CHRISTIAN MARECHAL
La vie de Félicité Robert de La Mennais et son œuvre sont inséparables l’une de l’autre. Jamais on ne rencontrera mieux définie que chez ce Breton romantique la sensibihté des idées, ces caractères précis et concrets qui permettent de leur assigner, indépendamment de toute logique abstraite, des origines dans l’histoire même de celui qui les a pro-
duites. Hérédité, éducation des hommes et des faits, influences
subies, amitiés, crises passionnelles, troubles profonds et durables de la ‘sensibilité, et jusqu'aux menues contrariétés de l’existence journalière, se reflètent dans ses écrits, image
fidèle de sa vie : les expliquer, c’est la raconter.
On ne s’étonnera donc pas que, marquant les étapes de
son développement, les grandes œuvres qu'il a produites
soient les jalons de la route qu'il a parcourue : elles renferment, elles condensent toute son histoire durant la période qui s’acheva par leur éclosion. Si l’on fait abstraction des antécédents de famille et de milieu, sa vie peut se diviser en quatre périodes : la jeunesse (1782- 1817), pendant laquelle
s’élabore, et que clôt si magnifiquement le premier volume
de l'Æssai sur l’Indifférence en malière de religion ; — la première période de maturité qu’exprime et que résume en 1831 l'Æssai d'un système de philosophie catholique ; — la deuxième période de l’âge mür (1831-1844), qui conduit de l'Essai d’un système de Philosophie catholique à V'Esquisse d'une Philosophie; — enfin la vieillesse (1844-1854),
ui s'achève sur cette grande ruine, l’Zniroduction à la Traduction de la Divine Comédie.
MAREGHAL. — La Jeunesse dé La Mennais, 1
Il ne saurait être question d'exposer les idées de F. de La Mennais sans raconter en même temps sa vie. Bien plus, il ne doit entrer dans l'esprit d'aucun écrivain d'analyser les œuvres d'un génie de cette envergure, et dont le pouvoir de rayonnement fut si considérable, sans s’attacher à suivre dans leur évolution, dans leur développement le plus spontané, le plus sincère, mais aussi le plus étranger à la logique pure, les doctrines auxquelles, à des époques différentes de son existence agitée, il s’est, avec la même fougue impétueuse et la même ardeur d’apôtre, également donné tout entier.
Si, par exemple, de 1796 à 1805 il fait la guerre aux philosophes, s’il vient en 1804 au catholicisme gallican, en 1812 à l’ultramontanisme ; en 1816, s’il se fait prêtre d’une religion dans laquelle il est né sans doute, mais qu'il a si longtemps méconnue, les événements, les influences et les troubles secrets d’un cœur dont rien ne vaincra les écarts et qui, tant de fois, à son gré, convertira tout son esprit, sont les raisons de son progrès. Une logique vivante et toute passionnée le conduit, qui se rit des raisons abstraites, et, les pesant au poids de la vie, s’en sert à sa fantaisie. Se laisser prendre à l’armature logique dont il revêt ses intuitions, quelle erreur plus considérable! Quelle inintelligence plus complète de cette nature trop généreuse et de cette âme empressée !
Mais lerreur ne serait pas moindre d'ignorer les formes pensées dont il a successivement habillé ses impatientes rêveries. Il a des raisons, croyez-le, pour passer du spiritualisme au catholicisme gallican, du gallicanisme à l’ultramontanisme, comme il en aura pour associer l’ultramontanisme au libéralisme chrétien. Une grande œuvre marque chaque étape, que Jalonnent de nombreux articles : et, dans l’œuvre elle-même, se dessine déjà le mouvement qui conduit d’une étape à l’autre. C’est là, c’est au point de contact de la sensibilité et de la raison qu’il faut aller voir pour s'expliquer et se dévoiler un esprit. Déceler ce progrès latent, faire pressentir ce qui s’élabore sous le calme superficiel, dans ses profondeurs, telle est la tâche la plus délicate, mais la plus séduisante aussi, de celui qui veut raconter cette existence privilégiée. Dominant le dix-neuvième siècle religieux, social, littéraire et politique, dont elle éprouve. tous les frissons, elle apparaît à l'observateur peu attentif comme soulevée de
laissent point reconnaître. Mais à celui qui, plus curieux, et sans craindre la minutie des détails où se joue la vie, dé
pere ces grossières apparences, un travail caché se ee SCÉER
au moyen duquel s'élaborent ces formes « inattendues » dont on s’étonnera plus tard.
