CHAPITRE PREMIER
I. Le désagrément d’être pauvre. — II. La liquidation et ses suites. — III. La mauvaise humeur de Félicité.
Nous n’aurions pas l'intelligence exacte de ce qui va suivre, si nous ne redescendions maintenant aux détails de l'existence journalière de Félicité, et surtout aux détails d'argent. La déconfiture de la maison de commerce de son père et de son oncle l’oblige à se préoccuper des moyens de trouver des ressources; si modestes que soient ses goûts, le brusque passage de l’aisance à la gêne ne saurait ne pas l’alfecter. Il s’est chargé solidairement avec Jean-Marie et leur beau-frère Ange Blaïze de subvenir par une pension aux besoins de son père et de son oncle, complètement ruinés; et comme il n’a jamais eu jusqu'ici à se préoccuper des questions d'argent, puisqu'il bénéficiait de la très large aisance du foyer paternel, il se fait quelques illusions sur la facilité de se procurer des ressources avec sa plume.
Ces illusions, aussitôt la chute de l’Empire, le décident à se mettre. en route pour Paris; il espère, à peine arrivé, qu’un journal qu’il voudrait fonder, lui procurerait largement tous les moyens d’exister. Toujours trop confiant, se laissant emporter par son imagination, sur de vagues promesses . de son libraire Girard, il commet l’imprudence d'appeler à
Paris un jeune homme auquel il s'intéresse, et qui ne l’a guere quitté depuis deux ans, Bois, ancien élève de Pécole secondaire ecclésiastique de Saint-Malo !. Entre temps, il envisage différentes combinaisons qui ne lui sourient guère : son cousin Champy, chez lequel il est descendu, se fait fort de lui procurer une place de secrétaire interprète dans quelque ministère; mais il ne croit pas au succès de ce projet, que d’ailleurs il ne désiré aucunement voir aboutir?. Champy voudrait aussi établir à Saint-Malo une maison de commerce en commandite sous le nom de son fils et de Félicité, qui, tout en prenant le temps de réfléchir, considère déjà un pareil plan comme irréalisable; il est surtout en opposition trop complete avec ses goûts 3. Son rêve de journal continue pardessus tout à le séduire, non seulement comme devant donner pleine satisfaction à ses ambitions d'écrivain, mais surtout comme une entreprise financière de premier ordre : le 30 avril, le journal devait fournir 6 à 7.000 1.4 ; le 1e juillet, 8 à 10.000 1.5; le 26 juillet, il estime qu'on tirerait aisément 12.000 I. 6. Il n’envisage donc qu'avec dégoût l’idée d’une collaboration au journal de Picot, le gallican Ami du Roi’, vers lequel le sulpicien Teysseyre le pousse néanmoins.
Bientôt il faudra renoncer à toutes ces belles espérances : Girard ne tient pas ses promesses à l’égard de Bois $, et quant au journal, tout compte fait, on s'aperçoit qu'il faudrait au moins 2.000 abonnés pour être au pair. Que faire done pour s'assurer de quoi vivre ? Se retirer à la Chenaie avec Gratien, qui servait dans les gardes d'honneur et vient d’être licencié à Tours; car sa présence « augmenterait, dit Féli, nos revenus et notre petite société, et nous fournirait les moyens de vivre à l’aise »; fournir « quelques articles à un journal, autre ressource qui n’est pas à négliger, et que nous nous procurerons, je crois, facilement » ; enfin se livrer à quelques spéculations, en particulier sur les assurances de navires. « D’après l’état que Biarrote m'a remis, je pense pouvoir compter sur
BLAIZE it, De180:
. Ibid., pp. 154 et 155.
. Ibid., p. 154.