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de négations aboutissant à l’athéisme et à l'anarchie. Lignée honteusé de la Réforme, les Philosophes ne se contentent pas de détruire ; ils substituent des abstractions aux réalités qu'ils proscrivent. La nature tient la place de Dieu ; la raison, de la religion; la loi, du pouvoir. La conscience subdivisée et disséquée comme le corps s’évanouit pour faire place à de chimériques facultés ; la famille transformée en simple rapprochement d'individus égaux, tombe en ruines ; on nie la société, que l’on traite comme une association contingente d’intérêts ; lindividu, proclamé naturellement bon, et muni dès cette vie d’un droit imprescriptible aux Jouissances, est déchainé contre elle; et la fiction du Contrat Social, en calmant les appréhensions de ceux qui ne s’abandonneraient pas sans remords aux caprices de leurs volontés affranchies, favorise plus encore qu’elle ne dissimule l’anarchie : car point de contrat valable sans un pouvoir capable d’en faire respecter les clauses : et comment le contrat fonderait-il le pouvoir qu'il suppose ? Le pouvoir lui-même, cette réalité maitresse de toutes les réalités sociales, dépouillé au bénéfice de la loi, qui
cesse d’en être l'expression pour s’en instituer le fondement,
confondu avec le souverain, s’évanouit dans la tyrannie. Voilà les fruits de la liberté philosophique : car le principe de tant de destructions, c’est la souveraineté de l’esprit humain, proclamée sans frein et sans règles; à ses entreprises insensées la raison générale est en proie. Les sciences physiques ont fait perdre de vue la véritable signification et la vraie portée des morales ; on a cru que les hommes et la société s’améliorent avec le progrès des lumières : c'était oublier que les développements de la pensée mettent aux mains de celui qui en jouit une puissance indéterminée, rendue promptement nuisible, quand les intérêts individuels, qui entrent si souvent en conflit avec l'intérêt commun, la sollicitent de s’attaquer au groupe social, et, faute d’une règle qui la gouverne, finissent par l’y entrainer.
1. Annales de Philosophie chrétienne, août 1910, pp. 498-509.
À la méthode individualiste et critique il en faut donc substituer une autre qui restaure la légitime autorité de la raison divine sur la pensée humaine. C’est en cette raison, mère et maitresse de tous lés esprits, souveraine ordonnatrice de toutes choses, en qui Malebranche avait vu le monde physique et le monde moral, qu'il faut replacer ces deux mondes et situer l’univers social. Il faut, de ce point de vue supérieur, le seul vrai, d’une pensée pleinement ordonnée sous le joug salutaire du Verbe, développer l’ordre entier des choses ; généralisant pour le monde social comme Malebranche l'avait fait pour le monde des corps, il faut situer dans la pensée les sociétés par rapport à Dieu, comme furent ordonnés déjà les âmes et les corps, et réaliser ainsi, ou plutôt achever le projet grandiose de Malebranche de penser l’univers en Dieu.
Faire rentrer la société sous la loi divine, c’est, d’un même mouvement, en instituer la science; car la raison suprême se manifeste par un ordre inviolable. Aussi la méthode sociale, substituée à la méthode individualiste et critique du dix-huitième siècle, confronte les différentes formes de sociétés afin de s'élever à la considération de la société en général, et d'y déterminer les rapports qui constituent l’ordre. Elle obtient ainsi le système naturel des sociétés, l’ensemble des lois générales et constantes du monde moral; et, par la-même, elle fait apparaître La nécessité sociale de ce que l’homme doit croire, et de ce qu'il doit accepter : le sommaire en est contenu dans la religion catholique, pour la société religieuse, dans le gouvernement monarchique royal pour la société politique. L’un et l’autre ne sont pas à inventer; ils sont donnés : il ne s’agit que de bien voir afin de comprendre et légitimer ce qu’on voit : l'observation et l’expérience sont les bases de la théorie. L'erreur des philosophes fut de croire qu'il fallait tout renverser pour instituer un ordre entièrement nouveau: tandis qu'il s'agissait seulement de s'élever de la considération de ce qui existait à la connaissance des principes sur lesquels la société repose, afin de rectifier, à la lumière de ces principes, quelques imperfections ou quelques déviations de détail. Mais cette
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erreur même a produit le fait le plus frappant, la contre-
épreuve la plus apparente de la doctrine traditionaliste : Ja Révolution française est l'expérience cruciale instituée par Phistoire à l’appui de la vérité religieuse et politique, car elle a mis en évidence l’importance des organes lésés par la Philosophie.
