‹ La jeunesse de Joseph JoubertChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Fontanes a quitté Paris le 8 octobre ; je ne sais pas ce qu'il a fait pendant quelques jours. Mais, le 22 octobre, à Dieppe, il s'embarque pour l'Angleterre, où il arrive le lendemain ; le lundi 24 octobre, il est à Londres.

Quel est l'objet de ce voyage? Une « affaire », et qui intéresse vivement Joubert et Fontanes. Somme toute, il s'agit, pour l'un et pour l'autre, de gagner sa vie et, à cette fin, de fonder une « correspondance » française en Angleterre : un journal, une sorte de journal, réservé à quelques centaines de souscripteurs et, si l'on veut, l'équivalent de la correspondance de Grimm, adressé non plus aux cours du Nord et aux princes d'Allemagne, mais à tels particuliers de Londres qui se diraient curieux de Paris, de ses arts, de sa littérature et de ses potins. L'idée ne semblait pas mauvaise. Beaucoup de correspondances nourrissaient leurs auteurs. Et l'on pouvait conjecturer que les nouvelles de Paris tenteraient l'Angleterre, puisque l'Angleterre était à la mode chez nous. Lui-même, Fontanes n'avait-il pas en

quelque mesure contribué au succès parisien de la littérature anglaise ? Un garçon qui s'est donné le mal de traduire en bons vers français l'Essai sur l'homme de Pope1 compte sur la reconnaissante amitié des Anglais.

Fontanes, à vrai dire, n'avait pas révélé Pope aux Français. Avant que ne parût son Essai su?' l'homme, en 1783, ils connaissaient une traduction de l'abbé du Resnel, en vers médiocres, et une traduction de Silhouette, en prose médiocre, mais exacte : Fontanes, qui en loue l'exactitude, a raison, car il savait très peu l'anglais et, vaille que vaille, Silhouette l'a aidé. De son côté, Delille avait traduit l'Essai sur l'homme ; mais il gardait par devers lui son ouvrage et c'est à peine si Fontanes l'en a entendu lire quelques vers soit au collège royal, soit chez un ami commun. Cette vogue d'un poème si ennuyeux nous étonne ; mais Pope résolvait agréablement la question de savoir s'il convient d'être heureux. Plus on est heureux, — on l'était en France, avant la révolution, — plus on a le loisir et la subtile manie de chicaner son bonheur : Pope répondait bien. L'optimisme de Fontanes tenait à sa jeunesse et à l'ardeur excellente de sa nature. 11 écrivait : « S'il est permis de rire un moment avec Pangloss et Martin, il est peut-être plus doux de s'élever et de s'attendrir avec Pope et Platon. 11 me suffit de savoir que leur système honore la Providence et console l'homme, je l'adopte avec transport. » C'est à merveille ! Fontanes s'exprimait ainsi, non dans l'intimité, dans le Discours pré liminaire de son livre. La Harpe, dans sa Correspondance lit-

téraire (et secrète), nota que le style de Fontanes était malheureusement « sec » et, dans le Mercure, il vanta le poète, il célébra le Discours préliminaire comme un chef-d'œuvre d'éloquence et de goût. D'ailleurs, Fontanes avait pris les devants et, clans le Discours, traitait La Harpe de « grand critique », de « Quintilien français ». La traduction de Pope, par Fontanes, n'est pas un moindre chef-d'œuvre ni un poème plus attrayant que V Essai sur l'homme de Pope.

Fontanes résolut d'emprunter aux Anglais, non plus un thème poétique, cette fois : un gagne-pain. Je ne sais pas si l'idée est de lui, ou de Joubert, ou si peut-être on la leur suggéra. En tout cas, il fallait à ces deux nouvellistes une aide pratique, des fonds, préliminaires comme le Discours. Deux dames les voulurent seconder. Fontanes, écrivant à Joubert, les désigne ainsi : « nos deux femmes » ; et, comme l'entreprise ne va pas, il l'appelle « un projet conçu par des filles ». A cette époque, et dans l'intimité, le futur Grand maître et déjà le poète assez guindé a le langage vif. Qui sont ces deux femmes? Il suffit de lire les cinq longues lettres que Fontanes adressa de Londres à Joubert pour découvrir que l'une d'elles est la marquise de Marnésia. Fontanes n'est pas encore à Londres et il vient de débarquer à Brighton. où il ne passera que quinze heures : il écrit à Mmo de Marnésia. Que lui écrit-il? « Je lui demande de l'argent. » C'est aussi que le voyage est ruineux ! Il a pris la voie de Dieppe, moins coûteuse que celle de Calais; encore faut-il donner cinq louis pour la diligence de Brighton à Londres :

ajoutez « le port des malles et les faux frais qui doublent la dépense ». Puis, le 27 octobre, il écrit à Mmc de Marnésia : elle lui répond, et comme il le désire, car il paraît content d'elle. Mais il faut se vêtir! Ce n'est pas qu'on dépense beaucoup, à Londres, pour la toilette : on dîne en frac et « avec cinq guinées on est mis comme les pairs ». Mais cinq guinées sont une somme, pour un Fontanes qui, deux semaines après son arrivée, n'a plus que « vingt francs de notre monnaye entre les mains ». Il a besoin d'un « vêtement à la mode du pays » et il « souffre » de ne pouvoir l'acheter. Il l'achètera : « Mmo de M[arnésiaJ m'annonce quelque argent. » Quelque argent arriva. Et bientôt : « Ce n'est pas que je n'aye reçu quatre cents livres de M'"" de M[arnésia] ; mais six guinées pour un habit, une guinée pour un chapeau, des souliers... » Etc. : il s'habille à neuf et, aux dépenses de « première nécessité », ajoute les dépenses «plus nécessaires encore que celles qu'on appelle ainsi ». Bref il n'a plus le sou et songe : « Mme de M[arnésia] a fait un elïort, et je ne dois plus compter sur elle! » Scrupule tardif; et il est certain que Mme de Marnésia s'occupe de l'affaire : autrement, et quoi qu'il en soit d'une facilité ancienne, touchant les femmes et l'argent, Fontanes ne réclamerait pas, je crois, sa monnaie comme un dû.

M"10 de Marnésia, c'est la mère de ces deux Lezai-Marnésia, l'un Adrien et l'autre Albert, et qui ont présentement l'un quinze ans, l'autre treize ans : nous les retrouverons. Le mari : poète, philanthrope, voyageur et toqué.

Claude -François -Adrien, marquis de Lezai- Marnésia, d'une vieille famille de Franche-Comté, fils du premier marquis de Lezai-Marnésia et fils d'une charmante femme, — cette Charlotte-Antoinette de Bressey, fille d'un chambellan de Léopold duc de Lorraine, et qui écrivit les aimables Lettres de Julie à Ovide, si aimables qu'on les attribua longtemps à xMarmontel", — Claude- François Adrien était en 1785 un homme de cinquante ans. Adolescent, il entra dans le régiment du roi, obtint une compagnie, détesta et délaissa le métier des armes. Il aimait la campagne, les jardins et la littérature. Il se maria et, avec sa jeune femme, se retira dans une terre qu'il avait à Saint-Julien, près de Lons-le-Saulnier : « Maître enfin de changer mon épée contre une bêche, j'ai (dit-il) oublié Vauban et Turenne; Alcinoùs est devenu mon héros...3 » Il adorait Rousseau et la nature et, s'il se promenait aux Tuileries, il dédaignait résolument l'œuvre de Le Nôtre et ne voulait regarder que le coucher du soleil dans les arbres *. Avant tout le monde et avec un entrain de précurseur, il s'attendrit sur le sort de ses vassaux, abolit dans ses domaines la main morte et la corvée, commet de généreuses imprudences. A Paris l'hiver, à Saint-Julien l'été, il reçoit des littérateurs, amis quelques-uns de sa mère, et d'autres qu'il inventait : Saint-Larnbert, Chamfort, lioufilers, Dupaty, plus tard Fontanes et Joubert. Et Cerutti, alors jésuite. C'est chez lui, à la campagne, que Cerutti, de moins en moins jésuite, composera son Mémoire au peuple français. Le marquis entrera lui-même dans la politique, prochaine-

ment : il y éprouvera «les malheurs. Pour le moment, sa philanthropie, qui ne sort pas de ses livres ou de ses domaines, l'enchante : elle lui prépare des ingrats, sans qu'il s'en doute. Ses aventures de crédulité philosophique et bienfaisante lui composeront un roman dérisoire : il prélude. Il est membre de l'académie bisontine et, dès l'année de son installation, lit à ses confrères un essai sur la minéralogie du bailliage d'Orgelet, — que ne demeura-t-il dans la minéralogie! c'était le salut, pour son âme innocente; — et une épître en vers à son curé, toute pleine de folie attendrissante 5. Il est membre de l'académie de Nancy et, dans sa province, fait figure d'homme éclairé. Il se déclare L'ami de tous les hommes. Il se jure de les rendre heureux, et par le terrible moyen des lumières. Il se promet aussi de les rendre moraux ; il veille à leurs « travaux champêtres » et à leurs « plaisirs décents »... Il verra! Les ouailles de sa philosophie se vengeront.

En 1775, il avait publié L'heureuse famille, conte moral « fort insipide » et « dans le goût de ceux de AI. Marmontel », dit la correspondance de Grimm sans injustice6; en 1784. une longue niaiserie, Plan de lecture pour une jeune dame1 ; et, cette année 178o, un volume qu'il a chargé de toute sa pensée réformatrice, Le bonheur dans les camjtagnes* . Introduction : « J'ai vu les maux des campagnes et j'en ai cherché les remèdes; voilà en deux mots, le but et le plan de cet ouvrage. » Les maux des campagnes, il les attribue à l'excès du luxe (contre lequel il tonne avec la fureur qu'aura Dupin l'aîné sous le second empire),

aux abus du pouvoir, à l'injuste répartition des impôts, à la dureté des percepteurs, au système onéreux des corvées. Il propose des améliorations. Il voudrait qu'on organisât, pour le peuple des campagnes, des théâtres et il supplie qu'on demande les pièces à cet homme d'un véritable génie, à « cet écrivain qui a su faire parler au peuple un langage énergique et sublime et cependant toujours naturel »... Qui donc? Restif de la Bretonne!... A Restif de la Bretonne; ou bien encore, dit-il, à Berquin. L'un ou l'autre : Marnésia présente ces deux noms, si rarement accouplés9. Ces sortes d'idées conduiront ce marquis, devenu colon, jusque sur les bords de l'Ohio, où il se ruinera. Et la révolution, qu'il aura saluée aux premiers jours, le mettra en prison, le persécutera. Et il mourra, lui qui aimait l'humanité, honni de tout le monde, n'ayant plus qu'une amie, la veuve Charmet, libraire10.

C'était un bonhomme de cinq pieds onze pouces, très mince, au visage maigre, des cheveux châtain clair et des yeux bleus... u

Ce Marnésia connaît Fontanes. Nous l'avons vu mêlé un peu aux querelles de Restif et de Scaturin. Fontanes et lui, deux poètes, se font des politesses dans leurs écrits. Marnésia, dans son Plan de lecture, cite Pope et célèbre le nouveau traducteur, qui a donné au modèle des beautés que le modèle n'avait pas. Fontanes, un peu plus tard, chantera dans son Verger Marnésia et glorifiera l'auteur du Bonheur dans les campagnes d'avoir indiqué « les jouissances qui peuvent attacher les vieillards au spectacle des jardins ». Joubert aussi

est en relations avec ce bonhomme : un jour, de Londres, Fontanes le prie de courir chez M. de Marnésia. Mais enfin Marnésia n'est pas de l'entreprise anglaise. Il ne l'ignore pas : il ignore probablement que la marquise s'en occupe. Il a des vertus, il a des principes de bonté ; seulement il vaut mieux ne pas lui demander d'argent : il déteste que les jeunes écrivains, poètes ou prosateurs, succombent à de si funestes tentations. Quand Fontanes écrit à la marquise et la quête, c'est que le marquis est absent. Retour du marquis : Fontanes écrit à Joubert et le prie de veiller à ce que ses créanciers laissent les Marnésia tranquilles.

