CHAPITRE IV
Celui-là, quel homme ! Il avait une espèce de génie: il avait plusieurs espèces de folie. Absurde et sage, atteint de manies que les médecins de l'esprit cataloguent, libidineux jusqu'à l'érolisme et orgueilleux jusqu'à l'extravagance, et misérable, digne de compassion, d'amitié, il a répandu le récit de ses malheurs dans quelque deux cents volumes. (Juand on va se lancer à le lire, on ne sait pas le voyage qu on tente, les pays qu'on traversera, longs déserts d'ennui, oasis charmantes ou belles, campagnes où tleurissent les vertus naturelles, et villes immenses, pareilles à de mauvais lieux. On n'avance pas vile et, sans cesse, on revient sur ses pas, on piétine, on recommence un morne itinéraire. Mais le gaillard qui vous conduit a une allure impérieuse. Puis il vous découvre des sites que sans lui l'on n'aurait pas vus 11 nous les montre avec un zèle, par instants fastidieux, et qui vous convainc pourtant. Si le spectacle ne vaut rien, l'homme est drôle. Ses pires toquades vous ont un air de philosophie : son ignominie a de l'héroïsme. Et il gesticule, et
il se démène : il est ridicule, et il est touchant. 11 vous entraîne, même si, do lassitude, souvent, vous le suivez mal.
Quel homme ! Un visage inoubliable. On n'est pas sûr qu'il soit horrible: mais on le voit et il vous hante. Un visage inquiétant, de satyre, et non de joyeux drille de la fable, chèvre-pieds qui prend ses ébats dans la forêt mythologique, joue de la flûte et divertit ses victimes heureuses; non : le satyre moderne, vagabond sans gaieté, luxurieux, morose et bouffi. Un gros nez aquilin, aux ailes fortement dessinées; une bouche épaisse, aux lèvres charnues, demi-ouvertes et gourmandes; tout le bas de la figure gros, boursouflé, les joues un peu tombantes; à droite et à gauche du menton, des enflures adipeuses. El, tant de bestialité, une spiritualité singulière la rehausse. Le front est large, solidement construit, bien découvert, les cheveux rejetés vers la nuque et, devant les oreilles, continués en favoris courts. Quels yeux! Noirs et grands, brillants et qui ont une extraordinaire intensité de regard; des yeux, disait Humboldt, « tout en flammes w1. Le bavard Diderot, je le remarquais, a autour de sa bouche diserte et préservée les zones de ses rides. Restif le curieux et j'allais dire, songeant à ses curiosités principales, Restif le voyeur a toutes ses rides autour des yeux, comme si l'usage ou l'abus d'un organe se marquait et se soulignait ainsi. Le miracle, c'est la résistance de l'organe : il a écarté sa fatigue; il l'a en quelque sorte, poussée et chassée dans les environs. La bouche de Diderot n'est pas atteinte, ni l'œil de Restif. L'œil de Rosi if a toute sa net-
teté. son éclat. Les rides plissent les paupières et n'y font pas de poches lourdes, niais y dessinent des accents; puis, elles partent de l'angle des paupières et, vers les tempes, remontent, serrées les unes contre les autres, de l'une à l'autre plus relevées et, la plus haute, verticale. Un large sillon sépare les deux arcades sourcilières ; et les sourcils, très noirs, longs comme des cheveux, les sourcils et les cils, très abondants, protègent l'œil, si précieux. Voilà Restif. sa curiosité perpétuelle Nicolas-Ëdme Restif de la Bretonne, le spectateur nocturne, le guetteur d'aventures, de vilenies et de maraudes, policier romanesque, fureteur et fouinard au coin des rues, au coin des âmes2. Il n'est pas grand; mais il est robuste : un paysan râblé, un peu voûté par l'habitude de se pencher pour écrire, et voûté comme un vigneron. Le costume : orgueilleuse défroque! Il a écrit comme on se vante d'un exploit : « Depuis 1773, jusqu'à ce jour G décembre 1796, je n'ai point acheté d'habits ! » 3 Gela se voyait. Il était sale et sentait fort, en bon cynique. Il ne montrait pas de linge et boutonnait son vêtement. Sur l'habit, de forme surannée, il portait — coquetterie et signe extérieur de son originalité — un lar°e et lonamanteau bleu, agrafé au col et qui l'enveloppait. Du reste, le manteau se raccourcit peu à peu, quand Restif, à maintes reprises, dut en rogner les bords trop effiloqués. Il se drapait là dedans et, de la main droite cachée sous l'élofïe, il ramenait un des pans à l'épaule. Un grand chapeau de feutre à larges bords, un chapeau comme il était seul à en avoir.
En tête des Nuils de Pa?>is, il s'est ainsi fait représenter, dans un paysage parisien, dans les ténèbres où Ion distingue un enlèvement de fille, des voleurs crochetant une porte, et le guet à cheval, et le guet à pied : « que de choses à voir, lorsque tous les yeux sont fermés ! » Lui, chemine, majestueux. Il est le spectateur nocturne; et il est le hibou spectateur : un hibou, posé sur la • •nlotte du chapeau, semble un cimier. Restif est la dupe enchantée de sa mascarade. Il accomplit son rite quotidien, sa mission de noctambule, avec une gravité comique; il prend au sérieux sa persévérante lubie.
Sans le hibou symbolique, mais toujours accoutré de même, on le voit souvent l'un des personnages des estampes qui ornent ses œuvres. Il est facile de l'y reconnaître à son costume et à son étrange figure. H avait son dessinateur préféré, Binet ; son graveur. Berthet, quand il les pouvait payer. Autrement, il se contentait de moindres artistes Les uns et les autres, il les dirigeait et leur fournissait le croquis : il ne dessinait pas mal. Il exigeait que les pieds des femmes fussent incroyablement petits, la chaussure très tine, les talons très hauts : il avait à ce propos une doctrine, amoureuse et un peu morbide. 11 exigeait que le corsage fut rondelet; la taille, flexible comme tin roseau: et la femme, extrêmement longue, avec la tête toute petite. Voilà son idéal féminin, sur lequel il ne transigeait pas. Des robes luxueuses, d'une soie que le burin devait rendre brillante, luisante... 11 ne transigeait pas sur cet idéal, dans l'estampe ; mais dans la réalité, oui, on le devine!... Et les
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est imiK's sont, en bonne logique, dérisoires, iiguranl des êtres tels que. Dieu n'en a point créé ; tou! Je même, elles ont une grâce aguichante. Au milieu de ces élégances, on L'aperçoit, lui, drôle de bonhomme et emmitouflé de son large manteau : il esl en colère et casse tout avec rage: ou bien il caresse une fille ; ou bien il garde la pose philosophique de l'observateur. Dans les Nuits, une estampe nous fait assister à l'un des soupers qu< donnait La Revnière. Restif est l'un des convives : et, placé entre l'un des frères Trudaine et le gros Sébastien Mercier, il a son chapeau sur la tète. C'est afin qu'on le reconnaisse. Peut-être aussi était-il enrhumé. Un jour, La Revnière, qui l'invite à un repas annonce qu'eu égard au rhume de M. Restif on aura soin de chauffer la salle; pui: M. Restif restera couvert'. Dans la plupart de. estampes, il est nu-tête ; mais il a toujours soi grand manteau bleu 5. Et il est comique, en te! a tour de Diogène, parmi les falhalas de se héroïnes Un éditeur de Ner.wied-sur-le-Rhin qui. en 178'.), publiait sous ce titre, Monument du continue, des planches de Moreau le jeune, se figura que Restif était à Paris l'arbitre des élégances : et il le chargea de commenter les belles images!
Quand Jouhert et Fontanes se lièrent avec Restif, il a\ait cinquante ans. Il était né le 23 octobre 1734 °, en Bourgogne, dans le village de Sacv, entre Auxerre et . A\allon II s'appelait tout uniment Restif; La Bretonne est le nom de la ferme où ses parents habitaient. Son véritable nom, voici ce qu'il en dit : « Notre nom s'écrit indifféremment Restif, Reciif ou Rétif : cependant
je préfère le premier, eu égard à l'étimologie, qui n'est pas ici seulement indicative, mais absolue ; le mot de Restif, venant de rester, signifie qui est porté à rester, à ne pas avancer. Mais, si notre véritable nom était Rectif, alors son origine serait plus noble et marquerait la rectitude d'esprit qui semble naturelle à notre famille... » Autant de folies ! Il savait peu de latin et il avait l'entrain dogmatique des primaires. Il avait aussi de la vanité. Il raconte que l'ancien nom des Restif était Monroyal ou Montroyal « et que le surnom de Restif ou Rétif y fut joint en 1309, à l'occasion du templier Jean de Montroyal qui, lors de la destruction de l'ordre du Temple, fut un de ceux qui le défendirent par des discours pleins de force et de vérité devant les commissaires du roi Philippe le Bel et du pape Clément V... » Bref, il aurait des Templiers dans sa famille !... Son grand-père avait composé une généalogie des Restif et les faisait descendre de l'empereur Pertinax, dont il n'est pas douteux qu'en latin le nom signilie « rétif ». Et notre Restif, dans la Vie de mon père, donne tout cela pour une « plaisanterie singulière » ; ailleurs, il dit que ce n'est pas tout à fait une imagination. Cubières assure que, si des fats l'ennuyaient, il « se soulevait de toute la hauteur de son âme » et leur citait bravement son ancêtre Pertinax, empereur de Rome7. Il se vante aussi d'un Charles Restif, du faubourg Saint-Amatre à Auxerre, qui, en 1582, protestant, rédigea au nom de ses coreligionnaires une requête au roi Charles IX. Puis : « J'ai ouï dire que nous avions des parents en Angleterre » qui avaient fui la persécution « et qui
traitèrent deRestifs ceux qui restaient en France». Et il conclut : « .Nous avons eu des alliances très
relevées » Ces six points remplacent les détails
qu'il serait en peine de donner. Mais : « Tous nos litres ont été perdus... » C'est dommage'? Non : « Les seuls titres dont nous prétendions nous glorifier, mes frères et moi, c'est de ceux de mon père. » Titres de belle honnêteté : il fallait s'en tenir là ; c'était plus sûr.
