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MARECHAL. — La Jeunesse de La Mennais. ; 11
satisfait sa rancune contre cette raison abstraîte, vieille fille orgueilleuse et sèche, qu'il avait trop cultivée, et qui s’interposait aujourd’hui entre Dieu et lui, le privant des douces joies de la grâce sensible, et l’empêchant de s'élever sur les ailes de l’amour, jusqu'aux ravissantes régions de la foi de sentiment ? — Cette irritation qui se mêle si étrangement ici à la douceur du charme éprouvé, il en est bien en partie responsable, l’enchanteur qui présente à cette âme, comme tant d'autres, troublée, déchirée par toute l’âpreté d’un combat sans merci et sans joie, un idéal de lumière et d’inaltérable bonheur auquel il semble ne pas douter que tous, comme lui-même, ne se puissent élever sans efforts. Mais c’est un inquiétant indice, pour l’avenir de Félicité, que la raison — et non seulement l’esprit ou la pensée — porte le poids de ses rancunes : Rousseau serait-il encore là ?
N’en doutons point, l’étonnant magicien qui s’est emparé de cette âme, ouvre encore ou ferme la porte aux nouveaux hôtes que l’influence de Saint-Sulpice y conduit. Les troubles de la sensibilité qu’il a nourris en les flattant aux heures décisives de l’enfance et de l'adolescence, règlent encore, règlent toujours l’accueil que Féli réserve au cortège des penseurs qui pourraient exclure Rousseau s'ils en guérissaient la victime, Ainsi Pascal fut embrassé pour avoir eu l’âme déchirée, passionnément, jusqu'à la mort, pour avoir mis l'instinct, le cœur, le sentiment, bien au-dessus de la raison ; Bossuet, pour avoir admis que l’homme aspire à ce bonheur, unique but du pauvre Jean-Jacques ; Malebranche, pour l’enchantement de sa doctrine de l'amour. Et maintenant, c’est Rousseau même — le croira-t-on? — qui fait brûler d’un vif enthousiasme pour la philosophie de Bonald son ardent et mobile disciple.
Bonald écrivait dans le Mercure de France, que M. des Saudrais, abonné fidèle, communiquait à ses neveux: Le Wer-cure, nous l'avons vu, suivait la ligne des Débats; le Quotidien et la Revue avaient, depuis plusieurs années, partié liée. Mais si M. des Saudrais consentait de très bon cœur à
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la campagne entreprise en faveur du dix-septième siéele, à
ce renouveau du classicisme chrétien dont le Mercure et les Débats s'étaient institués les champions, il était beaucoup moins séduit par la philosophie dont, à la même heure, Bonald y développait les principes. Car si l’ami d’Horace avait subi l’influence de Jean- -Jacques, il n'avait pas été, comme son neveu, pris et même conquis par lu. Ce modéré,
. ce sage répugnait aux doctrines excessives : en tout, il
aimait l équilibre.
Voilà pourquoi, dès 1806, la question du langa age avait provoqué déjà plus d’une escarmouche de La. Chenaie à à Saint- Malo. On sait que Bonald distinguait deux types de langues, dans la Législation primihive : les langues analogiques, ou conformes à l’ordre naturel des êtres, comme le Français, et
les langues transpositives, contraires à l’ordre naturel, et
caractérisées par l’abus des inversions!. C’est un vice de la pensée qui, pour Bonald, donne naissance à l’analogie ou à
Vinversion. L’oncle des Mteus n’en croit rien, tout en proscrivant le désordre des mots dans la phrase; il lui parait
que ce désordre pourrait appartenir à n importe quelle langue : « Quelle que soit l’origine des idées, écrit-il, elles ont dû naître de la même manière dans la tête d'an re d’un Latin, d’un Français. Leur ordre est indépendant des mots, et cet ordre est le même dans toutes les langues. Chacune a pu ou peut Padopter. À chacune donc appartient la faculté ou l'usage des inversions. Si cela est vrai, j’en conclus que la langue
française aurait pu être une langue transpositive?. »
M. des Saudrais n'avait pas compris son auteur; on dut le lui faire bien voir : les idées ne s’ordonnent-elles pas autrement dans une tête malade ou dans une tête saine, dans une pensée qu'égare imagination ou dans un esprit dont la
raison n'a jamais perdu son empire ? Et n'y a-t-1l pas des . maladies sociales, des vices constitutifs et généraux qui font
déraisonner tonte une nation, qui livrent tous ses membres,
» quoi qu'ils en aient, aux désordres d’une imagination déréglée ?
Il faut done que le langage exprime de pareils désordres ;
ils se traduisent par la transposition.
Battu sur ce terrain, Tonton ne se découragera pas. En
1. BonaLn, Lég. primitive, 3 vol. in-8, Paris, Le Clerc, an X[, 1802, T. I,
pp. 261-262 et 341.
2, BLAIZE, t. I, /ntrod., p: 30.
mai 1807, la discussion reprend sur les mérites respectifs de Bonald et de Montesquieu. L’oncle des Saudrais était grand partisan de Montesquieu, du Montesquieu, modéré, sage. ami de l'équilibre des pouvoirs, admirateur de la constitution anglaise. Or, si Bonald lui a beaucoup emprunté, si la plupart des arguments historiques dont il appuie sa métaphysique sociale viennent de lui, il est trop clair cependant que ce sont deux natures d'esprit diamétralement opposées : « L’ami Bonald, écrit M. des Saudrais, voudrait trouver ensemble la précision et la concision. Voilà Montesquieu. Il l’accuse d’être tranchant, il l’est dix fois moins que lui, Bonald. Je ne connais pas d'auteur plus tranchant que ce dernier, ni d'écrivain plus modéré que Montesquieu. Il me semble entendre l’écrevisse dire à sa fille: Comme tu vas, bon Dieu, ne peux-tu marcher droit ? »
Comment ? on s’en prend à ces esprits tranchants, logiques, inflexibles, qui vont jusqu’au bout de leurs opinions sans dévier. d’une ligne ? Quelque malicieuse intention, quelque insinuante leçon tout au moins se cache, à n’en point douter, sous ces attaques contre Bonald. C’est un coup droit : Félicité de La Mennais, piqué au vif, ne manque pas de relever le gant. Bonald est tranchant ! se figure-t-on par hasard qu'il a le goût du despotisme ? « Je ne voudrais pas qu'il changeât sa monarchie en despotisme. » La véritable liberté, les vraies garanties contre le despotisme ne consistent pas dans les artifices de nos charlatans politiques, mais dans le retour à la constitution naturelle du pays. Et Féli, poussant sa pointe, inflexiblement logique à son tour, à travers Montesquieu atteint tous les modérés, tous les tièdes, tous les amis de l'équilibre, à commencer par l'oncle des Saudrais. Excellente occasion pour celui-ci de redoubler de malice et de développer ses attaques: « Ce que c'est qu'à propos toucher la passion ! La vôtre pour Bonald me le livre tout entier. « Je ne voudrais pas, dites-vous, qu'il changeñt sa monarchie en despotisme. » Et voilà le fond de sa doctrine, par où pèche tout son système 2 » Vous rêvez, M. des Saudrais ! Vous en êtes encore à 91! Que de modération! Vos neveux ont bien dépassé tout cela. Féli, du Contrat Social, vous ne l’ignorez
1. Rousse, Lamennais d’après ses correspondants inconnus, Rev. des quest. hist., 1° Janvier 1909, p. 196.