Leurs origines sont parfois lointaines. Il a suffi de jeter un coup d'œil sur la famille de Félicité de La Mennais sous l’Ancien Régime et la Révolution!, pour assembler d'avance tous les traits dont son tempérament colorera plus
tard son génie. Nul n’appartint jamais davantage à sa lignée, nul n exprima plus complètement le milieu qui avait ne # le passé dont il est sorti. Penchés sur le berceau du nou- veau-né si chétif et si frêle à qui sa mère, le 19 juin 1782, vient d’«infliger » prématurément l'existence, voici les marins hardis, dont Aie sont morts en mer. Il leur devra le goût de l'aventure et | rat énergie qu'il portera
| ans pour un morceau de terre, mais de la terre bretonne, lui lègue sans doute, avec l'amour passionné de sa lande, Pléntétement dans la chicane et le goût des contestations . juridiques. Il doit à son grand-père maternel Lorin, avec l’honnéteté profonde de l’ancien sénéchal devenu subdélégué, avec son dévouement à la chose publique, l'esprit original, . vifet primesautier, et surtout les impatientes susceptibilités % jeun amour-propre qui redouts LADA même Li soupçon,
orphelin, fut la source précieuse de son imagination ardente et réveuse, du sentiment littéraire dont éllé avait, la pre- . mière, reçu l’incontestable don. Il lui doit sa piété facilement . assombrie, la passion dangereuse de l'analyse intérieure, et … cette complaisance à ses maux qu’accompagnera toute sa vie .… l'incapacité d'aimer au-dessus de humanité. Son père ajoute . à cet héritage des ambitions commerciales qui lui joueront plus d’un mauvais tour, mais aussi l’esprit charitable et le sens de tout ce que doit à l'intérêt public l'héritier d’une famille française qui sans arrêt, comme la sienne, a su croître dans la cité.
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1. Cf. notre volume qui porte ce titre et dont nous résumons ici les conclusions.
Celle-ci le marque de son empreinte : : Saint-Malo, ceinturé de murailles, est une prison où l’on s’irrite et l’on s'ennuie : en bon Moto qu'il s'ennuiera! Or, dans ce cercle trop étroit, la foi fut une passion sévère, et d’ardents conflits religieux ont, pendant pour siècle, divisé ce peuple emmuré : adversaires et partisans de la bulle se sont livrés de rudes combats. Point de trêve : mais l'imagination, par les portes de mer ou du haut des remparts, ‘échappe à à l’âpreté des contestations intestines, à la fatigante obstination des voisinages trop prochains, et s'enfuit d’une aile joyeuse vers les horizons sans limite, à moins qu’elle ne préfère se laisser prendre et retenir au charme discret et si doux des coteaux qu’abreuve la Rance. Entre la vie mesquine et fermée de la plus étroite province et les envolées éperdues, à Saint-Malo, point de milieu. Quel contraste! et que de conflits, pour une âme dont la vie cachée sait refléter la vie des choses !
L'année même où naissait Félicité de La Mennais, sa famille commençait une expérience politique et sociale dont la forme et les résultats devaient exercer sur sa destinée une influence considérable. Nommé subdélégué de l’intendant de Bretagne, M. de La Mennais, tout en poursuivant la réalisation de très légitimes ambitions, s’efforçait de mettre en pratique des vues empruntées, semble-t-il, en grande partie à Turgot : le libéralisme économique marchait de pair, dans ses projets, avec l'intervention paternelle de l'administration, qui sans faire le moins du monde concurrence au commerce, s’efforçait cependant, en collaborant avec lui, de prévenir ou de pallier les plus cruels effets des disettes alors si fréquentes. L'esprit qui préside à la gestion de M. de La Mennais, c’est, longtemps à l’avance, celui qui s’épanouira dans l'Avenir, eb qui, sous le nom de christianisme social, poussera au dix-neuvième siècle de si vigoureux rejetons.