La marquise, Marie- Claudine de Nettancourt, de bonne maison lorraine, semble n'avoir pas vécu dans une parfaite union de cœur et de pensée avec son époux. A la révolution, tandis que le marquis faisait aux bords de l'Ohio ses sottises les plus onéreuses, elle se retira d'abord à Evian puis, lorsque nos troupes envahirent la Savoie, elle g'agna l'Angleterre. Son mari ne s'occupa plus d'elle; ni ses (ils : l'un de ses fils note qu'il était difficile de correspondre avec une émigrée12. Un papier d'archives prouve qu'une fois, en 1792, elle essaya de faciliter au marquis le séjour en France13. Le marquis n'était pas commode à tirer d'affaires; et, plus généralement, le marquis n'était pas commode. Son fils Albert nous le peint comme un de ces philanthropes qui « embrassent le genre humain tout entier », mais qui exceptent de leur philanthropie « ceux qui les approchent le plus immédiatement ». Ce caractère vous surprend-il ? « Tel était Mirabeau, l'ami des hommes, l'un de leurs chefs, qui,

tout en professant les principes du plus tendre amour pour l'ensemble de l'humanité, était le tyran le plus dur, le plus égoïste, de sa famille comme de tout ce qui lui était subordonné, ne souffrant aucune contradiction dont s'irritait sa susceptible vanité; tel était aussi mon père. . » Mauvais ménage!... La marquise, telle que la voilà, protégeait le jeune Fontanes, encourageait ses ambitions et, peut-être, s'amusa de son industrie.

Ce goût de l'entreprise un peu commerciale, ne l'a-t-elle point passé à son fils Albert? Nous le trouvons, quelques années plus tard, en négoce avec le même Fontanes; et c'est lui qui le raconte. En 1793, au printemps, Joséphine de Beauharnais, quasi-pauvre et touchée de philosophie, crut qu'il serait bon que ses enfants allassent au peuple (comme on dirait maintenant). Eugène et Hortense travaillaient par les rues et même offraient aux passants « des bagatelles de toutes sortes à acheter » ; ils en rapportaient le prix à leur mère. Ce commerce enfantin sollicita l'imagination de Joséphine. Elle rêva d'en organiser un autre, plus important et fructueux. Certains articles de Paris étant recherchés à Bruxelles, on pourrait les y porter et les y vendre avec beaucoup de bénéfice. Donc Joséphine, Albert de Lezai-Marnésia et Fontanes, — car Fontanes est alors dans l'intimité de Joséphine, et probablement par Fanny, — se persuadèrent d'assembler une pacotille; la pacotille écoulée, ils doubleraient leur capital, continueraient et peu à peu s'enrichiraient A force « d'industrier ». ils réunirent un premier fonds de douze louis en numéraire. Joséphine apporta la plus grosse part;

Fontanes, en se saignant, un louis. La coquette Joséphine sut faire les achats; et Albert de Lezai- Marnésia irait eu Belgique placer la marchandise parisienne. Ce dadais se laissa voler par un ancien camarade de son frère et ce fut la banqueroute d'une ingénieuse hardiesse.

La fondation d'un journal est une autre affaire. et qui tenta la mère de ce Marnésia, bonne femme que son époux traitait mal, obligeante aussi. L'autre g femme » ou l'autre « fille », je ne sais pas qui ce fut. Peut-être Fanny : Fanny était liée avec Mm de Marnésia; l'année prochaine, en 1786, le fils de Fanny épousera la fille de Marie-Claudine.

Peu importe, d'ailleurs. Fontanes est parti pour Londres à dessein de faire la fortune de Joubert et de lui. Mmo de Marnésia lui fournit l'argent, de son mieux, et lui procure les recommandations utiles. Lettre pour M. d'Adhémar, ambassadeur de Louis XVI à Londres; et M. d'Adhémar est en France, où il sera frappé de paralysie : mais à Londres il y a son neveu, M. de Cambis. Or, les Cambis et les Adhémar, ce sont des relations lorraines des Marnésia. Lettre pour miss Pultney, fille unique de sir William Pultney, l'un des plus riches personnages d'Angleterre. On dit que miss Pultney va épouser M. Pilt, qui est premier ministre et beau « comme Solon devoit l'être à trente ans »14 : elle ne l'épousera pas; mais on dit qu'elle l'épousera et cela fait du bruit dans Londres. Bonne chose, d'être présenté à cette héritière fameuse! Or, miss Pultney est l'amie de cœur de la petite Marnésia : elles se sont connues à Panthémont ir'. C'est M1'' de Marnésia qui a donné à Fon-

tanes une lettre pour miss Pultney. Mais toutes les portes s'ouvriront à Fontanes, dans Londres, devant un mot du marquis de Bouille, ce Houille qui sera le Bouille de Varennes et qui est déjà le vainqueur des Anglais : un tel vainqueur et qui « s'est rendu tellement respectable aux Anglais en prenant leurs isles dans la dernière guerre » qu'en somme, une lettre de ce Bouille, « c'est tout dire, en ce pays-ci » : l'on court après vous. Or, les Marnésia sont liés, et de longtemps, avec le marquis de Bouille16. Mm" de Marnésia n'a pas mal préparé l'entreprise journalistique des jeunes Fontanes et Joubert à Londres.

Fontanes est débrouillard. Il sera paresseux : il ne l'est pas encore. Et il sera paresseux pour écrire, non pour combiner l'intrigue de ses réussites. Joubert l'attend à Paris, avec espoir et sans gaieté. 11 faut voir Fontanes, dès son arrivée à Londres, qui se remue. Il n'est là que depuis trois jours, le 21 octobre, quand il écrit à Joubert : il n'a pas perdu son temps. Il a vu M Barthélémy, secrétaire de l'ambassade et qui remplace M. d'Adliéinar ; il a vu M. de Gambis. On l'a bien accueilli, un peu froidement : mais il apprend que c'est la manière, à Londres. Il s'est promené dans cette immense capitale. 11 a remarqué, à Westminster, « quelques beaux morceaux de sculpture » et a trouvé, le malheureux ! l'église Saint-Paul « supérieure à toutes nos églises ». Les rues, médiocres, tout en briques; et le palais du roi ne vaut pas l'hôtel La Reynière. La cuisine. « monotone, mais saine, pénible pour les estomacs faibles ». Le porter, « boisson très agréable ». Les femmes, —

« dont il faut parler, puisque rien ne vaut que par elles ». — en général, « bien faites, blanches et fraîches ». Au surplus, « il y a du mélange, comme chez nous »; les vieilles, « plus laides qu'en France » ; quelques figures « monstrueuses », moins de physionomies « modestes et sensibles » qu'à Paris. Beaucoup de voleurs : on lui a dérobé, oh ! ce qu'il avait, son mouchoir. Il est logé chezde vieilles filles, les demoiselles Somerville, dans Piccadilly; deux vieilles filles très honnêtes, qui n'ont d'autre inconvénient que de ne parler pas français : de sorte que le traducteur de Pope ne cause avec elle que par signes. Mais il y a chez elles un pasteur, homme de mérite, avec qui Ton a la ressource du latin. Quant au projet d'une correspondance, « rien de positif », en trois jours. Cependant Fontanes croit savoir qu'un secrétaire de M. d'Adhémar, nommé X. rédige une « correspondance secrète », laquelle, réunie au Journal britannique de Matv, a quelque succès et est une concurrence anticipée. Voyons .Matv ; Fontanes le verra : « comptez sur mon zèle et sur ma prudence ». Ce qui le tracasse un peu. c'est la pénurie : « Je me suis confié insolemment à la mer, aux tempêtes... » cela n'est rien; mais encore, « aux lois sévères des Anglais contre les débiteurs » Baste ! il a confiance; jamais il n'a été plus gai, dit-il, et mieux portant... « Adieu, aimez moi à Paris, comme je vous aime à Londres. » Deux semaines plus tard, le 10 novembre, Fontanes n'avait reçu aucune lettre de Joubert : c'est que Joubert était dans les ennuis de son aventure amoureuse. Lui, Fontanes, a vu le général Melville et le docteur Matv Le général Robert Melville

a été gouverneur de plusieurs îles anglaises et notamment de Tobago, dont le marquis de Bouille s'empara : maintenant, courtoisie charmante, c'est une lettre de Bouille qui présente Fonianes à Melville. Celui-ci, d'ailleurs, la soixantaine passée, a quitté le service. Depuis le traité de 1783, qui terminait le dilférendde son pays et delà France, il se livre à sa double passion de l'histoire et de la botanique. Il est surtout un antiquaire renommé : guidé par les écrits de Polybe, il cherchera dans les Alpes le chemin qu'a suivi Ànnibal et le chemin qu'Annibal aurait dû suivre. Maty, l'ami du général Melville et l'homme qu'il faut atteindre, ancien chapelain de l'ambassadeur anglais à la cour de France, bibliothécaire du musée britannique, était secrétaire de la Société royale, lorsqu'une année avant l'arrivée de Fontanes, à la suite de contrariétés, il a donné sa démission. Il traduit des ouvrages français en anglais et traduit en français les œuvres de Ghesterlield. Il est un peu asthmatique, mais actif et influent. Gibbon lui a dédié son Essai sur l'élude de la littérature. Il a eu quelques chamailleries avec Diderot sur le point de savoir si les Patagons sont, ou non, « de taille colossale ». Principalement, il dirige le Journal britannique. Eh ! bien, Melville et Maty goûtent assez le projet de Fontanes. Mais ils lui calment son empressement; ils l'engagent à ne point espérer « un succès aussi prompt et aussi sûr que nous le voulons ». Jeunesse!... Et Fontanes comprend avec mélancolie qu'il n'en est pas aux prospectus; Fontanes si pressé!... D'abord, il faut attendre la fin du mois : il n'y a personne à Londres, pour le

moment. Puis, il ne faut pas se figurer Anglais se précipitent sur îles Lectures qui cernenl [tas la politique, le commerce ouj trie. Les « nouvelles littéraires, amusantes ». les a recueils d'anecdotes », — précisément ce que Joubert et Fontanes seraient en posture de leur offrir, — les Anglais n'en raffolent pas. Fontanes s'aperçoit d'une chose, c'est qu'il ne faut pas croire que « toute l'Europe ait les yeux sur Paris » : cela étonne un Parisien Cela étonne Fontanes; il s'informe : c'est vrai. Les « petits mouvements particul iers de nos cercles », ce n'est pas là ce qui distrait les Anglais de leur île. Les arts ne les intéressent pas beaucoup : les arls demandent une « douce oisiveté »; c'est ce qui manque en Angleterre, et « voilà pourquoi toutes les choses de goût valent mieux en France qu'en Angleterre ». Certains Anglais riches ont pourtant des « correspondances » privées à Paris : les autres, si vous leur proposez votre « feuille secrète », ils vous riront au nez. Enfin, « le nombre des souscripteurs, si nous réussissons, sera bien moindre que nous ne l'avons imaginé' ». Voilà: et ce n'est pas gai. Fontanes. lui, est gai. Il s'amuse. Il parle du marquis de Bouille : aussitôt, le comte Shelburne, ancien ministre, vient le voir; la duchesse de Devonshire, a la femme la plus aimable de l'Angleterre », le prie à dîner chez elle; on doit le présenter à la duchesse de Rutland, femme du premier pair d'Ecosse; « si j'avais des habits, j'aurais déjà vu le roi et la reine » !.. ,Mlle de Marnésia Ta recommandé à miss Pultney en termes si chaleureux qu'on jase et qu'on dit qu'il épousera M'ln de Mar-

nésia, l'amie de la plus riche héritière du royaume. Certes, il a répondu « comme il le devait » -.cependant, il profile du malentendu. Ah ! si toutes ces pécores, élevées à Panthémont, la fleur de l'aristocratie anglaise, savaient qu'il vient à Londres chercher les souscripteurs éventuels d'une « feuille secrète », elles déchanteraient : il en frémit, dans sa fatuité qui esl grande!... Par chance, les demoiselles Somerville n'ont pas encore voulu d'argent: « cette délicatesse de leur part m'a été fort utile, comme vous pensez ! » L'aînée, le soir, lui chante les vers d Ossian sur une musique d'Ecosse qui l'afflige et le berce...

