qui, je crois, me manque entièrament. • Voltaire avait la prétention de faire de Samson une tragédie dans le goût de « l'antiquité ».«J'ai cru qu'il était temps d'ouvrir une carrière nouvelle .i l'opéra comme sur la scène tragique; les beautés de Quinault et de Lulli sont devenues des lieux communs. »
114 tA JELXESSE DE GRETRY
d'opéra-comique, et que d'autre part il avait la même idée qu"eut Grétry de fondre le goût français dans le goût italien.
Voltaire a senti la petitesse des sujets, des caractères et des pensées auxquels devait s'adapter la musique dans l'opéracomique. « Par quel honteux usage, dit-il, fout-il que la musique, qui peut élever l'àme aux grands sentiments, et qui nétait destinée chez les Grecs et chez les Romains qu'à célébrer la vertu, ne soit employée parmi nous qu'à chanter des vaudevilles d'amour ? » Ce disant, ne prévoyait-il pas déjà la révolution apportée par Gluck dans la musique dramatique ?
Grétry et Voltaire discutaient un jour sur la question des e muets. « Est-ce que vous n'êtes pas las de ce chant uniforme et de ces eu perpétuels qui terminent avec une monotonie d'antiphonaire nos syllabes féminines (') ? » Voltaire était d'avis de les supprimer, comme il arrive souvent dans la mélodie populaire, ou de les éviter autant que possible en employant principalement des rimes masculines '^\ Cependant, dans une lettre à Deodati deTovazzi (3), il fait l'éloge de Ve muet. « C'est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers : empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoire, toutes ces désinences heureuses laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore après le nom prononcé, comme un clavecin qui résonne encore quand les doigts ne frappent plus les touches. »
Il reconnaît que Ve muet donne de la douceur à la langue poétique, mais qu'il ne convient pas à la musique. Grétry était d'avis que, lorsque Ve muet n'est pas élidé, il faut le laire tomber « sur un son inutile dans la phrase musicale ». \'oltaire.
(1) CorresponJauce de Voltaire.
(2) Lettre Je Voltaire à Tabbc d'Olivet : > J'ai dit, il est vrai, dans Lt siècle de Louis XII', à l'article des musiciens, que nos tinies féminines, terminéts toutes par un e muet, font un elïet très désagréable dans la musique lorsqu'elles finissent un couplet. Le chanteur est obligé de prononcer : « Vous m'otcriez la vi-eu. ■ Voili pourquoi Quinault a grand soin de finir autant qu'il le peut ses couplets par des rimes masculines et c'est ce que recomni-indait le grand musicien Rameau h tous les poètes qui composaient pour lui. •
(î) n janvier 1761. Correspondance générale de Voltaire, t. VII, lettre LXXIV.
d'après Grétry, aimait la musique, mais ce n'était « ni comme ppète, ni comme iiistorien, ni comme philosophe, qu'il l'aimait, c'était avec ce qui lui restait d'instinct ».
Grétry est le seul musicien qui ait été bien reçu à Ferney. « Ayant été si bien accueilli de Voltaire, j'y retournais souvent; j'allai faire chez lui mon apprentissage de cette aisance, de cette amabilité française que l'on trouvait chez lui plus qu'à Genève.... Genève, et surtout les leçons que j'y donnais m'ennuyaient davantage quand je sortais de Ferney; tout m'enchantait dans ce lieu charmant, les parterres, les bosquets, les animaux les plus rustiques me semblaient différents sous un tel maître ('). »
Le 3 octobre 1767, on fête la Saint-François à Ferney. Le matin, grand Te Deiim à l'église du village, à deux heures grand dîner, à six heures comédie, le soir illumination, feu d'artifice, souper et bal (^). Grétry assistait sans doute à ces réjouissances. Quelques semaines plus tard, il vint faire ses adieux. « Je fus, dit-il (5), prendre congé de 'V^oltaire; je le vis s'attendrir sur mon sort et il paraissait l'envier tout à la fois. Je renouvelais sans doute dans son âme le temps de sa jeunesse, lorsqu'il se jeta dans la carrière des arts, où l'on trouve quelquefois la gloire avec la fortune; mais bien plus souvent le découragement suivi du désespoir. Il me dit : Vous ne reviendrez plus à Genève, mais j'espère encore vous voir à Paris. »
Au mois de novembre, par une journée triste et brumeuse, Grétry quitta 'le vieux philosophe qui l'avait si aimablement reçu. Mais Genève demeura fidèle au musicien, car dès l'éta-
it) Mémoires, t. I, p. i;6 et 137.
