‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 118 sur 504 · Annales de Philosophie chrétienne, oct. 1910, pp · texte numérisé non relu

Annales de Philosophie chrétienne, oct. 1910, pp

Si les philosophes se sont grossièrement trompés dans la théorie générale de la société, et surtout dans la théorie de la religion en général, leurs erreurs n’ont pas été moins graves quand ils ont voulu descendre à l’analyse élémentaire de la société et de la religion.

Rousseau soutient que l’état de nature, état bon, état primitif de l’humanité, est un état d'isolement physique et religieux pour l’homme ; autrement dit, que la société constituée, politique et religieuse, est artificielle, contre nature, et impose à l’homme toutes sortes de contraintes inutiles et même nuisibles, qui ne font que le rendre méchant et malheureux. Bonald lui oppose que l’état natif de l’homme fût-1il un état d’isolement, son état naturel n’en est pas moins l’état de société. Toute société est donc dans la nature, toute société est donc naturelle. Mais Bonald réserve plus spécialement le nom de société naturelle aux sociétés primitives non développées, et le nom de société constituée aux sociétés naturelles développées.

Rousseau n’avait pas tort de distinguer un état de nature physique, et un état de nature religieuse; seulement il avait tort d’y voir un état d'isolement. La société naturelle comprend deux parties distinctes, mais toujours étroitement unies : la société naturelle religieuse ou religion naturelle; et la société naturelle physique, ou la famille. Celle-ci est la cellule sociale primitive : elle comprend le père, la mère, l’enfant, et les propriétés nécessaires à leur subsistance; elle est un

être véritable dont les membres ne sont que des parties.

L'homme, même physique, n’existe donc pas en dehors de toute société : séparé de la société naturelle, il végète, s’étiole et finit par mourir. Aussi le mariage est-il indissoluble : le divorce suppose des individus, et, le mariage fait, il n’y en a plus. Et c’est dire que l’état de nature n’est pas cet état de mort physique qu’on appelle la solitude : 1l est un système de relations entre les membres d’un corps, ou d’un tout, le corps social naturel, la famille.

On conçoit alors que la religion naturelle ne puisse pas être ce culte purement intérieur que supposait Rousseau. Elle apparaît avec l’homme, c’est-à-dire avec la société naturelle physique ou famille, et elle suppose le sacrifice extérieur ou

le culte. La prétendue religion naturelle de Rousseau n’est

donc pas une religion du tout; c’est une opinion de l’esprit, une philosophie, variable avec les passions et les intérêts.

Toute religion suppose un dogme, une morale, un culte; et de fait, la religion naturelle possède ces trois éléments indispensables. — Ce ne sont pas là de simples affirmations opposées à des affirmations : la société naturelle primitive, véritable état naturel de l’homme, c’est la société patriarcale, telle que nous la décrivent les premiers chapitres de la Genèse. L'histoire confirme done, comme toujours, la théo-

rie; elle infirme au contraire, la thèse toute abstraite de Rousseau #.

Mais Rousseau ne se bornait pas à concevoir inexactement l'état de nature. Il voulait y voir l’idéal dont tous les efforts doivent tendre à nous rapprocher. Au contraire, l’histoire et le raisonnement montrent que le veritable état de nature est un état primitif, imparfait, et du reste incapable de subsister sans des développements nouveaux. Ces développements ne se produisent-ils pas ? le polythéisme se substitue à la religion naturelle, et l'esclavage dissout la famille. Une guerre générale entre les familles résulterait de l’état de nature, s’il régnait seul, et si l'humanité devait s’y arrêter. Aussi ne Île fait-elle pas : la société civile constituée, que Rousseau considère comme artificielle, n’est, avec toutes ses institutions, que le résultat du développement naturel et nécessaire de la société naturelle. La société naturelle physique et religieuse produit l’homme physique et religieux, mais ne le conserve pas; elle est une phase de la société, elle n’est pas société adulte. Il faut nécessairement, sous peine que l’humanité disparaisse, que la société ayant produit l’homme le conserve.

La société civile, sous son double aspect politique et religieux, est donc dans la nature: développement naturel des sociétés naturelles. elle résulte de la nécessité que les hommes se conservent pour se produire. Les éléments n’en peuvent être autres que la famille et la religion naturelle : qu'est-ce que la conservation, sinon la production continuée ? Des conlits entre familles résulterait inévitablement la destruction des familles, s’il ne s’élevait au-dessus d’elles un pouvoir capable de soumettre à un ordre général ces sociétés partielles. De cette nécessité résulte la société publique, et

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