Inédit. Jbid
et perfide s’y insinuera. Et s’il y pénètre, toujours un je ne sais quoi de net, de sec et d'arrêté, de trop accentué dans la orme, en contrariera les effets.
Sous l’influence de loncle des Saudrais, qui l'en avait quelque temps détourné, Félicité de La Mennais revient avec tous les siens, dans les mois qui suivirent la Terreur, aux doctrines sainement catholiques en même temps qu’à une conception plus juste des exigences de la vraie liberté. L'enfant
continue à suivre, après comme avant Thermidor, l’évolution de sa famille. Mais il la suit par les habitudes, par la pensée, par l'esprit : son cœur reste détaché. |
Au commencement de janvier 1795, M. de La Mennais fut désigné par le comité de la marine et des colonies, sur la proposition du Conseil général de Saint-Malo, pour discuter, à Paris, les principaux points de législation relatifs à la marine!. M. de La Mennais partit sans doute vers La fin du mois : il emmenait avec lui son fils Félicité. C'était l’époque où la réaction thermidorienne continuait à prendre ses avantages; on avait révoqué le décret d’expulsion contre les prêtres et les nobles, supprimé le maximum pour rétablir la confiance en faisant cesser la tyrannie commerciale ; au despotisme du Comité de Salut public, on s’occupait ardemment de substituer la liberté la plus généreuse. Fréron, dans son journal l’Oraleur du Peuple, appelait les jeunes gens aux armes pour défendre contre les Jacobins la réaction thermidorienne. La milice qu’il forma ainsi, la Jeunesse dorée, n appartenait à la classe riche et moyenne : elle portait le cos- … ume à la victime ; habit carré et décolleté, souliers très découverts, cheveux pendants sur les côtés, retroussés par derrière avec les tresses nommées cadenelles. Les uns royalistes, les autres seulement anti-révolutionnaires, ces jeunes gens armés de cannes plombées, chargeaient dans les rues
1. Arch. mun. de Saint-Malo, LL 29, p. 330 : délibération du 16 frimaire an IL ; et LL 28, p. 375 : délibération du 11 nivôse an IN.
les partisans des Jacobins; ils étaient maîtres du Palais Royal et attaquaient les Jacobins jusqu'aux Tuileries, dans le voisinage de leur elub.
On jugera sans peine combien le spectacle journalier de cette liberté poussée jusqu’à la licence dut {intéresser Félicité de La Mennais; il garda toujours le souvenir le plus vivant de ce premier séjour à Paris. Sans doute y rencontra-t-1l ses cousins Pitot, dont son père était tuteur depuis 1787, et qu'il avait mis en pension à l’ancien collège Louis-le-Grand. Quel spectacle, pour cet enfant si intelligent, à peine échappé aux émotions de la Terreur, que l'indépendance de Paris en 1795! € Jamais on n’en a revu de pareille », disait-il plus tard; etil racontait la gaieté de ce peuple livré à lui-même, l’absence de toute contrainte et de toute police, au moins apparente, les opinions s'exprimant tout haut et partout, l’arène du journalisme ouverte à qui voulait y descendre : « A telles enseignes, nous disait-il, que moi-même, à quatorze ans, je glissai quelques articles dans je ne sais quelle feuille obscure !. »
Si vraiment, comme c’est probable, il faut placer le voyage à Paris à l’époque que nous indiquons, les souvenirs de Félicité de La Mennais n'étaient pas complètement exacts : il n’avait pas encore treize ans. Mais il lisait déjà Horace et Tacite, et combien, à plus forte raison, aimerait-on à retrouver les premiers essais littéraires de ce précoce journaliste ! [1 faudrait les chercher sans doute, sinon, comme Forgues lindiquait, en rapportant ses souvenirs, « dans les journaux qui servaient d’organe à la conspiration royaliste », — la prudence de M. de La Mennais allait-elle jusqu'à laisser son fils écrire dans de tels journaux ? — du moins dans ceux du parti thermidorien modéré, ami de l’ordre. La dénonciation dont nous savons que, trois ans plus tard, en Fructidor an VI, M. de La Mennais fut l’objet, montre clairement en quel sens allaient alors ses sympathies et celles des siens ?.
De retour à Saint-Malo, fort de son expérience parisienne, notre jeune malouin est d’abord plus alerte, plus vibrant, et plus gai que jamais. Je crois bien ne pas me tromper en reconnaissant dans les Philosophes de l’oncle des Saudrais, un portrait de Félicité à cette époque; écoutez-le traiter la
1. ForGues, Œuvres posth. de F. Lamennais, t.I ; Notes et souvenirs, p. v. 9. Cf. C. MARECHAL, la Famille de La Mennais, p.330.
Los hidns dut nuit de CAE Es tie sé te
CAR PT dit
question de l’existence de Dieu : « Eh bien, reprit un jeune sage, qu'à son air et à son maintien l’on reconnut d’abord pour être d’une nation jadis fort gaie, et même un peu badine, au risque de parler sans rien dires ce dont je ne me soucie guère, je vous dirai que dans mon pays, cette grande question qui parait si fort vous occuper eût été décidée dans un quart d'heure au plus. Un ofateur en trois. mots eût fait rire trois fois, et la chose ainsi approfondie eût passé d'emblée. Ce n'est pas que je blâme vos éternelles longueurs ; je n'ai pas le tems de cela. Mais dites donc, frères, est-ce que le sage, le vrai sage, le sage aimable, ne ressemble pas au papillon vif et léger qui voltige de fleurs en fleurs, y recueille partout le plaisir, et en effleure à peine le tendre velouté, tandis que vous autres vous en faites une tortue et un hérisson. Songés, songés que la vie est si courte ! Il faut donc s’expédier, car J'ai grand peur que nous ne mourions ici. Ah! que suis-je venu faire dans cette galère ! Vive, vive mon Pays! !»
Voilà bienlecharmant disciple du très sage oncle des Saudrais!
Seulement, obligé de travailler à la même époque au comptoir paternel, notre Féli sent ses instincts de liberté protester, bouillonner en lui. Il y a bien quelque fébrilité, dans la gaieté même que l’on vient d'entendre parler. C'est que la vie de famille lui semble plus d’une fois pesante. Sans doute, nul milieu n’est plus intelligent, ni plus ouvert aux questions
passionnantes du moment. On y parle religion, philosophie,
littérature. Et naturellement on discute quelquefois jusqu’à se
ächer?. Mais ces discussions ardentes ne peuvent écarter
toujours Le pesant ennui qu’on éprouve à se sentir emprisonné entre ces murs où l’on étouffe, et rivé à une tâche odieuse : « L’ennui naquit en famille, une soirée d’hiver?. » Voilà le cri d’'impatience de Félicité de la Mennais. À cette table, où sert la Villemain, et qui réunit à chaque repas ses trois frères et son père, 1l manque une influence féminine, apaisante et conciliante, une main discrète et douce qui panse les bles-
sures d’amour-propre, calme les impatiences, interdise, par
sa seule présence, certaines rudesses masculines#, aide à por-