Son père : un laboureur de Sacy en Bourgogne, un 1res digne homme. Et la Vie de mon père est un beau livre, sentencieux, chargé de ces moralités qui étaient à la mode : un beau livre pourtant. Restif l'a écrit à quarante-cinq ans, âge où l'on retourne à son passé avec un sentiment plus vif encore si Ton a vécu dans le désordre et si Ton se rappelle sajcunesse comme un temps de vie ordonnée. Ainsi Restif se souvenait, philosophe troublé, du bonhomme qui, sur aucune chose, n'avait aucune incertitude, et qui était dur, n'ayant pas de doute, et qui était souverain chez lui. Monselet (qui, môme en littérature, avait le goût délicat d'un gourmand) cite avec une fine admiration quelques lignes du Paysan perverti', c'est une lettre qu'Edmond, jeune homme qui a quitté les champs, reçoit de sa mère, une vieille paysanne : « Mon Edmond, je t'envoie des chausses de filoselle, avec des culottes de forl-en-diable, deux vestes et l'habit de bouracan pour te faire brave les dimanches et fêtés. Je t'embrasse de toutmon cœur. Ta mère3.» Je ne sais pas quel il faut être, né en quel pays et quand, pour ne point aimer, en effet, et avec attendrissement, ce peu de lignes où s'accordent si bien
les mots et la pensée, où survit une vie ancienne qui a trouvé toute l'expression, rapide et sûre et pittoresque, de son cœur simple et amical, de sa coutume lente et de son intention jolie. Dans le Paysan perverti, dans la Paysanne et dans plusieurs de ses ouvrages, Restif a donné cette note si juste et si émouvante de ses souvenirs enfantins, qui emplissent la Vie de mon père et qui en sont le charme. Novateur et le plus échauffé des réformateurs, le plus hardi à vous improviser des politiques et des sociologies, Restif ne touche point à la merveille que, dans le village de Sacy en Bourgogne, réalisait l'ancien usage. Il a fait, de cette campagne où il est né, de ces campagnards dont il vient, une peinture à peu près admirable d'évidente vérité. Je ne crois pas qu'il existe une meilleure image de la campagne française au temps de Louis XV. Où Restif ne vaut rien, c'est quand il se dépêche de consigner ses découvertes récentes, niaiseries et vagues idées qui lui passent par la cervelle. Mais, la campagne de Sacy, et son enfance paysanne, c'est une longue et lente acquisition de sa pensée, de sa mémoire et de son habitude. Alors, il n'a qu'à écrire, et fût-ce vite, selon ses torts : il est une manière de grand écrivain.
A Sacy en Bourgogne, où son père menait la charrue, Nicolasr-Edme était un petit garçon qui gardait les troupeaux, et qui polissonnait plus qu'un autre, et qui était Daphnis avant môme l'âge de ce berger, Daphnis étonnamment lubrique. Son enfance est un roman de sensuelle gaminerie. Voilà son commencement ; et il continuera : toute sa vie est une perpétuelle concupiscence. Je ne dis
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pas qu'il n'v ait nulle forfanterie dans l'excès de ses aventures prématurément galantes; quand il imprime la liste des vingt entants naturels qu'il
avilit à vingt et un ans, peut-être se flatte-t-il ". Mais il continuera de se (la! 1er ainsi — ou d'être dupe, avec une fatuité complaisante — jusqu'à un âge avancé. Pès qu'une lille qu'il a remarquée dans Paris devient mère, il ne doute pas d'être père : abusait-on de sa crédulité ? je crois qu'il suffisait à son illusion. Il apprit à lire, tout seul, dans la Bible, tandis qu'il gardait les troupeaux. Il avait un demi frère, l'abbé Thomas, sous -maître des enfants de chœur à l'hospice de Bieètre. On envoya Nicolas-Edme a Bieètre ; et, comme ailleurs, il polissonna : les religieuses ne lui imposaient, pas. L'abbé Thomas quittant. Bieètre, Nieolas-Edme fut conlié à un autre de ses frères, curé de Courgis. Il polissonna encore ; mais, pour une fillette, Jeannette Rousseau, il conçut la plus timide et fervente passion, qui toujours lui fut précieuse et dont il eut la mémoire embaumée. Il grandissait : on le mit en apprentissage à Auxerre, chez un imprimeur qu'il appelle M. Parangon. Mais il y avait une M"1" Parangon, modèle de toutes beautés et vertus. Xieolas-Edme fut amoureux de sa patronne; gredinement, il la posséda et, plus tard, il vénéra comme une sainte la céleste personne qu'il n'avait pas respectée. Quand il eut terminé son apprentissage.en 17;j"), il vint à Paris. Chez des imprimeurs, à l'Imprimerie royale, chez Knapen. chez Quillau, il travailla pendant quatre années à peu près. 11 n'abandonna ce métier que tardivement; et, même après qu'il eut son renom de littérateur, il y rêve-
nait par moments, si la pauvreté le voulait. Il a composé lui-même, à la casse, des parties entières de ses ouvrages : parfois, il rédigea de cette façon, n'ayant rien écrit d'abord et composant d'un seul coup dans sa tète et dans le composteur. En fait de typographie, comme en fait de toutes choses, il se forgea des théories ; il abomine les Didot, les « peu réfléchissants » Didot, qui suppriment de leur alphabet l'S long. Précisément, il avait, lui Restif, inventé de réserver l'S long pour un emploi tout particulier : les Didot devaient conserver l'S long, pour Restif!1"... 11 exigeait d'avoir un système typographique nouveau, et tout à lui ; un vocabulaire nouveau, et tout à lui ; une orthographe nouvelle,, et toute à lui; une syntaxe, une morale. C'était un fol; et il faut sans cesse le répéter.
En 1760, il se marie... Je ne dis pas qu'alors il tombe dans la débauche : il y reste et, pour ainsi parler, s'y évertue. Ce qu'il fait, ce n'est pas de tromper sa femme : il vit dans la luxure, avec une assiduité crapuleuse. La liste de ses liaisons, il l'a donnée et commentée. Ce sont des liaisons quelquefois et, plus souvent, des rencontres. Une fille qui a le pied petit, le soulier mignon, il la suit, l'agace : et elle ne lui refuse rien. Dans les rues, il chasse et trouve son gibier : si la fille a vraiment le pied comme il l'aime, il l'amène à Binet, son dessinateur, pour les estampes. Mais il a premièrement tiré parti du modèle, pour son plaisir. Quel chien!... Et la lecture de ses innombrables chienneries est ennuyeuse. Lui, ne s'ennuie pas. En outre, il se persuade qu'il accomplit ses devoirs d'écrivain. Car il observe, et il les
peindra, l«>s mœurs d'une grande ville : peinture franche et toile que jamais on ne l'a osée; voilà sa prétention. Puis, l'autre objet qu'il examine, c'est lui-même. Il s'est promis de révéler, de « dévoiler » le cœur humain. L'exemplaire qu'il a choisi, pour son expérience et pour sa démonstration, c'est le cœur qu'il connaît le mieux, le cœur de Nicolas Kdme Restif. Et il le soumet, ce cœur, à un examen très varié : il modifie les circonstances, afin de tout savoir. Il se dégrade, pour montrer comment se dégrade le cœur humain. Et il s'écrie : « Mon lecteur, je suis sincère; il le faut : j'expose ce que nul avant moi, pas même Rousseau, n'avait exposé : la vie complète d'un homme. Ce n'est pas ici une jolie fadaise à la Marmontel... C'est un utile supplément à l'histoire naturelle de ButFon, à l'esprit des lois de Montesquieu et à Montaigne, que je vous présente11. » Et l'on discerne sa notion de la littérature : « utile », par les renseignements qu'elle fournit aux moralistes et législateurs; scientifique, un supplément à l'histoire naturelle de Bull'on; cynique enfin, car il ne s'agit pas de divertir gentiment. Sa littérature : mi témoignage, un document.
Cependant, il s'amuse ! Et il prétend amuser son lecteur. Tous ses livres sont plus ou moins obscènes ; mais il en a écrit un qui l'est plus que les autres : V Anti-Justine. Avertissement : « Il n'est rien qui contribue au bonheur autant qu'une lecture agréable. Fontenelle disait : Il ri est point de chagrin qui tienne contre uni- heure de lecture. Or, de toutes les lectures, la plus entraînante est celle des ouvrages erotiques, surtout lorsqu'ils sont
accompagnés de figures expressives... » Il donne ainsi la théorie, comme il a donné l'exemple, de la pornographie. Mais, s'il intitule son livre l'Anti- Jitsiïne, c'est pour réagir contre Terreur du marquis de Sade, fl reproche à ce gredin d'avoir déconsidéré la charmante pornographie par des cruautés ignobles : « Mon but est de faire un livre plus savoureux que les siens, et que les épouses pourront l'aire lire à leurs maris ; un livre où les sens parleront au cœur; où le libertinage n'ait rien de cruel pour le sexe des Grâces; où l'amour, ramené à la nature, exempt de scrupules et de préjugés, ne présente que des images liantes et voluptueuses... » D'ailleurs l'Anti-J/isline est une ignominie, un abondant trésor de dévergondage.
Ce qui caractérise la pornographie deRestif, c'est le mélange du réel plaisir et de la prétention philosophique. On n'a jamais été plus licencieux, et avec moins de bonhomie. Ce satyre avait de risibles volontés de réformateur. Son Pomographe est un plan de débauche organisée, policée, unifiée, qui fait de l'Etat le maître, le despote et l'artiste succulent des caresses et autres gaietés. Il était socialiste; et l'on a dit que les Babeuf, les Saint-Simon, les Proudhon lui doivent quelque chose, que tout le fouriérisme est déjà dans Restif v\ Sa Mimograplic réforme le théâtre national ; ses Ggnogra/jhes proposent à lï^urope un « règlement pour mettre les femmes à leur place et opérer le bonheur des deux sexes » : son Aivlrographc propose à toutes les nations un « règlement pour opérer une réforme générale des mœurs et, par elle, le bonheur du
genre humain » : son Edtn ngraphe est un « nouvel Emile » ; son Thesmographe est une « réforme générale des lois » ; que ne réforme-t-il *? Bien entendu, réformant tout, il compte sur i'État, Comme au surplus les autres réformateurs. 11 le charge de vilains métiers : c'est qu'il ne songe qu'au bonheur de l'humanité ; ce bonheur, il ne l'imagine que voluptueux. Des farceurs le persuadèrent que Joseph II, à Vienne, avait organisé, selon le Por/tographe, un admirable système de prostitution : et il en était énormément lier. Toute cette partie de son œuvre, la réforme universelle, i's! une prodigieuse caricature, et involontaire, des turlutaines que les autres fous ont énoncées avec un peu plus de discernement. Lui, Restif, ne se méfie pas : il ne craint pas le ridicule et il s'abandonne à son imagination, qu'il a extravagante. Pour lui, le seul empêchement au bonheur de l'humanité, c'est 1 hypocrisie individuelle et sociale. Supprimez l'hypocrisie, aussitôt l'humanité rayonne d'allégresse. Elle se livre aux chers inslincts ; et elle se dilate de félicité. Il n y a [dus qu'à combiner, pour chaque citoyen delà voluptueuse république, le maximum de liberté el de commodité. La niaiserie de Restif. et des autres, c'est de ne voir qu'hypocrisie dans les sentiments, préjugés et principes qui gênent la luxure; et c'est de croire que les lois transforment les mœurs ; et c'est . On n'en finirait pas '
Laissons les r&ées sociales de Restif : elles sont absurdes. Mais Restif. peintre de son t»mips et peintre du débauché qu'il était, ne le méprisons pas. Brunetière le méprisait, comme le précurseur
de Zola; et il réservait à « quelques rares amateurs de gravures » la Paysanne pervertie et Monsieur Nicolas. Certes, Restif écrit des saletés. ïl écrit souvent mal, et presque toujours négligemment. Il le sait et, comme de tous ses défauts, il s'accuse de celui-là volontiers, avec bonne foi et avec orgueil. Il déteste La Harpe qui, dans le Mercure, l'a maltraité : « Mais qu'y a-t-il de commun entre M. de La Harpe et moi "? Je n'ai aucune de ses qualités ; il n'a aucun de mes défauts ; il versifie bien, il est correct, réglé, sage ; je ne versifie pas, je suis incorrect, désordonné et je porte quelquefois la chaleur de mon style ou la liberté de mes tableaux à un excès peut-être condamnable... " » Que lui importe? Son affaire n'est pas de bien écrire, mais de saisir et puis de rendre la réalité, le plus de réalité possible et une somme considérable de réalité. Il se vante de la quantité de son œuvre. En 1791, publiant le premier tome de l'Année des dames nationales, il imprime au revers du titre, dès le haut de la page et en gros caractères ces lignes provocantes : « On sera peut-être curieux de savoir combien l'auteur a composé d'histoires en tout, y compris les Nuits de Paris et sans compter Monsieur Nicolas"! Seize cent trente -deux, au moins! » Et, en 1791, ce n'était pas fini. L'auteur de seize cent trente-deux histoires au moins et en attendant mieux n'est pas et ne peut ni ne veut être un écrivain très attentif. S'il a rêvé de réformer l'orthographe et n'a point évité l'absurdité de l'orthographe phonétique, c'est que les doubles lettres l'impatientent : son imagination va vite ; et il n'a pas le temps d'écrire des lettres inutiles.
