CHAPITRE V
Ce sera toule une histoire, assez scandaleuse, et douloureuse. Restif organisera le scandale; et, quant à la douleur, Joubert s'en chargera.
Cette histoire inattendue, qui réunit deux hommes aussi opposés que Restif et Joubert, on ne l'a pas racontée encore. Cependant, je ne l'ai pas découverte dans des papiers inédits : j'en ai trouvé tous les éléments épars dans l'œuvre de Restif. Ce ne fut pas sans peine. Il faut du temps etdeia patience pour chercher et attraper la moindre chose parmi ces deux cents volumes, si désordonnés toujours et, parfois, si incohérents. Il est difiicile de démêler, dans cet énorme fatras, l'authentique et l'inventé. Puis on ne sait jamais où va Restif : il vous endort l'attention par de longs rabâchages et l'on ne devine pas qu'une digression soudaine le mène à des aveux importants. Et l'on n'a pas le droit de rien omettre : notes, avertissements, appendices où il entasse, "dans un fouillis inextricable, maintes billevesées, niaiseries et, tout à coup, des indications précieuses. Enfin, s'il est bavard, prompt aux révélations, prodigue de
tous les détails et s'il dit tout, plus que tout, il excelle aussi à ton! embrouiller. Il dissimule habituellement les noms, quitte à les écrire en toutes lettres dans une page perdue entre des milliers de paçes. Il donne à ses héros des surnoms ; ou bien il leur impose des noms à demi sauvages en modifiant l'ordre des syllabes ou l'ordre des lettres. >
Son histoire avec Joubert, avec Joubert et Fontanes, avec Joubert et Agnès Lebègue, il y revient, depuis 1784, à tout propos : cela le prend comme un délire. El il en fait le roman de La Femme infidelle, en quatre volumes. Mais on peut lire d'un bout à l'autre les quatre volumes de La Femme infiddle sans voir qu'il y soit aucunement question de Fonlanes et de Joubert. Les deux intrigants qu'il y malmène furieusement s'appellent Scaturin l'un, Naireson l'autre. Mais vous ne serez pas sans lire les quarante-deux volumes des Contemporaines, seconde édition. La seconde! car la première a paru de 1780 à 1783, quand l'auteur ne connaissait pas encore Joubert et Fontanes. La seconde, Restif a commencé de la publier en 1781, les tomes de la première continuant de paraître à mesure qu'ils étaient écrits. Lisez, dans la seconde édition, le tome XXlll, jusqu'à la fin : tout à la lin. vous remarquerez ces mots : « Errata de la Fammeinfidelle a ; c'est une clef de La Femme infidelle. Et voici ce que nous apprenons : « Naireson, ou Dictionnaireson. et Scaturin, noms supposés (Berljou, Tanefons) ». La devinette, après cela, n'est plus malaisée : Berljou, c'est Joubert; et Tanefons, c'est Fonlanes.
Il faut lire aussi, et jusqu'aux dernières pages, le tome X!X des Contemporaines, seconde édition. A la fin du volume, ce baroque Restif a imprimé quelques-unes des lettres qu'il recevait pendant qu'il corrigeait ses épreuves : lettres qui n'ont aucune espèce de rapport avec les Contemporaines, lettres d'affaires, lettres intimes, lettres qui pour la plupart ne concernaient que ses correspondants et lui, lettres qu'il ne présente ni ne commente de nulle manière, lettres parfois élogieuses et parfois injurieuses ; son courrier de quelques semaines, en vrac. Mais c'était l'une de ses manies, de publier ainsi des lettres : des documents, de la réalité à l'état brut. ïl y en a. en appendice à plusieurs tomes des Contemporaines, en appendice à la Prévencion iiaciontiip. et ailleurs encore, sans motif, sans autre motif qu'une lubie de ce garçon qui, se croyant guetté, livrait éperdument ses témoignages. Or, 1 une des lettres que contient le tome XIX des Contemporaines, celle qui porte le numéro 118, est signée « Joubert ». Restif ajoute, entre parenthèses : « C'est le Xaireson de la Femme iniidelle. » Nous voilà renseignés, par les soins mêmes de Restif, lequel aurait aussi bien pu, dans ces conditions, laisser Joubert et Fontanes, en toutes lettres, plutôt que de les dissimuler d'abord et de les dévoiler peu après. Du reste, en quelques endroits de ses livres, il écrit tout bonnement Joubert et Fontanes; plus habituelle nent, il préfère Naireson et Scaturin. Des deux, Fontanes a le plus de surnoms : Tanefons, Scaturin. peut être Scaturige1, en tout cas Stanefon et SenatnofJ.
Nous allons voir évoluer, dans l'entourage de
lh: koman d'amour de joubert 231
Restif ut d'Agnès Lebègue, Naireson-Joubert et Seaturin-Fontanes.
Je crois que leur première visite à l'auteur des Contemporaines est de la lin de l'année 1783. En effet, le 8 janvier 1784, notant une adresse. Restif écrit : « rue de Fontanes ». C'est évidemment la rue où. demeure Fontanes : preuve des relations déjà commencées entre Restif et le jeune poète3. '
Restif assure que Joubert et Fontanes sont venus le trouver « par admiration pour son talent » *, et qu'ils ne le lui cachèrent pas. Restif, sur ce point, dit la vérité; Joubert et Fontanes la disaient également. Il y a. dans les papiers de Joubert, plusieurs feuillets où il a copié divers passages de la Dernière aventure d'un homme de quarante-cinq aux. Joubert copie : « il est fort indifférent par quels moïens on gagne un cœur, pourvu qu'il le soit réellement... » Joubert ajoute : « Cela n'est pas vrai. » Bien ! Mais ce n'est pas une opinion personnelle que Restif exprimait ainsi : c'est l'opinion d'un de ses personnages. Joubert. copie ceci encore : o Avés-vous vu dans les villages les veuves se meurtrir le sein et s'arracher les cheveux sur le tombeau d'un mari que la mort leur enlève à la Heur de ses ans, dans la vigueur de l'âge, au fort de ses affaires ? Elles ne croient pas déshonorer leur attachement et leur douleur en mettant l'intérêt au rang des principaux motifs de leurs larmes et de leur désespoir : « Pauvres enfans ! qui vous « nourrira! J'ai perdu mon appui, mon soutien, « celui qui nous donoit du pain et qui fesoit pros- « pérer ma maison... Il étoit si travailleur, si nié-
« nager ! » Elles rougiraient de dire : je l'aimais ou il m'aimait tant ! » Joubert ajoute : « C'est que, dans ces classes, ce que vous apelés intérêt a quelquefois des motifs aussi nobles que le plus noble désintéressement. » Joubert ne contredit pas Restif ; plutôt, il renchérit sur la pensée de Restif. La Dernière aventure est un beau livre, dont furent louches Fontanes et Joubert. Sans plus de cérémonie, et forts de leur admiration, ils allèrent à la rue des Bernardins complimenter l'auteur, « le philosophe Restif», comme Joubert l'appellera.
Le philosophe aimait qu'on l'admirât. Il accueillit bien ces jeunes gens qui lui apportaient leur hommage. Leurs bonnes intentions n'étaient pas douteuses; et, dès l'abord, Restif n'était pas méfiant : même, il se livrait, de grand cœur, avec autant d'aimable bonhomie que de vanité satisfaite. Son caractère ombrageux ne travaillait qu'à partir du premier soupçon, lequel avait besoin d'un prétexte. Restif et ses admirateurs firent ou ébauchèrent assez vite une amitié. Restif écrivait son Monsieur Nicolas : la « troisième époque ». laquelle a trait à l'année 1751, est du mois de décembre 1783. Plus lard, assistant à une petite pièce des Italiens où trois jeunes artistes, liés de fraternelle tendresse, vivent conjointement avec une jolie tille, il se rappela un épisode de sa jeunesse. Lors de son arrivée à Paris, il s'était, mis en ménage avec son ami Boudard, typographe comme lui, et un nommé Chambon, nouvellement débarqué d'Auxerre : l'accord des trois camarades dura jusqu'au moment où des femmes survinrent. Gela est raconté dans Monsieur Nicolas : c'est la situation de la comédie
qu'on joue aux Italiens Alors, n'a-t on point pillé Restif"? Monsieur Nicolas n'est pas encore édité. Mais le manuscrit a été lu. tout frais, par Restif à Joubert et à Fontanes : ces Jeux polissons l'auraient-ils trahi? Eh! bien, il avoue, avec raison. qu'il ne le croit pas : du moins n'a-t-il pas voulu laisser perdre un soupçon1.
En 1784, au début de Tannée surtout, les relations sont charmantes. Restif se confie à Joubert et à Fontanes: il leur lit ou leur donne à lire ce qu'il écrit ces jours-là. Il leur fait présent des volumes qu'il publie, comme le prouve cette lettre de Joubert, datée du « 21 mars » et qui est manifestement de 1784 : « M. De-Fontanes m'a remis, Monsieur, l'exemplaire dont vous avez bien voulu le charger pour moi de la Prévencionnacionale. J'ai lu cet ouvrage avec tout l'intérêt qu'il est fait pour inspirer. C'est à vous qu'il appartient d'apprendre à tous les hommes, de quelques nacions qu'ils soient, à s'aimer, à se regarder comme frères. Malheureusement ils sont rebelles à l'instruction, parce que les raisons de haïr sont hélas! bien plus évidentes que celles d'estimer ou d'aimer. Mais vos écrits ramènent au sentiment ; ils font sentir le bonheur de pardonner ou de s'attendrir. J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très h. et très oh. serv. 6. » La lettre est de Joubert. et l'orthographe de Restif. La Préeencion nacionale : un drame ou « action adaptée à la scène » ; un drame qui ne fut pas joué, et que Restif publia en 178 i; une de ses œuvreles plus médiocres. Il s'agit d'un jeune Français qui a épousé une Anglaise. Or. le père de ce
jeune Français a juré aux Anglais une haine forcenée : c'est qu'il descend de la famille de Jeanne d'Arc, Enfin, tout s'arrange, dans les larmes et dans le raisonnement. Joubért a montré beaucoup d'indulgence pour celte Prévention.
Sur ces entrefaites arrive Marlin, dit Milran, qui se lie avec Restif, lequel le présente à Joubert et à Fontanes. Restif a présenté Joubert et Fontanes à Mme Restif : et l'imprudence est commise. Joubert et Fontanes sont venus voir le romancier qu'ils admiraient : et ils vont admirer la femme du romancier.
Agnès a dépassé la quarantaine. Elle a quarante-trois ou quatre ans. Elle est encore belle. Nous l'apprenons de Restif lui-même, qui la traite impitoyablement «le « vieille coquette » 7, mais qui avoue qu'on ne l'approche guère sans tomber amoureux d'elle. Je ne sais pas ce qu est devenu un portrait d'Agnès, un pastel qu'a vu Monselet, chez M. Auge, l'un des pelits-fils de Restif : « la tête, dit-il, est coilïée en poudre, une fort belle tête, mais d'un aspect sévère et hautain; les sourcils sont arqués fortement, les traits sont réguliers. » On voudrait un peu plus de détails. Monselet dil encore : « L'examen de cette physionomie aide à comprendre une partie des récriminations de Restif... » Quelle partie de ses récriminations"? C'est vague !.. Pourquoi Monselet, si tin, n'a-l-ii pas mieux satisfait notre curiosité?... Cependant, nous savons le principal : Agnès était fort belle et. à quarante et quelques années, très séduisante ; et elle n'avait pas lune de ces piquantes beautés d'une coquette et d'une écervelée; il y a de la gravité, dans son visage, de la fierté,
de la noblesse et, probablement, du chagrin.