Le 29 novembre, nouvelle lettre de Fontanes. Il a reçu deux lettres de Joubert. Et Joubert compte que tout ira fort bien, très vite : pauvre Joubert! Ce n'est pas cela. Fontanes lui annonce qu'il est premièrement impossible d'établir une correspondance « sans l'aveu de l'ambassadeur », lequel « ne donnera son aveu que sur celui de M. de Vergermes ». Fontanes s'impatiente : « J'ai écrit à nos deux femmes que je ne voulais plus faire aucune démarche dans ce pays-ci qu'elles ne me fissent passer par le crédit de quelqu'une de leurs connaissances une permission tacite... » Qu'elles se débrouillent, les deux femmes!... « J'ai rempli en honnête homme l'objet de ma mission. J'y ai cru ma conscience obligée. J'ai promis, imprudemment peutêtre, de passer en Angleterre pour un projet conçu par des lilles. 11 fallait tenir parole d'une manière ou d'autre. Je l'ai tenue. C'est à elles de faire le reste. .. » 11 se félicite de ne pas s'être avancé. 11 est sûr de rapporter de Londres des avantages plus pré-

cieux que maintes souscriptions : « Les choses que je vois, toutce que je pense etce que je sens, sont des richesses réelles qui ne m'abandonneront jamais ! » Voilà Fontanes : il pense et, mieux encore, il sent très vivement; puis, que sera-ce? un ou deux poèmes sans couleur et sans vie. les petites stances « A une jeune Anglaise que je rencontrais souvent seule dans les jardins de Kensington » JT. hélas! Ses richesses, dès qu'il écris, l'abandonnent. Mais, cela, il ne le sait pas ; et la certitude où il est de rapporter de son voyage des « sensations » le remplit d'allégresse. Et moi? demanderait Joubert. Fontanes lui répond : « Pour Dieu, ne soyez pas triste. Je conserve ma tranquillité loin de vous et. presque sans argent. Imitez mon exemple. » C'est joli à dire! Mais, si la séparation coûte aux deux amis, — l'absence est le plus grand des maux! — celui qui voyage a, dans le regret commun, le divertissement du voyage : l'autre n'a que l'ennui de l'attente. Et, si le projet n'aboutit à rien, la déception de Joubert n'est point rachetée : Fontanes. lui, se prépare des compensations. Oui, la pénurie est pour l'inquiéter; et il écrit dans le Languedoc, il réclame des subsides. En outre, on l'a volé : ses deux poches de culotte, retournées, un jour, àDrury Lane ! U garde sa bonne humeur. Avec cent louis, ce voyage serait une « époque éternelle » dans la vie de Fontanes. Faute de cent louis, Fontanes fait « tout ce qu'il peut et plus que tout autre à sa place ». Un peu plus riche, il se marierait à Londres, et comment!... « Je vous jure que mon grand désir est d'arranger mon petit patrimoine en Poitou, de vendre el de venir avec de

l'argent comptant passer une année à Londres. Je vous y mène et je vous avertis que deux Français bien recommandés, encore jeunes, qui se font estimer sont aux yeux de toutes les femmes les premiers hommes du monde... » Un beau mariage! Cela ne vaut-il pas mieux qu'une gazette? Mais, en prévision du beau mariage, Fontanes n'a plus en tête qu'une idée, c'est d' « établir sa considération » : cela le gène, dans la combinaison d'un négoce, môme littéraire.

Le 12 décembre, il a renoncé à ce négoce d'une feuille secrète. Rien à faire, en ce genre, dit-il, avec ces Anglais : « leur vie farouche et solitaire » les cantonne loin des frivolités spirituelles. On ne lit pas, à Londres ! Les jeunes gens de la cour boivent et font des courses de chevaux : « rien de moins littéraire ! » Aucun respect pour les artistes : le duc de Rutland envoie promener Reynolds qui travaille au portrait, lîatté pourtant, de la duchesse. Ah! le siècle de Charles II et de la reine Anne est bien passé! Berquin s'est fait du tort en quémandant de porte en porte des souscripteurs pour son Ami des enfants : c'est une faute que Fontanes ne commettrait pas. Il prend des leçons d'anglais : dépense utile, pour le cas où il traduirait un autre Pope ou se marierait à Londres. « A propos d'argent, j'en manquerai bientôt... » Il va écrire à sa sœur, en Poitou : peut-être l'attendrira-t-il. Le loyer : onze francs par semaine, plus le charbon, la chandelle, plus les déjeuners, les soupers; tout cela « enfle le mémoire ». Encore un mois, le temps qu'arrivent les subsides : mettons, avec les frais du retour, six cents livres au bas mot. C'est

cher ! Mais : « Je crois que mon talent s'est doubla depuis que je hume les brouillards de la Tamise. Une région nouvelle, des mœurs opposées aux nôtres, un ciel, une terre, un peuple qui dans leur caractère monotone et bizarre parlent pourtant avec force à L'imagination, tout multiplie mes forces poétiques. J'achève un hymne dont j'ai l'idée depuis longtemps et qui je crois surpassera le Timothée de Dryden et le Barde de Grav. » Comme il est plus vivant que son talent, ce Fontanes! comme il a de l'entrain, comme il a confiance dans son génie ! C'est triste, que sa belle ardeur ne veuille point passer dans ses poèmes. Mais, Joubert, il l'oublie? « J'aurais dû vous parler d'abord de vous-même. Mais c'est l'idée sur laquelle je veux reposer. Elle est la dernière. Dépêchez-vous de vous bien porter et de vous réjouir, si vous voulez que je me porte bien et ne m'afflige pas... » Eludé ainsi le chagrin de Joubert, Fontanes revient à soi II prie Joubert de voir M. iieauce, l'éditeur : « Recommandez-lui mes petits formats, auxquels je suis attaché... » Que Joubert aille chez M""3 de La Croix, « exprès pour lui dire que je l'aime et l'aimerai toujours ». Et Flins? « Qu'il boive à ma santé. Je l'embrasse. » Et : « Je vous parlerai ailleurs des billets que j'ai faits à Paris pour le mois prochain ou février... » Il est charmant, si égoïste, si malin, si insoucieux, si orgueilleux. Voilà Fontanes, si différent de l'œuvre de Fontanes !

Dernière lettre, le 20 janvier 1786. Eh! bien, oui, M"1,J Rouget de Lisle, sa sœur, lui annonce quelque argent, sept cents livres qu'elle lui envoie

par l'intermédiaire du marquis de Marnésia. C'est lui qui l'a priée de recourir à ce chemin : sans doute n'est-il pas fâché de montrer à sa sœur qu'il a de helies relations à Paris, à Marnésia qu'il a du patrimoine en Poitou. En attendant, il dépense quinze francs par jour : « il faut jouer au wisk ou aller à la comédie ; refuser est impoli ». Il n'a point payé ses hôtesses. Et Marnésia ne se dépèche pas d'accomplir sa mission. Veuille Joubert secouer la nonchalance de ce Marnésia ; surtout, qu'il ne retienne pas une livre des sept cents livres pour les créanciers de Paris : impossible !... Impossible : il ne pourrait pas quitter Londres. Or, il commence de s'y ennuyer. Paris le tente : Londres est la ville du commerce, et non pas celle « des beaux-arts, de l'amour et du plaisir », trois choses dont il sent la privation. Paris, ses beaux-arts, ses amours et ses plaisirs le tentent si bien qu'il ne voit plus Londres d'un bon œil. L'Angleterre le dégoûte : « un pays où la canaille est opulente est un pays détestable pour les gens de mérite ». Il consent que « la populace ne souffre pas » ; mais il n'admet pas que, soutenant « son insolence naturelle sur la fortune », elle devienne « le fléau de tout ce qui pense noblement ». Quelles gens, qui, au théâtre, applaudissent le mieux ce que Shakespeare a de plus bas ! Shakespeare "? « à présent que ses idées sont mûres », il ne veut plus qu'on lui parle de ce Shakespeare : « dans l'effervescence de la première jeunesse, j'ai pu me permettre des saillies un peu fortes; mais le temps de la raison est venu... » Il devient sage ? C'est qu'il s'ennuie.

Londres lui fait horreur. Les mœurs de Londres? Corruption ! Et « toutes les catins anglaises sont voleuses ». Il ajoute : « Plusieurs sont charmantes. » Mais en général, « elles ne connaissent nullement cet art de leur sexe qui renouvelle continuellement les désirs de l'homme » : voilà qui est dit, et fortement dit. Fontanes désire de revoir « ce beau ciel, cette belle terre, les aimables habitans du premier royaume de l'Europe J'en dirais davantage... » Mais cinq heures sonnent; le crieur public vient chercher sa lettre; adieu. Il était temps que Fontanes revînt à Paris.

Ce fut au mois de février qu'il arriva. Il revit Jouhert et, touchant ses remarques de voyageur, lui conta mille et mille choses, dont Joubert a noté quelques-unes sur un feuillet. Les Anglais ne sont guère attentifs aux chiens et aux chats, n'aiment que les chevaux : La Fontaine, chez eux, n'aurait point écrit ses fables ; tant pis pour eux ! En Angleterre, Locke n'est plus à la mode parmi les penseurs : on lui reproche d'avoir nié, non pas les idées innées (tant pis pour elles), mais les perceptions innées. Joubert apprécie ce renseignement ; et l'intelligent Fontanes est assez bien averti de philosophie. Ceci, quant aux Anglais, n'est pas mal vu : « Ce peuple est tranquille toutes les fois qu'il n'est pas agité violemment et son caractère lui tient lieu de police. 11 est d'une humeur posée et qui donne aux passions le temps de s'amasser lentement et, de croître; aussi ses sentiments sonl-ils forts » Entre eux et nous, différence complète, que Fontanes a clairement aperçue et.

