‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 157 sur 504 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

| I. La vocation religieuse : inquiétudes. — II. Les conseils de Louis de Blois, — III. La décision de Félicité : l'illusion du bonheur.— IV. La tonsure : sécheresse et désillusion. — V. Le moi humain.

L'objet apparent des Réflexions était, pour l'instant, manqué. Mais était-ce bien le plus important ? En Pattachant à ce travail, Jean-Marie avait espéré fixer les incertitudes de son frère, triompher des inquiétudes dont il avait tant souffert, et réchauffer, fondre à l’ardent brasier des œuvres la glace qui l’emprisonnait. Il faut obliger ces malades que torturent des scrupules sans cesse renaissants, à faire le pas décisif. Et s’ils doutent à ce point d'eux-mêmes que de perpétuelles angoisses les étreignent et les accablent, 1l faut les guérir par l’action. Les engager dans la mêlée, les obliger à prendre nettement parti, c’est les intéresser définitivement au succès de ce dont ils doutaient encore, c’est engager au service d’une cause dont ils vivront désormais, ces ardeurs passionnées dont la flamme jusque-là n’a servi qu’à les dévorer.

1 En écrivant pour l'Église de France, Félicité de La Mennais a donc fait aussi son premier pas dans Église.

1 Depuis l’époque où, revenu de Paris après une visite à : .

Mgr de Pressigny, ses premières velléités d’être prêtre se sont affirmées au point d’inquiéter son oncle, la troublante et douce pensée n’a cessé d’agiter son cœur: oui, la paix s’offre à lui, peut-être, dans le renoncement complet, dans le total abandon du prêtre aux volontés du Maitre divin. Mais quel pas terrible à franchir! Quels désespoirs, par instants, lorsqu'on songe qu'il faudra tout perdre, hélas ! renoncer aux plus chères consolations de la vie, $’engager enfin sans retour et se consacrer sans réserve par d'irrévocables vœux! A la pensée de ce qu’on abandonne, le cœur défaille, lamour-propre déchiré gémit, et Pon s’écarte avec horreur de ces voies où Dieu vous appelle. Intime et charmante union, dont jadis on à tant rèvé, qui de deux cœurs n'en fait qu’un, et qui mène à travers la vie le couple enchanté des époux; douceurs entrevues du loyer dont la consolante tendresse est un baume aux cœurs desséchés : Joie des enfants qui continuent et prolongent nos trop lents espoirs et nos désirs souvent déçus; à profondes raisons de vivre, c’est à vous qu'il faut renoncer ! Combien ce que l’on quitte alors doit offrir un vivant attrait à ces yeux que la croix divine va fermer, pour toujours fermer aux vains étonnements du monde! Quelle crainte aussi de s'égarer! Ah! si lorsqu'on donne tout, on n'allait pas tout retrouver! Si le poids trop lourd de la chaine allait écraser nos faiblesses! Quand on regarde où l’on aspire, à quelle pure région des âmes, à quelle parfaite abnégation, à quel empire sur les sens, sur l’orgueil, sur la volonté; quand les images de la vie passée vous assaillent, qu'on en évoque malgré soi les désordres, les abandons sénsibles, l’'amour-propre et les lâchetés, on est prêt à désespérer.

C’est à travers ces hésitations, ces troubles intérieurs, ces espoirs, ces décisions prises et subitement abandonnées, ces brusques sursauts du vouloir suivis d’accablantes dé. pressions, que Félicité de La Mennais vient d'atteindre les premiers jours de 1809. C’est pour triompher de ce mal qu’il a pris la plume et composé les Réflexions. Le manuscrit est prêt au commencement de février, et la dernière ligne tracée, la résolution arrêtée — autant du moins qu’elle le peut être. Le 11 février 1809, Jean-Marie écrit donc de Saint- Malo à l’abbé Bruté, alors au grand séminaire de Rennes : € Faïites-moi, mon digne ami, le plaisir de me marquer le

plus tôt posssible, si l’ordination aura lieu dans la première

semaine de carême. Je désire le savoir de bonne heure pour

que mon frère puisse prendre ses arrangements en consé- . quence. Papa ignore encore sa résolution, et ne la connaîtra qu'au moment même où elle devra s'exécuter. Nous nous

recommandons l’un et l’autre à vos prières, ainsi qu’à celles de tous vos messieurs ; — gardez le secret de mon frère jus-

qu'à nouvel ordre; ne parlez de lui qu'au bon Dieu; il se

consacre à son service avec bien de la joie, et je crois qu'il

- dira dans toute l'étendue de son âme son Dominus pars, etc.

— La mienne est remplie des plus douces consolations ; aidezmoi, mon tendre ami, aidez-moi à remercier le bon Dieu : …— chantons, chantons les éternelles miséricordes. Tous luus in Christo. J.-M. de La Mennais!. »

Comprenons bien la situation. Félicité de La Mennais entrevoit dans le sacerdoce le remède définitif et si vainement recherché de ses maux: tel est pour lui l'attrait de la vie

religieuse. Il se consacre à Dieu avec joie, comme on em- - brasse l’arbre du salut, et le dernier recours d’une irrémé-

diable misère. Mais que d’inquiétudes aussi! quels retours alarmés sur soï ! Nulle certitude, avec un esprit si mobile, avant le dernier moment. D’un jour à l’autre, sans doute, et peut-être d'une heure à l’autre, il passe de l’espoir à l’abattement, de la guérison rêvée à la désolation la plus cruelle :

- Je désire savoir de bonne heure la date de l'ordination. — Papa ignore sa résolution el ne la saura que quand elle

devra Ss’exécuter. — Nous nous recommandons à vos prières. — Gardez le secret de mon frère jusqu’à ‘nouvel ordre. — On devine aisément le drame intérieur qui continue de se jouer maintenant à la Chenaie. — L’imagination ardente du patient prête à la vie religieuse les vertus les plus secourables; il accuse les heures trop lentes. Puis, brusquement, d’infinies tristesses assombrissent le ciel, effacent l’idéale image : le désespoir la remplace.

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