Les deux jeunes gens, Fontanes et Joubert, mirent de la gaieté dans un intérieur morose. Mmo Restif paraîl avoir été. dés Le début, charmée de connaître deux amis de son mari, deux hommes qu'il estimait, deux hommes agréables. On se vit beaucoup. Vers l'été, Ton décida de louer, à dépense commune, un jardin dans un faubourg : on trouva ce qu'on désirait, rue de l'Oursine. Lui, Restif, n'approuvait pas cette location; mais il céda s Plus tard, après la brouille, il donne à entendre que ni Joubert ni Fontanes ne songèrent à payer leur part et que Aunes qui paya toute seul', avec l'argent de Restif, de sorte que Restif avait beau solder, chaque semaine, les dépenses du ménage, tout cela passait aux frais du jardin : ni le bouclier, ni la boulangère, eonséquemment, ne reçurentce que Restif leur destinait9. Du reste, nous n'eu sommes point à ces récriminations. Pour le moment, si Restif a déconseillé te jardin, du moins en profite-t-il volontiers.
Le 9 août 17Si, il note, dans Mes inscnpcions : « Dîner aujourd'hui au jardin, avec Milran, Fontanes, Joubert. » Et, dans Monsieur Nicolas, il mentionne « le beau dîner du jardki de la rue de l'Oursine ». Fontanes et joubert : des habitués; mais on avait invité Milran. C'est Agnès qui l'avait invité. Sans doute, au surplus, l'honnête bourgeois eut-il le sentiment de quelque désordre dans tout cela : invité par la femme, il a bien l'air de ne pas trop savoir si le mari l'invite également. Il écrit donc à Restif. le (S août : « Mad. Restif
m'ayant fait l'honneur de m'inviter de votre part à dîner chés vous lundi prochain, j'ai pris mes dimensions pour n'y pas manquer : mais si des affaires vous obligeaient à changer ce premier plan, vous me fériés plaisir de m'en donner avis » 10 Restif ne changea pas le premier plan; et, le dîner de la rue de l'Oursine, Milran nous le racontera.
Dans son roman de Jeanne Royez, il dit que M. Restif, après un échange de visites, voulut lui donnera dîner dans un jardin qu'il avait au faubourg Saint-Marceau. « J'y trouvai, avec M. Rétif et son épouse, quelques invités parmi lesquels j'en distinguai un dont les traits, dans leur ensemble, marquaient du génie et qui avait dans les manières une sorte de dignité moins imposante qu'aimable Il était jeune encore et s'était déjà fait une réputation par ses poésies... » Qui est-ce? Fontanes. Milran ne veut pas le nommer. 11 écrit ce passage en 1810; et « ce poète aujourd'hui occupe un poste si haut, il est devenu si puissant que je ne veux pas le faire rougir de s'être rencontré avec un homme aussi obscur que moi. Il croirait que je sollicite son crédit, quoique je ne sois ambitieux que de son estime... » Ce vieux Milran de 1810 a bien quelque folie à la Restif. Notons sans malice qu'en 1784, il n'était pas grand admirateur de Fontanes. Il le considérait comme un imitateur de Shakspeare; et, pour Shakspeare, il avait du dégoût : « Je ne suis pas, écrivait-il à Restif le Ier mai, assés courageux pour le lire, même pour lire ses imitateurs ou ses traducteurs en vers, M. de Fontanes ou M. Ducis; tant pis qu'ils aient
du succès... » ". L'incroyable Restif avait publié cette lettre clans la seconde édition de ses Contemporaines; et de là peut-être aussi la gêne de Milran, plus tard, à l'égard du Grand maître de l'Université. Donc, il y avait, au dîner du jardin, Fontanes. Il y avait aussi un autre jeune homme, que Milran désigne sous le nom de Spéranzac; on le reconnaît facilement : c'est Joubert. « Il se trouva aussi, à ce dîner du faubourg Saint-Marcel, un compatriote de Michel Montaigne... » Le château de Montaigne est en Périgord, et non très éloigné de Montignac... Voici le portrait de Joubert en 1784 : « Sa physionomie, douce et spirituelle, m'intéressa; et je demandai depuis à M. Rétif quel était ce jeune homme de la langue d'oc oud'<7c que nous avions eu pour convive clans le jardin: il me répondit : — C'est un de ces esprits curieux qui voudraient pouvoir tout pénétrer; il s'occupe actuellement de la métaphysique du langage : il n'a rien produit encore et jouit déjà d'une réputation; elle est assise sur l'idée qu'on a conçue de ce qu'il est capable de faire. — Voilà un terrible engagement, dis-je à M. Rétif; et pour cette avance d'hoirie, un homme d'esprit qui ne veut pas avoir mangé son bien avant l'ouverture de l'héritage doit se trouver fort embarrassé. — Oh ! répliqua mon compatriote, il y a moyen de se tirer de là, c'est de laisser toujours le public dans l'attente des chefs-d'œuvre qu'il s'est promis à luimême; car vous pensez bien que ce n'est pas M. Spéranzac qui a dit : Je vous fournirai des chefs-d'œuvre. » Le bavardage de ce Milran, qui ne manque pas de niaiserie, indique pourtant
assez bien ce qu'était alors la situation de Joubert à Paris. Joubert, assez connu dans le monde des lettres, donnait des espérances; on aitendait beaucoup de lui. De là ce surnom de Spéranzac, que Milran lui inilige sans bienveillance : Joubert et cet imbécile s'étaient quasi brouillés. La désinence ac est destiné à caractériser le Périgourdin de Montignac : Joubert avait gardé son air provincial, et même son accent. Dans l'une des lettres que Restif attribue -à sa femme, au tome III de la Femme infidelle, Joubert est censé dire : « Madame ! de toutes vos actions, voilà la plus belle ! jamais on n'a rien fait d'aussi grand, d'aussi noble!... » Mis à tort et à travers, les accents circonflexes moquent le parler trop périgourdin de Joubert. Et le surnom que Restif préférait pour Joubert, — Naireson, abrégé de Dictionnaireson, — Milran nous le fait comprendre : Joubert s'occupait de linguistique, de vocabulaire, de dictionnaire...
Milran qui, en 1810, n'aime plus Joubert, lui trouva pourtant de l'attrait, quand il le vit en 1784. Aux indications que Restif lui fournissait, touchant ce jeune homme, il répondit qu'il « aimerait à avoir des communications avec ce métaphysicien ». Restif ne l'y encouragea guère : « Je ne crois pas que cela fût difficile, mais je ne vois point dans l'un et l'autre de vous des éléments assez sympathiques. Vous avez beaucoup d'ouverture et de franchise avec peu ou point de prétention; mon convive a beaucoup de politesse... » Et, par cette politesse, ce n'est pas une sorte de sincérité, que signale Restif... « Je vous entends, repris-je ; je me livrerais sans réciprocité ou avec trop peu de
retour... » Au bout <lu compte, Restif n'a peut être voulu que préserver Joubert d'une intimité ennuyeuse Milran conclut : « Nous en restâmes là et je ne m'occupai plus d'aucun projel de liaison entre un provincial ignoré de tout le monde et un philosophe déjà répandu, déjà illustre dans une ville remplie d'hommes célèbres. Cependant, par la suite. M. Spéran/ac et moi nous nous sommes rencontrés. J'ai eu avec lui plusieurs entretiens; fe me suis même permis de lui écrire et quelquefois il a honoré mes divagations de courtes réponses, mais substantielles Voilà un des convives dont M. Rétif me procura la connaissance presque éphémère". » Les autres convives, Milran ne les dit pas ; mais v eut-il d'autres convives ? Restif n'a cité que Milran. Joubert et Fonlanes.
La Reynière, peut-être? Deux mois plus tôt. les deux amis Restif et La Reynière avaient failli rompre à jamais, par la faute d'Auge, le gendre de Restif. Ce « monstre » avait prié La Reynière de le faire rentrer en grâce auprès de son beau-père. La Reynière invita le beau père et le monstre à déjeuner. Inutile essai ! Restif note, à la date du 19 juin : « Auge ose vouloir me parler chés M. de La Reynière. » La Reynière dut écrire pour s'excuser l! ; Restif pardonna. Sûr de ne plus rencontrer le monstre aux déjeuners philosophiques de la place Louis XV, il y alla très volontiers et très souvent, v lut quelques nouvelles des C<>/tt<,//t/;orai/ies et des passages de la Paysanne. Il y conduisit Milran '*, lequel, dans Jeanne Royez, raconte avec délice les repas qu'il a faits chez M. de la Reynière. Même, il avait, ce Milran, la sereine sottise d'y amener son
fils, âgé de sept ans. Fontanes et Joubert étaient là.
Grimod fut alors l'ami, le familier du ménage Restif, et l'ami des amis du ménage. Le 14 novembre 1784, il écrit à la belle Agnès : « Grimod de la Reynière a l'honneur de présenter ses respects très humbles à Mme Restif de La Bretonne. Il s'empresse d'acquitter sa promesse, en lui fesant passer le billet de loge pour mardi, et deux réflexions filosofiques, l'une pour M. Dumont, l'autre pour M. Joubert... » Ainsi, l'on ira au théâtre; et Agnès, qui a toute une loge, invitera ses amis. Tout le monde a son présent choisi ; et la réflexion philosophique pour M. Joubert est un signe : Joubert est un philosophe et qui déjà se plaît aux pensées finement rédigées. Pour Restif, quoi ? Pour Restif, un « bâton de jus de réglisse des Feuillantines » : car il est enrhumé.,. « La Reynière se fait une fête de le posséder demain à déjeuner, et M. Restif la rendra complette, s'il veut ajouter au plaisir qu'on aura de le voir bien portant, celui de l'entendre ; en conséquence il est invité à mettre quelque chose en poche, et Mm0 Restif est suppliée de vouloir bien l'en faire ressouvenir r". » Voilà les bonnes relations du petit groupe qui s'était réuni autour du ménage Restif; et, les mauvaises relations, les voici.