(2) Lettre Ju chevalier de Virieu, commandant des troupes à Hennin. -•"' octobre 1767." Samedi prodiain, veille de la Saint François, l'on prétend donner nn bouquet à M. de Voltaire, La Comlesse de Givry et La Femme ijiii a raison seront jouées .à 6 heures du soir, suivies d'une illumination, d'un feu d'artifice, d'un souper et d'un bal. L'on n'envoie point de caites d'invitation, parce que c'est un secret, mais je suis chargé pour ma part de plusieurs invitations comme les Chapeaurouge, les Beaumont, Gallatin et VVeslow. Vous pouvez compter sur un mauvais lit offert de bon cœur. »
(5) Mémoires, t. I, p. i-h-
Il6 LA JEUNESSE DE GRÉTRY
blissemeiit du théâtre en pierre, construit en 1782, on joua plusieurs de ses pièces ^.
(l) Nous relevons diiis la Feuille d'Avis de 1784-85 les dates de quelques représentations de Grétry. « 7 janvier, on représentera â la salle de spectacle, nu bénéfice de l'Hôpital général : Zcinire et A^^ov, opéra orné de tout son spectacle. »
17 janvier, Le Tableau parlant, comédie en un acte.
Le 7 février. Les Deux Avares. Le 6 mars, Les Deux Avares.
Le 8 mars. Les Mariages samnites. c Les décorations, la marche guerrière et le spectacle y seront exécutés avec le plus grand soin. »
Le 14 avril, Zémire et -^'c/-, avec M""' Dugazon. Le 25 août Zémtreet A:ior.
Le 4 octobre, La Fatsse Magie. Eu 178), 3 1 avril, Colinettt à la cour « orné de tout son spectacle, de plusieurs ballets analogues {sic) et des décorations et costumes nécessaires '). Le 4 mai, L'Ami delà Maison. .Le 15 mai, affiche de Coliuctte à la cour, joué le 18. Le 22 juin, incessamment Aucassiit et Nicùlelle et La Carn-ane du Caire. Malheureusement la collection de la Feuille d'Avis, fondée en 17)2, q'ji nous aurait donné la liste des spectacles du théâtre de 1766 â 1768, et qui aurait fixé exactement la date des représentations d'Isabelle et Gertrude, n'existe nulle part. Si par hasard quelque Genevois lisant ces lignes la trouvait dans son grenier, je lui serais extrêmement reconnaissante de me permettre de la consulter. Les Archives possèdent quelques années â p.utir de 1784.
Genève a gardé le souvenir de Grétrj- au point de vue iconographique au Conservavatoire. dans un des médaillons sculptés placés â gauche de la fai;ade ; au théâtre, audessus des panneaux peints du grand escalier de gauche, où le médaillon de Grèiry se trouve en compagnie de ceux de Chérubini et de Gluck.
CHAPlTRIi IV LES DÉBUTS A PARIS, LES PREMIERS SUCCÈS
Le Huron, Lucile, Le Tableau Parlant
Pour faire un ^rtiud homme de tjtielijue genre tju'il soit, doniimis-lni les moyens d'exercer son trente, c'est tout ce que nous pouvons^ et Dieu seul peut le reste.
(Grétry, Réjlcxions d'un Solitaire. Vol. I, chap. XXXII .
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N arrivant à Paris dans l'automne 1767, Grétry dut se f.^j rfr§) sentir perdu dans cette grande ville aux rues innom- {Ïè4^^ brables avec ses enclos, ses passages, ses places et ses cent cinquante hôtels privés. Ici, des voies encombrées de voitures, là, des maisons rapprochées, sans soleil, des ponts surchargés de cabanes ; partout des flèches, des dômes, des pignons taillés, des toits aigus, des donjons, des tours flanquant chacune des quarante-cinq portes de la cité ; et partout aussi le vacarme le plus assourdissant.
Peut-être Grétry avait-il lu un livre curieux de Nemeitz, Séjour à Paris, c'est-à-dire Inslruclions fidèles pour les voyageurs de condi~ lion, dans lequel il est dit qu'un jeune homme doit être pourvu principalement de ces trois choses : d'une bonne disposition à apprendre toutes sortes de sciences, d'un corps sain, d'une bourse bien garnie. Or, notre jeune musicien était dépourvu de deux éléments sur trois pour réussir, car, si d'une part il arrivait avec de bonnes dispositions, d'autre part il n'avait qu'une santé médiocre et sa bourse était plate. D'où, sans doute, un émoi bien compréhensible et des sentiments qu'il a tenus cachés en grande partie, puisqu'il se borne à dire dans ses Mémoires '') : « Je n'entrai pas dans cette ville sans une émotion dont je ne me rendis pas compte; elle était une suite naturelle du plan que j'avais formé, de n'en pas sortir sans avoir vaincu tous les obstacles qui s'opposeraient au désir que j'avais d'y établir ma réputation. »
^i) Mémoires, t. 1, p. 114.
