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Bonazp, Th. du Pouv., f, I

MARECHAL, — La Jeunesse de La Mennais, 12

Mais ces vérités premières et fondamentales ne sont uni- : versellement admises que parce qu’elles sont nécessairement produites par la société dans les individus pour sa conservation et la leur; on peut donc dire que Putilité sociale, la réalité et la vérité se confondent : elles sont également manifestées par les sentiments communs, forte assise de ces éternels principes où la raison philosophique n’a su voir que des préjugés.

La foi ainsi conçue fonde la raison dans l’homme. Mais, à son tour, la raison est appelée à soutenir la foi; à la raison de l'autorité, l’époque est venue de substituer, dans la défense de la foi, l'autorité de la raison f. | ;

Cette autorité ne peut s'exercer si l’on n’a pas déterminé le criterium de la vérité: la pierre de touche du vrai est l'utilité sociale. Et la raison s’en conçoit aisément: car puisque la société est un être nécessaire, tout ce qui lui est nécessaire existe, et, par conséquent, èst aussi nécessairement vrai. Existence et unité de Dieu, spiritualité et immortalité de l'âme, peines et récompenses de l’autre vie : ces dogmes sont vrais parce qu'ils sont utiles à la conservation de la société civile. Car tout ce qui est utile à la conservation de la société est nécessaire comme elle; tout ce qui est nécessaire est une vérité; done toutes les vérités sont utiles aux hommes ou à la société; done tout ce qui est dangereux pour lPhomme ou pour la société est une erreur. La vérité ne peut pas être nuisible aux hommes, puisqu'elle n’est vérité que par son utilité.

Cela ne veut pas dire que toutes les vérités soient données en bloc aux hommes dès l’origine des sociétés dans leur plein développement. Elles sont au contraire sujettes à un lent accroissement; la révélation en est progressive. Raison et counaissance du vrai se développent ensemble et successivement à partir d’un germe d’où sortent l’une après l’autre et chacune à son rang toutes les conséquences, jusqu'aux plus éloignées. On peut alfirmer que la raison ne progresse chez les individus que dans la mesure où elle se développe dans la société dont ils la reçoivent : les progrès de la société font les progrès de la raison humaine ?.

1. Annales de Phil. chrét., sept. 1910, pp. 648-656. 2. Annales de Phil. chrét., sept. 1910, pp. 656-662.

- L'autorité restituée dans ses droits, la nature rétablie en fonction du Dieu chrétien, la raison, en fonction de la religion, voilà les premiers résultats obtenus par Bonald, dis-

ciple de Malebranche, dont il a étendu la méthode à la science

de la société ou du monde moral, conçue d° après le modèle de la science physique et placée à la tête des sciences. Ainsi Pordre social rentre dans l’ordre général de l’univers, la nature et les lois sociales sont, comme la nature et les lois physiques, rattachées à la pensée du Créateur et à sa volonté, et l’homme individuel avec toutes ses pensées et toutes ses actions, conditionné par le milieu social, se voit refuser le

droit de critiquer au nom de sa pensée individuelle, cette

raison sociale dont sa raison n’est qu’un reflet, et qui ellemême ne fait qu’exprimer la raison divine. On sent déjà la fécondité, la portée de cette simple formule : « La science de la société... la première de toutes les sciences. »

Les philosophes, frappés des abus qui s'étaient glissés

‘dans l’organisation sociale, politique et religieuse de leur

temps, avaient voulu faire table rase de tout ce qui existait alors, pour le reconstruire à nouveau. Rousseau, considérant la société de l’ancien régime comme artificielle, lui substitue, à défaut d’un impossible retour à la société naturelle, une organisation idéale qui préserve tous les avantages de l’état de nature tel qu’il le conçoit. Conception redoutable, qui s’oppose de la manière la plus absolue à la société politique ou religieuse développée. Au point de vue religieux, l’état de nature comporte une “révélation intérieure et directe de Dieu à l’homme, accompagnée d’un culte purement intérieur : l’enfant, mis à l’abri de toutes les ingérences mensongères de la société, entendra cette révélation religieuse et morale, et pratiquera naturellement ce culte; au point de vue physique, l’état de nature est l'indépendance absolue des individus, unis seulement par l’attrait mutuel et par le besoin pour