Le commencement, c'est une intrigue sentimentale et vaniteuse que Restif a nouée avec une « fille auteur », la jolie MUe de Saint-Léger. Celle-ci avait à peine un peu plus de vingt ans, adorait la littérature et se flattait d'avoir déjà
I l ROMAN l> WltU'H DE JOUBBRT 241
publié, sous l'anonyme, déni romans, Lettres du Chevalier de Saint- Elme et de .}/" de Melcencrt, et Alexandrine ou l'amour est une vertu Elle épousera dans quelque deux ans M. de Oolleville et deviendra quasi célèbre. Provisoirement, file est une petite débutante, forl délurée, passionnée de sentiment chaleureux, entichée de sublime, charmante, et qui d'ailleurs se lie à sa beauté pour^ aider son génie. Restif entendit parler d'elle et, par l'imprimeur, sut l'adresse de la muse. 11 écrivit, et gentiment Saint-Léger répondit que la Vie de mon />r/>- était « le livre du ciel » et « sûrement celui que liront les Bienheureux ». Il n'en fallait pas tant pour allumer la sympathie de Restif. Promptement, il se rendit auprès de son admiratrice et la trouva délicieuse. C'était, la Saint-Léger de vingt ans, une personne d'un vif entrain, qui ratlolait des auteurs comme ceci : « J'aime dès que j'admire : j'ai toujours été amoureuse pendant deux ou trois jours des auteurs qui m'ont pénétrée ; les morts, comme les vivants, ont eu ma conquête... » Avec les vivants, elle était expansive : dès sa première visite, Restif entendit «des choses flatteuses», et des baisers, « vi-ii Sairit-Lègei\ quae me deosculat^ ». Elle engagea Restif à revenir: et il revint. Précisément, ce mois de décembre 1782, il s'était promis d'oublier la perfide Sara : Féliselte de Saint-Léger l'y secourrait. Félisette demanda des conseils. Restif en prodigua. Il prêta des livres : des livres de lui. Saint-Léger lut ainsi la Malédiction, paternelle : « Je suis au troisième volume... Il y a de ces traits de génie qui font ouvrir la bouche et rendent stupéfait... » Toutefois, elle
ajoutait : « J'oserai le dire, il faut gravir péniblement et marcher dans les ronces, pour trouver les immortelles IT... » Restif n'aimait pas ce genre de restrictions, dans les éloges qu'on lui adressait : il excusa Félisette et continua de prendre chez elle de bonnes tasses de chocolat. Certes, il adorait Félisette, laquelle appréciait surtout en lui l'auteur. Je ne sais ce qu'elle lui refusa : il crut sentir un malentendu entre son impétueux amour et la curiosité littéraire de son amante. Puis Félisette n'était pas docile. Restif lui donna la Dernière aventure. Ce n'est pas un livre pour les jeunes filles. Félisette fut indignée. Elle écrivit à Restif; elle le grondait, lui faisait honte de son inconduite, lui reprochait de délaisser femme et enfants, de s'avilir : « Je crois, en vérité, que vous ignorez tout ce que vous valez, tout ce que vous êtes... C'est l'ami des vertus, c'est, celui dont les utiles idées doivent amener une heureuse révolution dans les mœurs, celui... qui rend Jean-Jacques à sa patrie, c'est celui-là qui est vous-même et que vous devez respecter... Mais vous aimez les femmes !... Une femme payée est-elle de mon sexe, pour vous? Vous qui savez honorer, qui chérissez la pudeur et l'innocence, peut-il se trouver rien de conforme à votre façon dépenser, dans ce que nous appelons une fi lit' ? » Oui ! répondait Restif en luimême. Après cela, et pour une si jolie lettre de colère gracieuse, il devait aimer Félisette bien davantage; mais, pour connaître son plaisir, il était trop vaniteux. Il détesta la jolie lettre; il n'avait, dans l'amour-propre, aucune patience. Il détesta la jolie lettre et Félisette. Il ne répondit
pas; il bouda. Félisette l'invita : il ne bougea mie; invitatus, non co. Et, quelques jours plus tard, pareillement, invitatus, non co . Elle écrit; il répond sec : epistola a Saint-Léger, responsum durum. Elle eut beau le rappeler : il était en courroux. Elle lui écrivit : « Si vous ne m'honorez pas d'un mot de réponse, vous me permettrez de. vous renvoyer jusqu'au dernier des livres que vous' m'avez donnés... » Il laissa revenir à lui ses présents. Fier, il accepta la rupture. Le 16 mars 1784, il vit une dernière fois Félisette, à dîner chez Butel-Dumont. Le 16 mars : et, la veille, il avait mis en vente la Prévencion nationale, sa vengeance que Félisette ignorait encore II avait commis l'énorme indélicatesse de publier, en appendice au tome III de la Prévencion, la série des lettres à lui adressées par 1' « auteuresse », puis une lettre concernant cette jeune fille, une lettre en latin, — comme si le latin seul pouvait braver, en telle occurrence, l'honnêteté, — une lettre où Y « auteuresse » était peinte sous les traits d'une vile intrigante et d'une lille perdue. Saint-Léger, il ne la nommait pas ; mais on devait la reconnaître : et elle se reconnut. Restif aura des ennuis ; il les a mérités.
Félisette avait un ami très sincère et dévoué en la personne de l'astronome Lalande, excellent homme, qui réprimanda l'imprudente et lui jura d'arranger l'affaire. Il alla trouver Restif. L'astronome et le romancier s'étaient rencontrés ; et ils s'embrassèrent d'abord l8. Puis, l'astronome fit sa commission, nettement : bref, on menaçait M. Restif d'un procèsen calomnie ; a lui de voir s'il aimait
beaucoup cette éventualité. S'il ne l'aimait point,
il avait le moyen de s'en tirer: premièrement, il supprimerait la lettre latine aux exemplaires de la Prévention qui n'étaient pas vendus et la remplacerait par un carton ; secondement, il adresserait à MUe de Saint-Léger une lettre de repentir. Restif, au ton de l'astronome, sentit que tout cela était sérieux. Il écrivit la lettre : « Mademoiselle, je quitte à l'instant M. Deialande, l'homme le plus aimable et le plus sage. Gomment est-il possible que M"e de Saint-Léger pense avoir à se plaindre de moi, elle qui a tant d'esprit? Quoi! en reconnaissant quelques-unes des traces de nos conversations ou de nos lettres, elle a cru qu'un ami qui l'estime a voulu parler d'elle pour la dénigrer!... » Le bon apôtre ! Et il affirme qu'il révère M" 'de Saint- Léger ; il la déclare intéressante : il n'oubliera jamais qu il l'a vue pleurer avec lui. La bonne Lettre !.. Bien entendu, Restif la publiera comme les autres. Et. pour en faciliter l'interprétation, il ajoutera cette noie : « Il faut placer avant celle-ci et lire de suite les seize lettres qui se trouvent à la fin de la Pr évencio.n nationile • Nouvelle et remarquable perfidie : tel lecteur qui n'aurait pas deviné que les seize lettres de la Prévention nationale, et la lettre latine, eussent trait à ~S\ de Saint-Léger n'a plus de doute désormais. Quant aux cartons qu'on lui demandait, Restif pouvait ainsi anéantir presque tout son méfait, la plupart des exemplaires de la Prévention n'ayant pas quitté le magasin. L'ouvrage ne s'enlevait pas : \'im vadil Prévention^ la Prévention ne va pas ! oote-t-il, un mois après la mise en vente, il promit tout ce qu'on voulait:
seulement, il se garda de tenir sa promesse. En
général, les carions lai faisaient horreur : il ne lo- 1 rail pas de modifier ce qu'il avait une fois •'•«•rit : c'est fatuité, de sapait, et aussi superstitieux respect du document. Pourtant, le jour même que Lalande était venu lui présenter les exigences de Kélisette, Bestif comprenait la gravité de l'histoire où il se fourrait. Selon sa coutume, il soupçonna l'astronome de menées louches. Les semaines suivantes, ses craintes le tourmentèrent. Nous en voyons les signes dans Mes Inscriptions. Le 23 mai. chez son ami le prévôt des marchands Le Pelletier île Mortfontaine. père de la divine marquise de Montalembert. ainsi tourne Ja conversation qu'il note, en résumé : « Inquiétudes au sujet de Saint- Léger. » Le 20 juin : « J'ai rêvé la Bastiile; inquiétude au sujet de la Saint-Léger. » Le 2:1 juillet : Timeo carcerem; il craint la prison La Bastille était son effroi. Dans Monsieur Nicolas, il raconte que, toutes les nuits, il s'éveillait et criait : « Ma vie esi empoisonnée ! » Il sentait ladite Bastille « entr'ouverte sous ses pas ». Il écrivait : « La mort est moins affreuse pour moi que la Bastille. Et j'écris ceci, le (Heur serré, cachant ces feuilles à mesure que je les achève » On l'avertissait de prendre garde à lui, de savoir dangereux le ressentiment de la Saint-Léger. Il avait ou croyait avoir un indice des mauvaises dispositions où l'on était à son égard en haut lieu. La Paysanne pervertie, soumise à la censure, y stationnait sans réponse favorable. Lniin. Miromesnil, garde des sceaux, la rayait sur le registre des permissions. Or, Miromesnil était, de même que Lalande. un
ami de M110 de Saint-Léger Restif ne sait que devenir : il voit de toutes parts les rancunes de cette « fille auteur ». active à le chercher et à le trouver. Le pauvre Restif en était là de ses inquiétudes, quand, peu de jours après le beau dîner du jardin, le 2o août, il note : « Le lieutenant de police a mal parlé de moi... » Oui, Lenoir, lieutenant de police, avait dit au marquis de Marnésia, — nous retrouverons ce marquis de Marnésia, — lequel l'avait répété à Fonlanes, lequel lavait répété à Agnès, laquelle l'avait répété à Restif, donc Lenoir avait dit : « qu'il y avait à Bicêtre des gens qui le méritaient moins que moi ! 19 » Restif, en consignant cette phrase dans Monsieur Nicolas, n'est point encore apaisé ; il s'écrie : « Vil scélérat! et toi, que méritais tu? » Agnès Lebègue insiste. Trois jours plus tard, elle recommence d'effrayer le pauvre Restif, qui alors est pris d'une véritable panique. 11 écrit sur la pierre des parapets, dans l'île Saint-Louis, le 28 août : Turbo ! abeo ! periculuml Trouble ! je m'en vais ! péril !... Et, le 29 : Fugere ! Fuir!... Plus tard, il note : « Mon état, depuis le 29 auguste, était une anxiété douloureuse et terrible. » Tout son journal de cette époque est parsemé de mots tels que ceux-ci : Timor et tremor... Timeo malum... Do/or ingens..., etc. On lui conseille de partir. 11 a bien envie de filer. Cependant, il ne peut s'y résoudre : comment abandonner son immense travail, ses ouvrages en cours de publication, et l'Ile Saint-Louis, et les petits souliers qu'il rencontre dans les rues de Paris?... D'autre part, M. de Mortfontaine l'engage à demeurer. Donc il demeure. Mais il vit dans une con-