Restif écrit tout le temps, et plus que de raison. De 1773 à 1783, dans les dix années qui ont précédé sa rencontre avec Joubert, il a publié soixante et dix-huit volumes. Là dedans, que de fatras! Là dedans, les quarante-deux volumes des Contemporaine* : des amis, des correspondants de hasard, lecteurs contents des premiers tomes, lui envoyaient des « canevas » sur lesquels il brodait avec plus de hâte que d'art. A quoi bon tout cela? On l'eût fâché en le lui demandant. Tout cela, c'était de la réalité. En fait de réalité, tout lui paraissait bon à recueillir: tout, et jusqu'aux bribes.
Les reproches qu'on a formulés contre le réalisme, on doit les adresser à ce Restif. Mais enfin ce Restif a été, plus que nul écrivain d'hier ou d'à présent, un réaliste. Ce qu'il était, il l'a été jusqu'à l'excès et au delà, je le veux bien, de tout excès permis : il l'a été pleinement et, parfois, joliment. Les anecdotes des Contemporaines sont, presque toutes, médiocres : là encore, il est un réaliste, et plus que jamais, si, dans un tel amas de portraits et petites scènes, il n'ajoute quasi rien de son cru à la réalité, vue par d'autres ou par lui. C'est, je l'avoue, qu'il se dépèche : et c'est aussi qu'il a le projet de tous les réalistes entêtés de leur doctrine, le projet de laisser la réalité toute seule et sans qu'intervienne l'artiste. Il n'y a plus d'artiste : on n'a fait que copier ; l'artiste a eu l'abnégation de disparaître. On a copié tout simplement des bouts, des tranches de réalité, sans choix, sans composition. C'est ridicule? C'est le ridicule affiché du réalisme. L'ennui qu'on éprouve
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et, souvent, auquel on succombe, en lisant Restif, a plusieurs causes. D'abord, la sensualité continue n'est pas longtemps révoltante : elle devient fastidieuse; et, la sensualité du prochain, Ton n'en a que faire. Puis la négligence de l'écrivain lasse l'attention. Mais surtout, l'ennui de Restif est dans son idée même du réalisme, dans son idée vraie du réalisme. Une exacte peinture de la réalité médiocre est médiocre aussi. Restif n'en souifre pas, tant il aime la réalité. Il ne tolère pas que son lecteur donne des signes d'abattement : « L'ouvrage que vous venez de voir, lecteur, est pris dans la belle nature... Malheur sur celui que ces lettres... » Il s'agit delà Paysanne pervertie, roman par lettres ... « n'auront pas ému, touché, déchiré! Il n'a pas l'âme humaine; c'est une brute! » La menace vous intimide.
Dans la préface de Monsieur Nicolas, il dit : « Je disséquerai l'homme ordinaire, comme Jean- Jacques Rousseau a disséqué le grand homme. » Trait de modestie? Non; mais il entend se distinguer de Rousseau. Monsieur Nicolas;, c'est, en somme, les « confessions » de Restif. Or, les seize volumes de Monsieur Nicolas ont paru de 1794 à 1797. Les Confessions furent imprimées en 1782 : et Restif les a lues. Il a subi l'ialluence de Jean- Jacques : il le sent bien, quand il se débat contre cette influence. 11 date de 1777 une dédicace de Monsieur Nicolas : « A moi... cher moi, le meilleur de nus amis. » Dédicace antidatée, car les Confessions s')' trouvent, par mégarde. mentionnées. Cependant il avait commencé avant 1782 son Nicolas ; et il est sincère autant que drôle dans
cette déclaration : « Tl existe deux modèles de mon entreprise : les confessions de l'évoque d'Hipponc et celles du citoyen de Genève. J'ai beaucoup du caractère d'Augustin; je ressemble moins à J.-J. Rousseau. Je n'imiterai ni l'un ni l'autre. J'ai des preuves que J.-J. Rousseau a fait un roman ; et, pour Augustin, ses confessions ne sont qu'un apologue... » 11 promet plus de vérité, ki vérité entière et méticuleuse, sans rien omettre, fut-ce le vulgaire et l'insignifiant. C'est ce qu'il annonce, quand il oppose au « grand homme » qu'a peint Rousseau Y « homme ordinaire » qu'il peindra. Il ne choisira pas ; c'est le contraire de l'art : c'est le réalisme. La doctrine vaut qu'on la réfute. Et il y a quelque beauté dans ce grand amour qu'a eu Restif pour la réalité entière, dans son jaloux désir de ne dédaigner rien de la « nature » et d'en tout ramasser.
Le Nicolas, avec tous ses défauts les plus choquants, est un ouvrage extraordinaire. Immonde, oui ; et plein d'admonestations très morales. Jamais on n'a tant parlé de la vertu que dans ces milliers de pages indécentes. Et Restif se châtie vertement : « Je ne suis qu'un avorton, sans force, sans énergie, sans vertu! » Il s'injurie : « Tu seras méprisé des plus méprisables des hommes! » ** Mais, en note, il indique les noms de ces misérables : c'est la liste de ses ennemis. Quand il se compare à de telles gens, il admire et son génie et sa vertu. Il se lamente : il interrompt sa jérémiade pour se vanter avec la plus grotesque forfanterie. De ces diverses manières, il aboutit à une sorte de lyrisme singulier.
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Les amis de Restif, que Joubert connaîtra, ne sont pas mal assortis au très baroque Nicolas : ce sont, pour le moins, des originaux. D'ailleurs, en 1783, Restif est brouillé avec ce Nougarel, à qui jadis il donnait une de ses maîtresses pour femme et que maintenant il raille sous le nom de Gronavet; il est brouillé avec Grébillon fils, qui cependant l'a obligé; il est brouillé avec Ling'uel, l'avocat bouillant qu'il estimait dans le temps où lui, Restif, était prote chez Quillau; avec Laya, qu'il accusera de lui avoir chapardé le sujet d'une comédie. Il est au plus mal avec ses éditeurs, qu'il accuse de le voler. Il est au plus mal avec les censeurs, avec ceux môme qui lui sont favorables et qui ont quelque mérite à le protéger. Il est au plus mal avec les journalistes qui pourraient le défendre : il les accuse de le calomnier, quand les perfides notent l'obscénité de ses ouvrages; et, qu'ils soient de Paris, de la province ou ilu dehors, il leur adresse de vertes répliques, il est généralement considéré comme un écrivain, disons, ordurier. Cela le fâche, car il a souci de la veriu, qu'il offense à lire-larigot. Pourtant, on est curieux de lui. On l'invite à dîner: on le montre à des £ens du monde, qui sont aises d'approcher un tel phénomène. C'est ainsi que, chez le prévôt des marchands Le Pelletier de Morfontaine, il rencontre la divine marquise de Montalembert et soudain ressent pour elle une admiration passionnée. Mais, en 1784, M,no de Montalembert se retire au couvent: terrible chagrin de Restif, qui au surplus ne l'a pas vue deux fois. Kl le lui demeure si présente à la pensée qu'il continue de la croire auprès de lui : et il parle à cette absente, si présente qu'elle lui répond !
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Ses amis réels, c'est Butel Dumont, Beaurieu, Mercier, La Reynière... Butel-Dumont, l'économiste, est l'un des censeurs royaux; et il s'entremet dans les affaires compliquées où Restif sérail en mauvais point. Beaurieu ? Gaspard Guillard de Beaurieu, naturaliste et philosophe, était contrefait comme Esope, son maître et son modèle, boiteux et d'une laideur repoussante. Plus âgé que Restif de six ans; pour le costume, le genre de Restif : mais beaucoup plus sale. Plus excentrique : chapeau de Crispin, manteau à l'espagnole, souliers cariés et haut de chausses. Jadis l'ami de Jean- Jacques; et son Elève de la nature, en 1766, passa pour être de Rousseau. Très pauvre. Et on lui demandait : « Pourquoi ne songez- vous pas à vos affaires? » Il répondait : « C'est que j'aime beaucoup trop l'honneur et le bonheur pour aimer la richesse. » Très simple et bon. 11 adorait les enfants ; il leur composa un Abrégé de l'histoire des invetes, un Cours d'histoire naturelle, un Cours d'histoire sacrée et profane. Il avait de la bonhomie et. dans la conversation, des trouvailles de style qui n'embellissent pas ses ouvrages. Il disait : « Le temps est une dormeuse qui nous mène doucement à l'éternité. » Il mourut dans la détresse, le 5 octobre 1795, à l'hôpital de la Charité. Restif l'aimait; et, le i 0 vendémiaire an V. adressant une supplique au Directoire, il termine ainsi 1S : « Je me jette avec confiance dans votre bonne volonté! On a secouru trop tard mon ami Beaurieu ! »
Sébastien Mercier, c'était un gros homme à la ligure avenante, souriante, grasse, un peu fade : un bavard, et qui écrivait comme il parlait Sa philoso-
phie : les opinions courantes, et hardies naguère, il les adopte; il les arrange de son mieux, il les embrouille même. Il est bien étourdi, léger, pompeux, l'util, expansif. Peu importe : il vaut quelque chose, et beaucoup, par son zèle de « descripteur ». Toute sa vie, il a décrit. A cet égard, il a de lanalogie avec Restif. Il est un réaliste, lui aussi. Ces deux hommes ont fait avec passion l'inventaire de ce qu'ils avaient sous les yeux, le bilan d'une civilisation qui allait sombrer. S'ils avaient eu la prescience de la catastrophe révolutionnaire, ils n'auraient pas recueilli plus soigneusement leur collection de portraits, de tableaux et d'esquisses. Et, si tel ne fut pas exactement leur projet conservatif, notons pourtant qu'ils ont prévu les transformations immenses : Mercier, l'auteur de lA)i 2440, programme d'une réforme universelle et « conforme à la raison » ; Restif, que tourmente la sensation du temps fugitif et qui écrivait en 1788 : « De tous nos gens de letlres, je suis le seul qui connaisse le peuple. Prenez garde, magistrats, une révolution se prépare!16 » Mais il ne faut pas mettre en comparaison Restif et Mercier : avec tous ses défauts, Restif est un autre homme que le peintre diligent du Tableau de Paris. Il a plus de génie, et même plus de talent.
