‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 192 sur 504 · Lettre inédite · texte numérisé non relu

Lettre inédite

2. Il les reçut à Rennes le 23 décembre 1809. Cf. DuINE, Lamennais {Pages choisies), 1 vol. in-8, Lyon-Paris, libr. Vitte, 1912, p. 532.

3. BLaIZE, t. [, p. 72. Les dépressions vont durer et se prolonger au point que le 16 novembre 1810, se croyant près de sa fin, Félicité rédige

transformation espérée n’a pas eu lieu, naturellement, et Félicité de La Mennais se retrouve avec sa sécheresse, sa stérilité, son incapacité de se détacher des créatures, et pour tout dire en un mot, sa misère : « Pour me ranimer un peu, écrit-il à l'abbé Bruté, veuillez me-mettre, cher ami, aux pieds de notre bon Maitre, au commencement de cette nouvelle année. Présentez-lui mon’ pauvre cœur, afin. qu'il en amollisse la dureté par l’onction de sa grâce, et qu’il l’échauffe par son saint amour. Priez, je vous en supplie, ce divin Maitre, de me détacher entièrement de tout ce qui n'est pas lui, afin que, lorsque ma dernière heure sera venue (ce qui, grâce à Dieu, ne saurait tarder), je n’aie plus rien à quitter qu’un misérable cadavre, instrument de douleur et de péché, que je livrerai aux vers avec Joie. Adieu, cher ami, jusqu'à demain matin, que je vous retrouverai aux pieds des autels. __ Adieu et à Dieu, à Dieu seul, oui Dieu seul, toujours Dieu seul ! Oh ! que tout le reste n’est rien! Encore une fois, Dieu seul, Dieu seul!! »

On se tromperait si l’on cherchait dans ces derniers mots la preuve que Félicité de La Mennais a trouvé du moins dans les ordres mineurs la force de renoncer à tout ce qui n’est pas Dieu et d'échapper enfin à lui-même. Dans ces heures de dépression qu’il accuse, l'abbé Jean s’est porté à son secours, il la soutenu, ranimé de ses pieuses exhortations, dont les appels qui terminent la lettre de Félicité de La Mennais ne

sont à vrai dire qu’un écho un peu affaibli. La belle lettre de

l'abbé Jean qui, sur la même feuille, fait suite à celle de son frère, en apporte la preuve avec elle :

Mon ami, quand viendront pour nous les années éternelles? Elles s'avancent, elles se précipitent, les voilà venues... O, nous allons Honc vivre en Dieu seul! — mon cher Bruté, que nous serons bien 1à ! Ô. quand entrerai-je dans la joie de mon Seigneur, dans la joie de mon Dieu? tœdet me vivere. Je le dis du fond du cœur. et je le redis encore, quand entrai-je (sic) dans la joie de mon Dieu, in gaudium Domini? — je ledis — et cependant, je sens je ne sais quoi qui me retient, ce n'est qu’un fil, mais je ne puis le rompre — mon Dieu, coupez de votre main toute puissante, coupez -— ce n’est

un testament qui vient d’être retrouvé : il y institue Jean-Marie son légataire universel à charge de faire dire des messes pour le repos de son âme. Cf. Duine, La Mennais (Pages choisies), 1 vol. in-8, Paris, Vitte, 1912, p. 331.

qu'un fil. — Mon ami — que les hommes sont fous, et nous-mêmes compris ! nous regardons en pitié ceux qui passentleur vie à remuer un peu de boue, et nous nous croyons sages parce que nous feuilletons des livres! eh, mon Dieu, ce n’est encore que de la poussière !.… allons, allons dans la maison du Seigneur... allons voir Dieu ! Dieu seul ! Dieu seul ! et toujours Dieu seul !

Je recommence encore, et je crie, Dieu seul ! Ô que tout le reste n'est rien ! — rien, rien ! Dieu seul ! Dieu seul!

Le souffle original et primitif est là. Quand Félicité de La Mennais répète ce eri, à la fin de la lettre que nous avons citée plus haut, il ne nous en offre qu’une réplique timide et très imparfaite. Car la seconde épreuve apparait décisive : elle nous montre un Félicité de La Mennais toujours en quête du bonheur humain, sous le nom et sous le prétexte de la soumission à Dieu. La croix n’est pour lui que la voie douloureuse, mais fortunée par le terme auquel elle arrive, de la satisfaction et des délices intérieures. Et c’est répéter encore ce que, tant de fois déjà, nous avons dû constater : celui-là ne guérira pas, pour ne s'être point renoncé.

Voyez plutôt ce qu’il écrit le lendemain à son ami, et ce qui l’attendrit et l’enchante dans cette solitude à laquelle al rêve toujours ; le bonheur sensible se cache dans les retraites désirées : « Je vous copierai ici, dit-il, ces paroles touchantes de M. de Bernières, que je lisais lun de ces soirs avec un doux attendrissement :

Un jour, après la Sainte Communion, je fus touché fortement du désir de la solitude pour m'occuper uniquement à Dieu, et donner lieu aux pensées que je me plais d’avoir de mon Bien-Aimé, et donner liberté aux langueurs et soupirs que les affaires et les créatures me font interrompre. Les petits oiseaux me semblent bien heureux, qui se retirent au plus haut.des arbres, et qui chantent leur petite musique, sans que les animaux qui rampent sur la terre les troublent ; que si quelqu'un les importune, ils s’envolent autre part pour se ‘contenter de l’agréable douceur de leur chant. Qui me donnera, disais-je en moi-même, les ailes de la colombe pour m'enfuir au désert, et voler au-dessus de toutes les créatures, et me reposer dans le sein de mon Bien-Aimé? O l'amour de mon cœur, vous me montrez le lieu de mon repos, et cependant vous m'en retirez : vous me donnez des ailes, et vous me mettez les fers aux pieds; je soupire après la liberté, et je me trouve dans l’esclavage ; laissez-moi jouir, ou me faites mourir ?.

Page 1