tinuelle angoisse. Je crois que, s'attendant à être arrêté, soupçonnant des intrigues et des eomplots, il se prépare de son mieux, et non sans maladresse, des alibis qu'il utilisera éventuellement. Ce doit être. à un souci de ce genre que répond une lettre de Joubert; une lettre assez obscure, et que voici : « Paris ce 2 ... » Et je ne saurais dire exactement le mois ; l'année : 1784, sans aucun doute. Et je conjecturerais le 2 décembre 1784, si peut-être Je remerciement qu'on verra que Joubert envoie à La Reynière est pour cette pensée que La Reynière lui adressait, par Agnès Lebègue, au mois de novembre. En tout cas, la lettre est de la fin de l'année 1784. « Monsieur... «Quant à « Monsieur », je crois que, dans sa transcription, Restif — c'est par lui que nous avons la lettre de Joubert, imprimée au tome XIX des Contemporaines — Restif, qui se dépêche, se trompe : la lettre était pour Mmo Restif. « C'est avec le plus grand plaisir que je me vanterai d'avoir passé la soirée de mardi dernier avec M. Restif. Il n'avait auqu'unement besoin de mon consentement exprès pour invoquer mon témoignage ; il me suffisait d'être prévenu. Je n'ai nullement besoin d'être assuré, madame, que je ne serai point compromis : quand même je devrais l'être un peu, je m'exposerais sans peine, si je pouvais par là rendre un service à M. Restif. de quelque conséquence. Je répons du consentement de M. De-Fontanes, à qui j'écris par la même occasion. Il ne sort pas depuis quelques jours, à ce qu'il m'a fait dire hier, et je suis dans le même cas. Des raisons très importantes, et que vous approuverés quand j'aurai l'honneur de vous les
2iK LA JEUNESSE DE JOSEPH JOUBERT
communiquer, ne m'ont pas permis depuis jeudi de ut* absenter un seul moment. J'ai été infiniment peiné de l'inattencion qu'on a eue dimanche, en refusant la porte à Jeannette. J'avais, il est vrai, chargé mes hôtes de me dire sorti pour tout le monde, mais je ne prévoyais pas que vous auriés la bonté d'envoyer. J'ai écrit à M. De La Reynière pour le remercier. Au premier moment dont je pourrai disposer, je ne manquerai pas, Madame, d'aler vous porter mon humeur quelquefois très ennuyeuse, et l'assurance des sentimens distingués avec lesquels je vous aime autant que je vous honore. — Joubert. » Et il y a un post-scriptum ; il y a presque toujours un post-scriptum aux lettres de Joubert : « C'est un grand jour pour moi aujourd'hui ! Excusés mon mauvais papier et mon mauvais stile ; je suis au lit et très pressé"0. »
Lettre bien mvstérieuse! Il n'est pas douteux qu'elle soit de Joubert : Restif l'a imprimée telle qu'il l'avait sous les yeux. On y reconnaît à coup sûr le ton de Joubert, ses manières : et c'est lui, drôlement lui, qui. à cette époque déjà, sans être malade, avoue qu'il est à la fois « au lit et tris pressé ». De lui aussi, ces façons tendres et cérémonieuses Le mystère de la lettre vient de ce qu'on ignore les faits dont parle .Joubert. Par exemple, pourquoi ce jour est-il pour lui un grand jour? Je ne le sais pas : et Agnès le savait. Et le mystère de la lettre semble aussi venir de ce que Joubert n'a pas voulu que sa lettre fût moins elliptique N'a-t-il pas des secrets avec Mme Restif'? On le dirait un peu. L'insistance avec laquelle il assure et il répète qu'il ne soit pas, qu'il est très
occupé, que Fontanes de son côté ne sort pas, et que cela v;iut mieux, — que fa i t Jouberl ? que l'ail Fontanes ? ri qu'y a t-il? — cette insistance esl bien bizarre. Jouberl et Fontanes, qui s'étaient un peu étourdimenl liés avec Restif, ne commençaient ils pas tic sentir les inconvénients de celte intimité, ne cherchaient-ils pas à la desserrer? Peut-être! Et ne faut-il pas remarquer aussi que Restif, avant un Bervice à demander à Joubert, le fait demander par sa femme? Remarquons-le, sans nous bâter de conclure. Enfin, si Joubert se dévoue et consent à être un peu compromis, n'a-t-on pas L'impression qu'il ne saurait agir autrement, qu'il met là toute sa politesse de galant homme"? Mais il n'ajoute pas un mot de vraie amitié pour M. Restif, tandis qu'il aime autant qu'il honore Mme R Voilà, sans le vouloir, ce qu'on remarque,
Restif l'a-t-il remarqué? À cette époque, il ne se méfie pas encore de Joubert. Les bonnes relations continuent, moins fréquentes probablement, toujours amicales Elles n'ont pas cessé, au début de l'année 178^ A la date du 20 janvier, nous lisons dans Mes Inscripcio?is : « Dîner chés nous, avec la dinde aux truffes de Joubert. M. delà Reynière en est. » .Joubert a donné à ses amis une dinde aux trulfes; et les truffes au moins viennent de Montignac. Le Périgourdin met de la gentillesse à faire goûter à ses amis les excellents produits de son pays natal Comme la maman du Paysan perverti envoie à son Edmond l'habit de bouracan qui le fera brave les dimanches et (êtes, la bonne Mme Joubert a inscrit l'adresse parisienne de son Bis sur un lin colis de truffes qui le feront brave au
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dîner, un jour de gala. Elle ne sait pas que. la dinde aux truffes, Joseph Joubert la mange avec sa bonne amie et le mari de cette dame.
Car Joseph Joubert est devenu, ou peu s'en faut, — et je crois qu'il ne s'en faut de rien, — l'amant de Mrae Restif.
Reslif s'en douta. Et, pour Restif, un soupçon, c'est une formidable certitude. Aussitôt, tout s'éclaire à ses yeux. Joubert et Fontanes, qu'il a pris pour ses amis sincères, ne sont pas ses amis, sont — abominablement — ses ennemis. D'ailleurs, il l'a observé : Joubert et Fontanes, venus pour lui, venus par admiration de lui et de ses œuvres, ont tourné de lui à Mmo Restif. De la part d'Agnès, il n'attend que des trahisons; de sorte que les amis d'Agnès sont des scélérats qui le haïssent et le bernent. Ce n'est pas la jalousie conjugale qui le tourmente : il n'aime pas Agnès et, avec elle, ne compte plus les tromperies. Il croit qu'elle l'a trompé sans discontinuer; et il est sûr de l'avoir trompée incomparablement. Donc, pas de jalousie! Mais il craint la Bastille et n'oublie pas que les informations relatives aux funestes projets du lieutenant de police Lenoir, transmises par Agnès, viennent de Fontanes. Fontanes prétend qu'il tient ses renseignements du marquis de Marnésia : oui! ou bien de l'affreux La Harpe?... u Je crois que Fontanes tenait tout cela de La Harpe, qui me hait et auquel son imagination, si pauvre d'ailleurs, fournissait des chimères qu'il aurait voulu réaliser. -1 » Restif, qui a l'imagination riche, organise toute une conspiration : la Saint-
LE ROMAN D'AMOUR DE JOU15ERT 2)i I
Léger le désigne à la malveillance du garde des sceaux; Lalande parle contre lui, à qui? à Lenoif, je suppose; La Harpe est dans l'affaire; et Agnès, évidemment; et Joubert et Fontanes, qui lui conseillaient de se sauver, sous peine d'être embastillé. Or, il ne s'est pas sauvé le moins du monde : et il n'a pas été embastillé. Donc, les craintes qu'on excitait en lui n'avaient pas d'objet : preuve de l'imposture et de la machination. Cependant Restif continue de croire que Lenoir et Miromesnil lui en voulaient. Risquait-il donc la Bastille? Eh! bien, oui : de manière à détester Lenoir et Miromesnil; et non : de manière à délester Joubert et Foui ânes, qui la lui ont fait redouter. De jour en jour, les preuves affluent, telles que Resl if les désire : elles lui font horreur; et il les désire tout de môme, parce qu'il trouve une amertume quasi savoureuse à savoir qu'on le hait.
Fontanes le hait : voici les preuves. Le lendemain du jour qu'on dînait ensemble au jardin, Restif alla dîner dans un endroit où il rencontra Fontanes. Fontanes et Restif, après le dîner, sortirent ensemble : « ils causèrent, car les hommes qui s'aiment et qui s'estiment causent avec effusion de cœur ». Reslif raconta qu'il lui était arrivé bien des choses dans sa vie, et notamment ceci. Avant eu dans sa jeunesse une maîtresse et l'ayant oubliée quinze ans, il la retrouva et ne la reconnut pas. Cette femme alors avait une fille, Zéphire, extrêmement jolie et qui déjà vivait dans le désordre. Reslif devint amoureux d'elle, rêva de l'épouser et provisoirement fit d'elle sa maîtresse : « il ne fut jamais de pareil amour ». Zéphire
mourut; et Restif sut — le monde est si petit! — que Zéphire, sa maîtresse adorée, était sa (ille. Gomme il était tout à fait dépravé, il ajoutait, parlant à Fontanes, « qu'apparemment la tendresse paternelle, s'amalgamant dans son cœur à l'amour physique, en lésait par ce mélange un sentiment délicieux ». Fontanes, visiblement, ne goûta point cette anecdote Restif lui demanda le secret, que Fontanes promit de cet air et de ce ton qui disent : « Vous me laites injure... » Puis (c'est Restif qui le sait) il alla tout révélera Mm0 Restif. Restif pourtant avoue : « S'il ne le dit pas à elle même, ce fut à un tiers, mais si haut qu'elle l'entendit ». Et : « Il y aurait eu peu de mal, si les choses avaient été répétées comme elles avaient été dites. . » Ce Restif est stupéfiant!... Mais Fontanes modifia le récit, 1 « empoisonna » et déclara « qu'il frémissait d'une pareille confidence, qu'elle lui ôtait toute l'estime qu'il avait eue » pour Restif"'.
Tout cela, Restif le raconte ainsi dans une lettre qu'il prétend avoir adressée à Scaturin-Fontanes. Quant à la modification criminelle que Fontanes aurait fait subir à l'anecdote. Restif l'indique par cette note : « Lorsque Scaturin lira ceci, il rougira de lui môme: j'en suis sûr : car il a une âme. Il sait que je lui ai parlé de Z""* , et non d'A***. » Et, Z***, c'est la petite Zéphire; etÀ***, c'est Agnès, la fille aînée de Restif. Dans Monsieur Nicolas, Restif est plus net encore etaffirmalif : « Je lui citai le traitde Zéphire, bien circonstancié, bien détaillé. Que lit Scaturin ? il alla le rendre, malgré l'invraisemblance, à Agnès Lebègue, comme d'Agnès Restif. lui donnant ainsi malicieusement Z. pour A.
IL ROMAN li'vMolli 08 JOUBERT 253
Elle a été désabusée par la suite : mais, en attendant, elle clabauda, ne voulant avoir qu'un prétexte23. » Il ne faut pas accuser Restif de mensonge : Restif est de bonne foi. Mais il faut mettre au point ce que son imagination dénature sans qu'il s'en aperçoive. Restif a certainement raconté à Fontanes l'histoire de Zéphire; et certainement Fontanes en fut révolté Mais que, sciemment. Fontanes ait rapporté, comme d'Agnès Reejtif, l'aventure de Zéphire, on ne peut l'admettre. Fontanes, dégoûté sans aucun doute, le dit à. « un tiers », le dit peut-être à Joubert. En somme, les Restif avaientdeux filles : Agnès, mal marier au « monstre» Auge; et Marianne, dite Marion, fillette encore à cette date. Il est possible que Joubert ait averti M"" Restif et l'ait mise en garde contre le danger d'avoir chez soi une fillette et un mari étrangement dépravé Joubert eût mieux fait de se tenir tranquille et de laisser dans l'oubli une vieille histoire quasi fabuleuse. Mais il aimait M"' Restif; et, si l'on aime une femme, ce n'est, pas un petit effort que de se résigner à la turpitude qui l'entoure, qui la frôle Sans doute n'aurait-il pas approuvé, autrement que pour en souffrir, un charmant Restif et amoureux d' Vgnès Lebègue : un ignominieux Restif et qui a de sales idées lui est encore une souffrance. Et x4.gnès Lebègue. avertie, clabauda : cela, je le crois. Elle était à plaindre et cherchait la compassion.
Restif assure qu'on voulut se débarrasser de lui et. par la crainte de la Bastille, le faire décamper Je crois que Joubert. avec plaisir, l'aurait vu décamper ; je ne crois pas à une machination.