Dans le Journal des Dames, puis dans le Tableau^ Mercier, par deux fois, avait célébré l'auteur du Paysan perverti. Au mois d'octobre 1781, dans le Journal de Neuchdtel, il célèbre les Contemporaines11. Restif écrivit à Mercier. Sa lettre est du 23 mars 1782 iS : il vient seulement de lire son éloge. 11 remercie et, du moment qu'on l'aime, il
parle de lui volontiers, de lui, de ses ouvrages, de sa Paysanne, qu'il est en train d'écrire, et dont il n'a rien lu à personne, et qu'il prierait M. Mercier d'entendre si M. Mercier n'était point à Neuchâtel, mais à Paris : « Il y a dès le premier volume une soixante-treizième lettre qui m'a encore tiré des larmes à une cinquième lecture, j'étais suffoqué à la première. Cet ouvrage est plus fort dans ungenre que le Paysan ; et ce genre est la bonhomie villageoise, la piété patriarcale, la tendresse maternelle, la dignité de père de famille. Tout cela est exprimé... dans un style simple, mais nombreux, et si naïf qu'il l'ait quelquefois sourire... La dernière lettre est digne d'Young ou de Sbakspeare... » Pauvre Restif, qui a le cordial besoin d'être admiré ! Au premier signe de la sympathie, il s'abandonne avec confiance. Puis, comme il sait ce qu'il veut faire et, somme toute, ce qu'il fait! Sa définition de la Paysanne, un peu outrée de compliments, est la justesse même. Sur les écrits de Mercier, il va plus vite : « Votre Tableau vous fait une réputation brillante. »
Cette lettre du 23 mars 1782, Mercier, par la faute de ses déplacements, ne la reçut que le 29 août. Sans retard, il écrivit à Restif19 : « J'ai à vous narrer l'historique de vos grands succès dans toute la Suisse. Votre nom y est devenu l'égal des plus grands noms... » M. Mercier, lui, est malade et sort peu îl demeure au Grand Montrouge, « près le château » : M. Restif ne le viendrait-il pas voir?... M. Restif alla certainement \oir M. Mercier, qui avait de bonnes choses a lui raconter. Depuis lors, ils furent amis; et ils se prouve-
rentleur amitié par de mutuels compliments. Restif eut soin de n'être pas en reste : « Mercier! ô rare et sublime courage! Toi dont les productions vertueuses... - » etc. Celte réciprocité officieuse excita l'ironie, dans la genl littéraire. Le Petit Âlmanach de nos grands hommes, de Rivarol, consacre aux deux amis ces deux articles : « Mercier (M.) Voyez M. Rétif de la Bretonne. » Et : « Rétif de la Bretonne \\l.) Voyez M. Mercier. »
Dire que leur amitié fut sans nuages, non. Quelle amitié de Restif évita les tribulations"? Il avait si mauvais caractère! ou. plutôt, il avait un caractère si ombrageux! La douceur de Mercier, sa mansuétude et la sincère admiration qu'il professait pour son tempétueux ami, retardèrent les éclats. Il se montra bon, dévoué ; il se mêla de ce qui ne l'eût pas regardé si Restif n'avait pas été friand de compassion : Mercier, plus dune fois, s'entremit dans les querelles familiales de Restif. Plus tard, il essaya de le faire entrer à l'Institut : Restif lui en sut gré. Mais, ce qui protégea le mieux leur camaraderie, c'est 1 absence. En 1781, pour écrire et publier moins dangereusement son Tableau de Paris, Mercier s'était ïixé ;i Neuchàtel, où il séjourna quatre années. Cependant, il vint de temps en temps passer quelques semaines à Paris : c'est ainsi que tirent connaissance avec lui et Restif (on l'a vu) et Joubert. Restif un jour se promène et traverse le pont Saint-Michel : « Je vois un homme grave, en chapeau rond, en habit de velours bleu-ciel. Je pensai que c'était un ministre du Saint-Evangile. Jf m'approchai. C'était Mercier. » Voilà un bon
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croquis, fin, coloré, rapide; et Restif a le talent il»' ces petits crayons aquarelles.
Quant à Joubert, pendant l'été de 1783, il lit le Tableau de Paris et il en noie certains passages. 11 y a. dans ses papiers, un petit cahier qui, aux dernières pages, contient six paragraphes empruntés au premier tome du Tableau Ce ne sont pas des citations textuelles, mais bien des résumes,, des refaçons, et où le style serré de Joubert se substitue aux phrases ditfuses de Mercier. Beaucoup plus librement et avec une telle liberté que toute l'analogie est dans le sujet, Joubert, dans ce même cahier, traite à sa guise, des « tableaux de Paris » : les musiciens de nuit, les chansons triviales, la Morgue, les Sourds-Muets, les portes de Paris. Quel était son projet? Voilà ce que je ne sais guère. Il reprend des motifs que, sans doute. Mercier lui .parait avoir bousillés et qui valaient la peine d'être exécutés plus joliment. Destinait-il à quelque journal ou recueil ces ;. lits essais"? Je l'ignore. Los croquis parisiens étaient à la mode : on en publiait dans les Etretmes mignonnes et ailleurs.
Ces fragments d'un « tableau de Paris » par Joubert ont de l'agrément Sur les Musiciens de nuit : « Ce sont les vielleuses et cette multitude de jongleurs, violons, cors de chasse, hautbois, qui courent les rues, et vous donnent une musique délicieuse sons vos fenêtres pour une petite pièce d'argent. Cette musique est ravissante pendant le silence de la nuit et dans le lointain d'une multitude de pues désertes; les hommes les plus insensibles ne peuvent l'écouter sans émotion.
Pauvres malheureux ! vous êtes les bienfaiteurs de l'humanité. Vous donnés souvent un sentiment de joie à l'homme aflligé ; et le pauvre couché dans son galetas, et triste, se réveille et se réjouit aux sons de vos instrumens agréables. C'est par vous seuls qu'il jouit du bienfait des beaux-arts. Il n'entrera jamais dans le temple de l'harmonie. La voix de Colombe lui sera toujours inconuë, mais vous avés rendu l'harmonie populaire et triviale. Vous la conduises dans les rues et vous faites entendre gratuitement à l'indigent les plus beaux airs de Grétri, de Monsigni, de Philidor et les charmantes chansons de Dezaides. Hélas ! l'oreille du pauvre est si souvent blessée par les paroles ; je vous bénis, ô vous qui la consolés par des sons. Ces musiciens qui marchent par petites troupes parcourent aussi la ville pendant le jour. En été, vous croiriés être quelquefois dans cette ville de Bagdat dont parlent les Mille et une nuits, où les rues étoient arosées d'eaux de senteur et où les maisons retentissoient de chansons d'alégresse. Les bouquets qui sont entassés dans les quarrefours et qui embaument l'air, les musiciens ambulans qui concertent de distance en distance, une multitude d'honêtes gens aux fenêtres ; tout cela réuni a quelquefois un charme inexprimable et dont il est difficile de concevoir une idée. » C'est joli.
Joubert, qui aime Les musiciens ambulants, blâme ce qu'on chante par les rues. Les chansons, dit-il, sont « la morale du peuple » et la police a tort de permettre qu'on entonne publiquement des grossièretés « avec des gestes plus révoltans
que lt« > paroles ». Jadis, on chantait « quelque bonne histoire de miracles ou d'obsession du diable » ; on chante maintenant « des chansons de guerre plus crapuleuses encore que les mœurs de nos soldats, ou des chansons d'amour plus gros- Bières que les amours des porcherons ». 11 demande la couronne civique pour l'homme de talent « qui ne dédaigneroit pas de travailler quelquefois poulies filles du peuple et qui, leur aprenant à exprimer avec simplicité des sentimens honêtes, leur aprendroit à les sentir. Seroit-ce donc une gloire médiocre, que de donner de la pudeur à la beauté (jui n'en a plus, dans les dernières classes, surtout à Paris? » Certes! mais alors, qu'est-ce que Kestif deviendra?...
Joubert décrit avec horreur la Morgue ; on disait, la Morne : « c'est un lieu digne de son nom. C'est un cachot environé de murailles épaisses et noires; une humidité perpétuelle en coule sur le pavé... » Tout à l'heure, il comparait Paris à la délicieuse Bagdad des contes : c'est un aspect de Paris. Mais : « 0 qui pourroit dire et compter en combien de manières la vie est enle\ée à l'homme sain et robuste, dans cette capitale malheureuse, et par combien de moïens on y peut mourir ! » L'air vicié, le vin empoisonné, la vile nourriture, les hôpitaux sordides, la honte, le désespoir, les accidents, rixes et assassinats : autant de causes qui rendent la mort « assez commune ».
