Lettre inédite
nous accabler, fouler, vexer, importuner de bonne grâce, abandonnons-nous avec calme au tourbillon des affaires, en pensant que c’est le bien aimé qui se cache sous le manteau des importuns, et qui dirige tout pour notre bonheur et pour sa gloire. Oh que c’est un glorieux martyre que d'être de bon cœur une victime publique qui se dévoue et se consume pour son Dieu et pour ses frères, et combien ces contrariétés continuelles, continuées avec une égalité d'humeur parfaite supposent et procurent admirablement la mort de l'amour propre. Je crois qu'un jour d’embarras dans les affaires enduré avec amour mortifie' plus et unit plus à Dieu qu’un mois passé dans les austérités de notre choix et les délices de la contemplation. Et après tout quel est celui qui doit être le plus agréable aux yeux du roi, ou de celui qui passe sa vie à lui faire sa cour de la manière la plus aimable, ou du guerrier qui porte le poids de la chaleur et du Jour, et qui se présente de temps en temps à lui, couvert de sueur et de poussière. Dieu ne nous appelle pas dans ces jours de tribulation et de régénération pour l'Eglise, il ne nous appelle pas, dis-je, aux douceurs du repos, mais à la gloire des combats, et quand même il nous inviterait à aller goûter les douceurs dans les celliers de l'époux, ne devrionsnous pas lui répondre avec le brave Urie : area Dei et Israël habilant in papilionibus et ego dormiam. Per salutem uam non faciam rem hanc.
Je me suis étendu sur cette matière, cher ami, afin de m'exhorter et de m’encourager moi-même en vous prêchant de mon mieux. Hélas que ne pouvez-vous lire dans l’intérieur de mon âme ; vous y verriez une sécheresse et une dissipation de vanité bien plus déplorables que les vôtres. Ma pte communté m'occupe peut être autant que votre diocèse et tout cela joint à cet embarras de cœur et de tête, à une stérilité et à une nullité assez pénible, me tente quelquefois d’ennui et de trouble. Ah vivons de générosité et de sacrifice, d'abandon et d'amour, unissons nos prières et nos peines, unissons-nous surtout au saint autel dans ce précieux moment où nous ouvrons les cieux afin de nous immoler de concert avec N.S. pour ne plus faire avec lui qu'une seule victime d'amour. Vous me demandez une prière courte, vive, animée, que nous puissions réciter tous les matins en union. La voici : Amour que ce soit là notre cri de guerre et notre cantique de paix, amour, amour, amour, ne vivons plus que pour l'amour, ne vivons plus s’il se peut que d'amour. Heureux si au prix de nos travaux et de nos souffrances nous parvenions à faire aimer l'amour. Il sera notre consolateur, notre force, et notre couronne au milieu des contradictions et des peines de cette vallée de larmes, et tant que notre cœur dira amour, tout ira bien, et il n’y aura rien à craindre.
Mille amitiés à votre bon frère si par hasard vous le voyez avant moi. Je ne crois pas que vous puissiez en conscience quitter le poste où Dieu vous a placé pour venir avec lui à Paris. Adieu, tout à vous en N. S.1»