Restif lui-même ne nie pas qu'en haut lieu l'on fût mal disposé à son égard; il ne dit pas — du moins, il ne dit pas constamment — que ses périls fussent inventés pour les besoins de la cause. 11 a confiance que la Saint-Léger fomente contre lui des intrigues, en vue de le perdre : et il ne dit pas qu'il y eût partie liée entre la Saint-Léger dune part et, d'autre part, les Fontanes et Joubert. Tout simplement, ceux-ci auraient, pour leurs secrets desseins, profité des manigances de la Saint-Léger. Là-dessus, il n'hésite pas : « Scaturin et Naireson, liés récemment avec Agnès Lebègue, voulaient m'engager à fuir. » 2*
Au mois de février 1785, Restif était fort malheureux et, en outre, malade : les reins et la vessie. Voici son journal, du 20 au 26 février : « 20 f. Je m'alite : les reins, pis : 21, aulit : les reins, pis; 22, au lit, les reins, délire, bruit de Joubert et La Reynière: 23, periculum, j'ai manqué de mourir; 24, annihilatus sum, une excellente sueur; 25, un peu mieus; 26, un peu mieus... » ÎS Donc, le 22, étant au lit, malade et même en proie au délire, Restif a entendu des éclats de voix; il a reconnu les voix de Joubert et de La Reynière. Il n'y aurait rien à tirer de là, si Restif, dans Monsieur Nicolas, n'insistait. Alors, il prétend qu'on a tenu conseil contre lui, chez lui, le 22 février au soir; que La Reynière prit sa défense ; qu'il s'agissait, pour sa femme, de réclamer pension et séparation. « Mes deux bons amis Scaturin et Naireson, qui m'avaient tant recherché par admiration de mon talent, disaient-ils, la poussaient à cette démarche » ; et l'on mit du complot Milpourmil : c'est Milran. .
Mais alors, je me demande si ce ne sont pas là des songes de malade : de son aveu, Restif a déliré, le 22 février I78.'*>; et, dans son journal, s'il note le « bruit de Joubert et de La Reynière », il ne dit rien de ce qu'il semble s'être forgé ensuite. Ce m conseil » tenu chez lui et contre lui, n'est-ce pas l'une de ses imaginations? Pourtant, s'il dramatise, il le fait sur un fond de vérité.
En 1780, La Reynière, exilé de Paris, était à l'abbaye de Domèvre. Il lut la Femme infidelle ; il écrivit à Restif et sa lettre, datée du 27 octobre, nous aide à nous débrouiller dans cette affaire. « Votre sensibilité ne vous a-t-elle pas exagéré vos douleurs ?... » La Reynière connaît Restif et, à part lui, se méfie des exagérations. Mais enfin, les « monstres » qui ont tourmenté Restif, il les déteste. Sous leurs noms de Milpourmil, Naireson, Scaturin, il les devine ; et, lui-même, il se voit sous le nom de M. de l'Elisée, car l'hôtel de La Reynière était au coin de la place Louis XV et de la rue de l'Elysée. Or, si l'Elisée a vu des gens qui déplaisaient à Restif, il ne songeait qu'à le servir, épiant ce qui se tramait contre lui, apaisant la colère des uns et la rage des autres. Depuis lors, Agnès a quitté son mari : La Reynière a tout fait pour l'en dissuader. Et Joubert? « Quant à Naireson, s'il (La Reynière) a continué de le voir depuis cette époque, c'est que : 1° il ignorait la plus grande partie de ses torts tels qu'ils sont décrits dans votre ouvrage; 2° lui connaissant beaucoup d'empire sur Mmo Jeandevert... » C'est, dans la Femme in /ici elle, le surnom d'Agnès... « il espérait la ramener par cette voie à ce que vous désiriez d'elle
ÎSfl LA JEUNESSE DE JOSEPH JOUBERT
et peut-être en serait-il venu à bout; 3° on voit tous les jours des gens dont on aime la conversation, sans qu'on approuve leurs opinions sur certaines matières; 4° enfin je puis vous jurer que l'Elisée a toujours entendu M. Xaireson parler de vous avec le respecl dû à un homme de génie et les égards dus au plus respectable des hommes... » Et Agnès? « Ha! croyez que, si Mm Jeandevert a si longtemps trompé son "estime (à La Reynière), c'est au respect avec lequel elle lui parlait de vous qu'elle en est redevable. » En somme, tout le monde affichait un grand respect de Re.-tif. Néanmoins, on agitait le problème de savoir si Mme Restif n'intenterait pas. contre son respectable mari, un procès en séparation. C'est La Reynière, il le dit formellement, qui la dissuada de « rien porter en justice». 11 croyait les époux malheureux faute de s'entendre ; il comptait les accorder : il ne savait pas la dixième partie de ce que la Femme inft'lelle vient de lui révéler. Ce qui l'indigne, de la part de Mme Restif, c'est l'acharnement qu'elle met à susciter contre Restif des improbateurs et ennemis. Mais il ajoute : « L'Elisée se félicite qu'on ait toujours assez bien auguré de son inviolable attachement envers vous pour ne pas avoir essayé sur lui ces tentatives..»26 Evidemment, La Reynière ne va pas tout de go contredire Restif et le démentir Mais que de restrictions il apporte aux dires de la Femme infidelle ! Il ne savait pas tout cela : on devine qu'il ne le croit qu'à moitié, s'il le croit un peu. Il estimait Agnès ; il estimait Joubert. C'est bien : Restif ne lui permet plus de les estimer, et il ne les estime plus; mais il les estimait. Toute la
machination fomentée contre Restif, il la réduit à la vraisemblance et "à la vérité. En somme, si Agnès s'était séparée de Restif, celui-ci en aurait-il souffert? Ce n'était pas la première fois que se séparait ce détestable ménage. Il reste que l'épouse déconsidérait l'époux auprès d'un chacun : mais l'époux ne se déconsidérait-il pas lui-même, avec une loyauté effrontée, dans sa conduite quotidienne, dans ses livres d'aveux hardis et dans ses confia dences ; et qu'est-ce que Mme Restif aurait pu ajouter à ce que Restif ne cachait pas ?
Ce que Restif tolère le plus mal, c'est que, dans ses querelles conjugales, tout le monde lui donne tort. Non La Reynière : et encore fut-il un moment où Restif soupçonna La Reynière de céder à l'opinion commune. Mais Joubert et Fontanes, venus pour lui, venus par admiration de son génie ! Agnès les a confisqués à sa cause. Et Milran? Milran de même. Comme Restif ne doute jamais de ses mérites, de son droit, de ses vertus, il n'arrive pas à comprendre les sortilèges par lesquels Agnès lui vole ses admirateurs et amis. Il la traite de vieille coquette; mais il lui attribue des artifices de sirène. Seulement, n'étant plus sensible aux séductions de la sirène, il complète comme il peut l'explication et suppose, chez les dupes d'Agnès, de scandaleuses roueries. Fontanes, Joubert et Milran sont des « méchants » et, avec d'autres, « la honte de l'humanité ». Fontanes sera bientôt « le vil, l'immoral, le trigame Scaturin », un « coquin », l'un des « poux de la littérature ». Fontanes, Joubert et Milran : « trois garnements». Et, quand Reslif a dénoncé leurs méfaits, et les
siens, il s'écrie : « Ha ! que de force, que de vertu il faut, pour confesser publiquement tout ceci, sans craindre les avortons littéraires qui se sont emparés des places ! Oui, je suis le plus vertueux des hommes, puisque j'ai le plus de force. » Sur Fontanes, il en sait plus qu'il n'en a dit : Fontanes le devrait remercier de ses réticences. Voilà les injures ; mais voici l'accusation : « Je m'étais réuni avec Agnès Lebègue, qui fut d'abord traitable. Cette semi-bonne intelligence dura jusqu'à la connaissance de Scaturin etNaireson, deux intrigants, surtout le dernier, qui à ce défaut joignait un désœuvrement absolu. Ces deux hommes me croyaient riche : ils trouvèrent dans Agnès Lebègue une créature facile ; ils eurent la pensée de s'établir chez elle et d'y vivre à discrétion. Ils avaient trouvé leur femme, mais ils n'avaient pas trouvé leur homme : quoique bonasse, je suis inabordable, impitoyable pour les frelons... » 27 Folies !.. Ce n'est pas cela: et Ménélas feint d'être Ulysse. Le parasitisme de Fontanes, Restif le démontre par le fait que Mme Restif se fût mis en tête de lui sous-louer un petit appartement de leur maison et de le prendre en pension moyennant douze cents livres ; et il prétend qu'elle dépensait l'argent du ménage à payer « le jardin loué en 1784 et le loyer du petit troisième dans notre maison pour Fontanes"8 ». Je ne sais pas s'il est vrai que Fontanes ait habité la maison des Restif. Mais Joubert passait avec Agnès « toutes les aprèsdînées » !...
Le roman de la Femme i/ifidelle, Restif l'a écrit dès l'année 1785 et il l'a publié l'année suivante"9,
sous le nom d'un personnage qu'il inventait et qu'il déclarait son compatriote, M. Maribert-Courtenay. Là-dessus, les bibliographes se sont parfois trompés de la façon la plus comique Jean-Samuel Ersch, dans le Second supplément à la France littéraire (Hambourg, 1806), prend Maribert-Courlenay pour un pseudonyme d'Agnès Lehègue et attribue à cette pauvre femme un ouvrage terriblement écrit contre elle30. Maribert-Courtenay annonce,dans une courte préface, qu'il a peint « non la vie chimérique et romancière», mais la vie commune; et il rapportera la simple vérité. Je crois, en effet, qu'il y a beaucoup de vérité dans la Femme ivfidelle : beaucoup de vérité, mêlée à beaucoup d'invention. C'est un roman par lettres ; et Restif assure qu'il imprime « les véritables lettres » telles qu'il les a entre les mains. D'ailleurs, il avoue qu'il en a supprimé plusieurs et que d'autres, perdues, il les rétablit de mémoire, « les ayant lues ou entendu lire ». Admirable document, auquel on ne doit se fier qu'avec une extrême prudence ! un mélange (et non tout à fait inextricable) de pièces authentiques et de pièces fabriquées. Le 23 décembre 1785, Restif note dans son journal : « Le soir, retouché aux dernières lettres ïnfidelle ». Déjà des retouches ! Restif ne s'est pas contenté de retouches. Les premières lettres, celles qui emplissent le premier volume et qui relatent les anciennes aventures galantes d'Agnès Lebègue sont évidemment fabriquées : ou bien elles ne formeraient pas un exposé si clair et si complet, minutieux, pareil à celui d'un roman. Restif ne pouvait posséder celte correspondance, antérieure
à son mariage. Mais, en 1785, il épie sa femme : il l'épie à double intention, pourdéjouer les malins projets de ladite femme, et pour attraper les éléments de son livre II détourne, confisque et retient beaucoup de lettres : celles-là. il les a insérées dans la Femme infidelle. Ainsi, le 14 mars, il note dans son journal : « Ab uxore trador. Ma famme écrit contre moi à Milran. » C'est une lettre qu'il a surprise. Le 2 avril : « Je retiens la lettre à Joubert et Lamarque ». Cette lettre, il n'a donc pas eu à la rétablir de mémoire : il a pu la copier sur l'original. Et plusieurs lettres de cette époque sont d'une vérité manifeste. Voici donc ce qu'on trouve, dans la Femme infidelle. touchant l'intrigue d'Agnès et de Joubert.