Mais peut-être avait-il appris aussi par Neimetz qu'il n'est pas difficile d'acquérir des connaissances dans Paris. « L'on y peut parvenir sans difficultés ; étant connu premièrement dans une maison on le sera bientôt dans dix autres.... L'on trouvera fort facilement un ami qui vous y m.ène. C'est la mode à Paris, qu'un ami introduit l'autre dans quelques maisons, cela se fait très bien. Mais c'est une chose très honorable que d'être présenté par un ministre de sa nation ou bien par une autre personne de distinction. » Grétry ne trouve pas seulement un ami mais plusieurs ; tout d'abord Chabanon et La Harpe, qu'il avait rencontrés à Ferney chez Voltaire, Hubert Robert et d'autres artistes qu'il avait connus à Rome, puis Joseph Vernet, Suard, l'abbé Arnaud. En outre, installé rue de Richelieu ''), notre musicien fréquente bientôt les habitués de la Grande Allée des Marronniers au Palais Royal, et ceux de la Terrasse des Capucines. C'est là qu'artistes et philosophes se rencontrent pour deviser. Il paraît bien certain aussi qu'il se rendit souvent au café de la Régence, à deux pas de chez lui, se mêlant à la société bigarrée du lieu, qui comprenait aussi bien de méchants autcui"s que des critiques de choix : l'abbé Aubert auprès du libelliste Chevrier, Lemierre à côté de Marin le gazetier, Linguet et Palissot, Dorât et Poinsinet, Colardeau et le chevalier de la Morlière, cet habitué des coulisses. Les nouvelles à la main, les chansons satiriques sur les puissants du jour, sur les coiuédicnnes, sur le prévôt des marchands, y sont colportées de table en table. Il entend les unes et les autres, apprend à connaître les dessous de la société, et sait très vite que tel salon accueille volontiers des gens d'esprit et de talent. De là un enchaînement de relations ayant toutes pour point de départ un échange d'idées et de goûts entre l'inséparable trio Suard, Arnaud et Grétry d'une part, et, d'autre part, entre le jeune musicien et 'es peintres Vernet et Hubert Robert.
Ceci établi, xoyons un peu en face de quel monde allait se
(l) Voir sa lettre :iu l'crc .\l.mini et le livre Je R.iisoii de Wiiicl.
trouver Grétry. On a beaucoup diffamé la société du XVIIP siècle, parce que les historiens et les critiques superficiels ne l'ont étudiée qu'à travers les correspondances et les Mémoires du temps. Si l'on s'en remet à des romanciers comme Crébillon fils, à des conteurs comme Caylus, à des poètes comiques dans le genre de Berquin, les mœurs de cette époque ont été complètement dissolues ; mais si l'on ne consent pas à se laisser duper par les amateurs de scandales et les utopistes, si l'on fair bon marché de l'exception qui servit toujours de règle aux critiques pessim.istes, on a qu'à s'adresser à Marmontel pour connaître la véritable société du XVIII'' siècle. Le médiocre auteur des Contes moraux a passé en revue les classes sociales et les types de son temps. Il a vu le monde d'aussi près qu'aucun de ses contemporains, et comme il l'a peint sans préjugés d'opinion ou d'école, il nous instruit certainement d'une façon plus équitable sur le vrai XVIII' siècle que les gazetiers et les satiristes, serviteurs d'intérêts particuliers et de rancunes personnelles.
Or que trouvons-nous dans les Mémoires de Marmontel ? une majorité d'honnêtes gens tant dans la noblesse parisienne que^rovinciaJe, tant dans la vieille bourgeoisie que dans le peuple des villes et des campagnes. Les vertus domestiques et civiques ne sont point étouffées par les jouisseurs de tous ordres toujours au premier plan, selon quelques littérateurs aussi libertins que leurs modèles. Et puis Marmontel a des façons de voir et de sentir qui reflètent à n'en pas douter les opinions courantes de son temps. Il est le modèle de la psychologie d'une époque trop décriée
Donc Grétry, dans son commerce avec Marmontel, a compris très vite que par sa mélodie agréable et son talent naturel pour l'expression, il allait pouvoir perfectionner l'œuvre de ses prédécesseurs, et il eut le pressentiment que dans cettcsociété parisienne où la musique tenait une si grande place « on désirait une musique qui ne fût pas éloignée du sens du sujet non plus que du mécanisme de la langue », ainsi que le dirad'Origny dans ses Ai'.imUs du ihédire ilnlieii. D'où la confiance en soi que conserva
le jeune musicien en dépit de ses premiers déboires. En se mettant sur la route des Duni, des Philidor, des Monsigny, il ne se dissimulait point les difficultés qu'il aurait à vaincre, mais en même temps il sentait bien que l'heure allait être propice pour innover. Depuis 1762, c'est-à-dire depuis l'établissement à demeure de l'Opéra-Comique, le genre français avait peu à peu triomphé du genre italien, Le Roi et le Fermier, Rose et Colas, Aline, reine de Golconde, de Monsigny, Les Deux Chasseurs et la Laitière, La Clochette, de Duni, le Sorcier et Tom Jones de Philidor, formaient le fond des spectacles. Toutefois, à son origine, l'Opéra- Comique portait encore l'empreinte de la musique ultramontaine, bien défendue par des auteurs habiles, il attirait non plus le commun des auditeiu-s qui naguère venait s'amuser aux pantalonnades, mais un public de choix ayant à sa tête les meilleurs éléments de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
A l'arrivée de Grétry, l'Opéra était mal en point. La première scène lyrique déclinait à la suite de mauvaises gestions successives. L'avènement de Trial et Berton succédant à Rebel et Francœur à l'ouverture de 1767, n'avait pas été fait pour redonner du lustre aux spectacles en dépit de louables eiî"orts. Les. nouveaux directeurs augmentent l'orchestre des musiciens, le disposent comme en Italie, les instrumentistes placés vis-à-vis les uns des autres, présentant le côté au public au lieu de lui tourner le dos, position que l'on prétend être bien plus favorable que l'ancienne, tant pour l'effet des instruments que pour le coup d'œil. Peine perdue. Ils ont beau faire annoncer qu'ils augmenteront les honoraires attribués aux auteurs des opéras,proportionnellement au succès qu'ils obtiendront, l'état de décadence se fait sentir de plus en plus. Théonis, la pastorale de Berton et Trial, est mal accueillie, VAmphion de Laborde, La Vénitienne de Dauvergne font éprouver un tel ennui que les derniers soutiens de l'Académie Royale de musique et de danse délaissent leur théâtre préféré. Le .succès de la Comédie Italienne grandit au contraire chaque jour au point que les artistes en société acceptent sans peine, de supporter l'énorme redevance annuelle de quarante
mille livres, imposée par la direction de l'Opéra, aux termes d'un nouveau bail de six ans, à dater d'avril 1768 '■).