Le chapitre des portes de Paris est amusant : « Au lieu de ces magnifiques portes qui annoneoient les villes anciennes, vous ne trouvés à l'entrée de Paris que des guichets. Cette superbe
capitale est fermée par de tristes barrières de sapin où des commis qui vous fouillent ont Fair de vous dévaliser... » Joubert se plaint aussi des portes des églises : il les déclare étroites et petites, « comme si la maison de Dieu de de voit pas avoir plus que tous les autres édifices l'air de l'accueil et de rinviliilion... » Et les théâtres'? « On conoil l'histoire de ce jeune homme qui mit l'épée à la main contre son ami, se croïant conduit dans une maison de force en se voïant dans le vestibule de l'ancienne Comédie Françoise au milieu d'une multitude de barrières et de soldats... » Trop de sentinelles! Vous envoyez aux portes des églises les jours de grandes fêtes, devant les hôtels des particuliers qui donnent un bal ; a pendant les huit premiers jours de l'année, vous voyés deux soldats en faction devant la boutique de Le Sage pour garder ses pâtés, et les bonbons de quelques confiseurs sont ainsi gardés à main armée ». Joubert conclut : « En général, tout respire à Paris la gêne, la contrainte, la précaution : mais ce n'est qu'à ce prix qu'on y jouit de la tranquilité. » Il ajoute : « Heureux empire ! si chaque partie de ton administration avoit été aussi aprofondie que la police... »
Joubert voyait de temps en temps Mercier. Le Il janvier 1787, il note : « Mercier rencontré dans un caffé. Quelle opinion il a des arts. Il n'estime dans l'architecture que le maçon. Une belle statue n'est pour lui qu'un objet inutile de luxe et de décoration. Il n'estime pas plus un beau tableau qu'un beau diamant. Il m'a dit qu'il vouloit incessamment publier un ouvrage pour prouver l'inuti-
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lité des beaux arts, il s'exprimoif sur cet objet avec beaucoup de verve et de clarté. Il parloil do cela vraiment avec l'éloquence que donne une inimitié vive, réfléchie, et décidée. » Voilà Sébastien, sa faconde et ses doctrines. Il prétend que la littérature soit l'auxiliaire des lois et il la soumet à la morale; il en fait « l'écolo des vertus et des devoirs du citoyen ». C'est mépriser l'art: et là-dessus Joubert ne sera point de son avis, même si la verve du ïableautier l'amusa, au café, un jour.
L'opinion définitive, mais tardive, de Joubert sur Mercier, je la trouve dans une note spirituelle et judicieuse du 20 juin 1803 : « A Mercier. Le monde n'auroit pas assés de papier pour recevoir tant d'écritures, ni les curieux assés d'yeux et de temps pour les lire, ni l'esprit assés d'attention pour les entendre, ni la mémoire assés de cases pour loger tous ces souvenirs ! » Ab ! le fatras de Sébastien !...
Autre ami de Restif : Grimod de la Reynière ; et, celui-là, encore un toqué. Eu 178 î, il venait, d'avoir ses vingt-cinq ans. Restif le connaissait depuis quelque dix-huit mois; il l'avait rencontré le 22 novembre 1782 chez la dame veuve Duchesne, éditeur, auprès du poêle : « et, de ce moment, nous contractâmes dit-il en 1791) une amitié qui ne finira jamais «-1. Une amitié qui finira; mais Restif eut. pour ce Grimod, des sentiments affectueux. Il le vit en beau Un jour, se promenant avec des dames, il entre chez le marchand de gaufres, pour la collation de l'après midi". El l'on aperçoit « un grand beau jeune homme en noir,
aux cheveux longs », qui a mille attentions pour les dames et les fait placer commodément. L'on admire ce jeune homme : « Sa conduite, répond Restif, ne doit pas vous surprendre; c'est l'homme le plus poli du royaume. Loin de ressemblera nos fats du jour. M. De La R***, né de parens opulens. s'est étudié à se donner toutes les vertus opposées aux travers du siècle. On est frivol : il a voulu être appliqué; on est dédaigneux, impertinent : il a voulu se montrer affable et ne considérer que le mérite personnel... Cet homme si poli, que vous voyez, est extrêmement franc avec les grands quand il se trouve avec eux. 11 leur dit véraciquement, simplement, froidement ce qu'il pense; mais son improbation est recouverte du vernis de la politesse. Croiriez-vous, madame, que ce jeune homme si aimable a des ennemis? C'est sa véracité qui les lui a faits; et je tremble qu'une légère affectation de singularité, qu'on grossit déjà dans le monde, ne lui cause un jour bien des peines ! Quand on est comme lui, il faut endormir l'envie et non pas Féveiller... » Je crois qu'il était possible de voir ainsi le jeune La Reynière. On put aussi le voir autrement. Plusieurs de ses contemporains le décrivent comme un personnage des plus repoussants, et comme un infirme. Il n'avait pas de mains, soit qu'un porc les lui eût mangées quand il était petit, soit qu'il fût né ainsi et, l'on ajoute, les pieds bots. Les pieds bots, ce n'est pas sûr. Les mains : la gaucbe n'était « qu'un prolongement qui se terminait par une sorte de griffe » ; la droite, une sorte de « pince » 2S. Il paraît qu'un Suisse industrieux lui fabriqua des mains artificielles.
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Dans une lettre qu'il adresse en 1780 au bailli de Breteuil, amant de sa mère, il dit : « Vous avez pensé qu'étant né sans mains, vous pourriez m'offenser impunément... » Il avait eu, avec ce bailli, une altercation Quant au visage, nous avons un portrait de lui, par Boily, à seize ans. Visage désagréable, front fuyant, nez en bec de perroquet, et un air d'impertinence triste.
Avec tant de disgrâces, le jeune Grimod n'est pas antipatbique. 11 a de la vivacité, de l'enjouement, de l'esprit ; et il a un attrait bizarre, la poésie d'un malbeureux, l'absurdité pathétique d'un homme qui met de l'entrain dans son désespoir et joue sa vie, toute sa vie, dans la combinaison d'une satire. Telle est, en effet, la signification de ses excentricités principales, et des plus choquantes, et de tout le scandale qu'il a fait. Je ne l'aime pas beaucoup ; cependant, il m'apparait comme une àme blessée, très douloureuse : certes, il n'a pas donné à sa douleur un joli tour, mais que d'amertume!... Son père, le fermier général, d'une famille qui avait, dans les derniers temps, prospéré à merveille, laissant à Lyon des parents modestes et voire charcutiers, était un excellent type de parvenu, sot, sans méchanceté, occupé de deux ambitions, peindre et chanter, pusillanime et qui, les jours d'orage, enfermé dans sa cave, ordonnait qu'on battît le tambour plus fort que ne retentissait le tonnerre. Sa femme le menait, et le trompait; sa femme, assez belle, et qui recevait avec magnificence, mais « attaquée de noblesse ». Née de Jarente, et noblement née, écartée de la cour par son mariage de linance, elle enrageait de
cet inconvénient; sa fortune la revanchait et « sa maison, disait Grimm, était l'auberge ia plus distinguée des hommes de qualité ». Pour les gens du commun, elle ne se dérangeait pas, demeurait dans ses appartements : il fallait un duc, pour qu'elle descendît. Le petit Alexandre-Balthasar- Laurent, qui ne lui faisait point honneur, eut à souffrir d'elle. Il composa, de son chagrin, de sa rancune et de sa générosité naturelle, une philosophie, — c'est beaucoup dire, — un type d'existence. Plus on l'offensait, et plus il tenait à montrer, lui, sa doctrine. Restif la compris, quand il le présente soucieux de « ne considérer que le mérite personnel ». A vingt ans, Grimod distingue et célèbre comme un grand homme un certain Longueville, écrivain public qui a son échoppe au Palais Royal ; puis il consacre du nom de philosophe sublime son fameux et inepte M. Aze, fils d'un boucher du quartier Saint-Jacques-la-Boucherie. La littérature le tente, parce que la méprise \Ime de La Reynière, sa mère. Il donne des comptes rendus au Journal des théâtres, au Journal helvétique, se fait agréer à l'académie romaine des Arcades et obtient son diplôme sous le surnom pastoral de Nerino. On voulait qu'il fût magistrat ; mais il n'accepte que d'être avocat, disant qu'il défendra, le cas échéant, son père, au lieu d'avoir à le faire pendre. Les visiteurs, il leur fait demander s'ils réclament M. de La Reynière « sangsue du peuple » — c'est son père, — ou M de La Reynière l'abri de la veuve et de l'orphelin. Cet illustre souper qu'il donna le 1 ' février 1783, dans l'hôtel que le fermiergénéra! a construit place Louis XV,
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souper qui excita les curiosités, coûta dix mille livres et répandit la gloire insolente de L'amphitryon, c'est une bravade; et c'es4 une caricature ; ft c'est un subtil rébus de malignité, Les invitations rédigées sous la forme d'un billet d'entèrYemeut. le catafalque dressé sur la table en guis:- de surtout : un blâme à l'adresse de M""" de La Reyuière, qui avait négligé les funérailles de son amie M ' Quinault, la comédienne. Et Grirnod n'a invité que de petits bourgeois, afin de protester contre l'entichement. Lt il se félicite des potins qui courent et qui lancent son prochain livre. Les gens île lettres dont il fait sa compagnie, il les choisit parmi ceux qui ne sont pas du monde. ïl organise pour eux ces « déjeuners dînatoires » ou « déjeuners philosophiques » qui ne révèlent pas encore ce maître de la gourmandise que Grirnod deviendra et où l'on ingurgite énormément de café au lait : ce sont des assemblées « semi-nutritives », il l'avoue"'. Reslif goûtait infiniment ces réunions, — « parties très amusantes, dans lesquelles je trouvais réunis les trois agréments, d'une société particulière, d'une société de calé bien composée, et d'un muséon rempli déjeunes gens d'un mérite distingué »23. Joubert en était. Restif, parmi les relations qu'il a faites avec plaisir chez La Revnièi-e. cite « MM. Chénier, Trudaine frères ». Quel Chénier?... Restif mentionne les amis de La Revnière qu'il a connus de 1182 à 1784 : André Chénier a de vingt à vingt-deux ans; Marie-Joseph, • le dix-huit à vingt ans. Le voisinage des Trudaine indique, scmble-t-il. André; c'est l'époque où André, qui a quitté Strasbourg e1 le régiment d'An-
goumois, revient à Paris et se lance parmi les gens de lettres. Et je voudrais qu'il s'agît d'André, pour que, fût-ce chez ce fou de La Reynière, JouberL eût au moins aperçu le divin poète. Mais Joubert a parlé de lui comme d'un poète qu'il admirait, de qui Pauline de Beaumont lui récitait les œuvres, non comme d'un garçon qu'il eût jamais connu.