que .Joubert s'amuse à résumer ainsi : « Molière ne les t'ait pas rire. » Que pensent-ils de nous'? el nous aiment-ils"? Eli! bien, ce pasteur que Fontanes rencontrait chez les demoiselles Somerville et avec qui, le soir, il s'entretenait en latin, M. Langhen, sans nous haïr, ne nous admirait pas aveuglément, loi qu'il demandait à Fontanes s'il y avait chez nous « quelque chose de grand, dans le peuple » : estne aliquid magnum ? ■ — Parbleu ! répond Joubert, en lui même ; et il écrit : « [Ces gens] n'estiment une nation que par le rôle politique qu'elle est capable de jouer. » Je ne sais si Joubert s'arrête assez longtemps sur ce fait qui est grave, qui serait digne de ses méditations et de son inquiétude; mais il s'impatiente et réplique : « On auroit pu lui répondre qu'il y avoit dans ce peuple quelque chose d'aimable, de doux, de gay, d'hospitalier, et aussi de lier et de hardi quand la nation avoit la guerre. Je ne scais pas si cette réponse lui eût donné de nous une opinion assés favorable... » Patriotique incertitude, alors nouvelle : un Français prend quelque souci de l'opinion que les étrangers professent à l'égard de la France; et il n'est pas sûr de les satisfaire, en leur rappelant les grâces de notre pays, sa bravoure à la guerre. Nos grâces ne sont pas contestées, — ne sont même pas contestées : — « C'est un peuple aimable », disent de nous les Anglais, au témoignage de Fontanes. Cependant, ce peuple aimable, on l'aime si peu qu'à Londres, dans les rues, vous ne verrez pas une enseigne française : « le peuple ne la souffrirait pas ». Quant à la

bravoure de la France, elle n'est pas mise en doute; seulement, « on parle aujourd'hui de

nos minisires, à Londres, comme leurs créatures en parlent à Versailles dans leur antichambre ». et c'est tout dire. Fait-on cas de nous, cependant? Fontane/j, bien renseigné, raconte que les Anglais nous marquent depuis peu quelque politesse; et depuis quand ? depuis la dernière guerre, où ils ont éprouvé notre force. Pour plus d'estime, répondez: quel « rôle politique » la France est-elle capable de jouer? Joubert, qui là-dessus ne répond guère et qui cherche ailleurs les éléments de sa réplique, songe-t-il qu'au temps où les grâces et la bravoure suffisaient au renom de la France, la France avait ce rôle politique, de gouverner l'Europe ? Et Joubert qui, pour remplacer cette hégémonie ou cette puissance ellective, propose des équivalences de civilisation raffinée, de charme et de belle fierté, Joubert est au commencement de nos erreurs principales. Une terrible Europe s'est constituée, tandis que la France jouait avec ses lauriers. Joubert, causant avec Fontanes, en a le soupçon furtif et blessant.

Fontanes fut content de revoir Paris. Mais il revit ses créanciers ; de sorte qu'après quelques semaines il quitta Paris et alla passer un bout de temps chez ses bons amis Marnésia. Il était à Saint Julien lorsqu'y fut célébré le mariage de Mllode Marnésia et de Claude de Beauharnais, le fils de Fanny. Le mariage eut l'air d'une « cérémonie funèbre ». Comment cela, et pourquoi ? Fontanes était sur le point de le dire à Joubert : sa lettre est déchirée ; qui l'a déchirée ? et que nous cache-t-on ?

Cette lettre-ci nous révèle, de la façon la plus vive, en son commencement, le véritable désespoir de Fontanes, ses embarras d'argent et les difficultés où est pareillement son ami Joubert. « La chose que vous me demandez est impossible... » Que demandait Joubert ? On va l'entrevoir : « Sachez que j'ai affaire à l'homme le plus complètement bizarre qui existe... » C'est Marnésia, l'ami de l'humanité, le tyran de ses amis... « Loin de lui emprunter de l'argent, j'en demande à cent lieues et il ne m'en vient point. Si j'avais cent écus, mon cher ami, avec quel plaisir je quitterais cet ennuyeux séjour!... » Oui, le pays est « magnifique » : c'est Marnésia qui ne l'est pas. Fontanes déteste la vie : « Je n'ai que des souvenirs poignans et je ne vois dans l'avenir que des chagrins et peu de ressources. Le poids de mes dettes m'épouvante. Je ne sais comment me débarrasser... » Il s'est adressé, directement ou non, au contrôleur général, pour une pension : soudain, ce n'est plus M. de Calonne qui pensionne les gens de lettres : c'est le garde des sceaux. Voyez Miromesnil !... Toutes les démarches à refaire, et comment aboutir?... « Il ne me reste que le poison... » Le pauvre garçon se résoudrait à « vendre », il ne dit pas quoi, probablement un peu de terre que ses parents lui ont laissé, en Poitou. La vente payera ses dettes : et, pour ses créanciers, quelle aubaine! Mais lui? S'il lui reste, après cette « indispensable opération », cinq ou six cents livres de rente, c'est le bout du monde... « Nous avons trop compté sur les événemens. Je suis désabusé. Si vous ne faites pas for-

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tune, de quelque manière que ce soit, songez que je mourrai nécessairement d'un coup de pistolet... » Le pistolet, ou le poison ?.. Ni l'un ni l'autre. Et est-ce L'embarras du choix qui a sauvé Fontanes? C'est sa vitalité superbe qui le tire de toute mélancolie, à merveille. Pour éviter en général l'excès de déplaisir où il tombe quelquefois, il a sa légèreté, il a sa bonne humeur naturelle et il a ses amours, qu'il ne prend pas au tragique, mais gaiement, et qui, sans le tracasser, le divertissent. Il a son goût de la poésie et d'une gloire qu'il escompte. A peine vient-il de signaler le pistolet comme son dernier recours, il annonce avec entrain qu'il a fini son Orphée et son Job, simplifié sa Forêt de Navarre et fortifié sa Chartreuse. En outre, il a lu les Études de la Nature et, M. de Saint-Pierre, il ne le juge pas mal : « C'est une tête bien faible. Mais il y a un tel charme dans son livre qu'il m'a consolé pendant trois jours. Lisez ce pauvre homme. Il vous fera plaisir, ou vous êtes endurci depuis deux mois... » Depuis deux mois qu'il ne l'a vu. Fontanes est à Saint- Julien depuis deux mois et il n'annonce pas qu'il s'en aille bientôt. Albert de Lezai raconte, dans ses Souvenirs, que Fontanes autrefois, l'hôte de son père, lui a donné des leçons de poésie française et a été son maître en quelque façon : ce dut être pendant ce long séjour de 1786 où Fontanes, hébergé, voulut sans doute se rendre utile. En terminant sa lettre à Joubert, il lui demande pardon des « anxiétudes » qu'il lui cause ; « mais, ajoute-t-il, les miennes sont au delà de toute expression. Aimez-moi en dépit de tous mes

défauts, car je vous aime. Vous êtes le seul homme que j'estime, chérisse et honore sans restriction. Je suis presque éteint, mon bon ami. . . » Fontanes et Jouhert sont amis et camarades, à la perfection. C'est gentil, que l'un écrive à l'autre : « Si vous ne faites pas fortune, songez que je mourrai... » Tant ils étaient liés !

Joubert n'était pas plus riche que Fontanes. Il devait dépenser moins et, de son mieux, éviter les dettes Mais enfin, il avait mis beaucoup d'espoir dans l'entreprise anglaise : on le voit aux recommandations de gaieté que lui adressait Fontanes en lui annonçant l'échec. Eh ! bien, que va-t-il faire? « Je suis charmé, lui écrit Fontanes, que vous travailliez. »

Il travaille. Il s'est mis à une nouvelle étude : les arts, en particulier la peinture, et aussi la sculpture, et même la musique. Ses lectures d'alors, les voici : — un essai sur la révolution opérée dans la musique par M. le chevalier Gluck; le dictionnaire de musique ; divers écrits relatifs à Bouchardon, à la fontaine de la rue de Grenelle et à la statue de l'Amour ; les ouvrages de l'abbé Du Bos ; les Vies des plus célèbres architectes et l'Idée du peintre parfait, par Félibien ; l'Entretien sur la vie et les ouvrages des peintres, par le même; les Pierres gravées du cabinet du roi, les Pierres gravées de M. le duc d'Orléans ; les Observations sur les antiquités dHerculanum, par Cochin et Bellicard ; etc. Il prend des notes.

Son intérêt pour la peinture n'est pas tout neuf et improvisé. Ne se souvient-il pas de ses causeries avec Diderot quand, à propos de la. Belle-mère

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(de Greuze), il écrit : « Pardieu, ce sont bien là les traits de la fille d'une méchante femme! et je narîrais que l'autre est la mère d'un homme de bien! » Puis : « Ils l'appelleront leur belle-mère ; ce n'est pourtant pas sa beauté qui a pu vous séduire quand vous ave? oublié pour elle vos enfans et votre première épouse ! » Littérature ! dira t-on. C'est le reproche qu'on fait, d'habitude*, aux Salons de Diderot. Or, en 1781, Greuze, qui achevait sa Belle-mère, expliqua son tableau, dans le Journal fie Paris. Depuis longtemps, il avait envie de « tracer ce caractère ». Un jour, il passait sur le Pont-Neuf: il rencontra deux femmes qui se chamaillaient' L'une pleurait et criait : « Quelle belle-mère ! Oui, elle lui donne du pain, mais elle lui brise les dents avec ce pain ! » Ce fut, dit Greuze, « un trait de lumière pour moi ». Il y a des paroles, dans les tableaux de Greuze. Sa peinture est littéraire. Diderot, et, après lui, Joubert ne se trompent pas en la jugeant littérairement. Mais Joubert ne juge pas ainsi tous les peintres. U donne très joliment l'idée du charme de Poussin, quand il écrit : « Voyez ces deux paysages de Poussin Le premier fait aimer la solitude, l'autre fait aimer les lieux habités. » Il n'a pas tort, il n'abuse pas de la littérature et il est dans l'esprit même de l'art et de tout art, s'il veut qu'une belle pensée trouve dans un tableau, comme dans toute œuvre d'art, son expression; s'il dénigre un Saint Vincent de ne pas figurer « la joye de l'homme bon qui apporte une bonne nouvelle »; s il exige d'un CrmijiemPitt qu'il ne montre pas seulement « un corps fait pour être livré à la sépulture », mais un

corps qui va ressusciter et enfin « la mort d'un homme et la vie d'un dieu ». Il ne néglige pas la technique, non plus d'ailleurs que Diderot. Par exemple, il s'informe avec beaucoup de curiosité des procédés, et même des manies, de Lantara. Ce peintre est mort l'année que Joubert venait à Paris. Mais Joubert voit des gens qui l'ont connu. A dîner chez un peintre, il se fait dire et il note « l'usage que Lantara faisait de son doigt ». Lantara ne se servait que d'un seul pinceau qu'il essuyait à son bras ou à ses joues, non à un linge, tout linge laissant un duvet qui nuit à la délicatesse du trait. Un seul pinceau : Lantara disait que le pinceau, «retenant toujours quelque teinte de la couleur qu'on venoit d'essuyer, en laissoit apercevoir le mélange sur la toile et donnoit ainsi plus d'harmonie à tous les tons ». Joubert inscrit cela sur ses carnets.