. constituer la famille. Tel est l'idéal dont on s’approchera,

autant qu'il sera possible, à travers les ruines de la présente

constitution sociale, considérée comme le produit artificiel du mensonge au service de la tyrannie : {lois positives, religieusés où politiques, culte, propriété, autant d’aspects différents de cette œuvre d’iniquité qui pervertit un être naturel-

lement bon, etle rend à la fois méchant et malheureux: « Si le

Législateur se trompant dans son objet établit un principe différent de celui qui naît de la nature des choses, l'Etat ne cessera d’être agité jusqu’à ce que le principe soit détruit ou changé, et que linvincible Nature ait repris son empire. »

Mais précisément, est-ce le législateur de l’ancien régime, ou les philosophes, véritables législateurs de la Révolution, que l’on peut accuser d'erreur ? L'expérience a déjà répondu,

mais il convient d'en développer la leçon. Il faut montrer.

que la société est dans la nature de l’homme; que l’état de nature est donc pour l’homme non pas un état d'isolement, mais un état de société, et que la société religieuse et politique constituée, aux fondements de laquelle les philosophes s’en sont pris, n’est que le développement naturel des sociétés naturelles politique et religieuse. :

L'ordre général de l'univers se subdivise en deux ordres généraux, OÙ mondes : le monde physique et le monde social, l'un et l’autre gouvernés par des lois nécessaires qui Constituent l’ordre. Rousseau, en faisant de la société, par le Contral social, le produit d’une convention entre des êtres semblables et égaux, la déclare artificielle ; il méconnait done le fait capital, hors duquel il n’est pas de science des sociétés : la société est dans la nature des choses. Réunion d'êtres semblables, mais non pas d'êtres égaux de volonté et d’action, la société est le rapport de la force à la faiblesse ; et là où l’on suppose l'égalité, tout étant fort, ou tout étant faible, ce rapport n'existe plus: la société devient impossible. Au contraire si l’on considère les hommes tels qu'ils sont, c’està-dire semblables, mais inégaux de volonté et d'action, ils se trouvent, par le fait seul de cette similitude et de cette inégalité, dans un système, un ordre nécessaire de volontés et d'actions appelé société. Mais, puisque la société n'existe qu'entre des êtres semblables et inégaux, elle suppose done subordination des faibles aux forts, hiérarchie; et sa loi fondamentale est alors celle du pouvoir, Dieu dans la société religieuse, le prince dans la société politique.

Comme l’homme, façonné par elle et fait à son image, la:

société civile a une intelligence, la société religieuse, et un corps, la société politique; elle a comme luises facultés essentielles, volonté: générale ou pouvoir, amour général, force générale agissanté, conditions nécessaires de son existence. Son corps comprend tous les hommes et toutes les propriétés, sous la suprême direction du MOnArqUe ; COrPS 8 général qui embrasse dans son existence génér ale tous Les temps et toutes les actions. Son intelligence est son essence même :les corps se rapprochent, les intelligences seules s’unissent; et, séparer avec soin, comme le font les modernes législateurs, la soc1été politique de la société religieuse, c'est diviser les esprits en rapprochant les corps, c’est constituer des agglomérats, mais ruiner la société. Cette société religieuse, dans laquelle se trouve la raison de toute société, et, par conséquent, la condition nécessaire de la société politique, comporte les mêmes relations que lunivers physique : la cause s’y appelle pouvoir, le moyen, ministre, l’effet, sujet. Ainsi l’ordre suprême se retrouve identique à travers toutes les étapes de la création: la raison divine, immuable et toujours semblable à elle-même, se manileste en tout et transparait partout 1. É

est à la religion surtout que les philosophes s’en étaient C'est à la religio tout les philosopl pris, comme au plus solide fondement de lédifice qu'ils voulaient renverser. Toute leur critique a consisté à montrer ans la religion constituée un amas de superstitions et d’imadans la religion constituée nas d titions et d ginations chimériques, inventions arbitraires qui ne servent qu’à opprimer les esprits. Montrer, dans ces chimères prétendues, des développements nécessaires sans lesquels la-société religieuse disparaît, et avec elle la société politique, tel est l'effort de Bonald. Rousseau avait critiqué la société religieuse. constituée en France de son temps, c’est-à-dire Le catholicisme, en prétendant qu’il ne peut exister d'autre religion véritable que la religion tout intérieure qu’il appelle religion naturelle. Et Bonald établit contre lui que la société religieuse se réalise sous la condition du sacrifice, don de l’homme et de la propriété à Dieu; ce sacrifice montre qu’il y a eu partout amour ou crainte, c'est- à-dire sentiment de la divinité: sentiment

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