Voilà donc Grétry installé à Paris, s'insinuant d'abord dans un milieu d'artistes et de théoriciens d'idées. Il recherche principalement \'ernet qui joue admirablement du clavecin, et bientôt on le rencontre dans les meilleurs endroits en compagnie de Suard, de d'Alembert et de Delille. Le i" décembre 1767 il écrit au Père Martini (2) : « Mon très Révérend Père. Désirant toujours me rappeler à votre souvenir, c'est avec plaisir que je viens vous dire, que dernièrement a paru à Paris un nouveau dictionnaire de musique par J.-J. Rousseau, ouvrage qui paraît être très apprécié par les académiciens. Ce n'est pas un dictionnaire qui explique seulement les termes modernes, mais aussi les termes anciens et leur étymologie. Vous connaissez l'auteur, qui ne peut faire moins que de raisonner perpétuellement sur tout, de sorte qu'il
(l) Deuils inédits extraits par Beffara des papiers brûlés par la Commune Je 1871 à l'Hôtel de ville de Pans.
(j) L'original de cette lettre est à la Bibliothèque du Liceo Musicale de Bologne. Parigi adi i Décembre 1767. Reverendissimo I*adre, Desirando rameutarmi semprenella sua memoria, mi do la consolazione di avvisar la che c coniparso da pociii giorni in Parigi un nuovo Diclioimaire di mudque, par Jeau-Jacques Rousseau, che pare esser gii stimato assai dai Academici, questo non è un dizzionârio ch'impari solamente i lerniini moderni. ed antichi et la loro etimologia. Lei conosce l'autr-re non puo tar di meno di ragiouare continuamente sopra tulto' di modo che fi discorsi continui ne ho letlo una buona parte, e mi pare esser degno dclla sua stinia. Bramerei saper se posso aver la sorte di presentarlo a vostra Re\erenza, avrei preso l'.irdire di mandargli senza questa richiesta, se non avesse temuto che qualche d'une délia sua corrispoudenza gli avesse già fatto. La prego adunquendi lasciarmi la consolazione di servirla, se V. R, desidera averlo. Se non temisse tediarla nii pz' gliaréi la libertâ di .i\-visar la che mi son messo in una carriera niolto critica volendo dare un opéra reggia in francese in Parigi. Lei sa clie fin adesso la loro musica sta alquanto insinsibile ed insipida. le niegliore cose sono i cori di Rameau chi mi fanno un piacere iutinito ; ma st si Iratta d'un aria sono delestabile et non si possono sentire, al dire di tutta l'Europa che si trova in questa gran città. Molti hanno provato di tare la loro musica nel gusto italiano, c non hanno incontrato, perché la prosodia délia lingua non era corretta ; credo aver superato, quel punto. Molli academici che anno inteso la mia opéra al cimbalo mi lusingano di un buon successo, anzi ne assicuranno publicamente d'incontro, mi trovo in mczzo délia speranza et la paura aspettatido il tempo che si dara Topera che sara verso paschua. La prego d'onorarmi sempre dclla sua stinia, é di riguardarmi sempre per il suo piii vcro ammiratore sono con tutto il rispetto di vostra Rivercuza. L'umilissimo e devotissimo serve Andréa Grétrj'. La mia indrezza sara maison M"" Portiers à coté de l'Hôtel de Nassau, rue de Richelieu. P. S. Doppo la lettera ciusa sono andato a fare una visita al niio caro amico L'abbate Arnau que Lareverisce caranicnte e gli demanda quando si potra avère il 2» tomo dellc sue opère, e che, gli larebbc un gran piacere di mandarlo il più presto che sara possibile.
