‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 112 sur 504 · BLA1ZE, t. I, Introd., p · texte numérisé non relu

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La doctrine de Bonald est une doctrine de l’ordre et de la conservation sociale qui, en deçà du dix-huitième siècle, . renoue la chaine interrompue de la pensée philosophique et religieuse du dix-septième siècle français, avec une incomparable maitrise. Nulle virtuosité chez l’auteur, une œuvre massive, construite sans la moindre préoccupation d'élégance, par blocs énormes, hiératiques, mais nourrie à la fois de la substance chrétienne et classique, Bossuet et Malebranche surtout, et de ce que la philosophie du siècle précédent, Condillac, Rousseau, Montesquieu, offrait de positif et par conséquent d’utilisable en vue d’une reconstruction dans la ligne assurée du passé.

Qu'on se figure la situation lorsqu'en 1796, de son exil d'Heidelberg, Bonald a lancé son premier ouvrage, les deux volumes de la Théorie du Pouvoir politique et religieux dans la Sociélé civile. Cette Révolution sur laquelle en 1791 on avait fondé tant et de si pacifiques espoirs, vient de traverser la période de la Terreur ; il n’est plus permis d'en ignorer les véritables tendances, ni d'en méconnaitre les origines. Elles sont toutes, selon lui, dans la philosophie du dix-huitième siècle ; et, comme il veut restaurer, ainsi qu’à ses yeux les circonstances l’imposent, l’ancien ordre de choses, produit de la nature et du temps, que les imprudents philosophes ont ébranlé ; dans un duel pied à pied, il prend à partie toutes les idées maîtresses de la philosophie, pour en montrer la vanité et le danger, afin d’v substituer les siennes. Cette guerre à la philosophie, voilà l'unité négative de son œuvre, comme l'affirmation systématique du catholicisme et de la monarchie en constitue l’unité positive. Suivons-le, comme le fait son jeune admirateur, dans cette double campagne de destruction et d’édification .

Il est une première idée à laquelle les philosophes, des En-

1. Je renvoie, d'une manière générale, pour les références, à mes articles sur la Philosophie de Bonald (Annales de Philosophie chrétienne, août, septembre, octobre 1910).

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cyelopédistes à Montesquieu et de Voltaire à Rousseau, ont

livré les plus furieux assauts : c’est l’idée chrétienne de

l'autorité : « Misérables humains, s’écrie Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, soit en robe verte, soiten turban,

soit en robe noire ou en surplis (vous sentez bien que c’est à

la robe noire qu’il en veut), soit en manteau et en rabat, ne

. cherchez jamais à employer l'autorité là où il ne s’agit que de

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raison, ou consentez à être bafoués dans tous les siècles comme les plus impertinents de tous les hommes, et à subir la haine

. publique comme les plus injustes. » Tous, ils répètent la même

antienne, tous ils n’ont à la bouche que liberté et raison. Et

. voilà pourquoi la première idée que Bonald leur oppose, l’idée Capitale dont dépend tout l’édifice que les philosophes ont voulu

détruire, mais qu’il restaure en l’élargissant, la clef de voûte qui soutient le monumental portique de la pensée chrétienne restituée, c’est le pouvoir ou l’autorité.

Il faut done que sa philosophie parte d’une critique des élé-

ments de désordre et de dissociation dont la Réforme du

seizième siècle, avec tous ses éléments subséquents, et la philosophie du dix-huitième présentent les types les plus accomplis !. L’individualisme, exclusif de toute règle, ouvrant la porte, sous couleur de liberté, aux passions jusque-là comprimées, et qui, sous le voile d’une raison sans principes, asservie par suite aux caprices de l’imagination, du tempérament ou

du cœur, se déchaïinent contre toute discipline, telle est

l’essence même de la Réforme. L’orgueil d’un Luther donne naissance aux opinions qui la constituent ; et l'intérêt des princes qui convoitent les biens de l'Eglise, la volupté qui

. les sollicite de chercher dans l’indulgence des réformateurs un encouragement à leurs débauches, la terreur par laquelle

ils imposent à leurs sujets les croyances nouvelles qui leur

. sont commodes, sont en ces premiers temps de son histoire,

les véritables apôtres de la religion prétendue. Première et, dès cette aurore des grands incendies qui suivront, décisive expérience, qui montre qu'aux opinions sont liées les passions individuelles, comme aux sentiments communs les dogmes sociaux. La pensée se courbe aux souffles des désirs, quand elle a d’abord méconnu l'autorité souveraine qui promulgue

1. Annales de Philosophie chrélienne, août 1910: la Philosophie de Bonald : I. Les bases critiques de la méthode : Réforme et Philosophie.

la raison; et lorsque le cœur est sans règle, où le cœur ne s'égare-t-il pas? Lorsqu'à la diversité des opinions individuelles qui détruisent la société a cessé de s'opposer l’unité des sentiments communs qu’elle produit, qu’elle impose et qui la conservent, autant d'hommes, autant de pensées différentes et subtilement accommodées aux intérêts. De là cette poussière de sectes qu’aussitôt née la Réforme enfanta, et qu’elle ne cessa d’enfanter sans fin et sans repos ; sectes toutes divisées, toutes en guerre les unes contre les autres ; elles sont d'accord, cependant, pour rejeter l'autorité générale infaillible, pour briser la clef de voûte de la société religieuse: elles s'unissent dans la négation. La chaîne se rompt; et tous les dogmes qui tenaient au premier des dogmes, échappant l’un après l’autre, glissent et nous fuient sans retour ; du catholicisme délaissé, le chrétien rebelle descendra jusqu'à l’athéisme. Il croyait à la présence réelle ; Luther la limite à la manducation ; Calvin la nie; Socin nie la divinité du Christ ; les philosophes nient Dieu. Il croyait sept sacrements, Melanchton quatre, Luther trois, Calvin deux, Îles Anabaptistes un; les philosophes ne veulent aucun culte. Le tableau qu’on pourrait tracer, de la dégradation successive des vérités religieuses par.les opinions de Ia Réforme, est l'arbre généalogique de l’athéisme. Sous prétexte de ramener le christianisme à la pure doctrine de son fondateur, armés du principe de l’examen particulier, Écriture sainte à la main, les réformés, de dogme en dogme et de ruine en ruine, ont progressivement détruit la religion tout entière. Elle ne tombera pas seule : contester l'autorité religieuse, c’est ébranler les fondements des états. Une étroite et nécessaire connexion lie aux dégradations de la société religieuse les dégradations de la société politique : à la monarchie de 89 correspondait la religion catholique ; à la démocratie royale de 91 répond le catholicisme presbytérien ; à la démocratie de 92, le calvinisme ; à l’anarchie de 93, l’athéisme. Ainsi la Révolution française, plus religieuse encore que politique, met en lumière la signification véritable de l’œuvre négative des réformés, et de leur critique, qu’elle achève.

Mais ce dernier et complet résultat, la Réforme n’y atteint pas sans recourir à la Philosophie qu’elle a enfantée, ensemble

1, Annales de Philosophie chrétienne, août 1910, pp. 490-498.

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