Ibid
4. Même la conspiration du silence s'organisait autour de la Traditiow « Je n’entends plus parler de votre ouvrage, écrivait l'abbé Tesseyre aux
deux frères à la fin de décembre 1814; ne pouvant le réfuter on voudrait
l'oublier, maïs il n’en restera pas moins inébranlable pour servir dans des temps plus heureux.» (Roussez, t. I, pp. 52-53).
MARECHAL. — La Jeunesse de La Mennais, 28
jusque-là, s'étaient surtout présentées comme des doctrines de combat. On voyait, dans le retour du roi, le retour au régime ancien, et l’on se fût fait scrupule de lui susciter des difficultés réelles dans les. circonstances présentes. C’est ainsi que s'explique la conversion d’un Tesseyre, ultramontain sous l’Empire, au gallicanisme. — Mais en même temps on comprenait bien quelles circonstances avaient provoqué la rédaction d’un livre comme la Tradition; et comme on n'y voulait voir qu'une œuvre de circonstance, d'intérêt, par conséquent, tout rétrospectif, on l’accueillait avec indifférence : il arrivait trop tard. Napoléon, en tombant, jouait en somme aux auteurs de la Tradition le plus mauvais tour qui se pût: sa chute mettait en interdit la T radition aussi sûrement que sa présence au pouvoir et ses premiers actes contre le Saint-Siège y avaient mis les Réflexions.
Entre le clergé qui raisonnait ainsi et Félicité, c'est pourtant, il faut l'avouer, Félicité qui avait raison. Il voyait qu'avec la Restauration, la Révolution n’était point vaineue, que la tendance à asservir l'Eglise, à la mettre sous l’étroite dépendance du pouvoir civil, subsistait toujours, que l’on n'avait fait, en somme qu'échanger « un despotisme fort contre un despotisme faible », et que, par conséquent, l’Église étant toujours menacée, l’ultramontanisme restait plus que jamais à l’ordre du jour. Mais il était à peu près seul à le comprendre, en ces premières heures de la Restauration; et il payait de l’insuccès de son livre! cette intelligence aiguë, perçante et si bien informée de son temps.
1. En 1818, l'édition était loin d'être épuisée. L'auteur voulut mettre à profit le succès de l’Essai sur l'Indifférence pour achever d’écouler les exemplaires restant en magasin. Il fit donc ainsi modifier le titre de
l'ouvrage : É Tradition de l'Église sur l'Institution des Évêques, par L'AUTEUR DE L’ « ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE RELIGION », Paris, à la
librairie ecclésiastique ancienne et moderne, de Beaucé-Rusand, rue de l'Abbaye-Saint-Germain, n° 3, 1818.
Inutile de dire qu'il s’agit des exemplaires mêmes de la 1" édition. J’ai pu m'en assurer moi-même, en comparant des exemplaires ainsi modifiés à ceux de l'édition princeps : l'identité est complète. Il s'agit bien de la même édition.
L'ouvrage eut une seconde édition, véritable celle-là, sous le titre : De l'Institution des Évêques, par l'abbé F. pe La MEnnais, Bruxelles, Demengeot et Goodman, libraires-éditeurs, rue de la Chancellerie, n° 195, 1898, gr. in-8 sur deux colonnes. — Le texte est d’ailleurs entièrement conforme à l'édition de 1814.
CONCLUSION
Arrétons-nous un instant à ce détour de notre route, et, jetant un regard en arrière, contemplons d’un peu loin déjà cette voie sacrée dont notre héros a franchi deux étapes, pour s’oublier ensuite et se perdre dans le divertissement des livres et des écrits. C’est l’image fuyante de sa vie dont nous aurons la elaire vision.
Sa conversion ne l’a pas guéri. Que de plaintes, que de gémissements, quelle cruelle incertitude d’une destinée qui
signore! Mais, comme il faut, sous tant de maux, qu’un
espoir inlassé proteste, l'aspiration vers la paix de l’âme dont jouit un frère tendrement aimé, le charme et Le déçoit encore. Les ordres, dans lesquels Jean a trouvé tant de bonheur, voilà sans doute le talisman qui le guérira de son mal. Les Réflexions sont la veillée des armes du nouveau champion de l'Eglise. Mais ni la tonsure, ni les ordres mineurs n’ont ouvert les sources de joie dans cette àme trop attentive aux espoirs du bonheur humain. Il renoncera donc aux ordres, et soit qu'il, s’abandonne aux complaisantes douceurs de la sagesse humaine, ou que, par la plume, il s’enchante d’ardents combats contre l’Empire, oublieux, il se divertit du silence obstiné de Dieu.
Désormais, le cœur se partage entre Jean-Marie, les lettres et la Chenaïe. Mais ici, quels tourments nouveaux! La Tra-
dition est une tâche si rebutante et monotone ! Jean-Marie,
qu’absorbe son petit séminaire, est si loin de cette amitié que Féli voudrait sans réserve ! Et la Chenaie même est si triste à cette âme désenchantée! Distrait du silence de Dieu, c’est
toujours sur soi qu'on retombe.
Il est des heures où, cependant, il aperçoit l’existence qu'il lui faudrait vivre. À mi-chemin du sacerdoce et du monde, dans cette solitude de la Chenaie où chaque détour des sentiers voit se lever des souvenirs, il aimerait à prolonger ei peutêtre à finir ses jours. Là, point de ces engagements trop lourds, point de cette contrainte humaine qui rend parfois insupportables les commandements mêmes de Dieu. Là, dans la compagnie d’un frère auquel il a donné son cœur, et que la Providence complice rejette d’un brusque élan à la Chenaïe, de quelle ardeur il livrerait les combats où Dieu nous engage * Des disciples discrets et chers se grouperaient en un pieux cénacle : car la Chenaie serait l'étape qui mène à la Ville Eternelle. Des amis, des passants rapides apporteraient dans cet asile, avec tous les bruitsde la terre, l'écho retentissant encore des écrits qu il aurait lancés. Le soir, à l’heure ou tout s’apaise, agenouillé seul devant Dieu, c’est à lui seul qu'il
: offrirait les travaux du jour accompli. Et, par la fenêtre entr'ouverte, sous le ciel scintillant d'étoiles, il verrait s’incliner les bois murmurants dont toutes les voix sont des prières. Ainsi s’écoulerait sa vie : vie de paix et vie d'aventures, de discipline etde liberté, d’amour et de combats, d'étude et d’indolence, cachée dans la retraite et pourtant engagée au monde, et qui seule conviendrait sans doute à ce cœur innombrable et passionné que déjà le génie dévore.
Les brutalités de la vie vont emporter tous ces beaux rêves.
D PROISIÈME PARTIE …
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