fait d'interminables discours. J'en ai lu une bonne partie, il me paraît digne de votre approbation. J'aimerais savoir si je peux avoir le privilège de l'offrir à votre Révérence. Je me serais permis de vous l'envoyer sans vous le demander, si je n'avais craint que quelqu'un de vos amis ne l'eût fait déjà. Je vous prie donc de me laisser la joie de vous obliger, si votre Révérence désire le posséder. Si je ne craignais de .vous importuner, je prendrais la liberté de vous informer que je me suis engagé dans une voie très critique, en voulant donner à Paris un grand opéra en français. Vous savez que jusqu'à présent, leur musique est assez froide et insipide ; ce qu'il y a de mieux ce sont les chœurs de Rameau qui me font un plaisir infini ; mais s'il s'agit d'une mélodie, elle est détestable, et on ne peut la supporter ; ceci au dire de toute l'Europe, qui se trouve dans cette grande ville. Beaucoup ont essayé de faire leur musique dans le goût italien, mais ils n'y ont pas réussi, parce que la prosodie de la langue n'était pas correcte ; je crois avoir surmonté cette difficulté. Plusieurs académiciens qui ont entendu mon opéra au clavecin me tout espérer un succès, et même m'en assurent publiquement. Je me trouve entre l'espérance et la crainte, attendant le moment où l'on donnera mon opéra, ce sera aux environs de Pâques. Je vous prie de m'honorer de votre estime, et de me considérer toujours comme votre plus sincère admirateur. Je suis, avec tout le respect dû à votre Révérence, votre très humble et très obéissant serviteur. Andréa Grétrv. Mon adresse sera maison de Madame Fortiers <" à côté de l'Hôtel de Nassau, rue de Richelieu. >>
« Après avoir fermé ma lettre, je suis allé faire une visite à mon cher ami, l'abbé Arnaud 1^), qui vous salue affectueusement et vous demande quand on pourra avoir le second tome
(i) Dans les Réflexions d'un Solilnirf, t. Il, clwp. XXl.X, Grctry dit tgalemem : « Je demeurai alors sur l'ancien jardin du Palais Royal, proche le café de Foi, maison de M"" Portiers, avec un jeune peintre en miniatures fort aimable et qui avait un beau talent, M. Séné. • D'après l-"lamand, c'était «u n"> 1268 de la xue de Ricliclicu, et d'après Vernct, « maison de M'"" l-ortiers, rue de Kicliclieu, à coté de l'iiotel de Nassau, au quatrième ». (Léon Lagrangc, Jmeph Véniel et h peinture au xviif iihle, t. I, p. 442.)
(2) L'abbé l-'ran<ois Arnaud, I72I-17K4, reçu membre do l'Académie en i/d;.
de VOS œuvres 'J. Vous lui feriez le plus grand plaisir en le lui envoyant le plus vite possible. »
Cependant Grétry eut de la peine à trouver un librettiste. Visiblement on doutait du talent de ce jeune étranger sympathique et de commerce agréable. Il obtient d'abord de Plainchêne un libretto médiocre, Le Jardinier de Sidon, que l'auteur lui reprend bientôt parce qu'il ne consent point à collaborer avec Philidor. Le texte sur lequel il fondait ses premières espérances reste donc à ce compositeur en vogue, et les jours continuent de passer, dans l'incertitude du lendemain. Il y a plusieurs mois qu'il attend l'occasion de fi.Kcr les charmantes pensées mélodiques qui bourdonnent dans sa tète, comme autant d'abeilles en quête d'un rucher, lorsqu'il rencontre un jeune auteur, Ligier, soucieux autant que lui de gloire et d'argent.
« Je fis la connaissance d'un jeune poète, homme du beau monde, passant les nuits à jouer, et les jours à faire des vers. Je lui demandai en grâce de me faire un poème ; il me le promit sans hésiter. J'allai lui faire trente visites pour l'encourager à cette bonne œuvre ; et comme les aimables libertins ont souvent un bon cœur, il se laissa toucher et travailla. Les Mariages samnites furent le sujet qu'il choisit. J'allais chaque matin m'informer de la santé de mon auteur ; il me lisait ce qu'il avait fait ; je le lui arrachais scène par scène, et j'en faisais aussitôt la musique. Il me fallut attendre longtemps ; mais n'importe, l'envie que j'avais de travailler me donnait une patience à toute épreuve <^'. »
Mis en confiance, Ligier tire d'un conte de Marmontel le libretto des Mariages samnites, sur lequel travaille bientôt le musicien liégeois. Dès qu'il eut écrit les parties principales de sa partition, Grétry les joua à l'abbé Arnaud. Celui-ci, dans un élan d'enthousiasme, présenta sans retard le mélodiste au comte de Creutz, successeur de M. de Scheffer, comme ambassadeur de
(ij L'ouvrage auquel il est l'ail allusion est Lu Slon':i dtlU MinSc.i. (2) Mémoire-., t. I, p. i;o.