David l'occupe singulièrement. 11 n'aime pas La douleur et les regrets d' Andromaque sur le corps d'Hector son. mari, tableau de 1783 et pour lequel David fut agréé à l'Académie royale : « David ! ' relève ton génie et ton Andromaque assise! » Andromaque est assise en effet sur une chaise, une chaise de luxe, et fait un geste d'orateur, un geste qui valait bien qu'elle se levât de sa chaise. La Stratonice, qui est l'œuvre pour laquelle David eut le prix de Rome en 1774, Joubert y a des objections, et assez drôles. 11 considère que c'est une faute d'avoir imaginé Stratonice « modeste et d'une beauté délicate ». C'est vrai que David comme Ingres plus tard; lui a donné l'air d'une très pure et décente jeune fille. Pour inspirer à son beau-fils

Antiochus un amour qui le mène aux portes de la mort, Joubert demande une autre gaillarde ; il veut d'autres charmes, et moins virginaux, pour « allumer le sang » d'un beau-fils, une personne « éclatante d'embonpoint et de santé » ; il réclame, pour 11 ii [cl office, « une physionomie de tempérament plulôt que de caractère, et le sein qui s'avance audevant des yeux et semble étaler son sexe à tous les regards ». Un autre peintre a fait ainsi Stratonice : celui-là, dit Joubert, « a mieux connu la nature ». Je n'ose conjecturer qu'il y ait là un indice des goûts que séduisit en Joubert. Agnès Lebègue; mais enfin, ses goûts féminins de cette année-ci, ne les ignorons pas. îl note que telle femme plaît « par ses formes », nue autre par « ses mouvements ». ïl donne à la première « un corset qui la moule, un seul juppon, une simpie cornette » ; l'autre a besoin de falbalas. Il aime mieux la première, celle qui a des formes; il la préfère à celle qui a de la grâce : il ne trouve pas la grâce « plus belle encore que la beauté ». La gracieuse, on la « suit avec plaisir » ; l'autre, on s'arrête devant elle et l'impression qu'elle a faite est « seule durable ». En somme, ce n'est pas pour une petite Stratonice gentille que Joubert eût consenti les folies d'un Antiochus. Et l'on voit bien que sa critique d'art n'est pas de pure littérature 11 examine le Bélisaire de David. Les personnages sont Bélisaire accroupi, un enfant contre lui tendant le casque à l'aumône, une femme qui apporte son obole, et un soldat stupéfait de voir son général réduit à la mendicité. Joubert s'aperçoit que Bélisaire, l'enfant et la femme « grouppent » parfaitement ; mais le soldat ne

« grouppe » ni avec eux, ni avec certains personnages du second plan, « ni, pour ainsi parler, avec lui-même ». El Joubert ne se trompe pas. Il se trompe si peu que David a reconnu sa faute. Reprenant son tableau de 1781 trois ans plus tard, il a déplacé le soldat, l'a écarté de la femme et, entre la femme et lui, a ramené quelques-uns des personnages secondaires : le tableau garde sa faiblesse, que Joubert a très bien saisie. Alors. Joubert fixe la règle. Pour qu'un groupe se forme, il faut qu'il y ait « une liaison entre le mouvement de chaque figure et de celle qui suit » ; il faut que « les attitudes dos personnages s'enchaînent »; il faut qu'on ait observé, dans la couleur, les traits et les expressions, « des nuances qui se fondent »; il faut que cet arrangement se manifeste au regard « et à l'esprit » et que le « souvenir » du groupe soit facile. El, pour qu'une figure « grouppe avec elle-même », il faut quelle ait « une vérité d'expression comme de conformation qui la replie sur son propre individu et lui donne un mérite absolu et indépendant ». Parlant dessin, Joubert associe la valeur expressive à la beauté linéaire; ainsi se réunissent l'art et la technique.

La justesse et la sensibilité intelligente de Joubert, en art, sont parfaites, à mon gré, dans cette analyse de Rembrandt : « C'est une si belle chose que la lumière que Rembrandt, avec ce seul moyen, a fait des tableaux admirables. Ses personnages sont le plus souvent ignobles, leurs attitudes grotesques, et ceppendant on ne les regarde pas suis gravité et sans respect, tant cet artiste est imposant par son talent à saisir et à exprimer les

effets les plus frappants des ombres et de ta clarté... Il n'a représenté qu'une nature basse, contrefaite, ridicule el ceppendant ...on n'éprouve en regardant ses tableaux que de l'admiration et

des impressions grandes. Il se fait, a leur aspect, une sorte de clarté dans l'âme, qui la réjouit, la satisfait, la cbarme. On ne considère pas les traits de ses figures, mais les effets delà lumière sur ces traits... Elle cause à l'imagination une sensation presque semblable à celle qu'éproUveroient des bommes enfermés dans un cacbot depuis le moment de leur naissance, si tout à coup le toit venoit à s'ouvrir et qu'au milieu de ces ténèbres ils vinssent à se considérer mutuellement aux rayons les plus purs du jour admis pour la première ibis dans leurs yeux... » Joubert compare Rubens et Rembrandt : « Ce que Rembrandt a fait avec le clairobscur, Rubens l'a fait avec l'incarnat; l'un a régné par les couleurs comme l'autre a régné par la lumière... » Et le second « scavoit rendre tout éclatant ». le premier « scavoit tout illuminer » ; Rubens est « ricbe » et, Rembrandt. « magique ». Je ne sais si personne, au xvine siècle, a ainsi parlé de Rembrandt. Ce ne fut pas Diderot, certainement : ses remarques ,dans l'Essai et les Penséeâ détachées sur la peinture) sont fines et ne vont pas loin, ne vont pas au delà des apparences. La peinture de Rembrandt, Diderot l'a vue; mais la pensée de Rembrandt. Joubert l'a entendue : il sait comment le peintre des Pèln-ins d'Emmaûs transfigure, magicien, la laideur par la lumière et la matière par l'esprit.

De ses observations sur des peintres ou des

tableaux, Joubert a tiré quelquefois des règles et les éléments d'une esthétique. Par exemple, c'est une idée très juste qu il formule ainsi : « Quand le peintre veut représenter un événement, il ne seauroit employer un trop grand nombre de personnages ; mais il n'en scauroit [employer] trop peu quand il ne veut représenter qu'une passion. » Il dépasse les préceptes et arrive à une définition de l'art. Jl étudie la nature et la qualité de 1' « imitation » qui est l'art : on imite les objets qu'on voit, dit-il, et aussi les objets que d'autres ont imités ; puis on représente «ses propres conceptions », et c'est l'art véritable. Il va plus loin : il explique, comme on ne s'en avisera que plus tard, que l'imitation, dans les arts, est symbolique. « Une imitation, dit-il, ne doit être composée que d'images. » Les expressions que le poète prête à un boni me passionné ne sont pas les mo'squ'emploie l'homme passionné, mais « l'image de ces mots » : pareillement, les couleurs dont un peintre se sert ne doivent être que « l'image des couleurs réelles » ; pareillement, les sons, dans la musique, « les images des sons réels ». Et « c'est la grande règle, la règle première, la règle unique » : tous les « excelïens artistes l'ont observée et entrevue », mais on ne l'a pas formulée. C'est le symbolisme ; c'est le contraire exactement du réalisme; et c'est l'art même.

Joubert, on l'a vu, réunit les différents arts dans sa théorie unique de l'art, li-t il se fait de l'art une très haute idée, si haute qu'elle domine toute notion de fabrique au d'habileté. 11 constate avec joie qu' « Apelle et Raphaël, qui furent les plus

grands peintres, étoient des hommes parfaits ». L'art, ainsi conçu, prend une valeur intellectuelle, et morale, et sociale : Joubert voudrait que tout homme y eût part, le peuple aussi. Et il déplore que l'art ne soit pas mêlé à notre vie, mais soit confiné : que de chefs-d'œuvre « emprisonnés et cachés dans les maisons des grands » ! De tout son cœur et de toute sa pensée, Joubert convie le peuple aux délices de l'art ; et, si les grands sont jaloux de leurs trésors, il demande qu'au moins les spectacles dramatiques soient pleinement ouverts à la multitude, afin qu'elle goûte le plaisir « d'un beau son, d'un beau geste, d'un beau langage et d'une belle voix ». Sans doute, en ce temps, le théâtre donnait-il ce plaisir.

Il y a, dans tout cela, plus de science et d'invention, plus de fantaisie savante et ingénieuse qu'il n'en faut pour alimenter, dans aucun journal, une critique d'art. Joubert ne va-t-il pas écrire un peu dans les journaux ? N n'est pas riche.

Joubert a-t-il été journaliste? — Non! répond Paul de Raynal, gendre d'Arnaud Joubert : et cependant Arnaud Joubert assure que Joubert et Fontanes s'étaient liés à l'occasion d'un « article de littérature » publié par Joubert dans un journal. — Oui! réplique l'abbé Pailhès : et il ne lui suffit pas que Joubert ait imprimé quelques articles, mais il l'appelle un publiciste18.

Pour ce qui est de l'époque où nous voici, constatons que, si Joubert et Fontanes avaient eu leurs habitudes et leurs facilités dans un journal de Paris, ils n'auraient pas tant cherché à fonder une

feuille secrète. Joubert essayera les journaux parisiens : oui, après l'échec de la tentative anglaise. Au printemps Je l'année 1780, il taquine les Variétés littéraires de l'abbé (loupé. Un bon homme, cet abbé Jean-Marie-Louis (loupé, successeur de l'abbé Batteux dans la chaire de rhétorique au collège de Navarre ; puis gouverneur du prince de Vaudémont, et il voyage avec son élève en Italie, en Suisse, en Allemagne ; au retour, censeur royal et garde de la bibliothèque du roi pour le dépôt des titres et généalogies. Lorsque les révolutionnaires viendront lui réclamer la clef de ce dépôt, Coupé saura leur dire : « Je tiens cette clef du roi, c'est au roi seul que je la rendrai. » La Révolution le houspillera; il devra s'enfuir; et il conliera ses douleurs aux métaphores cadencées d'un poème latin : l'humanisme a des sérénités élégantes. Pour le moment, Coupé publie de quinzaine en quinzaine quatre séries de Variétés Littéraires : « l'année historique », « littérature légère », « l'histoire soumise à l'opinion » et « anecdotes ». Le 23 mars 178b, le fascicule de « 1 histoire soumise à l'opinion » raconte une aventure assez scandaleuse : Régulus — et l'on connaît Hégulus ! — ne craignit pas, et par deux fois, de recourir aux plus viles manœuvres pour capter des héritages, premièrement celui de Blésus, riche consulaire, secondement celui de Véranie, veuve de Pison; circonstance aggravante, Régulus avait été l'ennemi de l'ison. L'abbé Coupé, en note : « Les deux traits que j'ai cités de Régulus étonnent dans un très grand homme... » En effet, Régulus a vaincu les Carthaginois et, tombé dans leurs mains,

a donné 1rs preuves d'une célèbre constance. Comment se fait-il qu'un si grand homme chaparde la fortune des moribonds? L'abbé Coupé médite à ce propos : ou bien Régulus n'était pas. dès sa jeunesse, un si grand homme: ou bien Régulus est l'exemple de ces âmes dans lesquelles de grandes qualités voisinent avec de « petits vices » ; sait-on jamais, avec les âmes?... Imbécile! Le grand Régulus, vous le dites vous-même, a flori à l'époque des guerres puniques ; et votre Régulus, s'il a été l'ennemi de Pison, c'est qu'il était le contemporain de Néron : vous embrouillez deux Régulus et vous déshonorez l'un par l'autre ! Joubert se lâche et il écrit au directeur des Variétés littéraires une lettre plus vive que narquoise : « Un anachronisme est en général peu de chose, mais celui [ci] me paroît injurieux à la nature humaine. » L'abbé Coupé se garda d'insérer celte rectilication désobligeante. Il préféra le déshonneur de Régulus au ridicule de sonrecueil. Seulement, il évita de plus risquerl anachronisme et les bévues auxquelles vous expose le commentaire historique. Il cessa de soumettre l'histoire, qui est une réalité immobile, à l'opinion, qui est faillible. Dès le numéro suivant, Ie' avril 178ti, la troisième série des Variétés littéraires est remplacée par de simples Traductions : c'est beaucoup plus sur.

Mais voici Joubert journaliste, ou peu s'en faut.

