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CHAPITRE PREMIER

I. La retraite à la Chenaie. — II. Les études de Jean-Marie : Bergier, le Torrent d'idées et le retour à l'unité. — III. Premières inquiétudes pour le petit séminaire de Saint-Malo : leur influence sur la genèse des Réflexions.

A deux lieues environ de Dinan, quand on à laissé sur la droite le chemin qui mène à Combourg. à travers des landes et des bois dont rien ne trouble le silence, la Chenaie surgit tout à coup, blanche dans la sombre verdure des feuilles. La maison est petite: trois fenêtres de façade, un seul étage surmonté d’un toit aigu à mansardes ; mais quel pouvoir de mélancolie dans la discrète solitude où s’harmonise sa gracilité! Nul paysage moins tourmenté; mais nul où vive un plus heureux mélange de charme pénétrant et de sévérité. Sur cette terre aux ondulations mesurées, les épiceas, les chênes verts, # les mélèzes jettent leur manteau qui s’accorde aux blancheurs glacées des hivers. Les hêtres géants les dominent. A l’occident, mystérieux, profond, l'étang agité par la brise dit « la rapidité de la vie et l’inconstance ‘dases joies »; soudain, une feuille détachée des arbres inclinés sur lui, tourbillonne, hésite un instant, et s’y pose avec un bruit mat. Si parfois, à travers les branches, l'horizon borné s’élargit, c’est l'immense horizon des forêts, dont la moutonneuse toison se courbe à la voix du vent. Point d'autre son que cette plainte monotone,

redoublée, qui soudain apporte, égarée, la dernière vibration d'une cloche, ou le mugissement lointain des bœufs reg agnant l’étable. Les pâles rayons du soleil éclairent faiblement sous les branches, les sentiers à peine tracés que jonchent les feuilles mortes, et ces chemins creux encaissés, où l’on marche moins qu’on n’y rêve. Au printemps, les oiseaux innombrables y répandent, avec leurs chants, leurs envolées soudaines ; mais en novembre, sur les bois couleur de rouille, les vols de nuages passent seuls et le silence n’est troublé que par l’aigre eri de la bise.

Dans cette solitude entre les solitudes, en novembre 1806, Jean-Marie et Félicité sont venus trouver le repos qu'on ne peut goûter qu'au désert.

À force d’études Féli s’est efforcé de conjurer l'ennui menaçant; sa santé n’y à point gagné : son oncle s’en inquiète ?.

Son frère aîné, son mentor,ne se montrait guère plus sage que l’impatient malade dont il devait prendre soin. Et si maintenant, après avoir suivi dans ses lignes les mieux accentuées l'effort intellectuel et moral de notre héros, nous refaisons le même chemin en compagnie de Jean-Marie, nous comprendrons comment les résultats de cet autre labeur viennent s'inscrire dans l'attitude, les premiers actes décisits et les premières œuvres de Félicité de La Mennais.

1. Pierre Lorin avait acheté cette terre le 10 avril 1778 au comte de Vintimille, brigadier des armées du roi et chevalier d'honneur de la comtesse d'Artois (BLAIZE, Œuvres inédites de F. Lamennais, t. 1, Introd. p. 22). Il avait construit la maison dont Jean-MarieetFélicité avaient hérité du chef de leur mère. Cf. Leitres inédites de J.-M.et F. de La Mennais, publiées par H. de Courcy, etc., in-16. Paris, Bray, 1862, p. 14.

2. « Ta santé, lui écrit-il, ta santé ! Renvoie toute étude sérieuse et fatigante à l’autre été. Qui te presse ? tu as tout ton temps. Le temps est à loi, tout comme au roi. Jouis dès aujourd'hui. N'avez-vous pas vécu? Avezvous su composer vos mœurs ? Vous avez plus fait que celui qui a pris des empires et des villes, fût-ce Bonaparte. Le plus glorieux chef-d'œuvre de l'homme, c’est de savoir vivre à propos. » ROUSSEL Lamennais, Rev. des Quest. hist., 1 janvier 1909, pp. 189-190. Cf. BLAIZE, Œuvres inédites de F. Lamennais, t. 1, Introd., p. 30, qui avait publié pour la première fois ce passage, mais d’une manière incomplète et inexacte. — Le 28 mars 1807, veille de Pâques, l'ami d'Horace redouble d’insistance : « Mon cher Féli, tu te plains de maux de tête, plains-toi donc de toi. Est-il possible que tu fatigues cette pauvre tête sans qu'elle s'en ressente ? Elle aurait le plus grand besoin d'inaction, un besoin de repos absolu, et elle est toujours en travail : une lecture continuelle, de l'étude, de la métaphysique. Si je m'étonne d'elle encore, c'est qu'elle te laisse malgré toi du sommeil, mais un sommeil de lassitude, et plus forcé que naturel. » (RousseL, 1bid., p. 191.)

Que de peines ne faut-il pas pour obliger au repos dans la solitude des champs l'infatigable Jean- Marie ! Aussitôt qu'il le sait de retour, Bruté l’exhorte à la patience et lui fait un devoir rigoureux du farniente.

Quand, à partir de novembre 1806, Jean-Marie ét La Mennais se fut retiré à la Chenaïe avec Félicité, des encouragements semblables lui vinrent de l’abbé Hay, qui, demeuré à Saint-Malo, continuait à soutenir le collège que dirigeait M. Vielle. Le 23 février 1807, il y répondait en riant de ce charmant et franc sourire qui savait lui gagner les cœurs : « Vous croyez done que je lis beaucoup ? Nenni. Jean le vicaire a pris pour modèle Jean le Bonhomme, et comme lui il passe la moitié du jour à dormir et l’autre à ne rien faire. Si par hasard on ouvre un livre, c’est par ordonnance du médeein, et seulement pour s’amuser un peu; car, ainsi que le dit le philosophe Voltaire, la tranquillité est une belle chose ; mais l’ennui est de sa famille, et il faut bien chasser ce vilain parent-là?. » Cependant, comment accepterions-nous sans sourire ses aveux de paresse, si, dans cette même lettre, il cite Voltaire de manière à montrer qu'il l’étudie, et pour le combattre, si, comme il nous arrivera bientôt, nous le surprenons lisant les plus arides apologistes de la religion chrétienne ? Aussi ne doit-on pas s’étonner que la guerre à l'ennui justifieles craintes des amis et soit funeste à la santé.

Faut-il plaindre nos deux ermites ? Leur retraite profonde, leurs souffrances, leurs inquiétudes, toutes leurs misères sont autant de bienfaits pour des âmes qu’elles entrainent à l’œuvre essentielle du salut. Il leur semble que «le meilleur de tous les remèdes est de reposer doucement notre volonté dans la volonté de Dieu“ », Ainsi l’amertume se transforme en douceur ; le malade « ne veut plus perdre une seule goutte du calice amer que la main de Dieu lui présente 5 », et ne se lasse pas « d’adorer et bénir cette Providence qui veut bien l’enrichir de tous les trésors de sa croix ». Tels

1. Lettres inédites, etc., publiées par H. pe Courcy et LA GOURNERIE,

Eu à 2. RoPARTZ, J.-M. de La Mennais, pp. 56-59.

3. Cf. Lettres inédites, etc., publiées par Courcy et LA GOURNERIE, pp. 14-15. Lettre du 16 août 1807.

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