Restif ne se lasse point de vanter les déjeuners philosophiques : « Ces déjeuners avaient pour but la réunion de tout ce qui avait quelque mérite, soit à la capitale ou dans les provinces. Ils consistaient en café au lait, en thé, en tartines de beurre avec des anchois. Ils commençaient à onze heures et linissaienl à quatre par un aloyau ou un gigot de quinze à dix-huit livres. On ne buvait que du cidre avec la viande. On était libre avec décence. On pouvait amener qui l'on voulait, deux, trois, quatre personnes. Le café était faible et l'on ne risquait rien d'en prendre tant qu'on pouvait. La dose était de vingt-deux tasses... La conversation roulait sur toutes sortes de matières. Ensuite, on faisait des lectures de manuscrits; les poètes..., les dramatistes... Les parents du jeune homme désapprouvaient ses déjeuners, et peut-être avaientils raison : mais nous et le public ne pouvions que les approuver. Ils ont cessé à sa captivité, demandée par sa famille, en 86^. >> Oui ; pour que l'extravagant se tînt un peu tranquille, on le mit dans une abbaye de Domèvre, loin de Paris, près de Nancy. Ce fut un chagrin, pour La Reynière et, très sincèrement, pour Restif. Mais lui-même, Restif, ne blâme pas outre mesure les parents du jeune homme déraisonnable. Il les connaissait. Je
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ne sais pas comment s'y était pris La Reynière pour présenter au fermier général, à la fermière, ce bohème inquiétant. Quoi ! Reslif, en ce temps extraordinaire, eut la réputation d'un moraliste : je ne suis pas sur que les parents alarmés n'aient aucunement com;ié sur L'auteur des Contemporahies pour ramener leur fils à la sagesse. Le touchant, c'est que Reslif en éprouva de hons scrupules. Il raconte qu'il refusait à Grimod de l'emmener dans ses courses nocturnes : « Ce jeune homme a des parents, donl la tendresse se serait alarmée d'absences trop fréquentes el trop prolongées dans les nuits .. » ' Voilà un bon Restif. Mais il avait en Grimod la confiance la plus amicale Comme ses meilleurs amis, il le mêlait à ses histoires de famille. On lit. dans Monsieur Nicolas : « Aujourd'hui même, 29 janvier 1 "Si. j'ai conté toutes mes peines à Al. Reynière iils; et il en a frémi K. »
Ce La Reynière. c'est une relation pour Reslif, Lequel, auprès d'un tel écervelé, n'a rien a perdre en l'ait de limpide raison. Mais, pour Joubert '? Eh! bien, Joubert fréquenta chez cet écervelé. Même, il l'a jugé favorablement, et à peu près comme Restif : «... Jeune homme plus sage que singulier, puisque toute sa singularité consiste à vouloir sans cesse se rapprocher de la vie commune en se supposant né dans la médiocrité. 11 met sa philosophie à se conduire avec la même simplicité, la même application au travail, la même frugalité que s'il n'était pas Iils d'un millionnaire. On sent combien les gens du monde sont intéressés à ridiculiser une conduite qui est pour eux une satire cruelle : aussi ne l'ont- ils pas épargné : ils
ont voulu lui faire avaler la coupe du ridicule jusqu'à la lie : mais ce jeune homme l'a repoussée avec une fermeté noble, et l'a renversée sur l'habit de ceux qui vouloient la lui faire boire. » Si l'on est surpris de voir Joubert défendre ainsi, et sur ce ton de plébéien révolté, le lils du fermier général, Grimod l'Araignée, c'est aussi qu'on ne connaît pas bien le jeune Joubert d'avant la révolution. Pour nous le révéler prochainement, il y aura un autre fol, ami de lui et de Restif et de Grimod, Marlin dit Milran.
François Marlin, né en 1742, — et ainsi de huit ans plus jeune que Restif, de douze ans plus âgé que Joubert, — était un Bourguignon, comme Restif, et un Dijonnais, lils de très humbles gens. Son père, Georges Marlin, est dit « domestique » dans l'acte de décès de François Marlin2". Cependant, les Marlin se vantaient d'une alliance avec Bufton, le bisaïeul ou trisaïeul de cet écrivain célèbre ayant peut-être épousé une Marlin30. Quoi qu'il en soit, Georges Marlin ne paraît pas avoir été un très bon homme, ni particulièrement, un bon père. François, tout jeune, fit l'anagramme de son nom, changeant Marlin en Milran, de manière à ne porter point le nom d'un homme qu'il détestait : il se fit appeler Milran, toute sa vie, et garda « un fond de répugnance » pour Marlin. Son enfance fut pénible : donc, il s'embarqua et, pilote, navigua. Un peu plus tard, il quitta la marine et obtint à Paris un emploi de cent écus dans l'administration des vivres de mer. Son rêve aurait été d'entrer dans le corps des ingénieurs géographes; il eut un moment l'idée de s'adresser à
M. de Buft'on, qui l'appuierait de son influence : la timidité l'empêcha. D'ailleurs, il se plut à Paris et sut se lier avec des gens de lettres. La littérature le tenta et Fréron lui proposa une affaire : « On mettait alors toutes les histoires en anecdotes el le prix en était fait à un louis la feuille. M. Fréron me proposa les anecdotes américaines ; et, m'étant; mis bientôt à l'ouvrage, j'allais, dès que j'eus broché quelques feuilles, les montrer à mon mentor littéraire qui me dit : C'est trop bien pour cela! Ces mots trop bien me firent croire que je ne devais pas perdre un si précieux travail dans une collection méprisée de ceux mêmes qui l'avaient entreprise ; et je conçus l'idée d'une histoire générale d'Amérique... » Voilà François Marlin : c'est un homme qui prend tout au sérieux, et qui a quelque timidité, mais beaucoup plus d'orgueil. Un M LJéjot voulut bien mettre sa bibliothèque à la disposition du jeune employé, grand dévorateur de livres et qui ne tarda guère à négliger le bureau. François Marlin fut envoyé à Brest, avec un traitement de sept cents livres : il se maria. Puis il eut, à Quimper, une « commission pour les blés et les bois ». De là, on le fit passer, avec la même charge, à Cherbourg; et c'est alors qu'il vint à se lier avec Restif : quelle imprudence!
Désormais. Milran — car il faut lui laisser le nom qu'il préfère — sera le type accompli du sincère imitateur et, disons plus, de 1 homme qui subit, à ne s'en plus défaire, l'influence d'un autre homme. Il est habité par l'àme d'un autre homme ; il devient, pour ainsi dire, un double du héros qu'il admire, une doublure de Restif. Rien ne le prépa-
rait à une telle aventure, ni son passé, ni son caractère. Il n'a point cette espèce de génie obscur et trouble qui bouillonne dans le cerveau et l'œuvre de son maître ; il n'a aucun génie. Il était un petit bourgeois sans bêtise et qui, parti de bas, avait eu l'adresse d'arranger sa destinée ; il possédait et ses opinions naturelles et même ses honorables préjugés. Arrive Restif : et il est bouleversé. Restif a écrit la Vie de mon pè.-e. Et lui, Milran, n'a point un bon souvenir de son père ; mais, en quatre volumes in-octavo, il écrira Jeanne Royez oit la bonne mère, qui est un roman vrai, qui est exactement une « Vie de ma mère ». Cette mère était une très bonne femme, dite « Jeanne Royer » sur l'acte mortuaire du fils. Avec un zèle infini, avec tous les détails, toutes les tendresses lyriques, tout le réalisme et répancbement d'un Restif, Milran raconte la vie de cette bonne femme ; il y mêle, selon l'exemple de son maître, son histoire. Jeanne Royez ne parut qu'en 1814 et quand Restif était mort. Mais Milran Favait écrite en 1794 et 1795 ; et alors Restif avait accepté l'hommage du livre, hommage que voici, daté de Paris 1S décembre 1795 : « Auteur profond du Paysan et de la Paysanne pervertis, auteur ingénieux de Y Homme volant, historien moral et varié des Contemporaines, fils sensible qui nous avez retracé dans votre père les vertus patriarcales, c'est à votre exemple et sur vos encouragements que j'ai osé esquisser ici la vie d'une bonne mère : agréez cet ouvrage et puisse-t-il quelquefois humecter vos joues de pleurs ! J'en ai baigné mes tablettes en plus d'un endroit, au récit des faits
que je transmettais sur le papier... » Avant Jeanne Royez, il avail publié, « le deuxième mois Je la république », un ouvrage en deux volumes, qui est une grande folie, et dont voici le lilre : Petite histoire de France, ou revue polémique d'un grand historien ; ouvrage à l'ordre du jour : suivi d'un recueil de lettres anecdotiques en partie rclatives à la Révolution ; et précédé d'un voyage à .1 r&ey, fait et rmbliè en 1180, par l'auteur de Salluste au./ Français. Honnête Martin, dit Milran, sage administrateur des vivres de mer, commissionnaire pour les blés el les bois. Restif l'a induit en absurdité!... Sol lus te aux Français, une brochure de dix-sept pages, ce n'est rien : ce n'est qu'un titre : Salluste aux Français de 1792, essai de traduction ou comment on doit traduire et ce que l'on doit traduire, depuis le 10 auguste dernier, par un Sans-culotte, Oui ; sous l'influence de Restif, L'honnête bourgeois et tranquille employé est devenu sans-culotte. 11 a déniché dans Salluste des passades qui ont quelque rapport à des faits qui ont quelque analogie avec les faits nouveaux; il les traduit : et, par son intermédiaire, Salluste s'adresse aux Français de 1792. La date du 10 août lui est chère, comme le début des temps modernes ; et il écrit, au lieu d'août, « auguste » : c'est une manie qu'il tient de son maître. Quant à la Petite histoire de France, bien qu'en deux volumes in-octavo, elle est extrêmement petite en effet. Résumé de l'Histoire du président Hénault, c'est à peine si elle occupe quelques dizaines de pages dans le premier tome, entre la relation du voyage à Jersey et les nombreuses « lettres anec-
dotiques », celles-là tenant plus d'un tome et demi. Publier sa correspondance : encore une manie de Restif, et qu'adopte Milran. Par malheur, il ne publie que ses lettres, celles qu'il a écrites, non celles qu'il a reçues. C'est dommage, car il a reçu des lettres de Joubert, et qu'on préférerait aux lettres de Milran. Néanmoins, les lettres de Milran sont précieuses : plusieurs, adressées à Joubert: d'autres, à divers amis et, parfois, relatives à Joubert. Nous en aurons fini avec la bibliographie de Milran si nous signalons les quatre volumes in-octavo de Voyages en France et pays circonvoisins depuis 1775 jusqu'en 1807, publiés en 1817 ; voyages où ne brille pas un vif talent, mais où l'on voit assez bien l'état des villes et des provinces à des moments que Milran date avec précision. Moins il a de génieet d'imagination, plus on a conliance en lui : ses témoignages sont valables.
La Révolution ruina ce bonhomme ; et surtout les idées révolutionnaires, qu'il avait attrapées de Restif, lui tournèrent la tète. La seconde partie de son existence paraît avoir été malheureuse. 11 s'était retiré à Dijon ; les livres qu'il publiait lui coûtaient de l'argent, loin de lui en rapporter. Il n'avait plus ni fortune ni amis. Sa fille, Tullie, habitait Marseille et vivait à peindre des Heurs : il lui reprochait de i'avoir abandonné n. Il mourut à quatre-vingt-cinq ans, le 15 décembre 1827, dans la misère. Les témoins dont les noms ligurent sur son acte de décès sont deux voisins, l'un menuisier, l'autre ouvrier en laine.