En 1784, avait paru cet ouvrage : Saggi sul restabilimente deU'antica arte de Greci e de Humani piitori del siynor abbate D. Vincaizo Requeno, — « Essais sur les moïens de recouvrer et de mettre

31 i LA JEUNESSE DE JOSEPH JOUBERT

en usage l'ancienne manière de peindre des Grecs el des Romains, par M. l'abbé D. Vincenzo Requeno, Venise, chez Jean Gaiti ». Cet ouvrage, ies archéologues et aulres spécialistes le connaissaient en France. Le Mercure l'avait mentionné. Les Nouvelles de la république des lettres et des arts, de Payen de la Rlancherie, également : celles-ci, au mois de mai 1786, annoncent même qu'en Italie M. Tomaselli réfute les assertions de l'abbé Requeno. Joubert ne fut pas des premiers avertis : c'est pendant l'été 1786 qu'il lut les Saggi. Avec intérêt : il y découvre les « traits d'une imagination vive » et une « matière importante ». Ce lui sera le sujet d'un article. Il prend des notes et, au mois d'août, essaye plusieurs brouillons. Pour quel journal travaille-t-il"? Je ne le sais. Je ne suis même pas sûr qu'il le sache. Mais pour un journal, sans nul doute. Son article est rédigé, selon l'usage du temps, sous la forme d'une lettre « aux auteurs du journal19 ». Il commence : « Messieurs, je viens de lire un ouvrage italien, dont l'auteur, Il signor abbate Vincenzo Requeno, propose aux modernes de rétablir dans la peinture l'usage de l'ancienne enkaustique des Grecs... » Joubert est au courant de la question. Ne l'a-t-il pas examinée autrefois avec Diderot? En tout cas, il connaît L'histoire et le secret de la peinture en cire, traité que Diderot avait destiné à Y Encyclopédie et dont il fit une brochure sans nom d'auteur, pour laisser les honneurs de Y Encyclopédie (article Encaustique) à M. Monnoye. Joubert sait que Diderot s'est querellé, sur l'encaustique, avec le comte de Caylus. En 1749, M. Bachelier peignit à la cire un tableau de Zéphire

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et Flore. Cinq ans plus lard, Gaylus fit exécuter, par M. Vien, une tête de Minerve et, après cela, fut persuadé qu'il avait découvert le procédé des anciens. Diderot, qui détestait Caylus, tint pour la priorité de Bachelier; Monnoye semblablement. Vieille querelle: et, dit Joubert (dans l'une des notes qui ont trait à son projet d'article) « M. Bachelier a le premier mis l'encaustique en usage et M. de Caylus en a parlé le premier », voilà tout. Joubert écrit donc : « On est en général peu d'accord sur le mérite des peintres anciens... » C'est que leurs ouvrages sont détruits... Joubert ne se rappelle-t-il pas une autre querelle de Diderot, touchant les mérites de Polygnote, querelle dont il s'est mêlé?... Joubert incline à penser comme Diderot : la valeur des peintres antiques nous est certifiée par « les louanges dont les ont honorés des hommes d'un goût exquis et d'un grand sens ». Les peintres antiques ont ignoré « quelques parties essentielles de l'art que nous avons » : ils suppléaient à nos procédés par d'autres procédés, lesquels avaient leurs avantages. C'est ce que Joubert se propose de montrer, suivant les expériences qu'a menées à bien 1 abbé Requeno en « homme de tact » et en « homme sensible ». D'ailleurs, il s'adresse aux « vrais amateurs » et « artistes dignes de ce nom ». Petit public, hélas ! honorable, mais peu nombreux ! Alors, Joubert : « Comme cette matière ne peut intéresser qu'un petit nombre de vos lecteurs, je n'oublierai pas qu'elle doit occuper peu de place dans chacune de vos feuilles... » Mais : « Je multiplierai mes lettres, pour être court. >■ C'est donc

une série d'articles que Joubert annonce. Dans sa première lettre, il expliquera la façon de peindre des anciens. Les anciens « se servoient de cires colorées et fondues qu'ils préparoient à cet usage par un mélange d'huile, d'encens, de savons ou autres substances dont l'abbé Requeno... » Joubert en est là de son brouillon, quand il se détourne soudain de la route où il est engagé : « Avant toutes choses, qu'on me permette quelques réflexions en faveur des arts... » Tiens?... Joubert ne paraît pas très bien assuré de son plan d'articles. Et, quelques réflexions en faveur des arts, à quoi bon ? C'est qu' « on ne les a pas encore assés loués », dit Joubert. Plus exactement, il entend répliquer à des doctrines qui sont à la mode et qui commencent à faire des dégâts : « Quelques philosophes, en les admettant au nombre des vraies richesses humaines, semblent les avoir relégués dans la classe des objets d'un luxe inutile... » xMais oui; et nous reconnaissons-la une théorie, par exemple de ce Sébastien Mercier qui sacrifie les arts à la philosophie et la beauté à l'utilité ; une théorie qui devait sévir à l'époque pré-révolutionnaire, ou déjà révolutionnaire, et qu'on a vue et qu'on reverra de même à toutes les époques de désordre intellectuel. Certes, en 1786, Joubert est bien un philosophe, et de son temps. Mais il ne cède pas à toutes les folies ; en particulier, il ne tolère pas que l'art soit dédaigné au prolit des penseurs ou avili par eux." Ce n'est pas lui qui favorisera cette ignominie d'un ait soumis à la berlue sociale; d'autant moins qu'il considère (et ici son esthétique et sa philosophie s'accordent) que l'art

a en lui-même, et de par sa beauté, une vertu sociale. Ces philosophes qui dénigrent les arts devraient « les compter entre les biens les plus importuns de la société perfectionnée ». Et nous voyons la position philosophique de Joubert; elle n'est pas mauvaise : il réforme la société, il ne la supprime pas, il la perfectionne. Or, quel est le rôle des arts, dans la société perfectionnée ? Ils nous permettent de connaître les « conceptions des esprits sublimes ». Les « rêveries » des esprits sublimes sont « des voyages qui les transportent dans un monde plus beau et qu'il importe à notre bonheur de connoître »... Seulement, ces merveilleux voyageurs ne peuvent raconter leurs parcours « avec la parole, qui, destinée à désigner les objets terrestres, participe de la grossièreté » d'ici-bas. « Il est des choses admirables qui peuvent bien être représentées, mais non pas décrites. Il est des émotions tellement délicates et des objets tellement ravissans qu'ils ne peuvent être exprimés qu'avec des sons ou des couleurs. On doit regarder les arts comme un moyen nécessaire de communication entre les habitans d'une sphère supérieure et nous... » Bref, « si la peinture et la musique n'existoient pas », nous ignorerions bien des choses, et peut-être l'essentiel. Celte idée est belle, et elle est ici pour la première fois (si je ne me trompe) et de très bonne heure : l'idée de l'art qui a pour objet, non de décrire, mais de suggérer. Voilà, comme je l'appelais, le symbolisme de Joubert; et ce symbolisme a, dans sa pensée, de l'étendue.

Le brouillon s'arrèle-là. Joubert n'est-il pas con-

tent de ce début? Il recommence : « Messieurs, j'oserai vous avouer que j'aime peu de tableaux, peu d'opéras, peu de statues et peu de poërnes. Cependant j'aime beaucoup les arts... » Et il appuie sur ces deux lignes sa diatribe contre les philosophes à la Mercier. Il reprend ce qu'il a écrit déjà, modifie quelques mots, trouve des formules nouvelles : sans les arts, dit-il, « l'homme le plus parfait et le plus juste ne pourroit éprouver que la moitié des plaisirs dont son excellence le rend susceptible et qu'une partie du bonheur que lui destinoit la nature » ; sans les arts, « on ignoreroit jusqu'où la vie peut être heureuse et l'âme enchantée ». Il y a de l'épicurisme et il y a les signes d'une intelligence voluptueuse, dans cette idée de l'art. Qui n'en voudrait complimenter Joubert? Il n'est pas de ces ennuyeux qui, tout affligés de mornes disciplines, vous attristent l'art môme et confisquent au profit de leurs sombres toquades l'art, votre plaisir ou votre divertissement.

Une fois encore, le brouillon s'arrête. Joubert n'est pas certain de vouloir préluder par l'éloge des arts. Il retourne à sa première intention, d'entrer en matière avec le problème de la peinture antique : « Aux auteurs du journal. Messieurs, on scait que les anciens peignoienl avec la cire et le feu. . » Etc. Mais, après quelques lignes, un autre épisode du sujet le tente : c'est l'invention de la peinture à l'huile : « Ce fut une grande nouveauté dans la peinture lorsque Jean de Bruges, au xiv° siècle, eut imaginé le secret de peindreà l'huile. On vit naître, pour ainsi dire, un art nouveau, de nouvelles couleurs, un nouveau talent et l'homme se sentit sus-

ceptible d'un plaisir de plus... » Belle histoire ! Le secret de peindre à l'huile fut estimé si précieux que jamais il ne fut vendu : « il ne se transmit que comme un don de l'amitié libérale ». Antonello le reçut ainsi de Jean de Bruges et le livra ainsi à Dominiquode Venise, lequel en lit part, de pareille manière, à André del Castagne Mais André del Castagno « attacha aie posséder un honheur excess-if qui le rendit cruel » : il voulut jouir seul du splendide secret et il assassina son bienfaiteur. « Cette belle découverte fut divulguée quand elle eut ainsi fait couler le sang : elle devint vulgaire et s'est perpétuée... » Or. le châtiment du crime se perpétue dans l'usage de la peinture admirable et profanée : « On a dit que l'huile éloit aux tableaux ce que le sang est au corps humain. L'huile en effet donne aux tableaux la vie et la beauté. Mais elle leur donne aussi la mort. » Elle ravage les couleurs, étend les ombres, confond les nuances et rompt les harmonies. Peinture admirable et mortelle ! Plus belle que la fresque, laquelle ne convient que dans les dômes; plus belle que le pastel, avec ses aspérités de craie, blessantes pour les yeux: plus belle que l'émail!... L'émail pourtant <( offrira toujours l'image d'un cristal, d'une eau pure et enchantée, qui reproduit les objets avec lidéiilé, mais d'où s'élève éternellement une vapeur légère et d'aériens nuages » : l'émail n'a que l'ennui de « ce fini qui fatigue par l'idée du soin qu'il porte avec soi ». Jouberl a si bien célébré les mérites de la peinture inventée par Jean de Bruges qu'il renonce, je crois, à recommander le retour aux anciennes méthodes et à l'encaustique.

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Que d'aperçus clairs, pénétrants et profonds, dans ces brouillons, et ornés des mots les meilleurs, les plus jolis ! Ce qu'on ne voit guère se dessiner, c'est l'article de journal. Quant à la série des articles. Joubert fut un moment sur le point de préparer sa philosophie des arts par une étude de quelques monuments parisiens et notamment de la nouvelle église Sainte-Geneviève. Alors, il abandonne Requeno '? Il ne sait pas. De ses riches brouillons, Joubert a-t-il pu tirer des articles? Je crois que non, parce que j'ai cherché ces articles dans les journaux de l'époque et n'ai rien trouvé. Je crois que non, surtout, parce que ces ébauches d'articles, plus je les examine, plus je sens qu'elles ne tendent pas et ne s'épancbent pas vers l'article, mais au contraire se rétractent. Je crois qu'en 1786 Joubert ne sait pas du tout faire un article de journal : sans reproche ! Et c'est ce qu'on verra mieux encore, si l'on examine un autre essai de Joubert, l'éloge de Pigalle.

Pigalle était mort le 21 août 17S5. Joubert l'avait-il connu? Je crois que oui ; mais principalement, je l'ignore. Par Diderot, peut-être ; et il était en relations avec beaucoup d'artistes. Rien, dans son Eloge de Pigalle. ne prouve qu'il ait vu, ou n'ait pas vu. le sculpteur qu'il étudie. Il étudie l'œuvre surtout; l'homme aussi : l'homme, en quelque mesure, l'œuvre le lui révélait et il a pu recueillir ici ou là les plus utiles renseignements.