Suède à Paris, et l'un des intimes de M"" du Deffand, Geoffrin, Panckoucke et de Sabran. Très amateur de musique, l'ambassadeur fit un excellent accueil à Grétry et l'invita à dîner avec l'abbé Arnaud, Suard et Vernet.
« J'y exécutai, dit Grétry, les principales scènes de mon opéra, j'entendis pour la première fois parler de mon art avec infiniment d'esprit ; j'en fus frappé, car j'avais remarqué, pendant mon séjour à Rome, que les Italiens sentent trop vivement pour raisonner longtemps (^\ » Et ailleurs : « L'on ne peut croire combien le comte de Oeutz, par son amour pour l'art et ses bontés encourageantes pour l'artiste, excita mon zèle, et multiplia mes faibles
productions Il aimait surtout à me voir composer; cinq ou
six heures de travail s'écoulaient en un instant, pour lui comme pour moi. Si je trouvais un motif convenable, il le sentait aussitôt, et marquait par ses exclamations combien il était satisfait. Lorsqu'il s'apercevait que je tenais la bonne veine, il s'éloignait de moi de peur de me troubler et il m'applaudissait de loin à voix basse. J'étais souvent étonné d'avoir passé une matinée chez moi sans avoir été dérangé par personne, mes domestiques m'apprenaient que l'ambassadeur leur avait donné des ordres et de l'argent. Si j'étais peu disposé au travail, il usait de mille petites ruses pour m'y engager, tantôt il piquait mon amour-propre, en disant que le morceau qui m'occupait était d'une difficulté horrible à mettre en musique, tantôt il supposait que je n'avais pas pris garde à une réminiscence que j'avais laissé échapper la veille, je passais vite à mon piano pour m'en assurer, et dès qu'il m'y tenait c'était pour longtemps, et il fallait travailler. Il n'est sortes de moyens qu'il n'employât pour foire sourire mon imagination (^). »
Comme il est bien certain que c'est au diplomate mécène que revient l'honneur d'avoir deviné, l'un des premiers, le génie de Grétry, il importe de parler ici de ce personnage. Le comte
(ij Mémoires, t. 1, p. 150.
(2i Mémoires, t. I, p. m;.
Gustave-Philippe Creutz " était d'une des familles les plus anciennes de la noblesse finlandaise. Né en 173 1, il fut envoyé par son oncle à l'université d'Abo, en Finlande, où il étudia surtout les langues mortes. A vingt ans, il entra dans la diplomatie à Stockholm et h'équenta, avec son ami Gyllenborg, le salon littéraire de M""^ Nordenflycht, qui adorait le goût français, et Voltaire. Voici ce que Gyllenborg dit de Creutz à cette époque : « La première impression que faisait Creutz n'était pas favorable ; son air sombre et distrait, et sa figure pâle et maigre, n'annonçaient pas la vivacité d'un jeune homme, surtout pas d'un jeune homme de génie, mais quand il voulait plaire ou gagner l'amitié de quelqu'un, ses yeux brillaient et ses gestes devenaient expressifs, l'impression qu'il avait faite était inoubliable. » Il gagna avec l'âge, le nuage qui avait couvert son front s'était dissipé, mais la flamme divine qui en était sortie avait disparu elle aussi. Son visage s'était arrondi, et son apparence était celle d'un homme du monde, mais l'auteur A'Alis et Camille n'était plus. En 1756 Creutz entra à la cour du prince Frédéric- Adolphe, frère cadet de Gustave III. Il resta en correspondance avec le jeune roi et lui donnait des nouvelles politiques et littéraires de la France et même des conseils excellents. En 1762 il fit paraître lAlis et Camille, épopée idyllique en 5 chants. La scène se déroule en Arcadie ; cette histoire des amours de la prêtresse de Diane, Camille, et du hardi chasseur Atis fit pleurer tous les yeux. L'année suivante, Creutz quitta la Suède pour se rendre en Espagne. De passage à Ferney il présenta ses hommages à Voltaire, qui écrivit après sa visite : « Je n'ai eu chez moi M. le comte de Creutz qu'un jour, j'aurais voulu passer ma vie avec lui. Nous envoyons rarement de pareils ministres dans les cours étrangères. »
En Espagne i^), où il séjourna trois ans, il étudia les mœurs et la littérature, alla dans le monde, et joua la comédie et même
(2) M. Hutin a consacré au comte Creutz un ouvrage considérable (400 p.iges). (i) Une de ses lettres sur l'Espagne ap.\ru d.ins I.n Revue Hisl>aiiiqne 1911.
laS LA JEUNESSE DE GRÉTRV
l'opéra-comique, Le Devin du village avec Beaumarchais, alors en séjour cà Madrid. Ce fut un grand honneur pour le jeune diplomate que d'être appelé à l'ambassade de Paris, car la France était à cette époque le soutien politique de la Suède. A côté de ses occupations diplomatiques il fréquentait la société littéraire, le salon de M"'^ Geoifrin, et se prit d'une véritable passion pour la musique de Grétry ('). Il écrivit même pour lui un livret, dont Grétry ne composa cependant pas la musique. En 1783, Creutz t^) quitta Paris; il mourut deux ans plus tard. Son talent poétique est plein de charme plutôt que profond et riche en pensées ; il donne une forme mélodieuse et sonore à la poésie et peint mieux la douceur que la force.