A Cherbourg, vers la (in de 1783 ou le commencement de l'année suivante. Milran lut par
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hasard les Coïtfemporaines, dont la première édition venait de paraître et qui excitèrent si bien son enthousiasme qu'il écrivit à la veuve Duchesne, pour lui demander les autres ouvrages du même auteur. Bestif l'apprit, par la veuve Duchesne; et il écrivit à son admirateur. Peu de temps après. Milran vint à Paris et ne manqua pas daller voir le romancier : « Il me rerut comme un compatriote et avec une distinction flatteuse; son accueil m'encouragea; je répétai ma visite et il m'en fit plusieurs, en sorte que nous devînmes un peu plus que de simples connaissances31. » Ils devinrent des amis, et justement à l'époque des pires ennuis conjugaux de Restif, à l'époque de Joubert et de Fontanes.
Restif de la Bretonne, Beaurieu, Sébastien Mercier, Grimod de la Reynière, François Marlin dit Milran : voilà le monde où Joubert et Fontanes vont entrer, sur la fin de l'année 1783. N'oublions pas Mma Restif de La Bretonne, l'attrait de cette compagnie ; l'attrait, pour Joubert; et, pour Restif, le tourment, la haine, l'horreur.
Il l'avait épousée en 1760. La précédente année, le travail manquait, chez les imprimeurs de Paris. M. Parangon, d'Auxerre, lui offrit une place dans son atelier : c'était le salut. Pauvre Restif! c'était la fatalité. S'il faut l'en croire, M. Parangon se vengeait. M. Parangon n'ignorait plus les privautés qu'autrefois avait prises le jeune apprenti auprès de M1UC Parangon. Celle-ci était morte. depuis lors; et M. Parangon nourrissait un vif ressentiment. Sur le conseil de ce jaloux rétros-
pectif, Nicolas-Edme épousa une petite cousine des Parangon, Agnès Lebègue. M. Parangon, le perfide, savait que la jeune Agnès était une fille perdue : si nous en croyons Monsieur Nicolas, il
I avait eue pour sa maîtresse; et il traitait Nicolas- Edme un peu comme Nicolas-Edme l'avait traité. Au surplus, dans toute cette histoire, Restif entasse une telle quantité d'infamies sur la réputation de sa fiancée et de sa femme qu'on y est ébaubi. S'il fallait défendre Agnès, les arguments ne manqueraient pas ; quand à l'accuser, c'est plus facile encore : et quel embarras!
Agnès était, dit Restif, la fille de Pierre Lebègue, apothicaire et qui fut apothicaire-major à l'armée du Bas-Rhin :'3. Elle avait, lors de son mariage, vingt-ans84. Jolie? certainement. Une mère abominable, (jui l'a dépravée. Sans fortune: et Restif n'a pas le sou. Restif se brouille avec M. Parangon. Il est sans place; il va gagner sa vie à Paris, sa vie et celle de M'"° Restif, comme il pourra. Il a vingt-six ans et ne songe pas encore à écrire : il publiera son premier volume à trente ans passés.
II est typographe et ne trouve pas d'ouvrage à son gré.
Je crois que c'est Agnès qui, la première, eut des idées de littérature. Restif raconte qu'en 1761 la jeune femme avait autour d'elle, et fort empressés à la trouver charmante, trois hommes, dont un certain « Johnson, se disant Anglais, dont le vrai nom était Calmar, fils de réfugié, nouveau converti » ; et que les trois galants tirèrent au sort qui aurait la jolie Agnès : ce fut Johnson Et les deux autres ne s'éloignèrent pas. En 1762,
Agnès était [irise de la « fureur du bel esprit ». Mie se mit à lire passionnément les femmes auteurs, les Sévigné, les Deshoulièrcs Elle perdit son temps à imiter ces modèles et, pour Johnson- Cahuae, elle composa quantité de lettres33.
A n'en pas douter, voilà le grief principal. Certes, parmi les rancunes de Restif, il y a les infidélités d'Agnès : et Restif, abondant, les relate sans ménager ni elle, ni seulement lui, et ni son lecteur. Ou est révolté do la profusion facile avec laquelle co mari déshonore sa femme et se déshonore luimême : on est frappé de voir qu'à une femme si dévergondée il n'oublie pas de reprocher le « bel esprit ». Somme toute, au point où sont les choses, que lui importe le bel esprit d'Agnès? A un assassin, reprochez- vous des peccadilles, des manières communes ou un parler prétentieux"? Le bel esprit d'Agnès, ce ne fut point, aux yeux terribles de Restif, une petite faute. Sans doute Agnès, férue de littérature, néglisrea-t-elle sa maison. Restif, aussi, se croyait humilié par une femme si délicate et qui affichait un grand dédain pour le souci matériel de l'existence. Il é! ait d'une autre nature, et paysanne; il voulait qu'une femme demeurât discrètement au logis, à la cuisine par exemple, et eût soin de l'économie, des repas, du vêtement. Il a, chez lui, les opinions de son père, le rude métayer de Sacy en Bourgogne. Il n'est pas un littérateur, à cette époque, mais un ouvrier typographe et qui entend, la journée finie, trouver son repas, la table mise. Agnès a des élégances qui le fâchent, des relations qu'il ne supporté pas; elle reçoit des hommages qui excitent sa jalousie
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et qui blessent sa fatuité. Quand il sein littérateur, eh! tout n'en ira que plus mal. Agnès s'avisera d'écrire, non plus des lettres, des romans et des comédies. Alors, il y aura, de lui à elle, une autre jalousie, et non plus conjugale, une jalousie d'auteur. Cela semble bizarre; et c'est la vérité pourtant : jamais on ne soupçonne trop de vanité absurde dans une âme où la littérature devient une fureur. Et ce Restif, c'est bien le type et c'est le monstre du littérateur furieux.
Il a aussi la dignité de son métier, car il travaille sans relâche : quand il n'écrit pas, il cherche de la matière à écrire ; ses turpitudes même, il les tourne à la littérature, il les y consacre. Pauvre Restif! et il enrage de ne pas avoir qu'à travailler. Gomme il se dévoue à la littérature, il dévouerait sans repentir à la littérature sa femme ; oui ! mais non pas comme elle l'entend : d'une autre façon ! L'écrivain, ce n'est pas elle : c'est lui. Dévouée à la littérature, Agnès serait dévouée à l'écrivain. Elle arrangerait autour de l'écrivain la vie calme, la vie sans inquiétude, la vie laborieuse. Elle n'écrirait pas ! Elle aurait soin de l'écrivain, qui est Restif, le seul Restif. Tout cela semble à Restif raisonnable, logique, évident. Son égoïsme, il ne le voit pas. Ce qu'il voit, c'est Agnès qui gaspille trop de papier, trop de plumes et d'encre : il le lui reproche avec une acrimonie dérisoire, avec une colère d'avare. Il est avare de papier, de plumes et d'encre, et enfin de tout l'attirail de la littérature : il épargne, lui. ses outils, se contente de griffonner sur des feuillets quelconques, des chiffons; et il les couvre, jusqu'aux marges, de son
écriture tassée, de son encre sale que crache le bec usé de sa plume. Agnès ne se gêne pas. EL Agnès, pour ses fadaises, a des succès de coterie. Il est jaloux ; il est, plus exactement, envieux. Il publiera, contre Agnès, un pamphlet d'une violence déchaînée : et, dans ce réquisitoire, il mettra, comme des preuves égales de son légitime courroux, les déportements d'Agnès et quelques fragments des comédies qu'elle composait.
Agnès Lebègue, dame Restif de la Bretonne, si elle a eu des amants, les formidables fredaines de Restif l'excusent un peu. Et elle n'était pas cette « catin » que Restif a trop insultée : Joubert ne l'aimerait pas et l'honnête Marlin ne l'estimerait pas. Ajoutons, pour en faire un certain cas, le témoignage deCubières. Après avoir, dans sa notice sur la vie et les ouvrages de Restif, traité Agnès de « la plus méchante des femmes », il se corrige, en note, comme suit : « C'est d'après un récit verbal fait par M. Restif de la Bretonne, que je parle ainsi de Mme Restif de la Bretonne, née Lebègue ; mais ce récit a pu être dicté par la mauvaise humeur et par d'autres sentiments que j'ignore. Quoi qu'il en soit, j'ai eu l'honneur de connaître M""' Restif dans les dernières années de sa vie, et elle m'a toujours paru infiniment respectable, par ses mœurs, son honnêteté, son esprit et son caractère. » Puis, il y a les faits, et tels que nous les tenons de Restif lui-même. Peu de temps après son mariage, comme Restif ne gagnait point assez d'argent, Mme Restif travailla courageusement pour le ménage, donna des leçons, lit des éducations de jeunes tilles et eut chez elle des pension-
naires. À divers moments d'extrême pauvreté, elle se mit à « travailler en modes » 36. Nous la voyons, si la clientèle manque à Paris ou bien si les bisbilles conjugales tournent à l'intolérable, quitter Paris et aller à Joigny, où elle vend des chapeaux. Elle paraît avoir été ainsi absente pendant trois années, jusqu'en 1781, où le triste ménage essaya d'un raccommodement". Je ne crois pas du tout qu'Agnès fût une gourgandine et une sotte.