Mme Jeandevert (Agnès) écrit à Naireson (Joubert) : « Quelle consolation pour moi que votre connaissance, cher ami! Vous et l'ami M. Scaturin, vous m'avez tirée du profond avilissement où j'étais plongée; vous m'avez avertie que je valais quelque chose et vous m'avez fait m'estimer moimême ! Je vous dois une nouvelle existence ; je vous dois autant qu'à mon père. Avant de vous connaître, j'étais anéantie par les soins du ménage ; je ne me croyais capable que de tenir une aiguille et de faire aller les détails domestiques. Aimables amis, vous avez ouvert mon âme ; vous m'avez montré que j'avais la faculté de penser, d'écrire ! Je vous consacre les prémices de cette faculté précieuse. C'est à vous que je m'adresse, M. Naireson; je respecte les importantes et profondes occupations de M. Scaturin ; mais faites-lui part de mes sentiments et de mon immortelle reconnaissance.
Je m'impose avec plaisir la loi de vous écrire le matin, et de vous recevoir l'après-dinée. Je vous donnerai ainsi tout mon temps, et ce n'est pas trop, d'après ce que je vous dois... » 31 Tout cela est d'Agnès. Et l'on voit très bien ce que fut le prélude de leur amitié amoureuse. Le sensible Joubert n'a point méconnu cette charmante femme, si durement opprimée par un mari qui refuse de la traiter autrement qu'une ménagère : et elle, qui rêvait d'écrire ! Elle a ébauché des romans, des comédies, que Restif méprise et ne veut même plus regarder : elle a montré à M. Joubert, tremblante, ses timides essais. M. Joubert les déclare jolis et garantit que l'auteur de ces petites choses a un don qu'il faut cultiver : bon exercice, qu'elle écrive à M. Joubert tous les matins; il la dirigera. Joubert, en cette aventure, est un garçon de cœur touché, d'âme complaisante, et qui, flâneur, a du loisir, et qui s'amuse à de lines tendresses, et qui au bout du compte prend une femme par où il sent qu'elle est prenable. Elle, si elle n'évite pas tout le ridicule de quelque présomptueuse éloquence, n'est-elle pas gentille, avec sa joie de renaître, aveG son projet de revivre, et avec son pédantisme empressé? Elle était avilie : on la relève !... Et, la mauvaise humeur de Restif, concevons-la. Son ménage n'allait pas bien, et ira plus mal ; sa femme l'importunait, etdeviendra insupportable. Il est égoïste ; ils sont tous les trois égoïstes : Joubert, plus aimablement que les autres, parce qu'il aime.
La lettre se termine ainsi : « Quant à l'homme dont nous parlons quelquefois, vous lui faites
beaucoup d'honneur et je doute qu'il vaille ce que vous le prisez. Au reste, vos sentiments vous font honneur Cependant, à la longue, je tâcherai de vous éclairer ». Mais ce dernier paragraphe est de Restif, est de l'auteur de la Femme infidelle. Si je le conjecture, ce n'est pas afin d'innocenter Agnès : c'est que, dans ce paragraphe, il n'y a pas de vérité naïve. Agnès, qui voit Joubert toutes les aprèsdinées, ne va pas lui écrire pour dénigrer son mari ; et elle ne l'eût pas fait ainsi ; elle n'eût pas tracé ainsi son programme de médisance. Non; c'est l'auteur du roman qui pose, avec cette gaucherie, son préambule.
Il me semble apercevoir nettement la juxtaposition des passages fabriqués et des passages authentiques, dans quelques-unes des lettres que Restif attribue à sa femme. Ceci est fabriqué : « Liberté, c'est ma devise. Vous m'aviez plu ; je vous le laissai voir : vous me dîtes vous-même que nous ne nous gênerions pas. Je n'ai plus de goût pour vous, j'en ai pour un autre : ainsi jespère que vous cesserez de venir passer les soirées avec moi pendant un temps. Cela ne fera pas mal... » 32 Non, ce n'est pas le ton d'Agnès, le ton de la femme incomprise, enlin comprise, que la première lettre révélait. Or, cette lettre est la deuxième seulement de celles que Mme Jeandevert adresse à Naireson : leur liaison continuera ; elle-même 1 annonce, en disant « pour un temps ». Ce début de lettre avait pour effet de tout rompre à jamais, avec une désinvolture de vulgarité que Joubert n'eût point tolérée. Au contraire, ceci est vrai, ceci qui vient tout de suite après le singulier début fabriqué par
Restif : « Mon mari, que vous avez sondé par mes conseils et qui vous répondit d'une manière très philosophique sur la fidélité des femmes, n'est pas aussi philosophe que vous l'aviez cru. Il murmure de vos assiduités ; et mon élevé l'a entendu murmurer qu'il ne concevait pas ce que nous avions à nous dire tous les jours pendant cinq heures ! Vous voyez qu'il est absolument nécessaire de prendre quelques précautions... » Ce n'est pas la même femme qui a écrit le premier passage et le second. Restif veut qu'Agnès, quand Joubert se montre si assidu près d'elle, ait eu un autre amant, un clerc de procureur, nommé Martin et qu'il appelle Ratminon. Que sais-je? Mais, en vérité, c'est Restif et ce n'estpoint Agnès, qui écrit au jeune Ratminon : « Ne sois pas jaloux de Naireson, encore moins de Scaturin, mon bel ami ! je sais les apprécier ce qu'ils valent. Tu as moins d'esprit, mais tu es plus beau, plus aimable, plus amoureux... » Et elle est censée dénigrer Fontanes, « un dissipateur sans conduite », et Joubert, « un chevalier d'industrie, plus coupable que les filoux parce qu'on ne s'en défie pas ». Dérisoire !... Pareillement, c'est une fabrication de Restif, une longue lettre que Mme Jeandevert adresse à une complice du ses mauvais projets, Mme Gonbil. Agnès se vante d'avoir fait à ses amis le récit de son existence : ils la plaignent, la regardent comme une sainte ; et lui, Restif, comme « un homme de mérite, mais bourru, fantasque, insociable ». Elle leur a dit que, pour ramener à elle son mari, naguère, son pervers mari, elle s'est accusée d'une ancienne infidélité : elle inventait lapénible anecdote et sacri-
fiait son honneur au désir d'affrioler le gaillard. C'est alors que Joubert s'écria : « Madame ! de toutes vos actions, voilà la plus belle! jamais on n'a rien fait d'aussi grand, d'aussi noble! » Cela n'est point d'Agnès, et est de Restif, et est assez drôle, et ne souligne pas seulement l'accent périgourdin de Joubert, mais l'étonnement que lui causent les complications sentimentales d'un mauvais ménage parisien.
Une lettre de Jeandevert : c'est Restif. Celle-là, s'il l'écrit à destination du roman, peu importe. Sa fille cadette lui a révélé les causeries d'Agnès et de Joubert : on disait du mal de lui. C'est pour cela « qu'on se tenait durant cinq heures les bras croisés, la langue en exercice, devant un grand feu, éclairés par deux flambeaux », tandis que lui, pour travailler, n'avait qu'une lampe et se passait de feu ! « C'est Le froid qui, arrêtant ma transpiration, a causé ma dernière maladie... » Restif a obtenu, le vilain, — et c'est lui qui le raconte, — la complicité de sa fille cadette. Par cette enfant, il a intercepté une lettre qu'Agnès adressait aux Milran, mari et femme, lettre qu'il publie, et qu'il déclare abominable, et qui ne l'est pas. Les Milran durent plaindre Agnès. Ecrivant à « un homme de condition », Milran n'a pas craint de qualifier Agnès « la femme la plus estimable et la plus méritante qu'il connaisse » : fureur de Restif!... Milran, de Cherbourg, a écrit à Restif une lettre où il les présentait, Fontanes, Joubert et Restif, comme des athées. Restif s'est fâché ! Milran réplique par une lettre excellente et d'une vérité quasi-délicieuse : o Je vous prie de n'aler pas me dénoncer comme
unanti-pliilosophe ; car nul au monde n'eslime plus les vrais philosophes que moi. Vous en seriez convaincu si vous entendiez les prières que j'adresse souvent à Epicure et à Socrate ». Ah! le vrai, le parfait Milran !...
Agnès écrit à Joubert : « Les choses sont toujours au même point, mon très cher. Mais, grâce au soulagement que vous m'avez procuré, je ne suis plus chagrine... » Agnès a des querelles avec son mari, parce qu'elle a essayé de corriger quelque chose à un passage de Monsieur Nicolas qui, probablement, la déshonorait. Et elle se révolte, avec un peu trop d'éloquence, avec une vraie sincérité : « S'il a un esprit, moi j'ai un cœur et une àme; et leur langage, joint à celui de la vérité, pourra bien m'enlever du char déshonorant pour me faire passer à la postérité dans celui du triomphe, où je pourrai me placer sous vos auspices... » Elle ajoute : « Bonsoir et bonne nuit, mon ami. Ma première lettre sera pour vous annoncer le jour de notre entrevue ; mais je serai prudente, soyez tranquille... » Et elle parle d'une autre lettre où il y avait des « baisers ».
Un peu plus tard, elle écrit à Stigmatin. C'est Lamarque, un avocat; c'est le jeune M. de Lamarque, le compatriote et l'ami de Joubert, un Périgourdin qui entre assez brillamment dans la vie et qui, de cette année, est avocat au Parlement de Paris ; et qui deviendra le citoyen Lamarque et fera une belle carrière pendant la Révolution, député à la Législative, à la Convention, membre des Cinq-Cents, puis une belle carrière sous l'Empire, préfet, ambassadeur, conseiller à la Cour de
cassation. Les Restif ont connu ce Stigmatin de Lamarque par Joubert; et Agnès s'adresse à lui parce qu'il est avocat. Non qu'elle ait envie de plaider : à cause de .sa fille cadette, elle ne le veut pas à présent; mais, « je vous jure qu'une fois ma fille mariée, je me comporterai autrement ». Si elle écrit à M. de Lamarque, c'est que Restif la calomnie : elle désire qu'un avocat soit le dépositaire de la vérité, qu'elle atteste. A cette époque, avril i78o, elle est surveillée de près par son mari. Elle donnera de ses nouvelles à Joubert tous les quinze jours ; et, si Joubert était un mois sans entendre parler d'elle, il devrait s'adresser aux magistrats. Elle compte sur le témoignage de Joubert et de Fontanes, qui sont au courant de la situation par les confidences mêmes de Restif. Ils savent ce qu'elle se ferait scrupule de raconter. Mais, étant l'un et l'autre « les amis du coupable », ils auront soin de « toujours le ménager en la servant », comme elle-même le souhaite : « raison de plus pour que j'implore leur soutien, de préférence à tous autres amis ». Elle demande à Lamarque un « inviolable secret », même « envers mon véritable ami Naireson », cela pour des raisons « que je me réserve de vous dire de bouche ». Post-scriptum : « Le Maître rentre, comme je finis la lettre de M. Naireson : je n'ose prendre le temps d'y mettre une enveloppe ; je vous prie de vouloir bien vous charger de ce soin et de la remettre vous-même. » C'est une véritable lettre d'Agnès, celle-ci. Restif a noté, dans son journal, qu'il l'a saisie. Jl la publie et la coupe de commentaires indignés. Il ne décolère plus. Il arrive à des
brutalités. Il raconte qu'un soir, Agnès était seule dans sa chambre. Il entre et, à brûle-pourpoint, demande à cette Agnès quand elle cessera ses noirceurs... « Ma main gesticulait vivement; elle effleura deux ou trois fois la chevelure » d'Agnès, laquelle voulut crier ; mais il criait plus fort, d'une voix, dit-il,. altérée ou tonnante. Elle s'enfuit à sa ruelle, tenta de se cacher. Il était effrayant : elle se traîna sous le lit... « Je l'en fis sortir! » Il se calma peu à peu. Elle essaya de répliquer, annonça qu'elle se tuerait, se jetterait à l'eau, se pendrait : et Restif n'en croyait rien, car « elle se chérit trop pour se faire du mal ». Le lendemain, n'en pouvant plus, elle proposa une trêve, que Restif accepta : « Mais, dit-il, j'ai juré haine et vengeance à Naireson ! »
Pauvre Agnès ! Et, même si elle a des torts, comment ne pas la plaindre"?... Elle retourne à la religion, sous l'influence d'un prêtre: elle copie des livres de piété : Restif ne la croit pas sincère. Il a bien tort; et il fait le malin.