C’est d’abord le premier de tous, l’idée positive ou chré-
tienne de Dieu. Arrêtés à l'observation physique, les modernes
ignorent l'être immatériel. Sérieusement approfondie, réduite à son expression la plus simple, leur philosophie n’est que l’art de se passer de Dieu. Athée de principes chez les uns, qui nient toute existence d’un Etre suprême, athée de consé-
quence chez les autres, dont le déisme n’est qu’un athéisme déguisé, elle refuse d'admettre un être intelligent supérieur à
l’homme ; et, conséquente avec elle-même, elle déclare qu’aucune volonté suprème, aucune action toute puissante, aucune sagesse infinie, n’a donné l'être à l’univers, la vie à l’homme,
: des lois à la société. Elle dit non : c’est son mot. Le déisme,
il est vrai, reconnait un Dieu, ou plutôt, il nomme Dieu; mais son Dieu, abstraction, idéal, fiction, est une intelligence sans parole ou sans expression au dehors. Admet-il par hasard un Dieu créateur, le déiste nie le Dieu conservateur, ou la Providence, et ne lui attribue n1 influence sur les événements de la société, ni rapport positif avec l’homme. Toute communication réelle de Dieu à l’homme lui semble chimère, toute révélation imposture. En pratique, 1l voudrait un culte et point de prêtres ; des temples, et point dautels ; une religion, et point de sacrifice ; de la tempérance et point de prescriptions; de la vertu, et point de perfection ; quelques préceptes et point de conseils, Il enseigne la fatalité, et veut que nous croyions aux remords. Partagé entre le christianisme dont la sévérité l’effraie, et l’athéisme, dont la licence le repousse, il flotte entre la vérité et Perreur, cherchant le repos et ne pouvant le trouver; doctrine neutre et inconséquente, favorable à l'opinion de ceux qui insinuent qu'il n’y eut jamais de philosophie du dix-huitième siècle, mais seulement des philosophes isolés : car elle est toute en variantes, telles que deux hommes qui veulent se rendre raison de leurs sentiments ne se trouvent pas déistes de la même
1. Annales de Philosophie chrétienne, août 1910, pp. 509-519.
manière. Entre le christianisme qui est la présence de la Divinité, et l’athéisme qui en est l’absence, le déisme admet une présence idéale, une présence insensible, une présence qui n’est pas présente, contradiction dans les termes, absurdité dans l’idée : et c’est dire que le déiste, athée involontaire et inconscient, nie ce qu'il affirme et ruine ce qu'il prétend conserver. L'unité toute négative des doctrines du dix-huitième siècle, parmi les philosophes qui ne sont pas expressément athées, se réalise dans cet inconséquent système : tous s’entendent, sinon pour nier Dieu, au moins pour en rejeter l'idée positive et vivante, et ne laisser subsister qu'un ensemble de concepts aussi vains qu'inefficaces.
Point de milieu entre le catholicisme et l’athéisme; et par conséquent, point de milieu entre fonder toutes les sciences et toute la philosophie dans l’idée vivante et chrétienne du Dieu catholique de l'Eglise et de la tradition, comme l’avait déjà tenté Malebranche, ou céder la place aux athées. Mais comment s’y résoudrait-on, si l’on a compris et si l’on éprouve qu’athéisme est synonyme d’anarchie ? On posera donc nécessairement à la base de chaque science et de la philosophie tout entière, ce Verbe, cette raison divine qui seule leur permet de s’orienter les unes par rapport aux autres, et toutes vers un centre commun qui les domine en les accordant. N’oublions pas que la raison divine qui se manifeste dans la révélation est la même raison qui illumine intérieurement chaque esprit, dans la mesure où il participe à la vérité. Cette raison suprême, ce Dieu chrétien, envisagé non plus seulement, comme l'avait fait Malebranche, dans ses rapports avec la. nature physique et morale, mais avec la nature sociale, comment nous apparaitra-t-il, sinon comme l’idée générale de l'être et de ses rapports en société? Telle est en effet l’idée sociale de la divinité, ou la vérité sociale fondamentale dont toute société se nourrit pour vivre. On ne s’étonnera donc pas que cette idée se retrouve dans toutes les croyances particulières, dans le paganisme comme dans le christianisme; et tous les hommes sociaux ont en effet l’idée de la- divinité : idée qui, naturellement innée à la société dont la raison même est en Dieu, leur est communiquée par la société, hors de laquelle ils ne sauraient vivre. Rappelons-nous maintenant la distinction de Malebranche entre les deux modes dont la vérité peut être appréhendée et aimée, par instinct ou senti-