En 18(16, après la mort de Reslif, Gubières, qui préparait sa notice et avait besoin de renseignements, s'adressa donc à la veuve, et divorcée, de son héros. Il a publié la réponse, d'un ton parfait. Mme Restif note que « des malheurs que toute la prudence humaine ne pouvait prévoir » l'ont séparée de « cet homme de mérite »; le « démon de la discorde » avait « empoisonné l'esprit de cet homme naturellement bon » : depuis vingt ans, elle n'a rien su de lui. Elle dit qu'il était fort charitable : « Si un vieillard, homme ou femme, lui demandait l'aumône, il le conduisait dans une petite auberge, pour lui faire donner un ordinaire et une chopine de vin. Pour refuser un homme âgé, il aurait fallu qu'il n'eût rien sur lui. fl est aussi fâcheux pour les pauvres que pour lui que ses affaires aient mal tourné; mais malheureusement, comme il avait mis son patrimoine dans l'impression de ses œuvres, il se trouva ruiné par les assignats et autres causes dont il ne put se garantir par rapport à sa grande bonté... » Il y a de la dignité, dans celte lettre Puis, la littérature en est absente : Agnès était devenue raisonnable, si jadis elle ne !e fut pas. Le temps, qui avait
adouci les vives blessures et les mauvais souvenirs, avait apporté à la pauvre femme une tardive sérénité, une sagesse calme et douloureuse. Elle ne veut se rappeler que la bonté de son terrible époux, la bonté qu'il témoignait, non pas à elle, à d'autres, à bien d'autres : sa personnelle malchance, elle l'attribue à ces hasards que la prudence humaine ne dompte pas. ;
Lui, Restif, garda ses rancunes. On a retrouvé une série de lettres qu'il adressa vers la fin du siècle à des amis de province, le ménage Fontaine, de Grenoble, — amis que, d'ailleurs, il ne connaissait que comme ses admirateurs spontanés et correspondants bénévoles : — lettres souvent admirables de tristesse et de dolente confiance; lettres d'un vieux Restif, très misérable, très abandonné, que touche délicieusement une marque de sympathie et qui se réfugie avec empressement dans une amitié, même lointaine et inefficace. Fontaine est garde-magasin des équipages militaires ; il a lu quelque ouvrage de Reslif et s'est épris de l'auteur : la citoyenne Fontaine partage ce sentiment. Or, en 1797, il y a quatre ans que Restif a divorcé, douze ans qu'il est séparé de sa femme : Restif n'a pas cessé de maudire Agnes. Il l'appelle « la pire des femmes » ; et il conjecture amèrement qu'il aurait été heureux « avec une épouse digne de sa confiance » : mais, quoi ! « trente ans de douleurs et d'infâmes trahisons » furent la suite de son mariage. « Tout mon malheur vient d avoir eu pour compagne une incapable de gouverner : une femme qui, saisie de la maladie du bel esprit, au lieu de s'occuper de son ménage, employa son temps à
écrire des lettres, que des hommes intéressés à la séduire avaient la fausseté de louer. Nous étions sans fortune ; il fallait du travail, de l'économie : je travaillais peu lucrativement ; ma femme dépensait en papier, encre et plumes, et ne faisait rien. Nous fûmes misérables. De là, le désordre des mœurs, d'une femme encore jeune, qui saisissait des ressources fantastiques et trompeuses. De là, le dégoût du ménage ; elle galopa, voulut faire des éducations, et toujours elle consuma ce que j'avais gagné. De là, des reproches, la séparation... » Ses torts à lui, les a-t-il oubliés? Plus facilement que les torts d'Agnès ! Pourtant, un jour, sincère comme d'habitude, il a une vue très nette de son histoire et ne refuse pas toute responsabilité : « Le bonheur d'une maison, dit-il, est dans le cœur de la femme L'homme à un autre lot; et une maison prospère quand chacun des deux fait son devoir. Ni moi ni ma femme ne l'avons fait, et nous avons été misérables, sans honneur, sans bonheur, sans fortune. Jugez de ma vénération pour vous qui êtes si différente d'Agnès Lebègue. Mais que j'eus de torts, moi aussi!... » La juste vérité, la voilà. Et il résume ainsi son infidélité perpétuelle : « Vous savez, à présent, que j'ai connu de ces femmes qui font adorer leur sexe; mais vous savez aussi, chers concitoyens, que ma femme ne fut jamais de celles-là. Aussi n'ai-je jamais goûté les douceurs du mariage qu'avec celles qui n'étaient pas des épouses38. » Il y a, dans ces confessions de Restif, une espèce d'ingénuité bizarre : ce vieil enfant cynique a une candeur absurde et touchante. Avec des torts réciproques et, très souvent.
abjects, les Restif, qu'une incessante incompatibilité d'humeur excitait 1 un contre l'autre, s'étaient rapprochés et vivaient ensemble, très mal, mais enfin vivaient ensemble, quand Joubert et Fontanes les connurent. Ils demeuraient rue des Bernardins ; et ils avaient une vieille maison probablement un peu grande, où ce fut le rêve d'Agnès de prendre des locataires ou pensionnaires afin d'augmenter les ressources du ménage".
Une nouvelle occasion de querelles naquit, après tant d'autres, par le mariage d'une des demoiselles Restif, Agnès comme sa mère, et qui épousa un nommé Auge, fils d'un commis à la capitation. Cet Auge paraît avoir été une canaille de la pire espèce. Restif s'était opposé au mariage : il ne pardonna point à Mme Restif de l'avoir favorisé. 11 eut avec son gendre des scènes de scandaleuse violence, dont le farouche récit tient, dans son œuvre, des centaines de pages.
En 1783, il publie la Dernière aventure d'un homme de quarante-cinq ans : son chef-d'œuvre et, il me semble, un chef-d'œuvre qu'on peut, sans désavantage pour lui, comparer aux Liaisons dangereuses, voire à Manon Lescaut. Cette fois, Restif ne s'est point abandonné à sa prolixité monstrueuse : il n'y a que deux volumes. Cette fois, en outre, il s'est confiné dans son sujet; et il n'a point parlé de mille choses qu'il ne connût pas, ou ne connût guère, ou imaginât de toutes pièces, avec sa redoutable facilité. Ce dont il parle, il le sait bien ; ce qu'il raconte, ce n'est — et rigoureusement — que le souvenir d'une de ses récentes liaisons, il a aimé avec ardeur une fille toutejeune,
une gamine gentille et détestable, qui l'a peut-être aimé un peu, lui bonhomme de quarante-cinq ans et, à cet âge, plus vieux que son âge, vieux déjà. Sara Debée ne valait rien; mais elle avait, pour séduire le triste bonhomme, et sa beauté jolie, et ses grâces innocemment perfides, les manigances ingénues de sa rouerie. Le triste bonhomme, qu'elle appelait « papa », s'est laissé prendre : elle l'a trompé. 11 a tâché de se déprendre : vains efforts. Elle s'est jouée de lui; elle l'a ridiculisé. Il la haïssait, il la méprisait : il l'aimait encore. Il a cruellement souffert II s'est promené avec elle, plaisir lugubre, des jours qu'il lui savait la lête occupée de godelureaux. Il l'a châtiée : et il lui a demandé pardon. Il s'est humilié, avili. Toute sa douleur, il l'a mise dans son roman.
Plus tard, il a joint à Monsieur Nicolas un abrégé de la Dernière aventure. Et il s'écrie : « On a vu que j'ai adoré Sara, que je l'ai haïe, détestée, méprisée. A présent, je n'éprouve que le sentiment de. la tendresse et de la douleur. . » La tendresse et la douleur réunies, c'est bien le sentiment profond de cet ouvrage. Gomme il est admirablement incapable de modestie, Kestif ajoute : « Où trouvera-t-on le cœur humain aussi bien, aussi véritablement peint que dans cette histoire? Ah ! l'abbé Delille avait raison : c'est un chefd'œuvre ; mais c'est la Nature et non l'auteur qui l'a fait !» Il a tort de se vanter ; et. tout de même, il ne se vante pas mal à nropos.
Donc, Restif vient de publier son chef-d'œuvre. C'est aussi le moment où je crois qu'il fut le plus toqué et le plus malheureux.
Son plaisir le meilleur, en ce temps-là, consiste à se promener seul dans l'île Saint-Louis, son île : car il en aime le paysage et il y a ses habitudes. Il se promène de rue en rue, songeant et observant. On l'aperçoit, enveloppé dans son grand manteau bleu, assis parfois sur une borne et regardant les gens qui passent ou bien couvrant de ses notes quelque bout de papier. En outre, sup la pierre des parapets, le long des quais, il trace des inscriptions, en latin. Ce sont les dates de sa vie, les événements qu'il juge mémorables, des observations qu'il a faites sur l'état de son âme ou de sa santé : « Quam maie me gero ! Mgroto, msereo. Atiamen amorem herse dicere cogito! Quam formosa! Quam hanc felicem diem opto, qua illi dicam amorem ardoremque! » En général, ses inscriptions sont très courtes et elliptiques : « 18 f[évrier 1781]. Sara consolata... » 11 a consolé Sara, dont la mère était méchante ; il lui a promis de lui servir de père... « 23 f. Sara filia... » Il traite Sara comme sa fille... « 25 f. Félicitas : data tota... » Il ne traite plus Sara comme sa fille : elle s'est donnée à lui ; et il s'en réjouit à merveille... « 4 mart. Félix. » Le 4 mars, il a été heureux ; pareillement, le 12 ; et le 14; etc. Son latin, c'est du latin très hasardeux. Mais pourquoi graver dans la pierre ces détails de son plaisir ou de sa peine?... Il le dit, dans Monsieur Nicolas : « J'avais pour butprincipalde me ménagerdes anniversaires, goût que j'ai eu toute ma vie et. qui sera sans doute le dernier qui s'éteindra. L'avenir est pour moi un gouflre profond, etfrayant, que je n'ose sonder; mais je fais comme les gens qui craignent l'eau, j'y jette
une pierre. C'est un événement qui m 'arrive actuellement. Je l'écris, puis j'ajoute : que penserai-je, dans un an, à pareil jour, à pareille heure ? Cette pensée me chatouille. J'en suis le développement toute l'année, et comme presque tous les jours sont des anniversaires de quelque trait noté, toutes les journées amènent une jouissance nouvelle. Je me dis : M'y voilà donc, à cet avenir dont je n'aurais osé soulever le voile, quand je l'aurais pu ! Il est à présent. Je le vois. Tout à l'heure, il sera passé, comme le fait qui paraissait me l'annoncer! Je savoure le présent; ensuite je me reporte vers le passé ; je jouis de ce qui es! comme, de ce qui n'est plus, et si mon âme est dans une disposition convenable (ce qui n'arrive pas toujours), je jette dans l'avenir une nouvelle pierre, que le fleuve du temps doit, en s'écoulant, laisser à sec à son tour... » Ailleurs, il dit : « Ma promenade de l'île est un enfantillage ; mais il est quelquefois agréable d'en avoir, à quarante-neuf ans. Etonné d'être parvenu à cet âge. moi condamné dans mon enfance à une vie beaucoup plus courte, par tous ceux qui m'environnaient, cet étonnement est la source du plaisir que je trouve à écrire puérilement sur la pierre des dates que je revois deux, trois, quatre, cinq ans après avec attendrissement. Je ne sais si les autres hommes me ressemblent, mais c'est pour moi une émotion délicieuse que celle occasionnée par une date, au-dessous de laquelle est exprimée quelquefois la situation de mon âme, il y a deux, trois ans. Si elle était triste, horrible même (car j'en ai de celles-là), je tressaille de joie comme un homme échappé du naufrage. Si elle était heu-
reuse, je la compare et je m'attendris. Si elle était attendrissante, alors cet attendrissement se renouvelle avec force, il m'enivre et je pleure encore. Oh que la sensibilité es! quelquefois délicieuse! Oh que la sensibilité est quelquefois cuisante, affreuse, déchirante! » "' Ainsi se promène-t-il dans son île qui lui est devenue le symbole et le témoignage de son existence. Jeux mélancoliques de son souvenir et de son imagination!... Entre les lieux espaces larges du passé et de l'avenir, il s'amuse à se donner le vertige. Et il s'affole, de plus en plus.
Or, sa chère promenade lui fut gâtée par des méchants. Il avait une allure étrange et qui éveilla le soupçon de la police. Elle le fila : il s'en aperçut; et il se crut persécuté. A plusieurs reprises, l'édilité fit effacer quelques-unes de ses inscriptions, qu'elle ne comprenait pas et qui fleuraient le complot, sans doute. Les gens du quartier prirent ombrage de ce garçon qui avait bien l'air d'un espion. Les gamins se mirent à ses trousses, le narguèrent, le houspillèrent : il eut à donner du bâton; même, il eut à se sauver. Son dernier plaisir de sentimentalité absurde lui fut empoisonne.