Il destinait à un journal cet Eloge. L'un de ses brouillons débute ainsi : « Aux auteurs du journal. Messieurs, dans une assés nombreuse assemblée,

on s'entretenoit, il y a quelques jours, de feu M. Pigalle et de ses ouvrages... » Un autre brouillon : « Messieurs, souffrez qu'en vous communiquant quelques détails sur la vie et les ouvrages de feu M. Pigalle, je partage avec vous les soins que vous devez à sa mémoire.,. » Sur le premier de ces feuillets, Joubert a noté ceci ; « 41 lettres, petit caractère, par ligne; 39, gros ca" ractère; 52 lignes par colonne; 62 lettres par ligne manuscrite; 57 lignes par colonne. » Il compare la densité de sa copie et celle du journal imprimé auquel il l'enverra. Il a soin d'écrire un article de bonne dimension. Le directeur lui a dit, probablement : — Bien! C'est convenu; mais ne faites pas trop long. — La précaution qu'il a de compter lettres et lignes permet de penser qu'il n'écrivait pas dans ce journal très souvent et que l'art modeste d'écrire pour les journaux ne lui était pas familier : il n'aurait pas eu tant de peine à évaluer la longueur de son article. Mais il destinait son Pigalle au Journal de Paris, comme l'atteste un autre compte de lettres et de lignes : « Dans le Journal de Paris, il a par ligne 41 lettres petit caractère et 39 caractère gros; il y ;i par colonne 52 lignes. » Voilà Joubert qui écrit au Journal de Paris. Seulement, si nous cherchons dans ledit journal son article, nous ne l'y trouvons pas. Nous y trouvons un article sur Pigalle : mais ce n'est pas celui de Joubert. Qu'est devenu l'article de Joubert.'1 L'article du Journalde Paris ne parut que tardivement, plus d'une année après la mort de Pigalle, le 12 septembre 1786; et voici le commencement : « Nous nous proposions, à la fin de

Tannée dernière, de payer à la mémoire de M. Pigalle le tribut d'éloges que nous sommes dans l'usage d'offrir à celle de tous les hommes qui se sont distingués dans les lettres, les sciences ou les arts. Un amateur nous fit espérer un éloge de cet artiste célèbre; mais nous l'avons attendu vainement. Nous y suppléons aujourd'hui par la notice qu'on va lire... » Eh ! bien, cet « amateur », il n'en faut pas douter, c'est Joubert. A la mort de Pigalle, Joubert eut le projet de composercette nécrologie d'un artiste qu'il admirait, qu'il n'admirait pas sans réserve et dont l'étude lui servirait de prétexte à énoncer quelques-unes de ses idées. Qu'arriva-t-il ? Le Journal du Paris, avec une remarquable patience, attendit l'article de Joubert. L'article ne vint pas. Le Journal de Paris commanda, je ne sais point à qui, à l'un de ses rédacteurs moins nonchalants, une notice et la publia. Pourquoi Joubert ne donna- t-il pas son article? C'est qu'il ne le termina point. L'une de ses rédactions porte, à la fin, ces mots : « achevé le 10 mai 1786 ». Mais cette rédaction ne contenta point Joubert. Il recommença de travailler, de recopier, d'ajouter des pensées nouvelles, d'en supprimer d'autres, de refaire plusieurs passages. Il travailla beaucoup; il était scrupuleux, méticuleux : ses brouillons révèlent son délicat souci d'écrivain, ses volontés fines et honnêtes, son désir passionné d'améliorer toujours les phrases, les mots. C'est ainsi que l'éloge de Pigalle ne fut jamais fini. C'est ainsi que le Journal de Paris l'attendit vainement, puis raconta que 1' « amateur » l'avait mis en retard avec la mémoire de M. Pigalle, cependant que

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l'amateur écrivait, dans l'un de ses brouillons, dune façon simple et comique : « On s'étonne que, depuis sa mort, vous n'ayez fait encore dans vos feuilles aucune mention d'un artiste si célèbre; sans doute son éloge eût suivi de plus pressa perte si ses amis vous avoient plus tôt fait connoître son histoire. » Il ne plaisantait pas.

Ce qui d'abord frappe Joubert, dans les œuvres de Pigalle 2J, c'est le réalisme, une manière « exacte et scavante » d'imiter la nature. « Ce n'est pas là, remarque-t-il. simplement une image, mais un objet réel. Ce n'est pas simplement un ouvrage, mais un être qui prend dans l'univers une place, au rang des êtres véritables a 4 cet égard, Pig-alle est un grand maître : « Aucun artiste de cet ordre n'avoit, avant lui, pu se résoudre à représenter un si grand nombre de détails que le bon goût se plaît à couvrir de voiles, mais que l'art, dans tous âthèmes, aime à considérer nuds, parce qu'il peut avoir besoin de les reproduire pour une infinité d'usages... » La critique n'est pas loin : « Je blâmerai seulement Pigalle de n'avoir pas fait un bel emploi de cette nature sans beauté. Quand il osa l'étaler dans des monumens publics, il auroit dû lui donner quelque sublime destination. Une place publique, un vestibule, un temple ne sont pas un atelier. Il ne suffit pas que les artistes y trouvent des sujets d'observation et des modèles, il faut que les hommes y trouvent tous de grands plaisirs et que les chefs-d'œuvre de l'art y présentent aux citoyens des objets de contemplation qui puissent les rendre plus heureux et les rendre plus sages Malheureusement, Pigalle a voit moins

d'esprit que de talent. Quand il ne restoit plus rien à faire à ses mains, il ne restoit plus rien à désirer à son génie. Aussi éprouve-t-on quelquefois à l'aspect de ses meilleurs ouvrages le mécontentement que vous cause la peinture de la difformité toutes les l'ois qu'elle n'est pour nous qu'un étonnant spectacle Avec une idée de plus, Pigalle auroit toujours aisément mérité tous les suffrages... » Ces lignes résument fort bien la doctrine de Joubert, touchant les rapports de l'art et de la réalité. Qu'on imite de près la nature et qu'on en copie même la laideur : Joubert y consent. Mais il veut que, portée de la réalité dans l'art, la laideur ait sa raison d'être et comme son rachat : c'est l'idée au service do laquelle l'artiste n'a pas craint d'employer la laideur. Le réalisme, tel que l'admet Joubert, aboutit à un idéalisme qui a multiplié sans fausse honte ses vifs moyens d'expression.

Ce qui manque au réalisme de Pigalle, c'est l'idée. Cela posé, Joubert, dont la critique a désormais tout loisir d'être complaisante, va suppléer à ce défaut : « J'ai souvent réussi de cette manière à le mettre moi-môme à l'abri de ma propre censure. » Exemples de cette opération charmante : « Quand je regarde sou Voltaire, je fais en imagination un léger changement dans l'expression des traits, je fais un autre changement dans l'attitude de la tête. Je donne à toute la statue une contenance haute, et Voltaire en nous montrant son corps usé par ses travaux et par l'étude encore plus que par le temps me semble alors nous dire à tous : Soyez justes et ne me refusez pas la louange,

car vous voyez de queJ prix j'achetai la gloire. » Joubert l'ait de pareils changements au mausolée du <luc d'Hareourt : il donne aux regards du héros une plus belle expression de courage et de tendresse ; il lui élève une des mains vers le ciel et quand, de l'autre main, le béros découvre un corps prêt de s'évanouir en poussière, l'image semble dire : « Eh quoi? ne voyez-vous donc pas que je vais devenir incorruptible ? » Et Joubert : « J'ose croire que si l'artiste avoit développé de semblables motifs aux peintures de ces monumens, ...ils seroient l'un et l'autre devenus irréprochables. C'est que les objets qu'ils représentent seroient devenus beaux en quelque sorte lorsqu'on auroit ainsi considéré, dans l'un, au milieu des ruines de la décrépitude, ce désir de la gloire qui est le bonheur du dernier âge, et dans l'autre, au sein de l'homme exténué, cette paix des âmes fortes qui mêle la joye à la mort et qui vient des grandes pensées. » La réalité que transfigure l'idée, et le réalisme gouverné par des volontés idéalistes, voilà l'esthétique présentée par Joubert à l'occasion de Pigalle. En 1786, elle annonce un art qui s'est épanoui au xix' siècle et elle indique aussi la règle que cet art n'aurait pas dû négliger.

Ses principes d'art, Joubert prétend les emprunter aux anciens : « Lorsque, dans leurs ouvrages, ils ne représentoient pas le beau physique, ils y représentoient le beau moral... Chez eux, la difformité même offroit encore à la pensée une invisible image delà beauté absente. On reconnoissoitdans les traits de leurs vieillards la place où fut la jeunesse et leurs représentations de la maladie eï de

la mort elle-même avoient dans leur exactitude un caractère qui portoit à la mémoire un souvenir égaré de la vie et de la santé perdues... » Pigalle au contraire ne montre pas « un corps où Ion songe que fut la sanlé », mais un corps « où l'on croiroit que la santé ne put pas être ». C'est qu'il était « comme amoureux d'une sorte d'excès dans l'expression » ; et c'est qu' « il étoit né souverainement sculpteur, comme les anciens étoient nés souverainement poètes». Dès l'enfance, Pigalle se plaît à modeler, avec une opiniâtre application ; et il ne dessine pas beaucoup : « Je ne m'en étonne pas. Ces ombres faibles que trace le crayon dévoient peu suffire à l'ardeur de ce caractère... Il avoit reçu de la nature un œil scavant qui, dans chaque trait, découvroit mille traits, et dans chaque partie une infinité de parties... 11 ne pouvoit jamais exprimer assés, à son gré, tous les reliefs du corps humain, comme les anciens ne pouvoient jamais assés les ramener au contour. ».

Joubert ne nie pas que Pigalle ait su représenter, fort joliment, la jeunesse et la beauté. Il apprécie son Mercure, sa Vénus, sa figure du Silence, celles de l'Amour et de l'Amitié, toutes œuvres où « respirent avec facilité les grâces nobles ». Mais, comme Pigalle « considéroit d'abord ces formes déterminées et précises qui séparent l'individu et, pour ainsi dire, le détachent de l'air même qui nous embrasse et qui nous lie à l'univers », Joubert va traiter Pigalle ainsi et ne dira de lui « que ce qui lui donne une place à part et l'isole ». Eh! bien, le vrai Pigalle ne peint que ta réalité de la nature humaine. « C'est là que se

montre tout entier dans sa manière franche et nue cet homme ardent et laborieux... qui s'imposa pour objet unique d'imitation la vérité rigoureuse, non seulement telle que les yeux peuvent la voir, mais telle que ies mains pourroient la toucher. Voilà l'espèce de nature qu'il faut observer dans ses ouvrages et qu'on y trouvera imitée avec une profondeur de scavoir qui le rend souvent un maître unique... » Joubert fait un cas particulier des bustes de Pigalle; et il explique ainsi leur supériorité. Pigalle, qui avait plus de talent que d'esprit, copiait la réalité. Pour ses monuments, il copiait des modèles gagés et que nulle pensée, nul sentiment n'animait; tandis que, pour ses bustes, il eut souvent de grands hommes à peindre. « 11 leur doit ses meilleurs ouvrages. C'est dans ceux-là qu'on trouve la manière antique avec toutes ses perfections. C'est là que l'homme est en haleine et semble environné de l'univers. C'est là que tous les reliefs ne sont décrits et divisés que pour mieux se réunir en un commun ensemble. C'est là qu'en ne cherchant que l'exacte ressemblance, il unit les nuances les plus déliées de l'idéal à cette précision rigoureuse de traits sans laquelle l'idéal n'est que du vague... » Et alors, il ne fait pas seulement de la sculpture, mais de la sculpture et de la poésie.