Voici donc Grétry défendu, soutenu, conseillé par le comte de Creutz. Celui-ci l'introduit auprès du prince de Conti et le fait pénétrer dans le salon de M'"'' Geotfrin.
Mais, malgré la grande admiration de Creutz et de quelques amateurs de musique, Les Mariages sainniles ayant été refusés par les comédiens italiens, comme étant d'un caractère trop noble, Ligier et Grétry décidèrent de les transformer pour l'Opéra, où Trial recevait du prince de Conti l'ordre de monter l'ouvrage.
« Lorsque le jour qui allait décider de mon sort fut arrivé, dit Grétry, Trial me fit dire de me trouver le matin au magasin de l'Opéra, pour la répétition des chœurs. C'est ici qu'il faudrait une plume exercée pour décrire tout ce que j'entrevis de fâcheux sur la mine des musiciens rassemblés ; un froid glacial régnait partout. Si je voulais, pendant l'exécution, ranimer de ma voix ou de mes gestes cette masse indolente, j'entendais rire à mes côtés, et l'on ne m'écoutait pas. Je frémis davantage le soir, en voyant chez le prince de Conti toute la cour de France ras.semblée pour me juger. Depuis l'ouverture qui, aujourd'hui, est en
(l) Dans ses lettres ;i Gust.ivc III il l'.iit m:inioii des œuvres Jii ieuiie miiskieii, s.n entrer dans des détails toutefois.
{2) Le seul ouvrage de Creutz que i'.ii trouvé à la Bibliotla-nuc Natiiiualc est Ville, hrti Aihelcn ,if Creiil^och GylUuhorg. Stockliolm, I79>.
LES DIÎBUTS A PARIS l2<)
partie celle de Sylvain, jusqu'à la fin de l'opéra, rien ne produisit le moindre effet. L'ennui fut si universel que je voulus fuir après le premier acte, un ami me retint; l'abbé Arnaud me serra la tnain, il avait l'air furieux, il me dit : « Vous n'êtes pas jugé ce «soir, il semble que tous les musiciens s'entendent pour vous « écorcher; mais vous vous relèverez de là, je vous lé jure sur mon « honneur. » Le Prince eut l'extrême bonté de me dire : « Je n'ai « pas trouvé exactement ce que vos amis m'avaient annoncé, inais « je suis fâché que personne n'ait applaudi une marche que j'ai « trouvée cliarmante. » C'était celle que j'ai placée ensuite dans Le H m on ". »
Pour comble de malheur, Grétry trouva le soir en rentrant chez lui, deux lettres désobligeantes : l'une du lord anglais amateur de flûte, qui lui supprimait sa pension, l'autre d'un anonyme, qui l'accablait d'injures. Aussi le souvenir de cette aventure lui fit-il faire plus tard d'amères réflexions '■'' . « Combien de musiciens, qui in'avaient honoré de leur insultante protection, sont venus inc complimenter ensuite sur mes succès ! Il était trop tard, ils devaient m'encourager quand j'étais dans l'arène épineuse du malheur. Quand je me rappelle qu'un petit poète musqué, qui me promettait un opéra, a reçu de moi cent visites suppliantes, pendant qu'il faisait sa toilette embaumée qui me donnait des maux de tête affreux, et que ce même petit monsieur, forcé par les gens de lettres du premier ordre, a daigné me reconnaître pour son supérieur en talent ! Quand je songe encore que l'exécrable musicien ou amateur de musique qui m'écrivit anonymement le jour de mon premier essai dans la carrière, lorsqu'on exécuta si mal ma musique chez le Prince de Conti, que je pouvais plier bagages et m'en retourner chez les Liégeois, quand je songe que ce perfide m'a peut-être embrassé dix fois ensuite pour me féliciter ! »
De la partition primitive, nous connaissons deux morceaux :
(i) Mémoires, t. I, p. 157.
(2) Rrjlexions d'un Solilairf, vol. 7, cliap.
la marche du Huron et un fragment de l'ouverture de Sylvain, d'ailleurs la plus grande partie en fut utilisée plus tard pour la partition des Mariages sainnites avec le texte de du Rosoy.
