‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 133 sur 504 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

I. L'Empereur et l'Église de 1806 à 1809. — II. Le plaidoyer pour l'Église de France devant l'Empereur. — III. L'’argumentation.

À Paris, par la voix publique, et surtout par Saint-Sulpice, à la Chenaie, par les préoccupations que leur causait le petit séminaire de Saint-Malo, Jean-Marie et Félicité de La Mennais avaient pu entrevoir et juger cette volonté de fer que Napoléon mettait au service de ses ambitions. Ils n’ignoraient pas que le bien comme le mal en tout désormais dépendait de lui seul.

Or, si la famille de La Mennais avait été, sous le Consulat, très enthousiaste de Bonaparte, et complètement ralliée au fondateur de l’ordre, ses sentiments avaient changé depuis que le despotisme du nouvel empereur s’affirmait davantage. « Notre sante religion! écrivait l'oncle des Saudrais à propos d’une lettre de Napoléon à Portalis. Nous n'avions point encore vu de lettres d’un style aussi religieux; qu'importe ce qu'il a dans le cœur, pourvu qu'il parle au cœur'. » L'ironie montre assez la désillusion. Depuis leur retour en Bretagne, les deux frères l'avaient eux-mêmes éprouvé, la

1. RousseL, Lamennais. Rev. des Quest. hisk., 1: octobre 1908, p. 616.

pesante main du conquérant se faisait sentir de plus en plus lourdement au clergé. Dès 1805,se dessinait le plan de l'Empereur: réduire la Religion à n'être plus qu'un docile instrument du pouvoir!. Or, ce plan s’est développé depuis : à travers le temporel des papes, Napoléon vise leur pouvoir spirituel. S'il réussit, il doit aboutir à la complète domestication du clergé dans tous ses États. La querelle avec le pape, qui s’accentue en 1807 et 1808, l’oceupation de Rome et des provinces pontificales, leur réunion au royaume d'Italie, | autant de mesures destinées à briser le pouvoir sur lequel, en cas de conflit, les évêques et le clergé de France peuvent s'appuyer pour faire échec aux volontés du maitre impérieux que la Révolution leur a donné: il n’admet point que les âmes, comme les corps, ne se eourbent pas devant lui. Toutelois, et malgré le caractère aigu de la crise, ce plan n'était pas encore assez développé pour qu'on püt en pressentir, dès juillet 1808, l’inflexible rigueur, Si, du moins, on la soupçonnait, il était permis d'espérer qu’une action prudente et bien avisée en interromprait les effets. Des jeunes gens surtout, l’un de vingt-quatre, l’autre de vingt-six ans, à cet âge où le premier élan de l’adolescence n’a pas encore entière- . ment perdu sa vigueur, pouvaient méconnaitre l’immense force de l'obstacle dont l'Eglise était menacée. Ils devaient y voir, comme ils crurent y apercevoir en effet, moins le premier tracé d’un plan dont l'achèvement serait la complète domestication de l'Église, que la manifestation excessive d’une volonté puissante et jalouse d’être obéie par tous les membres de l'État. Ils s ’imaginèrent que cette volonté maitresse, pourvu qu’elle réalisät l re dans l’obéissance, se soucierait en somme assez peu des moyens qui lui permettraient d'y atteindre; que ce n’était pas en vertu d'idées arrêtées que l'Empereur s’efforçait d'empêcher le clergé de lire, d'écrire, de s’instruire et de s’assembler ; qu’on pouvait encore, adroitement, lui suggérer des vues plus conformes aux réels besoins du catholicisme français; que, par conséquent, l’œuvre la plus urgente et la plus nécessaire était de porter ce redoutable procès au souverain tribunal de celui qui pouvait tout alors, et de plaider devant lui la cause de l’ Église de France. Nul mieux que Félieité de La Mennais ne semble désigné

lCHNSupe- 1 partie, pp. 132-135.

pour écrire un tel plaidoyer. Il a vingt-cinq ans, et ceux qui, dans son entourage, ont connu ses premiers essais, n'ignorent pas qu'il a du talent : « Tu iras loin dans cette voie, et peutêtre au bout du chemin! », lui écrivait, hier encore, un juge délicat et sûr. L'idée, chez lui, est inséparable de la passion qui, Panimant, en fait une force : penser est combattre ; écrire,

- démontrer et convaincre. Sa dialectique est souple, ardente et nourrie de fortes images. Pour cette âme impatiente, pour cet enthousiaste et généreux avocat dont le cœur a toujours entrainé l'esprit, quelle cause et quel tribunal!

Puisqu'il s’agit d’un plaidoyer le premier soin est de gagner, de séduire celui qui doit juger en dernier recours. L’auteur ne ménage donc pas les éloges au héros qui met un terme aux calamités de la France, et qui, amené par la Providence, à travers les mers « des extrémités de l'Afrique », apparait €pour tout rétablir, quand tout semble désespéré? ».

« Qu'à vingt-quatre ans, s’écrie-t-1l, un homme se soit montré le plus grand capitaine de son siècle et peut-être de tous les siècles ; qu’il ait gagné lui seul plus de batailles que Condé, Turenne, Vendôme, Luxembourg n’ont livré de combats; que son génie ait enchainé la fortune et que son nom soit devenu celui de la victoire ; qu'il brise à son gré et relève les trônes, et que les empires soient sous sa main comme ces fragiles édifices construits par l'enfance, et qu’elle renverse en se jouant pour les reconstruire ensuite : ce n’est pas là, Ô Napoléon, ce qu'admirera le plus en toi la postérité ! Fils ainé de la Providence, elle t'a réservé une gloire plus belle, et le restaurateur de la France a triomphé du vainqueur de l'Europe. »

L’éloge est magnifique : Bossuet n’en prononçait de tels

. que sur les tombeaux. Mais notre avocat n'épargne rien pour persuader son juge. Comme il n’ignore pas les hautes prétentions de l'Empereur, il le compare à Charlemagne, dont le souverain aimait à se proclamer le véritable héritier. Il le loue d’avoir reçu « comme un autre Charlemagne, des mains mêmes du Souverain Pontile, cette auguste

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