ment, ou par raison ; seule l’appréhension par sentiment est possible à tous; doule: aussi, elle garantit l’existence réelle de son objet, et ie appréhension par raison doit en ce sens du moins reposer sur elle. Si l’idée de Dieu n'existait chez les
hommes sociaux qu’à titre d'idée, Dieu appare aîtrait seulement comme possible ; car l’homme ne pense qu’à ce qui peut exister; mais elle existe surtout et d’abord en eux à titre de sen-
timent social, commun à tous, et manifesté au dehors par
l'acte du sacrifice. Ce sentiment commun du genre humain est nécessairement infaillible, puisqu'il est l’expression même d’un besoin social, et même d’une nécessité d'existence sociale, et puisque la société, être nécessaire, ne peut pas se tromper sur l’objet de ses sentiments. Preuve d’une évidence sociale,
et qui ne donne pas seulement, à celui qui la sait comprendre,
le Dieu abstrait du déisme, mais le Dieu des chrétiens, le Dieu vivant, providence et raison suprême, avec tous ses attributs : les rapports sociaux qui constituent l’ordre, expression de la raison divine, sont en effet des rapports d'intelligence et de volonté, d’amour et de force, chez les personnes qu’ils unissent; la preuve sociale de l’existence de Dieu montre donc dans la raison suprême, fondus en une ineflfable unité, la volonté, l'amour et la force infinis ; et c’est la Trinité même. Tel est le Dieu véritable que la religion nous révèle, et que la raison nous montre, archétype, modèle et créateur de l’ordre universel, de l’ordre intellectuel, de l’ordre moral et de l’ordre social; Dieu, source vivante et principe éternel de l’ordre, dont la société produit, pour sa propre conservation, le sentiment dans l’homme social !.
La nature ne sera plus alors cet être de raison, cette abstraction substituée par les philosophes à la suprême réalité, Dieu. Elle n’est pas un être, mais, pour chaque être, la ne particulière de son existence; la nature des choses, ensemble des lois générales de leur conservation, n’est au fond que la loi des étre Ordre moral et social en même temps qu'ordre physique, elle exprime donc par ses lois nécessaires la volonté divine; elle n’a de réalité vivante qu’en Dieu. L’intelligence complète de cette vérité fera cesser l’équivoque dont la philosophie n’a que trop abusé quand elle célébrait l’état de nature tel qu’elle le concevait et, par la destruction de tout
1. Annales de Philosophie chrétienne, août 1910, pp. 519-522.
l'apport traditionnel et social, prétendait y ramener l’humanité délivrée de cet écrasant fardeau. L'état natif de l'être, état primitif, imparfait, n’est pas son état naturel, comme le croyaient les philosophes ; car l’état naturel d’un être est l’état d'achèvement en lui de la loi que Dieu lui donna; il est done l’état parfait, l’état accompli, l’état des derniers et non des premiers temps de l’être; bref, l’état de perfection selon lequel Dieu la voulu : la Nature est la pensée de Dieu produite dans sa Création.
Cette Loi des êtres, inconcevable sans la raison divine dont elle tient tout son être, cette nature des choses qui n’est rien sans Dieu, conserve toujours néanmoins une sorte d’indépendance à l’égard méme de son Auteur : Dieu ne peut conserver les êtres et changer leur nature; car la Puissance en Dieu ne peut contredire l’Intelligence, puisque l’Intelligence et la Volonté ne font qu’un. A plus forte raison, la nature des choses est-elle indépendante des volontés capricieuses des hommes, et par conséquent la nature sociale des législateurs humains. Les lois, dans une société constituée, sont des rapports nécessaires dérivés de la nature des choses; ce ne sont pas les législateurs, c’est la seule nature qui dispose du pouvoir législatif: œuvre à laquelle on ne peut assigner d'époque, et qui développe ses progrès sous l’action continue de la volonté générale qui produit insensiblement les lois: car elle traduit la souveraine volonté du Créateur des êtres, auteur de tous les rapports qui les unissent. Le monarque ne doit donc être que l’interprète de la nature des choses, c’est-à-dire de la raison divine exprimée dans la volonté générale de la société; 1l ne doit écrire que sous la dictée de cette volonté raisonnable et souveraine; il n’y a qu’un seul Législateur des sociétés comme des mondes, et ce législateur, c’est Dieu 1.
En même temps qu'elle substituait à l’idée chrétienne et positive de Dieu une conception abstraite de l’Étre suprême et de la nature, la philosophie imaginait un homme abstrait, individuel, dont elle divisait et subdivisait la conscience en lacultés chimériques. L’homme abstrait, l’homme individuel
1. Annales de Philosophie chrétienne, aoûi 1910, pp. 522-527.