Grimm dans sa Correspondance '? parle aussi de cette première audition malheureuse chez le prince de Conti : « Il |^Grétry] avait commencé à travailler pour le théâtre de l'Opéra, en mettant en musique Les Mariages samnilcs, poème de M. Légier, tiré des contes de Marmontel ; il y a environ neuf ou dix mois qu'on en fit une répétition chez M. le Prince de Conti en présence de 200 personnes du premier rang. Cette répétition se fit si précipitamment, avec tant de négligence ou de mauvaise volonté, qu'il n'y eut pas moyen d'y rien connaître; et les directeurs de l'opéra laissèrent là le compositeur et son ouvrage... Tous les polissons réussiront avec leurs pauvretés sur le théâtre de l'Opéra, vous verrez que les deux seuls hommes qui sachent faire de la musique en France, Philidor etOrétry, seront les seuls aussi qui ne pourront réussir à l'Opéra. »
Cependant Grétry se tenait au courant de tout ce qui se publiait au point de vue musical, comme on le voit par ses observations sur le dictionnaire de musique de J.-J. Rousseau, dans sa lettre au Père Martini (^\
'i) Correspondance, t VIII, p. i6;.
(2) D'après l'original ri la bibliotlièque du Licco Musicale de Bologne, copié par le bibliothécaire M. Bonero. La .Vlara en a publié une iraduciioii allemande dans ses \fusikirbritft aui fimf Jahrhunderlen, t. I, p. 262. — Molto Rcvereiidissinio II Reverendissinio Padre Giambattista Martini dei niinori Conveotuali di S. Francesco in Bologne.
Reverendissimo Padrc,
.\vra l'onore di sperdirle li due dictionairs de Jean-Jaque, o per dir meglio ne ho gia spedito uno; quel Sigr che é partito per Turino non mi ha potuto far il piacer di pigliarli tutti due, mettre che la sua valigia era troppo piena, spero che lo ticevera presto; staro attento di approtïtar mi dclla prime occasions per mandargli il seconde; ricevero con granJissinia piacere il 2° tomo délia sue opcrc tante stimate piu, anche il Sigr Abbaie .^rnaut lo ringrazia molto délia sua alienzione ; mi ha detto di dirle che gli scrivera uno di questi giorni, e lo soddisfera in quar.to a quel che Ici gli demanda per Mons. Hameau.
Si critica molto il dictionario che gli mando, vedra facilanienle il motivo principale che c, che M. Rousseau é nemico di M Rameau benche si serva spesso del suo sisteme, i di piu aborisce con ragione la musica francese, e qui in sono frenetici diletianti. Non
« Au très Révérend, Le Révérend Père Jean-Baptiste Martini, Au couvent des Minorités de S.ui Francesco à Bologne.
« Très Révérend Père. J'aurai l'honneur de vous envoyer les deux dictionnaires de Jean-Jacques, ou pour mieux dire, j'en ai déjà expédié un, ce monsieur qui est parti pour Turin n'a pas pu me faire le plaisir de les prendre tous les deux, parce que sa valise était trop pleine. J'espère que vous recevrez le premier bientôt, et je profiterai de la première occasion pour vous envoyer^ le second. Je recevrai avec un très grand plaisir le second tome de vos œuvres, très estimées ici. Monsieur l'abbé Arnaud vous remercie aussi beaucoup de votre attention; il m'a dit de vous dire qu'il vous écrirait un de ces jours, et qu'il répondra à ce que vous demandez au sujet de M. Rameau. On critique beaucoup le dictionnaire que je vous envoie ; vous en verrez facilement le motif principal, c'est que M. Rousseau est ennemi de M. Rameau bien qu'il se serve souvent de son système, et bien qu'il déteste avec raison la musique française qui a ici des amateurs frénétiques. Je ne sais si vous savez d'où vient la désunion de ces deux grands hommes. Il faut que vous sachiez, que M. Rameau se trouvait présent à une répétition que faisait Jean-Jacques d'un opéra français. Lorsqu'elle fut finie, tous les auditeurs lui firent
sise lei si Jove vitne U disuiiione di q lesti dje granJi uomitii : hisogne che sappia che M. Rameau si trovo iti une repet'tioiie che facera Jean-Jaque d'un opéra francese; doppo che fu tinita tutti gli auditon gli fecero grandi complimenti, me lui in qualche modo H disprezzo, dicendo clie era il sentimento di quel grau uomo (che stava in un cantone) che li interessava piu di tutti. Domando dunque a M Rameau il suo judicio, e quest'ultimo avendogli domandato da tre quat o volte se voleva saper la verita, Rousseau rispose senipre di si, gli di^se che vi era delli pezzi degni del piu grau maestro, e anche di quelli che non avrebbe fatto un scolaro di quairo mesi, di piu che il recitativo era uscito d'una penna, e le arie d'un altra. Rousseau s'infurio è pianse di di^petot la quel che si dice) D'allora in poi son stati antagonisti. et vedra in suo Dictionario che non lo risparmia uiente Lei vede che la querela i puérile, me gli gran uomini interepono in tulto quel che fanno.
.Mi da l'onore di dirmi con tutto il rispetto. Reverendissimo PaJre umilississinio e devotissimo Servo.
Gretrï.
Parigi, ; marzo 1768. Bisognera che V. S abbia la bonta di mandai a ripigliar il suo dictionario dal Signor Marc .\urel Canavas Jella niusica del Ke in 'l'urino, mentre che la persona non ha occasione di mandarlo fuio a Hologna.