Comme tous les siens, M. de La Men esprit ouvert, généreux et libéral, adhère complètement aux mesures qui marquent les débuts de la Révolution française. Son père, son frère, son beau-père Lorin prennent tous part aux affaires publiques. Toutefois, la situation de subdélégué qu’il avait occupée sous le régime qui venait de finir l’obligeant à quelque réserve, c’est chez son frère Robert des Saudrais qu'il faut suivre les progrès de l'expérience politique et sociale commencée en 1782 par M. de La Mennais. Robert des Saudrais, en effet, oncle
et parrain de Félicité de La Mennais, ayant été élu conseiller municipal, participe à toutes les mesures destinées à assurer la stabilité et les progrès du nouveau régime. Son frère,
quand il était subdélégué, se plaignait vivement du nombre
exagéré des ordres religiôux, et du tort que les quêtes des Pdies mendiants causaient à Saint-Malo. Robert des Saudrais le dépasse dans cette voie : il favorise de tout son pouvoir l'application des décrets qui délient civilement les religieux ou religieuses désireux de rompre les vœux. Il prête la main à l'expulsion des Frères de l’instruction chrétienne. Son libéralisme va si loin qu'il adhère sans réserve à la Constitution civile du clergé. Contre les prêtres insermentés, il se montre d’abord aussi sévère que les plus avancés de ses collègues. Il ne manque pas une de ces fêtes où le clergé asserhienté officie publiquement. Les troubles dont la Ébatitii os
civile est l’occasion sont crimes à ses yeux, crimes du clergé
réfractaire et des partisans impénitents du régime aboli. Toutelois, la gravité croissante de ces troubles eux-mêmes semble Pavoir fait réfléchir, puisque, réélu, il donne pourtant sa démission de conseiller municipal. Mieux encore que la lettre pastorale de son ancien évêque Mgr Cortois de Pressigny, portant condamnation de la Constitution civile du cleñgé, le jacobinisme ramène progressivement, mais sûrement, avec Robert des Saudrais, la famille de La Mennais dans les voies chrétiennes et sociales qu’elle n’avait point cru quitter, mais suivre et prolonger au contraire, en donnant tout son concours à la Révolution commençante. Menacés non seulement dans leurs intérêts, non seulement dans leur liberté, mais même dans leur existence, les deux frères Robert de La Mennais et Robert des Saudrais, à l’école du despotisme jacobin, apprennent à connaître, avec la vraie nature et le rôle social de cette religion dont ils avaient été d’abord d'assez tièdes adeptes, les conditions’ organiques des véritables libertés.
Afin d'apprécier limportance de cette épreuve, ne craignons pas de jeter un rapide coup d'œil sur Pavenir. Son père et son oncle ont été des adversaires résolus des ordres religieux, et Félicité de La Mennais fondera la Congrégation de Saint-Pierre; Robert des Saudrais a chassé les Frères, et Jean-Marie de La Mennais fondera l'institut des Frères de
® l'instruction chrétienne ; Robert des Saudrais et Robert de
La Mennais ont été partisans de la Constitution civile du clergé, et, dépassant le gallicanisme, Jean-Marie et Félicité de La Mennais seront au nombre des premiers et des plus ardents apôtres de l’ultramontanisme. Mais qu’on se méprendrait à croire qu'ils réagissent ainsi contre les tendances naturelles de leur entourage! Ils suivent au contraire le courant qui, ramenant toute leur famille des premières illusions révolutionnaires à la vérité’ religieuse et sociale, lui fait reconnaitre, ce que l'épreuve du despotisme impérial achèvera de lui démontrer, qu’on ne sépare pas Dieu et la liberté.
Pendant que se développait lexpérience que nous venons de rappeler, et dont nous avons fait DARANE les effets lointains encore, que devenait Félicité de La Mennais? Cherchons, après avoir évoqué cette partie de son histoire qu'il a vécue dans la personne des siens — l’enfant n’est avant tout qu’un reflet de ce qui l'entoure chons à recueillir quelques traits plus intimes de son enfance et de sa jeunesse. Comment l’homme s'est-il formé dans ce milieu familial? et dans l’homme, comment s’est dessinée Pâme inquiète et tourmentée, l’âme mobile et frémissante dont vivra plus tard son génie ?
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L Les premières années. — II. La direction de l'oncle des Saudrais : l'influence de Jean-Jacques Rousseau. — III. Après la Terreur : les Philosophes de Robert des Saudrais. — IV. Les progrès religieux de Robert des Saudrais : une formation classique. — V. La vie de famille: premiers troubles.
Félicité-Robert de La Mennais est né le 19 Juin 17821, à Saint-Malo?, et, naissant, il est malade : une dépression con-
sidérable de l’épigastre inquiétera longtemps pour sa vie*.
Mais dans ce corps grêle et d’une taille au-dessous de la moyenne, vit une âme passionnée, ardente, et qui l’agite d’une vivacité fébrile. Dès l’enfance il se montre tel qu’il sera jusqu’à sa mort, à la fois docile aux influences insensiblement accep-
tées du milieu, et fantasque. Il s’emporte en des colères
inouïes, les yeux gris lancent des éclairs, les lèvres minces se serrent, et, dans le visage ovale et maigre, les pommettes
1. Avant terme, à sept mois. Cf. BLa1zEe, Œuvres inédites de F. Lamennais, t. I. Introd., p. 8.
2. Rue Saint-Vincent. Pour les extraits des actes de naissance et de baptême, cf. C. MARECHAL, la Famille de La Mennais sous l'Ancien Régime el la Révolution, p. 15-16.