Pigalle dépendait de son modèle ; et c'est l'infirmité de son talent, s'il n'avait pas la puissance de transfigurer ce qu'on voit. Cependant, c'est la gloire de son talent d'avoir égalé la nature expressive. Il devait choisir son modèle. Or, avec de l'aménité pour le reste, il y a une faute que Jou-

bert ne lui pardonne pas : il a deux fois copié, quoi? le squelette humain. « Ce fut sa seule faute, mais elle est grande. Je ne dois pas la taire, puisqu'il l'a commise... Quelques mots échappent à mon indignation... Dans ses monumcns funèbres, il a donné deux fois un rôle à cet objet qui devroit être toujours enseveli et qu'il ne devroit être permis à l'œil humain de voir même en peinture que dans les lieux et dans les livres où l'étude de la mort apprend à secourir la vie. . » Joubert ne supporte pas cette allégorie mortuaire ; il l'interdit au nom du bon goût, de la religion et voire de la politique. Il se demande si ces « représentations insensées » n'ont pas été imaginées par quelque « ennemi de la nature humaine » aux fins de rendre le mort odieux ou ridicule. « A quoi pensonsnous, d'environner ainsi les tombeaux de nos amis de spectres et d'images repoussantes, capables d'en écarter jusqu'à nos pensées et d'effrayer jusqu'à nos souvenirs?... Ah! les anciens couvroient d'une urne les cendres de leurs morts ! Et nous, lorsqu'à peine nous les avons ensevelis, nous exhumons les ossements des nôtres... Nous exposons au grand jour les secrets les plus révoltants de la sépulture ! » Pathétique pudeur, et le langage a la beauté frissonnante de la pensée.

Conclusion. Joubert veut qu'on ne soit pas sévère à ce grand artiste. Les figures de son « vrai g'enre » — car décidément il élude à peu près tout le Pigalle Pompadour — sont dignes d'être exposées, oui, au milieu d'une académie. « Mais les grands artistes anciens n'en faisoient point qui ne fussent «ligues d'être placées au milieu du monde ! »

Et, comparé aux anciens, Pigalle va pâtir. Les anciens, ce fui leur chance, avaient sous les yeux une autre « nature » que nous : « Cette nature qui n'est parmi nous émue que par intervalles et qui est réduite... aux expressions partielles et presque imperceptibles du sourire et des larmes qui suffisent à l'homme assis et retiré dans sa maison, exercée perpétuellement chez les anciens, obligée à se montrer en présence d'un nombre infini de spectateurs, étoit accoutumée à se déployer avec décence et dignité dans les moindres mouvements ainsi que dans la contenance du corps entier... » Les anciens « voyoient l'objet de leur art aussi parfait que pouvoit le souhaiter l'imagination même. Ils le voyoient toujours en haleine, toujours ému. Ils le voyoient à sa place et comme ils dévoient le peindre ; je veux dire environné de l'univers... » A ces conditions merveilleuses que la vie antique faisait à l'art du sculpteur, Joubert oppose les conditions moins favorables de la vie moderne : elle a réduit au visage et à la physionomie la vertu expressive du corps ; c'est ainsi que Pigalle atteint à la perfection dans ses bustes seulement. Et enfin, comparé aux anciens, voici Pigalle : « Il semble que les premiers ne vouloient peindre que pour se donner un plaisir et qu'ils n'éprouvoient le besoin de modeler et de paîtrirla matière que pour incorporer avec elle et pour y déposer à loisir quelque image dont leur pensée avoit fait ses délices. Il semble que le second ne peignoit que pour se délivrer d'un tourment et pour ôter de sa pensée en les imprimant à la matière qu'il mettoil en œuvre les ligures que

l'aspect du corps gravoit à chaque pas clans son esprit avec une force qui les lui rendoit importunes. » L'art qui est une délivrance : idée qui, en notre temps, paraît toute neuve, et que Joubert invente, et qu'il marque de l'expression la plus nette, la plus richement précise ! Joubert continue : « Aussi P[igalle] éprouvoit-il un besoin continuel de travail. Il ne pouvoit goûter le repos qu'après avoir lassé ses mains actives. Il posoit le soir une lumière sur sa tête pour modeler et pour paîtrir encore de la matière pendant la nuit. 11 ne connoissoit d'autre oisiveté que celle qu'exigent pendant le travail les pauses de la timide circonspection... » Ardent et laborieux, il travaillait lentement. Tl avait soin de ne pas affaiblir, mais aussi de pas exagérer l'expression. La fidélité de son art tient à la droiture de son caractère : il eût laissé cent lacunes dans son œuvre plutôt que de « commettre un seul mensonge ». Il éprouvait « cette impossibilité de faire des fautes qui cause souvent les mêmes tourments que l'impuissance ». Il était lent à finir : « Aussi n'y a-t-il point d'ouvrages plus achevés que les siens : quand il no faut qu'un moment à la sagacité pour tout apercevoir, il faut des années à l'exactitude pour tout exprimer... » 11 avait du génie, et non pas l'élévation du génie, mais sa force. Il avait du goût : non le goût des génies heureux et faciles, mais l'art volontaire de tout assortir et de tout régler dans un ouvrage, en n'omettant rien de nécessaire, en n'admettant rien de superflu. « Lorsque, dans un ouvrage important, tout est parfaitement assorti et quand toutes ses parties sont parfaitement liées,

il n'y a point en lui de principe de dissolution, si j'ose dire ; il n'y a point en lui de cause de mortalité... » L'œuvre de Pigalle est durable.

Joubert ne s'en est pas aperçu : mais son article était tout fait. Du moins en avait il les éléments; et il en avait aussi L'économie générale. Ses brouillons révèlent pourtant qu'il hésitait encore sur la disposition de quelques-uns de ses développements. Ce qui lui restait à faire n'était quasi rien.

Il apparaît, dans cet Eloge de. Pigalle^ comme un critique d'art extrêmement avisé, d'une sensibilité très (ine et très instruite, dune intelligence à la fois accueillante et maîtresse de ses jugements. Peut-être soupçonnera-t-on l'inlluence de Diderot çà et là, par exemple dans ces paroles que prête Joubert au Voltaire et au d'ïlarcourt de Pigalle : c'est assez, bien le procédé du Salonnier ; lui aussi se plaît à corriger selon sa fantaisie les ouvrages qu'il examine. Mais, si Joubert a quelque peu subi l'influence de Diderot, comme il s'en échappe ! Sa critique est à lui et est de lui parfaitement. Ce qu'il a et ce que Diderot n'avait pas beaucoup, c'est une théorie de l'art, à laquelle il rapporte ses impressions particulières. Jamais il ne perd de vue ses principes; il les a énergiquement posés : nulle considération ne l'en détourne. Si attrayant que soit le réalisme de Pigalle, le réalisme n'a une pleine valeur d'art que soumis à un idéalisme supérieur : Pigalle, incomparable réaliste, a péché là-contre; et c'est une diminution, pour lui, que le criLique n'omet pas. Mais aussi l'individualité d'un aitiste vaut par elle-même ; et il n'est pas de théorie de l'art qui annule le génie de Pigalle.

Féru de ses principes, Joubert n'a point négligé l'individualité du grand sculpteur : il Ta marquée de traits véritablement caractéristiques. L'image qu'il a tracée du vaillant pétrisseur de matière, une chandelle au front pour pétrir encore de nuit la matière où triomphe l'habileté laborieuse de ses doigts, reste dans l'esprit. La subtile perception des qualités les plus diverses et, en dernier ressort, la soumission de tout caprice a la doctrine : tels sont les devoirs du critique ; et Joubert n'y manque pas. Ajoutons que, dans sa comparaison de Pigalle et des anciens, Joubert a indiqué toute une conception moderne de l'art, conception douloureuse, où l'effort est poignant, conception qu'il inventait et qui donne à ces pages une surprenante nouveauté. Personne n'a été plus intelligent que Joubert.

Cependant, il n'a pas terminé son article. Or, les journaux le tentaient. Le Journal de Paris, le premier quotidien français, fondé dix-huit mois avant l'arrivée de Joubert à Paris, par Corancez, Dussieux et Cadet; journal très bien fait, sérieux et amusant, varié, paraissait sur quatre pages du format petit in-octavo, donnait les nouvelles de la cour et de la ville, de la littérature et des arts et célébrait les œuvres de charité. Joubert pouvait y écrire, avec profit et agrément. J'ai feuilleté le Journal de Paris depuis l'année 1778 jusqu'à la Révolution : je n'y ai pas trouvé un article où fut un passage des brouillons que Joubert a laissés. Le reste n'est qu'hypothèse. Mon hypothèse est que Joubert, eût-il publié quelques articles quelquefois, n'était pas journaliste. Dans son Essai sur

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la littérature anglaise, Chateaubriand dit : « Quelques articles, qu'il ne signait pas, ont seulement paru dans diverses feuilles publiques... Oui; et plus tard : mais non pas en 1786. Je ne crois pas du tout qu'il ait jamais été attaché à la rédaction d'un journal et qu'il ait fourni de la copie régulièrement. Cette assiduité n'était pas dans son caractère, ni cette rapidité non plus. Il n'en finissait pas !...

Ce qui l'empêche de finir, c'est principalement son amour de la perfection. Fontanes lui écrivait, en 1786 : « Il n'est pas bien sûr que la perfection à laquelle vous aspirez ne soit pas un but chimérique. D'ailleurs, qui est-ce qui l'appercevra et vous en scaura gré ? Quand je commençai à écrire, je faisois comme vous, je voulois tout soigner, ce qui ne servoit qu'à rendre mon style sec et dur... » Joubert relit, en 1804, cette lettre de son ami, la brûle et puis est fâché de l'avoir brûlée. Il rétablit de mémoire et inscrit sur son carnet ce passage. 11 est d'avis que Fontanes se trompait : « le soin, dit-il, fait aisément disparaître la dureté qui vient du soin ». Mais il ne nie pas que le souci de la perfection ne l'ait retardé. Que lui importe, en 1804, peut être? En 1786, c'est plus gênant. Le goût de la perfection, qui fut la charmante noblesse de sa vie, le condamne à une sorte de surprenante stérilité. La perpétuelle activité de son esprit ne produisait pas d'oeuvres. Des idées, oui ; et, parfois, des merveilles d'idées ; puis d'excellentes et de ravissantes phrases qu'il posait sur les idées. Le plus singulier, c'est que, chacune de ses idées, il la mène jusqu'à l'expression parfaite. Emailliste,

il achève délicatement un casier : les autres casiers, il n'y touche pas. Ou bien, mosaïste, il assemble les parcelles d'une figure, puis d'une autre : mais il ne fait pas le fond, qui réunirait les figures. Plus tard, au mois de janvier 1808, il dira : « Je suis comme Montaigne impropre an discours continu. » Il a une intelligence plus intuitive que déductive ; ou bien, ladéductionl'ennuie, etl'intuition l'amuse. Songeant à lui-même et à l'échec de ses volontés littéraires, en 1806, il plaindra « les tourmens d'une fécondité qui ne peut pas se faire jour » et se souviendra d'avoir été « privé longtemps des idées qui convenoient à [s]on esprit, du langage qui convenoit à [s]es idées ». A vrai dire, est-ce tout à fait cela qui le stérilisait en réalité pendant que sa tête travaillait si bien? Je crois qu'il y a un peu de paresse ou d'indolence, dans son cas. ïl cédait volontiers à la rêverie de ses idées ; et, en 1786, il définissait joliment son plaisir en notant : « La pensée se forme dans l'âme comme les nuages se forment dans le ciel. » 11 regardait doucement ces nuages de son âme, leur diverse couleur et leur dessin mobile. Seulement, il ne travaillait pas, — ce qui s'appelle travailler; — et il perdait son temps, manquait d'argent, n'était pas content de soi.

1. Les documents sur lesquels j'ai composé ce chapitre sont, presque tous. inédits. Les uns proviennent des archives de M. Paul du Chavla et de Mm° Henri de Lander. Les autres sont le résultat de recherches que j'ai faites à la mairie de Montignac, auK Archives de la Haute-Garonne et de la JJordogne, ailleurs aussi.

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