Restif écrit à Naireson; du moins, il le dit : « Naireson, comment crois-tu qu'on qualifiera ta conduite, quand on la racontera comme je vais l'exposer? Il fut un homme qui en rechercha (c'est toi) un autre (c'est moi). Il le trouva ; mais au lieu de se lier avec lui, ce fut avec sa femme; il vint, journellement passer six à sept heures avec elle : de quoi parlaient-ils?... » Etc. Restif est lancé : Restif ne s'arrête plus... « Voilà ta conduite, Naireson; la voilà sans déguisement. Qui t'a porté à favoriser ta félonie, la trahison? Dis-moi, quel motif avaistu"? Je t'en soupçonne quelques-uns ; mais ils sont
trop bas et je n'ose m'y arrêter, quoique je ne t'estime plus. Prends garde, Naireson ! tu viens de tenir une conduite mauvaise, préjudiciable à ton semblable! C'est un crime; c'est le plus grand; c'est celui qui ne peut s'excuser dans l'homme sociable. Adieu, Naireson; tu as tort; rougis, repens-toi, et répare, si tu peux. »
Restif écrit à La Reynière. Il l'accuse d'avoir hésité, de n'avoir pas d'abord considéré qu'un mari est un être qui a raison : « Croyez-vous qu'un homme de mon âge, de ma sorte, marié depuis vingt-cinq ans, ne soit pas mille fois plus en état que vous de savoir quelle est la conduite qui convient à un mari?... Vous êtes jeune, encore garson; Naireson et Scaturin sont dans le même cas : des célibataires, c'est-à-dire des hommes qui n'ont aucune idée des devoirs des épouses, qui par leur position sont intéressés à les trouver rebelles, imprudentes, dissipées, afin que leur séduction soit plus facile. Ces jeunes gens et vous-même sont aveuglés par leur fougue naturelle, par l'intérêt secret de leur immoralité... Quand un homme tel que je le suis annonce qu'il a des griefs, il le faut écouter... Il connaît ses devoirs, il les a tous remplis, mieux que ni vous ni vos deux acolytes ne le pourront jamais... » Il publie cette lettre, une autre plus injurieuse ; et il dit en note qu'il l'a vérifié plus tard : la conduite de cet estimable jeune homme (M. de L'Elisée) a toujours été à son égard aussi franche qu'honnête.
Restif écrit à tout le monde ; Restif écrit à sa femme. Il l'accuse d'avoir ruiné sa maison par son libertinage. Il lui injurie son Joubert, « le plus
traître des hommes ». Et : « Je vous brave tous deux; je préférerais la mort à tenir de vous la vie. Je vous dévoilerai, puis je mourrai content, enveloppé dans mon innocence... » Voilà Restif: et, quand il glorifie avec cette emphase sa vertu de mari, son innocence, il a l'air de plaisanter. Il ne plaisante pas. Il est immensément sincère; son illusion prodigieuse, il la doit à son orgueil maladif et naïf. Etrange phénomène d'une prédilection de soi, qu'il nourrit, gorge et enivre ! Mais il a, dans cette folie, une sorte d'ingénuité ridicule. Et il souffre : on a pitié de lui.
La fin de la Femme infidclle est une chose étonnante Il fallait conclure. Restif a imaginé, pour l'épilogue et l'apothéose, la mort de Restif. M. Marivert écrit à :VIme Marivert. 11 est venu à Paris : « Je suis aie voir notre ami. J'ai trouvé les deux sœurs en larmes : il venait d'expirer... » Mm0 Jeandevert (Agnès) a donné de grands signes de douleur; un instant après, elle avait l'œil sec et l'air serein. Or, il fallait que le crime fût puni : et Restif raconte la mort de sa veuve, l'enterrement de sa veuve.
Moralité : « Cet ouvrage est un arsenal pour la défense de quelques personnes actuellement vivantes... » Et, ces personnes, c'est tout uniment Restif, lequel, mort et enterré, avoue qu'il vit encore. « Enfin, il était nécessaire de faire rougir d'eux-mêmes et les Milpourmil et les Naireson, en leur montrant à nu la femme à laquelle ils ont sacrifié l'amitié qu'ils avaient vouée à son mari. » Voilà pour Milran, voilà pour Joubert !
Dans la réalité, le dénouement fut bien celui-là,
270 LA JEUNESSE DE JOSEPH JOUBEftT
puisque le dénouement de toutes les aventures où les pauvres êtres consument leur frénésie, leur maladresse et leur chagrin, c'est toujours la mort, preuve de l'inutilité des amours et des rancunes. Mais enfin, Restif, après avoir publié la Femme infidelle, vivra encore vingt ans et, la femme infidèle, plus longtemps.
Ce qu'il advint d'Agnès et de Restif, avant cela, quelques passages de Mes inscripcions l'indiquent brièvement. Les querelles conjugales d'Auge le monstre et d'Agnès fille de Restif amenèrent des querelles nouvelles chez les Restif. Le 26 novembre 1785 : « Matin. Reproches à ma femme de ses intrigues et de sa liaison avec Auge... Elle a été si effrayée de mes reproches qu'à mon retour à la maison, vers les trois heures, j'ai appris de ma fille cadette qu'elle avait quitté la maison, emportant ses paquets et jusqu'aux matelas de son lit. Voilà donc cette vieille folle qui, se sentant coupable, fuit et donne, à son âge, le spectacle scandaleux d'une séparation... » Restif ne dissimule pas qu'il en fut troublé. Il devait, ce jour-là. dîner chez le marquis de Malherbe : il se fit excuser. Qu'il est drôle ! Ce qui le choque le plus péniblement, dans ce départ de sa femme, c'est une atteinte à la respectabilité de sa famille : honorable sentiment, mais qu'il semblait avoir perdu et qu'il olfensait lui-même, depuis si longlemps, avec un tel entrain ! Il ne s'attendait point qu'Agnès s'en allât de cette façon. Le 29 novembre, il médite là-dessus ; voici ce qu'il trouve : « Je fais réfleccion que la cause de l'absence de ma femme est le
désordre de nos affaires... » Oui, elle n'a pas payé le boucher, le boulanger; tout cela, bien entendu, à cause des frais de sa dissipation : « Cette créature, être encore aussi folle que. lorsqu'à vingtquatre ans, elle nous épuisait pour Johnson !.. » Restif ne peut se mettre à la besogne, ce jour-là : il est « pénétré de la plus vive douleur ». Il va voir ses camarades et leur confie, avec force détails, que « sa vieille folle a fui ». De tous côtés, on rechigne à blâmer Agnès comme il le voudrait. Alors : « Je veux devenir misantrope ! Je veux fuir tous les hommes, puisque tous sont également nuisibles, amis ou ennemis ! » Et puis : « Le grand mal, c'est que, ma femme cachant sa fuite, elle n'aurait pas été sue et que le misérable Auge va la divulguer, surtout chés M. le prévôt des marchands. » M. le prévôt des marchands, c'est Le Pelletier de Mortfontaine, le père de la divine marquise de Montalembert : être méprisé là, quelle amertume, pour Restif!... Le 1er décembre, il ne savait pas encore où était sa femme : il apprend qu'elle est partie, la veille, pour Joignv.
Que devient Jouberl? Au milieu d'octobre, Fontanes a quitté Paris ; il est à Londres, pour un bout de temps. Le 27 octobre, il écrit à Joubert : « Mille choses tendres et honnêtes à Mme Restif et à M. Mercier ». Rien pour Restif. Et c'est délicatesse, de la part de Fontanes II n'insiste pas davantage. Quant au rapprochement de ces deux noms, Mm" Restif et M. Mercier, Restif a maintes fois signalé, comme un trait de la méchanceté d'Agnès, les efforts qu'elle fit pour gagner à sa cause l'auteur du Tableau de Paris : « C'était encore un
ami qu'elle voulait m'enlever; mais elle n'y a pas réussi » . Probablement le bon Mercier fut-il, comme les autres amis de Restif, ému des malheurs d'Agnès. Au mois d'octobre 1785, il est certainement l'ami de Mme Restif et de Joubert. Il ne hait pas Restif pour cela.
Puis, le 12 décembre, Fontanes écrit à Joubert : « J'ai pris les informations que vous désirez au sujet du Paysan perverti. Ce que m'a dit le premier libraire auquel je me suis adressé ne me satisfaisant pas, j'ai couru chez deux autres qui m'ont donné la même réponse. Il a bien fallu les croire. Assurez hardiment que le conte des quarante éditions du Paysan perverti est du même genre que celui des armées innombrables qui sortaient de ïhèbes aux cent portes. La vérité est que le Paysan est inconnu de tous ceux qui s'occupent de littérature en Angleterre et qu'il s'en est vendu seulement quelques centaines d'exemplaires dans la nouveauté. » Restif se vantait et s'est vanté toute sa vie, dans ses conversations, dans ses livres, dans ses prospectus, de sa gloire à l'étranger. Il prétendait que le Paysan perverti n'avait pas eu moins de quarante-deux éditions anglaises. Un mystificateur le lui avait fait croire ; ou bien il s'était mystifié lui-même; ou bien il employait sa demi-crédulité à ébaubir ses confrères. Mais quel intérêt ce menu problème de bibliographie peut-il avoir pour Joubert, au mois de décembre 178o? Je crois, je suis sûr qu'il a rompu toutes relations avec Restif : que lui importent les succès londoniens du Paysan*! Notons qu'il a prié Fontanes de prendre au sérieux la question qu'il lui posait :
pour que Fontanes ait consulté trois libraires, il faut que Joubert veuille de la précision. Or, six semaines plus tôt, le 30 octobre, une dame Lanigan, laquelle datait sa lettre du café de l'Univers, rue Saint-Jacques au coin de celle des Cordiers, écrivait à Restif et lui demandait, pour un ami qu'elle avait en Angleterre, l'autorisation de traduire la Paysanne : en cas de réussite, l'on tra-; duirait aussi les autres ouvrages du romancier; la dame Lanigan désirait de savoir si les Anglais avaient déjà traduit le Paysan. Restif est enchanté: Restif donne toutes les autorisations possibles, pour Ja Paysanne : mais il ne souffle mot du Paysan™. L'affaire n'eut pas de suites. N'est-on pas tenté de croire que les deux démarches sont liées, celles de la dame Lanigan auprès de Restif, et celle de Joubert auprès de Fontanes ? Y aurait-il quelque « machination » là-dessous ? Je ne sais : et les continuels soupçons de Restif vous rendent soupçonneux ! Qui Joubert a-t-il le projet de renseigner, par Fontanes? La dame Lanigan? Peutêtre. Mais qui est donc cette dame Lanigan, domiciliée pour sa correspondance au café de l'Univers, rue Saint-Jacques et au coin de celle des Cordiers? En tout cas, le renseignement que doit procurer Fontanes à Joubert, c'est bien celui que la dame Lanigan n'a point obtenu de Restif. Et l'on s'étonne qu'au mois de décembre 1785, après les terribles histoires qu'on vient de lire et après le départ d'Agnès, Joubert se mêle aucunement des affaires de Restif... Je suppose qu'Agnès, au moment où Joubert écrivait à Fontanes pour le charger de cette enquête, songeait à réclamer en justice la
séparation légale et une pension qui serait fixée proportionnellement aux ressources du mari : ressources dans lesquelles compterait assez bien l'entreprise anglaise, fondée sur l'avantageux précédent du Paysan, de ses quarante-deux éditions anglaises. Ainsi Joubert, en se mêlant des affaires de Restif, veillerait aux intérêts de Mmo Restif. Tout cela, je l'accorde, est mystérieux. Mais, jusqu'à présent, le seul témoignage de Restif dénonçait l'amitié orageuse que Joubert avait eue avec lui et sa femme : nous possédons maintenant l'aveu — évasif, l'aveu pourtant — de Joubert etdeFontanes.
D'autres aveux ou allusions, je les aperçois plutôt que je ne les vois, dans les papiers de Joubert.
L'un des reproches que fulmine le plus amèrement Restif contre Joubert est assez ridicule. Il accuse Joubert d'avoir, à plusieurs reprises, effacé quelques-unes des inscriptions qu'il gravait sur les parapets de l'île Saint-Louis. Grand chagrin, pour lui Restif, qui appelle son île « son cimetière » : et, avec leurs inscriptions, les pierres des parapets étaient les tombes de ses souvenirs. Il se plaint à Grimod du méfait, du sacrilège que Joubert a commis; d'ailleurs, si l'on a comploté de le faire décamper, c'est qu'on n'ignorait pas ses craintes de la Bastille. Comment les savait-on ? — ■ Par Joubert, dit Restif; par Joubert qui, sur les parapets, avait lu ces inscriptions révélatrices : Fugam!... Fugere!... d'autres encore3'. Je ne sais pas si vraiment Joubert a effacé quelques-unes des inscriptions de Restif; j'ai peine à le croire : et cependant, s'il aimait Agnès, il devait abominer telles de ces inscriptions où Agnès est avilie. En
tout cas. il avait lu certainement les inscriptions de Reslif, car il les a plus tard imitées, non sur la pierre, mais sur ses carnets, d'un latin semblable et pareillement elliptique. Ainsi, dans son carnet de 1791, à la date du 18 janvier : « Mart. die. Deambul. in insu/, pupni post lem/d. metropol. parisiense hor. 4a 1/2 post merid. lumente Sequan. turbido fluctu coopert. nubil. variis cœlo tempore tamen mihi salis jucond. et felici. » Plus tard, beaucoup plus tard, le jeudi '23 février 1815, Joubert vient d'apprendre que le nouveau régime le met à la retraite : il ne sera plus conseiller de l'Université. Sur une belle page de son carnet, il écrit, dans un cadre d'étoiles, la date et puis ces mots : (f 1er jour de la liberté recouvrée ». Ne se rappelle-t-il pas une inscription de Restif'? Le lo juillet 1781, Restif croyait avoir rompu à tout jamais avec Sara Debée. Il la .quitta et alla se promener dans l "île Saint-Louis « pour y respirer la liberté ». Il écrivit sur la pierre « Prima libertatù » 3S. Je me figure que Joubert, trente ans après, sourit singulièrement à un souvenir de sa jeunesse et s'amuse d'une furtive analogie qu'il esquisse entre ces deux infidèles, Sara et l'Université.
Mais nous n'en sommes pas au temps où les souvenirs, même douloureux, deviennent plaisants par la distance. Joubert, en 1785, fut très heureux et il souffrit cruellement. Je trouve dans ses papiers un fragment de lettre, coupé aux ciseaux par lui; et il avait écrit sur le recto et le verso de la feuille. 11 ne voulut conserver qu'un passage et, l'écriture de l'autre côté, il la biffa. Il n'y a ni la date, ni le nom de la destinatrice. Je conjecture que la desti-
natrice était Agnès. Joubert lui écrivait, — et les premiers mots ne sont guère intelligibles : — « que d'être gaie, d'être désirée... demandent; mais votre caractère est de n'être ni... Les larmes et le rire sont faits pour être réunis dans vos douleurs par le plus touchant et le plus attendrissant de tous les mélanges ; et vos désolations les plus profondes doivent naturellement être assujetties aux accès de l'abattement et aux élans de la saillie. C'est ce qui doit être et ce qui sera tant que vous vivrez à moins que vous ne vous y opposiez par une résistance malentendue et dont tout le fruit sera de vous déformer ». Joubert a biffé ces lignes. C'est le temps où il donnait à son amie, avec un soin tendre, des conseils de vie et des conseils de littérature. On s'en souvient, Agnès lui écrivait tous les matins, par gentillesse amicale et pour s'exercer au bon style. Férue d'écrire, elle eût aimé, probablement, que Joubert conservât ses lettres. Elle apprit qu'il ne les conservait pas : prudence? il n'y avait qu'à supprimer les signatures, plutôt que de perdre l'œuvre épistolaire d'Agnès ! Elle est, j'imagine, un peu fâchée : et, de l'autre côté du feuillet qu'il a coupé aux ciseaux, Joubert a o-ardé ce passage de la réponse qu'il a faite : « D'ailleurs, en effaçant votre nom et en vous voilant ainsi, pour ainsi dire, la tête, ne laissais-je pas tout le reste à découvert "? N'étiez-vous pas dans tout le corps de ces lettres et n'eût-ce pas été un supplice pour moi d'avoir à craindre qu'une imprudence de ma part, un accident, une curiosité, un hazard vous exposât à être vue par d'autres veux que par les miens? J'ai tout brûlé pour tout
LE ROMAN J)'.\MOUR DE JOUBERT i'1
sauver. » Il y a là beaucoup de tendresse jalouse, et justement la tendresse et la paradoxale jalousie de qui aime une femme qui n'est point à lui.
Assurément, Joubert a aimé Agnès Lebègue, et sa pauvre littérature et, en somme, tout ce qui venait d'elle. Il Ta aimée dans les tristes conditions où il la trouvait, femme d'un homme à l'égard de qui. au surplus, il était gêné, ayant pour lui un bizarre mélange de sentiments : de l'admiration, de l'estime aussi, et du mépris, du dégoût bientôt. Restif, de toute son ignominie, tirait une œuvre où il y a une espèce de génie, en dépit du reste; mais il avilissait, et sans nul rachat d'aucune sorte, sa femme. Joubert eut pitié d'elle et, quand il l'aima. il rêva de la tirer hors de la fange. Elle était plus âgée, elle avait presque vingt ans de plus que lui. Mais, da.ns la. Fer/une infidelle, Restif prête à Agnès ces mots émouvants : « Je me crois de ton âge depuis que tu m'aimes ! » Il veut qu'Agnès écrive cela au jeune Ratminon : mais, cela, ne l'a-t-elle pas dit à Joubert ? ne l'a-t-elle pas éprouvé au sujet de Joubert?... Elle était charmante; elle avait la double séduction de sa tristesse et de sa gaieté, le double agrément d être malheureuse et belle. Et l'amour de Joubert a subi les tribulations de tout amour illégitime, ceci ajouté que le mari est ce fou terrible de Restif, qui a le don de dégrader, autour de lui, les gens et les aventures. Ce fut une fervente et misérable histoire d'adultère, avec des vilenies, avec des médiocrités lamentables, et avec des sophismes sentimentaux, avec plus de larmes que de joie.
Avec une grande joie, tout de même; et avec un bel enchantement!... Joubert, le 14 février 1804,
songe aux années de sa jeunesse, au temps qu'il a perdu ou gaspillé. Il se souvient de Diderot, du livre qu'il commença d'écrire à l'instigation de ce philosophe; cela, de 1779 à 1783. Puis : « En 1785. Trop plein de mon enchantement, je me bornois trop à le peindre... » 11 ajoute, entre parenthèses : « C'est ainsi que, dans les vers, après m'être ouvert une entrée dans la véritable poésie, il ne me fut plus possible de me contenter de la vulgaire ; et, trop nouveau dans l'autre, je les quittai toutes les deux... » Ces lignes sont obscures; Joubert, qui ne prend ces notes que pour lui seul, et à qui suffit ce bref mémento, n'en dit pas davantage. Mais enlin, nous apprenons qu'en 1785, enchanté de son amour, il fut poète et célébra en vers son amour. C'est, à son jugement de 1804, la petite poésie ou poésie vulgaire, la poésie amoureuse, la poésie élégiaque. Il se bornait à cette poésie, laquelle cessa de le satisfaire ; une tentative de grande poésie ne réussit pas : et il quitta la poésie. Tous ces poèmes ont disparu. Je ne trouve guère, dans ses papiers, que des chansons qu'il a composées pour le dessert, à des fêtes de famille ou d'amitié. Ce n'est rien. Ses poèmes d'amour, il ne les montra, pudique, à personne; et il les a détruits. 11 n'en reste que cette allusion, cette courte phrase où il mentionne son enchantement de 1785.
Demeuré seul à Paris, en l'absence de Fontanes et après le départ d'Agnès, Joubert a dû se morfondre. Cependant, il travaillait.
En 1785, et tandis qu'Agnès était là, je me ligure qu'il ne travaillait pas beaucoup. Des poèmes qui sont perdus. Et, dans ses papiers, il n'y a presque
rien de cette année de l'enchantement. 11 écrit, le 7 juin : « J'imite la colombe et souvent je jette un brin d'herbe à la fourmi qui se noie. » Ne songet-il point à son amie, et au secours qu'il lui apporte, à ce sauvetage d'une âme? Je crois que oui. Jusqu'au soir du 8 octobre, plus rien. Mais, le 8 octobre, c'est le jour que Fontanes a quitté Paris. Joubert écrit : « Je pensois dans le bain à la répugnance que les hommes dont les moeurs sont belles ont à entendre ces mots dans la bouche de leurs amis ou de leurs voisins : Je puis mourir. Ce mot est très commun et il est entendu et prononcé parmi nous avec indifférence. Heureusement nos plaisirs nous font sans cesse oublier la mort à laquelle nos affaires nous font songer sans cesse. » En partant, et pour un voyage d'affaires, sur le point de traverser la mer, Fontanes lui a dit adieu avec émoi et lui a dit : « Je puis mourir... » Les deux amis se sont quittés avec une sensibilité cordiale ; et Joubert, le soir, compte que le divertissement de chaquejour les préservera d'une excessive tristesse. Au mois d'octobre, il note quelques étymologies latines ; au mois de novembre, il note et il traduit quelques vers latins. C'est tout ; et pas un mot sur un feuillet n'a trait au départ d'Agnès.
Et puis, le 26 mars- 1786 : « 0 mes amis ! J'ai bu l'amour... » Je crois qu'il se souvient d'Agnès.
Se souviendra-t-il de Restif? Oui, quelquefois: et, par exemple, dix ans plus tard, le 31 mars 1796 : « Restif. C'est un fou qui vend la sagesse. » Il ajoute, un peu gaiement, citant La Fontaine: « Jamais auprès des fols ne te mets à portée ! » Il est devenu sage et tire la moralité de son imprudence.